Abstract

Dans ce bel ouvrage de facture classique, Walter Vogels, professeur émérite à la faculté de théologie de l’université Saint-Paul à Ottawa, poursuit son exploration des personnages de l’Ancien Testament avec le prophète Élie et le cycle qui lui est dédié. En introduction, après un détour par l’histoire de la réception, l’auteur souligne d’emblée la singularité d’Élie et de son ministère dans le royaume du Nord. Au contraire des autres prophètes de la Bible hébraïque, Élie est un homme d’action plus que de parole : voyages et miracles ponctuent son existence.
Dans le premier chapitre de l’ouvrage, Vogels aborde les trois grands domaines de débats dans la littérature savante portant sur le cycle d’Élie : les questions littéraire, historique et religieuse-éthique. L’auteur s’intéresse d’abord au découpage du cycle d’Élie dans son contexte littéraire plus large et traite brièvement des différentes solutions proposées pour expliquer le morcellement des éléments de son récit. Il s’intéresse ensuite aux difficultés présentes au sein du cycle : vides, répétitions, contradictions, etc. Tout en mentionnant les hypothèses diachroniques, il opte pour l’approche synchronique. La section intitulée « question historique » porte sur la possibilité d’atteindre l’Élie historique par le biais des textes. L’auteur aborde ce sujet avec beaucoup de doigté. Les récits d’Élie, en 1–2 Rois, font partie du grand ensemble des livres prophétiques (Neviim) dont la visée est théologique plus qu’historique. Comme l’auteur le démontre avec brio tout au long de l’ouvrage, le cycle d’Élie est traversé par un ensemble d’enjeux théologiques, ce que le profil mosaïque du Tishbite permet de souligner de manière très claire. L’auteur rappelle par ailleurs que la tendance à la lecture historicisante est risquée puisqu’elle confond les genres littéraires. Dans sa section consacrée à la question religieuse-éthique, Vogels réfléchit à la violence d’Élie. Il refuse les diverses tentatives de justification de cette violence et appelle plutôt à la dénoncer. Cependant, en confondant les luttes d’Élie contre l’idolâtrie et contre l’injustice sociale, l’auteur ne produit pas une véritable critique du personnage qu’il présente comme un « justicier ». Une perspective postcoloniale l’aurait mené à de toutes autres conclusions face au rigorisme ethno-religieux d’Élie. D’ailleurs, au chapitre suivant, lorsqu’il analyse le massacre des prophètes de Baal par Élie (1 R 18,40), sa volonté de ne pas « juger Élie et son époque » (111) est problématique. Il faut pourtant interroger les idéologies à l’œuvre dans le texte puisque ces dynamiques de pouvoir engendrent la violence.
Dans le deuxième chapitre de son ouvrage, Vogels entreprend une relecture théologique du cycle d’Élie. Son approche est avant tout littéraire. Il parcourt méthodiquement l’ensemble du texte, prenant pour référence la structure concentrique et chiastique dégagée par Dorsey (1999) pour le « corps du cycle ». Il insiste sur différents aspects de la mise en récit du personnage : les éléments caractéristiques du portrait du prophète – mystère, obéissance à Dieu, violence, désespoir – ; les deux séquences dont le prophète est l’acteur tout au long du cycle : ordre – exécution, et promesse – accomplissement ; l’ironie et le sarcasme à l’œuvre dans plusieurs récits, etc. Il traite de même des enjeux de traduction pour quelques passages.
Une première section est consacrée au début de la mission prophétique d’Élie, son conflit avec le roi Achab et l’ordalie au mont Carmel (1 R 17,1 – 18,46). Vogels y montre notamment la présence de la surprise et de l’imprévu dans la vie du prophète. La survie et le pouvoir d’Élie prennent forme au contact des êtres les plus marginaux : les corbeaux qui le nourrissent (1 R 17,6) et la veuve étrangère de Sarepta (1 R 17,7–24) pour laquelle il multiplie huile et farine. Après le retour à la vie de son fils, cette femme est la première à recevoir un oracle de salut et à confirmer Élie dans sa fonction prophétique. La question de la prise en charge « nourricière » des prophètes réapparaît à plusieurs reprises dans le cycle d’Élie. Il aurait été intéressant que Vogels consulte la thèse de D.A. Appler – A Queen Fit For a Feast : Digesting the Jezebel Story (1 Kings 15:29 – 2 Kings 9:37), Thèse de doctorat inédite, Université Vanderbilt, 2004 – afin d’explorer davantage ce thème en 1–2 Rois.
