Abstract

Cet ouvrage, qui est le premier fascicule d’une nouvelle collection consacrée à l’histoire de l’exégèse, porte sur la fameuse péricope dite de la « sœur-épouse » (Gn 12,10–20 ; voir aussi Gn 20,1–18 et 26,1–11). Il est bien connu que cette péricope a posé toutes sortes de problèmes redoutables. Si l’on s’en tient à une lecture historique ou littérale, le comportement d’Abram est pour le moins étrange, sinon condamnable. Non seulement il ment au pharaon au sujet de l’identité de son épouse Saraï, mais il met aussi en péril son intégrité physique et psychologique. En outre, en acceptant de jeter Saraï dans les bras du pharaon, Abram met en danger la promesse divine de descendance. Si Abram ne ment pas, le texte de Gn 12 pose un problème tout aussi grave du point de vue moral, soit celui d’apparenter son mariage à une forme d’inceste. Comment les exégètes ont-ils expliqué ce texte fort embarrassant ? Pour répondre à cette question, cinq spécialistes s’attardent à cinq périodes de l’histoire de l’exégèse de ce thème de la « sœur-épouse ».
Rédigée par Jan Joosten, la première étude porte sur l’exégèse contemporaine (p. 11–25). Pour mieux comprendre ce récit de Gn 12,10–20, Joosten fait appel aussi bien à l’histoire de la composition qu’à la narratologie. Selon lui, Abram et Saraï représentent les prototypes de la génération qui a vécu l’exode. Toutefois, pour éviter qu’on ne lise le récit de l’exode de manière simpliste, en opposant les Israélites innocents aux Égyptiens corrompus, le récit de Gn 12 a pour objectif principal d’apporter un correctif : tout élu qu’il soit, Abram s’est montré, dans ce cas précis, à la fois moins juste et moins pieux que le pharaon, archétype de l’ennemi.
Dans la deuxième étude, intitulée « Les péricopes de Sara ‘sœur-épouse’ (Gn 12,10–20 et Gn 20,1–18) chez les Pères grecs », Marie-Odile Boulnois fait porter son enquête sur les cinq premiers siècles de l’exégèse (p. 27–66). Pour bien présenter les diverses interprétations patristiques, elle les répartit en deux types de lectures : historique et allégorique. Contrairement à ce qu’annonce le titre, plusieurs pages sont réservées à l’exégèse de deux auteurs juifs de langue grecque du premier siècle, Flavius Josèphe et Philon d’Alexandrie, car leurs interprétations ont trouvé de larges échos chez les premiers commentateurs chrétiens. En ce qui concerne la lecture dite historique, Boulnois montre avec maints détails que les premiers interprètes juifs et chrétiens ont déployé des trésors d’habileté rhétorique afin de disculper Abram de tout mensonge et de mettre le couple à l’abri de l’accusation de l’inceste. Par exemple, certains ont fait de Saraï la fille du frère d’Abram ou la fille du frère du père d’Abram. D’autres ont proposé plusieurs arguments pour réfuter l’hypothèse d’une quelconque union sexuelle entre le pharaon et Saraï. Certains Pères grecs, comme Jean Chrysostome, ont même présenté Abram comme un modèle de courage et de sagesse ! Aussi, en exhortant ses fidèles à imiter les qualités d’Abram et de Saraï, Jean Chrysostome tire de ces récits de l’épouse-sœur une défense de la providence et de la pédagogie divine. Quant à l’interprétation allégorique du titre de « sœur », Boulnois rappelle qu’elle a donné lieu à une ouverture sur l’universel. Comme Saraï représente la sagesse divine et qu’Abram ne voulait pas qu’elle reste son bien propre, il l’a appelée sœur afin que chaque personne puisse en faire à son tour son épouse. Telle est, pour l’essentiel, la lecture allégorique qui a connu maintes variantes depuis Philon d’Alexandrie jusqu’à Didyme l’Aveugle, en passant par Origène.
