Abstract

Professeur qui occupe une chaire dédiée aux « milieux bibliques » au Collège de France – c’est « la première fois que le mot ‘Bible’ apparaît dans l’intitulé d’une chaire depuis la création de cette institution publique, en 1530 ! » (64) –, Thomas Römer nous livre ici le fruit de quarante ans de recherche sur les circonstances sociales, politiques, culturelles et théologiques qui ont conduit à l’écriture du Premier Testament, plus particulièrement le Pentateuque et les livres dits « historiques ». Comme le sous-titre l’indique, Römer nous livre le résultat de ses recherches par le biais d’un entretien avec Estelle Villeneuve, archéologue et spécialiste du Proche-Orient ancien.
L’ouvrage comporte quatre entretiens et deux cartes géographiques à la toute fin. Le premier entretien permet, d’une part, de découvrir les débats qui ont mené à la naissance et à la mort de la théorie documentaire, et, d’autre part, de faire connaissance avec l’auteur : le jeune homme, le doctorant (ses embrouilles avec Rolf Rendtorff, le premier directeur de thèse), le jeune chercheur (ses démêlés avec Norbert Lohfink), le professeur, puis l’exégète et l’historien (11–73).
Le deuxième entretien vise à présenter les évènements historiques qui ont donné lieu à la naissance du Pentateuque (75–137). Römer y résume avec brio les thèses qu’il défend depuis longtemps, lesquelles sont, bien entendu, beaucoup plus complexes que ce que pourrait laisser croire le présent compte rendu : le Pentateuque comprend deux grandes fresques des origines d’Israël, qui témoignent de visions nettement différentes, voire opposées, de son histoire et donc de son identité. La première est relative aux Patriarches et la seconde à Moïse et l’exode. L’assemblage de ces deux grandes fresques a été réalisé par les prêtres et par les scribes au retour de l’exil. L’apport de cet assemblage, qui témoigne d’une riche polyphonie théologique, n’est pas mince : il a permis de rallier plus d’un groupe (prêtres, scribes, Judéens « de souche », c’est-à-dire ceux qui n’avaient jamais quitté le pays, exilés qui rentraient de Babylonie, d’Égypte ou d’ailleurs, et Samaritains) et ainsi de donner naissance au judaïsme.
Dans le troisième entretien (139–213), toujours très bien mené par Villeneuve, Römer montre, avec de solides arguments à l’appui, que c’est l’époque de la domination néo-assyrienne au Levant qui constitue le cadre le plus probable pour imaginer la première mise par écrit des traditions relatives à Moïse et aux Patriarches. Bien sûr, la défense d’une telle thèse implique qu’aucun de ces personnages bibliques n’est réductible à un évènement historique précis. Autrement dit, les récits des Patriarches dans la Genèse et ceux de Moïse dans les livres de l’Exode, Nombres et Deutéronome ne sont pas authentiquement historiques. À ce sujet, l’auteur affirme même que la quête d’un Moïse historique est totalement vaine (164). En effet, même si un historien arrivait à identifier le personnage historique derrière le Moïse des récits bibliques, cela ne changerait rien à l’histoire complexe du texte biblique et à sa réception. Les gens oublient, ajoute Römer, « que ce n’est pas le Moïse historique qui est à l’origine du judaïsme, mais le texte biblique, dont il est le personnage principal » (165).
Le dernier entretien porte sur la grande histoire du Dieu de la Bible (215–288). Römer montre que le monothéisme, qui fut tantôt inclusif, tantôt exclusif, n’est apparu au plus tôt qu’au moment de l’exil, avec le Deutéro-Isaïe, et qu’il a été précédé par une monolâtrie et un « polythéisme réduit » (216). À ce sujet, l’auteur rappelle que Yhwh et El ont été à l’origine deux divinités distinctes et qu’avant d’être adopté comme Dieu national des Israélites, Yhwh a été une divinité édomite ou, du moins, une divinité partagée avec les Édomites (195 ; 230–234). Selon Römer, l’adoption de Yhwh par Israël résulte plus précisément d’une rencontre entre un peuple de Yhwh, dans lequel se mêlent des nomades shasous et des agriculteurs-pasteurs madianites, et des tribus cananéennes des fils de Jacob (238). Dans sa reconstitution de la foi polythéiste et monolâtrique du peuple d’Israël, Römer prend également soin de souligner que Yhwh, ce Dieu de la montagne du Sinaï, ce Dieu solaire et guerrier (228–232 ; 243–248), ne fut pas toujours célibataire et qu’il eut longtemps une déesse à ses côtés (248–250). Enfin, contrairement à ce que soutiennent maints chercheurs qui estiment que l’aniconisme est une caractéristique du peuple qui a donné naissance à la Bible, l’auteur présente quelques arguments intéressants en faveur de l’existence d’une statue de Yhwh à Jérusalem, du moins jusqu’à l’époque de l’exil (260–265).
Ce livre, qui est destiné au grand public, montre que Römer est non seulement un éminent historien, mais aussi un excellent pédagogue. Que ceux qui croient que les études bibliques visent à procurer des certitudes et à endormir les consciences lisent ce livre. Ils découvriront, d’une part, qu’un des buts de l’exégèse est « de déranger et de montrer que les textes bibliques n’appartiennent à aucune communauté religieuse, si puissante soit-elle » (73) et, d’autre part, que la foi dans le Dieu biblique « pose beaucoup plus de questions qu’elle n’offre de réponses toutes faites » (288). Bref, ils découvriront que la Bible est un livre complexe et fascinant et que son étude est un travail sans fin.
