Abstract

Il n’est pas inutile de souligner que la Libreria Editrice Vaticana (l’éditeur italien de l’ouvrage paru initialement en 2002 sous le titre Mistici, veggenti e medium) publie, entre autres, les documents officiels de l’Église catholique romaine. Les Éditions du Cerf sont, quant à elle, une maison d’édition française gérée par l’ordre des dominicains. Ce qui explique vraisemblablement pourquoi le livre de François-Marie Dermine (un dominicain) a été traduit en langue française, puis publié dans cette maison d’édition. En substance, l’auteur examine le spiritisme, les « faits médiumniques », le New Age, le chamanisme et les diverses « techniques » des « grandes religions orientales ». Pour faire bref, « [l]a présente recherche entend mettre en lumière la spécificité et l’absolue originalité [je souligne] des communications chrétiennes avec l’au-delà, non seulement par rapport à la médiumnité, mais aussi par rapport à toutes formes non chrétiennes de phénoménologie mystique » (13). Dans le même registre, « les communications avec l’au-delà que l’on trouve dans la Bible ne dépendent en rien d’une initiative humaine et sont plutôt à attribuer à une initiative aimante et gratuite de Dieu seul [je souligne]. La sainte Écriture nous interdit de penser le contraire … » (189). En examinant les diverses « techniques », Dermine tente de se cacher derrière une façade de pseudo-scientificité. Il parle de « descriptions rigoureuses », d’objectivité scientifique, d’hypothèses « plus sérieuses », de « carences scientifiques des vérifications », de « positivisme » et de « [l]’argument de la fraude » (23ss). Mais son approche est biaisée. Selon lui, seules les expériences considérées catholiquement correctes, estampillées du sceau de la Curie romaine et de la « Congrégation pour la doctrine de la foi », sont « réelles ». Toutes les autres sont des illusions créées par d’habiles manipulateurs, « victimes de machinations ou de duperies ». Dermine ne semble pas voir l’énorme poutre qui obstrue son regard. Comme l’indique le Père Cottier dans la Présentation de l’ouvrage, « [l]a spiritualité biblique et chrétienne se présente en totale opposition aux expériences décrites [dans ce livre] » (8). Et le dialogue interreligieux alors ? La tolérance ? Le biais de Dermine est évident. Je dois cependant confesser auprès du lecteur mon propre biais. Je suis un historien des sciences des religions qui n’évolue pas dans un contexte théologique, soi-disant « religieux ». Mon parti pris est celui des sciences humaines. Par conséquent, la lecture du livre de Dermine a de quoi surprendre celui qui ne gravite pas dans l’univers catholique. En d’autres mots, ma perspective est loin d’être compatible avec la « Congrégation pour la doctrine de la foi », l’antique congrégation de l’inquisition [je souligne] romaine et universelle.
Le cinquième de l’ouvrage (soit 108 pages, 375–483) consiste en notes de renvoi. Il va sans dire que l’auteur a effectué un véritable travail de moine. La très grande majorité des références bibliographiques citées sont issues d’ouvrages rédigés en italien et en français. Il mentionne parfois la Somme théologique de Thomas D’Aquin, ce qui en dit long sur son orientation théologique. En outre, les livres d’auteurs anglo-saxons sont presque complètement absents de la liste de références bibliographiques. Dans un autre registre, la terminologie employée dans les chapitres « religions archaïques » et « religions orientales » appartient à un autre âge. Et certains chapitres auraient pu être écrits, à cause du style de l’auteur, à l’aune du 19e siècle.
En guise de mots de la fin, les langues fourchues diront que le livre de Dermine s’adresse aux curés de campagne du village global, convaincues que l’Église est la seule lumière du monde, la seule à discerner le vrai du faux, du mensonge, et de la Vérité. Pourquoi se donner la peine de lire ce genre d’ouvrage ; on a seulement à lire la documentation publiée par la « Congrégation pour la doctrine de la foi » pour savoir quoi penser des phénomènes analysés par Dermine. Malgré l’énorme travail (de moine) effectué par l’auteur, je ne vois pas l’utilité « scientifique » (dans le cadre des sciences des religions) de cet ouvrage. En revanche, le livre trouvera sans doute une petite place sur la table de chevet d’un public converti à la rhétorique traditionnelle de l’Église.