Dans la troisième lecture, David Banon s’intéresse aux diverses lectures juives de Gn 12,10–20 ; 20,1–18 et 26,1–11 (p. 67–76). Dans un premier temps, il présente la lecture de Nahmanide, mais non sans faire quelques incursions dans le Midrash Rabbah et les commentaires de Rashi. Contrairement aux Pères grecs, Nahmanide a refusé de trouver des circonstances atténuantes et a condamné sans faux-fuyant la conduite d’Abram. Dans un deuxième temps, Banon résume l’interprétation de la psychanalyste Éliane Amado Lévy-Valensi. Celle-ci a souligné le rôle médiateur de Saraï : c’est elle qui a permis à la fraternité d’émerger. Enfin, pour conclure, Banon propose sa propre lecture : en plus d’être celle qui a sauvegardé l’idée du monothéisme, Sarah doit être considérée comme une personne autonome, souveraine et indépendante, car en changeant son nom de Saraï, « ma princesse », en Sarah, « la princesse », Dieu l’a retirée de la possession du masculin. Sarah est ainsi devenue l’égale d’Abraham, aussi bien d’un point de vue social que métaphysique. Cette égalité qui renforce l’union s’exprime par le vocable « sœur », c’est-à-dire un lien qu’on ne saurait délier, alors que le lien « époux-épouse » est révocable.
L’exégèse du moyen âge est le sujet de la quatrième étude signée par Gilbert Dahan (p. 77–108). Après avoir examiné ce dont disposaient les commentateurs du 12e siècle, c’est-à-dire la production des penseurs juifs, des Pères de l’Église et des auteurs du haut moyen âge, Dahan analyse le seul récit de Gn 12,10–20 selon l’exégèse littérale, spirituelle et doctrinale des commentaires publiés entre le 12e siècle et le début du 14e siècle. Quelques exemples de l’exégèse dite spirituelle suffiront ici à illustrer l’imagination débordante des commentateurs médiévaux. Abram est le Christ et Saraï l’Église ; or, il est possible à l’Église d’être à la fois sœur et épouse du Christ. La descente d’Abram en Égypte symbolise le recours du clerc à la sagesse profane ou le désir du salut du prochain. L’épreuve à laquelle Abram est soumis concerne notre âme, tandis que Saraï représente notre volonté. En demandant à Saraï de passer pour sa sœur, Abram demande à la volonté de se disjoindre de ses tourments extérieurs, mais de ressentir les mêmes choses que lui. De son côté, le pharaon représente les états de l’âme. Lorsqu’il s’adresse à Abram pour lui rendre Saraï, l’épreuve est terminée : l’affectivité s’est soumise à l’esprit conjugué à la raison. Bien entendu, ces quelques exemples ne rendent qu’en partie la complexité des analyses effectuées par les commentateurs médiévaux, et présentées avec rigueur par Dahan.
La dernière étude est consacrée au « mensonge » d’Abram dans quelques commentaires évangéliques des années 1500–1560 (p. 109–137), années fondatrices de la Réforme où la vie matrimoniale et le mariage sont revalorisés, y compris pour les ministres du culte. Annie Noblesse-Rocher y analyse la manière dont les Réformateurs ont expliqué le texte de Gn 12,10–20 qui présente le père des croyants, Abram, succombant au mensonge et poussant sa femme à l’adultère. À l’instar de maints commentateurs anciens et médiévaux et mis à part Calvin, qui est le seul à condamner le Patriarche pour ne pas avoir fait preuve d’une confiance absolue en la Providence, les premiers Réformateurs ont essentiellement cherché à disculper Abram. Quelques exemples suffiront à illustrer la manière dont ils ont tenté de régler l’aporie éthique du récit de Gn 12. Certains ont rappelé la filiation complexe de Saraï : elle était la fille d’Aram, frère d’Abram, mais non la sœur du Patriarche. D’autres ont repris les différentes catégories de mensonges des Pères de l’Église, notamment celles d’Augustin, et ont affirmé que le mensonge de devoir est improprement appelé mensonge, puisqu’il s’agit en fait d’une vertu et d’une manifestation de prudence. D’aucuns ont reconnu en Abram non pas un pécheur, mais un prophète qui savait par l’esprit de prophétie que son épouse lui serait enlevée mais que sa pudeur ne serait pas violée. Suite à de telles explications, il n’est pas surprenant que quelques commentateurs aient estimé qu’on pouvait non seulement excuser Abram, mais aussi en faire un modèle du bon croyant.
Deux index, un des auteurs anciens, et un des auteurs modernes et contemporains, facilitent la consultation de ce livre, qui permet de saisir plus clairement les enjeux du récit de Gn 12,10–20. En définitive, ces cinq magnifiques études montrent avec éloquence que la Bible, pour paraphraser une affirmation célèbre de Grégoire le Grand, s’enrichit avec les découvertes de ses lecteurs.
