Abstract

Ce livre a une longue histoire. En effet, plusieurs chapitres ont originellement été publiés en russe, à la fin du 19e siècle. Puis, plus de quarante ans plus tard, Doubnov a retravaillé ces chapitres et en a rédigé de nouveaux, mais cette fois-ci en hébreu. C’est ce travail publié en hébreu en 1931 et réédité en 1943 qui nous est rendu accessible en français grâce à la traductrice Maayane Mlynarski-Dalsace (7–11 ; 576, note 168). Les nombreuses décennies qui séparent la première édition de celle qui nous est généreusement offerte par les éditions du Cerf pourraient laisser croire que le livre a beaucoup vieilli et qu’il est dépassé, mais il n’en est rien. Au contraire, avec ce livre, les francophones ont enfin accès à une grande histoire critique du hassidisme – au dire de l’auteur, l’un des phénomènes les plus importants et les plus originaux de l’histoire du judaïsme (59) – ainsi qu’aux nombreuses sources qui fondent cette histoire. Celles-ci sont rassemblées et commentées non seulement au fur et à mesure de l’étude, mais aussi dans douze appendices qui clôturent le livre (539–691).
Dans cette imposante étude, Doubnov – connu pour sa magistrale Histoire universelle du peuple juif (en dix volumes !), dont seule la dernière partie portant sur la période qui va de 1789 à 1914 est parue en français, au Cerf, en 1994 – distingue quatre grandes périodes dans l’histoire du hassidisme (60–61) : l’apparition du hassidisme et les premières polémiques (1740–1781), la croissance du hassidisme et sa propagation (1782–1815), la période du tsadikisme et la guerre contre la Haskala (1815–1870), le déclin définitif (de 1870 à nos jours). Toutefois, l’auteur ne présente que les deux premières périodes du hassidisme, car son enquête historique s’achève en 1815, date charnière entre l’ascension et la chute, entre la querelle théologique (hassidim contre mitnagdim) et la querelle culturelle (hassidim contre partisans de la Haskala). Par contre, Doubnov commence son enquête bien avant 1740, car il a le souci de montrer qu’on ne peut comprendre la naissance du hassidisme sans rappeler l’histoire de la kabbale théorique, apparue en Espagne au 13e siècle, la kabbale pratique, apparue en Israël au 16e siècle, et les nombreuses dérives rabbiniques (ascétisme, mortifications, etc.) et kabbalistiques (comme le messianisme de Sabbataï Tsvi) du 17e siècle (13–60). Le reste de l’enquête, qui porte sur les années 1740 à 1815, permet de faire maintes découvertes en ce qui concerne aussi bien la macro que la micro-histoire : le début du hassidisme, avec Baal Chem Tov (1700–1760), qui dut entre autres faire face au déferlement frankiste ; la poursuite de cette « nouvelle spiritualité juive » (109) avec le Maguid de Mézéritch et ses compagnons (1760–1772) ; les deux premières polémiques accompagnées d’anathèmes – le premier fut proclamé par le Gaon de Vilna (176) qui combattit toute sa vie le hassidisme, aussi bien par la parole que par les armes (369–370 ; 407) – et de nombreuses persécutions de la part des mitnagdim (1772–1780 et 1780–1784) ; les années de croissance et d’expansion du hassidisme (1782–1815), notamment avec la naissance du parti Habad (1784–1796) qui introduisit maints changements dans la doctrine hassidique ; la troisième polémique (1796–1801), qui fit couler aussi bien de l’encre que du sang, et enfin le hassidisme entre 1800 et 1815 (naissance du hassidisme et du tsadikisme extrémistes, alliance entre hassidim et mitnagdim contre l’ennemi commun, c’est-à-dire le partisan de la Haskala, le hassidisme de type dynastique, etc.).
On aura compris que ce livre, qu’il est impossible de résumer en quelques pages, restera encore longtemps une référence indispensable pour les historiens du judaïsme et les spécialistes du hassidisme, lequel constitue, comme le rappelle Marc-Alain Ouaknin dans sa trop longue préface (i–xxxi), la dernière phase de la mystique juive.
