Abstract

Évoquer le silence d’un Dieu qui serait « Parole » et qui se révèlerait tient assurément du paradoxe. C’est ce paradoxe dont traite courageusement Pierre Coulange dans cet ouvrage, de toute évidence sensible aux objections contemporaines de celles et ceux qui cherchent le sens de la vie humaine en dehors des sentiers de quelque Verbe plus ou moins absent.
L’auteur propose ici une réflexion sur le silence de Dieu, conduite à travers les grands textes bibliques qui en traitent. Il suit son filon, notant au passage les enseignements et les approfondissements qu’il estime pouvoir tirer de ces textes pour établir progressivement une position qui tient finalement en deux lignes de fond agencées selon un équilibre délicat : le silence de Dieu découle de son inéluctable transcendance, et ce silence traduit lui-même une « pédagogie » respectueuse de la liberté humaine, dès lors radicalement sollicitée par « le refus et l’invocation ». Il repère dans les textes bibliques des accents qui décrivent un silence tantôt inhérent à la foi, tantôt douloureux et tourmenté, tantôt sidéral et insensible, tantôt source de scandale. Mais, au bout du compte, c’est un silence qui sera lui-même objet de foi et d’adoration.
Sept chapitres composent l’ouvrage. Le chapitre 1er se concentre sur Isaïe 45,15, cette affirmation phare du silence d’un Dieu caché et insaisissable – vere tu es Deus absconditus, traduit la Vulgate. L’approche est ici d’une exégèse assez classique et conclut à « une disposition permanente » d’un Dieu essentiellement caché, lui-même tout autant que son dessein et son action. Le chapitre 2e recense quelques textes de la littérature sapientiale qui mettent l’accent sur différents aspects de la transcendance d’un Dieu dont la sagesse est cachée, mais qui se manifeste dans ce silence même, un silence qui se fait « bruissement » comme pour le prophète Élie ou qui s’étire solennellement comme dans l’Apocalypse. Le chapitre 3e suit Job dans son périple douloureux, où Dieu est comme « convoqué » et mis en demeure de se montrer. On y parcourt aussi les auteurs des Lamentations et celui du Psaume 22. Mystérieusement drapé dans son silence, Dieu plongerait les croyants dans les angoisses et les douleurs de la « déréliction ». Le chapitre 4e, qui traite du Cantique des cantiques, associe l’absence de Dieu à celle de l’amant qui attise le désir. Mises à part quelques généralités de type historico-critique, l’approche est ici plus nettement méditative et fait appel aux mystiques de la tradition carmélitaine : silencieux, Dieu serait comme l’amant qui fait languir. Le chapitre 5e porte sur l’exil en Babylonie et sur les réinterprétations théologiques que les croyants d’Israël y ont développées : la présence de Dieu est liée à la conversion et à la fidélité des croyants, bien au-delà des pierres d’un temple. Le chapitre 6e présente le monde créé comme lieu par excellence de la présence de Dieu. Même inexorablement silencieuse, la création « parlerait » du Créateur. Certaines figures – Ruth, Jacob, le palmier – sont ici évoquées pour décrire l’expérience croyante confrontée au silence du monde créé. Le 7e et dernier chapitre recense des textes néotestamentaires. On y commente les silences de Jésus observés lors de certains épisodes – la femme adultère, la mort de Lazare, la Syro-phénicienne –, avant de traiter du terrible silence du Père qui « abandonne » Jésus sur la croix : l’absolue « déréliction » comme voie de rencontre avec Dieu. Décrite comme « sans doute la plus ardue » (210), cette question est pourtant très brièvement abordée.
Le mode de traitement adopté par Pierre Coulange est plutôt déroutant. Alors que préface, introduction et chapitre 1er pouvaient donner à penser que les approches pratiquées seraient celles de l’exégèse « académique », c’est plutôt à ce qui a toutes les allures d’« entretiens spirituels » que le lecteur est finalement invité. Des indices donnent même à penser qu’on aura rassemblé des exposés présentés dans des contextes de méditation et de ferveur, que même l’introduction (27) – erreur d’éditeur ou distraction d’auteur ? – n’arrive pas à ordonnancer conformément à la séquence des chapitres. Le doublon relatif au « cylindre de Cyrus » (30 et 151) est également de ceux que les opérations de collage ont souvent du mal à filtrer.
En fait, les textes bibliques servent ici de point de départ à des considérations qui relèvent davantage de l’appropriation spirituelle que des méthodes savantes d’analyse. En les associant librement à des exégètes connus, l’auteur recourt fréquemment à des « mystiques » (Bernard de Clairvaux, Jean de la Croix, Thérèse de Lisieux, Marie-Eugène, Mère Teresa), des Pères de l’Église (Augustin, Ignace d’Antioche, Grégoire de Nysse), des « théologiens » (Zundel, Herwegen, Ratzinger), des philosophes (Kierkegaard, Pascal), des poètes (Goethe, Emmanuel, Bonnefoy). Lui-même ne se prive pas de glisser sporadiquement ses propres convictions philosophiques ou croyantes. Les dernières lignes de l’ouvrage sont éloquentes à cet égard : « … le silence est inhérent à l’expérience de Dieu. L’obscurité, la sécheresse dans la relation ne sont en rien une sorte de châtiment lointainement associé au péché de nos premiers parents. Elles sont chemin de foi, de découverte du Tout-Autre. Ce chemin obscur est bienfaisant pour l’âme, comme le souligne saint Jean de la Croix » (211). On ne saurait lui en faire grief, surtout que son ouvrage est érudit et intelligent. Mais on n’en voudra pas non plus au lecteur de rester sur son appétit.
