Abstract

Dans ce livre, qui est le fruit d’une thèse de doctorat soutenue en 1999 à l’université Laval de Québec, l’auteur, qui est professeur à l’Institut protestant de théologie à Paris, nous introduit à une relecture « holistique » des trois Critiques kantiennes (« Critique de la Raison pure » ; « Critique de la raison pratique » ; et « Critique da la faculté de juger ») qui consiste à « mettre en relief la dimension théologique et chrétienne de l’œuvre de Kant » (18). L’ensemble de l’ouvrage abordera la question centrale de la liberté dans la pensée de Kant par ces trois voix majeures de la philosophie et de la théologie allemandes que sont Fichte, Schelling et, bien sûr, Tillich. Notons, en fait, que cette étude érudite se consacre plutôt à la genèse de la pensée tillichienne, par l’influence déterminante de Kant et des deux philosophes idéalistes mentionnés dans le titre de cet ouvrage.
Dans la première partie intitulée « Fichte avec et contre Kant / Du système de la liberté comme doctrine de la science » (deux chapitres), l’auteur précise ce que sont les principes de l’autonomie de la volonté kantienne, tels qu’énoncés dans la Critique de la raison pratique et la Fondation de la métaphysique des mœurs (1785), qui serviront de fondations aux travaux de Fichte. Ce dernier, ayant pris contact avec Kant, publie, en 1792, son premier ouvrage, Essai d’une critique de toute révélation, dans lequel il reprendra certains éléments de la philosophie kantienne pour ensuite se distancier de la notion de mal radical développée dans La religion dans les limites de la simple raison, que Fichte reprendra dans Système de l’éthique, publié en 1798. C’est ainsi que, dans ce dernier livre, il élabore peu à peu son concept d’autonomie qu’il définit comme « législation de soi-même », pour ensuite, dans Principes de la doctrine de la science, développer le concept de « conscience de soi » et de « conscience d’un être hors de soi » dans le processus d’autosistance (Selbsständdigkeit), comme le traduit l’auteur, c’est-à-dire ce qui relève de l’autonomie « […] qui désigne donc une loi qui ne saurait être déterminée par quoi que ce soit d’extérieur au Moi ».
L’auteur fait ressortir avec pertinence à la fois dans le corps du texte, mais aussi dans l’apparat critique, tous les aspects du « dialogue » entre Fichte et Kant à propos des nombreuses questions posées par ce dernier à la philosophie, mais aussi à la théologie, par le biais de son souci des fondements de sciences, en se posant tout simplement la question de la limite même de la philosophie. L’initiation à la vie religieuse, ou La doctrine de la religion, publié en 1806, offre un choix fort judicieux de cette dernière période qui a fortement marqué ses nombreux lecteurs et disciples.
La deuxième partie, intitulée « Schelling avec et contre Fichte », prolonge la réflexion de l’auteur et des philosophes en cause, sur la question de la liberté. Les œuvres fondatrices de Schelling que sont Sur la possibilité d’une forme de la philosophie en général (1794), les Lettres philosophiques sur le dogmatisme et le criticisme (1795) et Système de l’idéalisme transcendantal (1800) sont des œuvres plutôt transitoires, et c’est aux Recherches philosophiques sur la liberté humaine (1809), son texte le plus commenté, auquel l’auteur s’attachera davantage à présenter toutes les subtilités des désaccords théoriques entre le maître Fichte et son disciple qui peu à peu se libèrera de son influence pour fonder une œuvre majeure de l’idéalisme allemand. La tension extrême entre liberté et système prend ici tout son sens : ainsi, Schelling formalise ce qu’il nomme le panthéisme, qui « consiste à penser conjointement l’Un et le Tout, le fondement de la totalité et la totalité même » (232), et quelques autres développements sur des questions comme les fondements du Mal et la doctrine des puissances. Les derniers écrits de Schelling que sont Introduction de Berlin (1841–1842) et Les leçons sur le monothéisme (1828) concluent cette partie.
La troisième partie de ce livre consistera essentiellement à l’interprétation et la transformation des philosophies ci-haut mentionnées par Paul Tillich qui soulignera plus fortement encore la question de l’autonomie, comme l’écrit l’auteur, non pas comme « une démesure prométhéenne », mais plutôt comme le « principe fondamental d’une théologie radicale et conséquente de la justification par la grâce » (341). Le jeune Tillich développera sa pensée à partir des travaux et des concepts hérités de Fichte, et plus tard de Schelling, qu’il tentera de poursuivre dans leur radicalité même. Ainsi, la définition de la modernité que donnera Tillich sera tributaire de ces origines, certes, mais le conduira à associer cette notion d’autonomie comme une caractéristique fondamentale de la modernité ; il ajoutera également dans un texte de 1928, la notion d’« autonomie brisée », décrivant, en temps de crise, la prise de conscience de l’individu des fractures de cette autonomie qui trouve ses origines dans une société bourgeoise dont les fondements sont contestés. L’auteur conforte sa description théorique en soulignant les principaux éléments du débat entre Tillich et Karl Barth sur la question de l’autonomie/hétéronomie, qui prend une ampleur inédite avec les déchirements au sein des Églises européennes lors de la Seconde Guerre mondiale ; l’évolution ultérieure de la pensée de Tillich se révèlera d’ailleurs à la lumière de ces débats.
Un chapitre est entièrement réservé aux différentes transformations du concept de théonomie, tant d’un point du vue philosophique que théologique et, tout particulièrement, dans la pensée de Tillich. L’auteur réussit une synthèse à la fois claire et érudite des enjeux de ce concept dans toute l’œuvre du théologien, et ce, jusqu’à son œuvre ultime, soit la Théologie systématique (1951–1963). En conclusion, Marc Boss, par une analyse des plus documentées, fait ressortir les nombreux problèmes d’interprétations, donc de traductions, du concept d’inconditionné, ainsi que les relations à l’idéalisme allemand auxquelles Tillich se réfèrera tout au long de son œuvre, tout en gardant la distance nécessaire à la formation de cette pensée théologique forte et singulière.