La seconde section du cycle porte sur la fuite d’Élie dans le désert et l’abandon de sa mission prophétique suite aux menaces de mort de Jézabel. Cette séquence se termine avec sa rencontre de Yahvé à l’Horeb (1 R 19,1–21). Dans son analyse, Vogels y aborde le désir de suicide d’Élie (4b). L’auteur trace un parallèle fort intéressant entre Élie et Hagar (Gn 21,14b–19), tous deux contemplant la mort dans le désert de Bersabée. Un messager divin vient à la rescousse de l’un comme de l’autre. Convié à la théophanie, le prophète ne s’exécute qu’imparfaitement, restant en retrait, à l’entrée de sa grotte. Comme le note Vogels, Élie résiste encore à son ministère. Obligé de reprendre le « travail » puisque Yahvé lui attribue trois missions d’onction – deux royales, une prophétique –, il montre tout de même de l’insubordination. Il accomplira une seule « onction », à l’aide de son manteau, celle d’Élisée. Ce dernier sera d’abord son serviteur avant de devenir prophète à son tour.
Vogels traite très brièvement les troisième et cinquième sections du cycle portant sur les guerres entre Israël et les Araméens (1 R 20,1–43 ; 22,1–40), puisque le Tishbite disparaît pour laisser la place au roi Achab et à d’autres prophètes.
Élie est de retour dans la quatrième section consacrée à l’« incident » de la vigne de Naboth (1 R 21,1–29). Cet épisode constitue la pointe du chiasme qui structure le corps du cycle d’Élie. Naboth refuse de céder sa vigne, son héritage religieux et ancestral, au roi Achab. Vogels souligne avec raison le leadership de la reine Jézabel auprès de son mari, l’ironie de ses paroles et de son intervention mensongère auprès des anciens de la ville pour faire condamner Naboth et obtenir sa vigne. Elle exerce la royauté à la place d’Achab. Il attire notre attention sur l’évaluation narrative du roi Achab et note le déplacement du blâme vers Jézabel qui l’aurait « séduit » (1 R 21,25). Vogels interroge le sens à donner au verbe « séduire » (sût) dans ce contexte : s’agit-il d’une simple accusation misogyne, d’une référence à l’idolâtrie de la reine ? Une analyse des autres emplois de ce verbe aurait été fort éclairante.
À la brève analyse de la sixième section par Vogels, portant sur le règne de Josaphat dans le royaume de Juda (1 R 22,41–51), succède l’interprétation du dernier segment de la structure chiastique du « corps de l’histoire », soit la relation d’Élie avec le roi Ochozias, fils d’Achab (1 R 22,52 – 2 R 1,18). Le règne du fils, aussi idolâtre que ses parents, est court. Blessé lors d’une chute, il meurt des suites de l’oracle de malheur que lui adresse Élie. Deux cinquanteniers de soldats seront avalés par un feu venu du ciel avant qu’Élie daigne se présenter devant Ochozias.
Finalement, le cycle se termine avec l’enlèvement d’Élie (2 R 2,1–18). C’est aussi le moment où Élisée lui succède. Comme le montre Vogels, les parallèles mosaïques sont exacerbés dans ce dernier récit : chemin inverse de celui parcouru par Josué ; division des eaux du Jourdain ; mystère autour de la mort d’Élie et de Moïse (Dt 34,6). La vision de son enlèvement au ciel, pointe du chiasme de ce segment (2 R 2,1–18), témoigne de l’actualisation d’Élisée en tant que prophète. Il récupère le manteau du maître, symbole de l’esprit prophétique.
En conclusion, Vogels trace un portrait simple du personnage qui réussit à bien rendre la personnalité complexe et paradoxale d’Élie : le mystère qui accompagne le thaumaturge tout au long de son existence ; ses déplacements incessants, mais aussi ses prières et son attente immobile de la mort au désert ; ses moments d’obéissance parfaite à Dieu qui voisinent ceux de résistance à sa mission ; sa soif de justice sociale et sa violente intolérance religieuse, etc.
Bref, avec ce livre, Vogels réussit le double pari de l’accessibilité à un grand public et de l’érudition. Sans se lancer dans une exégèse trop technique, il ouvre néanmoins plusieurs pistes d’interprétation intéressantes : la mise en scène ironique des sacrifices sur le mont Carmel ; sa convaincante démonstration d’Élie en tant que « nouveau Moïse » ; les enjeux de traduction de la scène de théophanie, etc. On aurait néanmoins souhaité des analyses philologiques plus musclées pour quelques passages abordées rapidement, notamment l’interprétation des paroles échangées entre Élie et Élisée (1 R 19 – 2 R 1) et l’intransigeance du Tishbite face aux cultes étrangers.
