Abstract

Pourquoi les sciences des religions sont-elles nées en Europe durant les dernières décennies du 19e siècle ? Et pourquoi pas au Moyen-Orient ou en Afrique ? Y avait-il des conditions économiques, politiques et scientifiques, nécessaires au développement de cette nouvelle science (Religionswissenschaft) ? Sans le colonialisme européen au Moyen-Orient et en Asie, « l’orientalisme » (l’islamologie, l’indologie, la sinologie, etc.) aurait-il pu se déployer d’une manière aussi considérable ? Et que dire des fouilles archéologiques et de la création des premiers musées européens ? Peut-on imaginer la création de la Société asiatique de Calcutta sans la colonisation britannique de l’Inde ? Et la fondation de l’École Française d’Extrême-Orient sans la colonisation de l’Indochine ? Y a-t-il une relation entre le progrès technologique (le bateau à vapeur, l’armement militaire, la médecine tropicale) et l’accumulation de données sur le terrain culturel ? Comment expliquer l’acquisition de textes sacrés des diverses religions du monde, de leurs traductions et de leurs publications en Europe ? Les historiens ne se posent généralement pas ce genre de questions. Ils présentent souvent l’émergence des sciences des religions comme le fruit d’un conflit entre la théologie et les sciences naissantes, entre la tradition et la modernité, ou simplement le fruit de l’évolution des idées (le positivisme comtien). Le livre de Ferguson, dont le titre original est Civilization : The West and the Rest, est très utile aux historiens pour comprendre le contexte qui donna naissance aux sciences des religions dans les universités européennes du 19e siècle. Des premiers balbutiements jusqu’à la fin de la Première guerre mondiale, l’Europe a été le moteur de la production du savoir en matière de religion. Il ne faut pas oublier que les universités américaines sont les héritières de la tradition européenne. L’Amérique était, à l’époque, trop puritaine encore pour ouvrir ses portes aux sciences des religions – les Facultés de théologie régnaient en maîtresse absolue. Ce n’est que durant les années 1960 que les programmes de sciences des religions se développèrent plus ou moins séparément du secteur théologique.
Ferguson est professeur d’histoire d’économie à l’université d’Harvard et d’Oxford. Il a publié plusieurs « best-sellers », dont certains furent adaptés pour la télévision britannique. Son épouse (Ayaan Hirsi Ali) est la célèbre ex-députée hollandaise d’origine somalienne menacée de mort par les extrémistes musulmans. Dans les mots de l’auteur, « L’essor de l’Occident est tout simplement le phénomène historique le plus important de la seconde moitié du deuxième millénaire après Jésus-Christ. Il constitue le cœur de l’histoire moderne » (35). Ferguson cherche tout particulièrement à comprendre comment l’Europe est parvenue à imposer son modèle (« Pourquoi l’Occident a-t-il dominé l’Orient et non l’inverse ? »). L’auteur reconnaît cependant que ce modèle est en perte constante de vitesse : « Aujourd’hui, nous sommes en train de vivre la fin de cinq cent ans de domination occidentale » (311). Il ne faut pas perdre de vue que la Chine des Ming était, au 15e siècle, la civilisation la plus avancée (40). La plus grande ville du monde était alors Pékin. La situation s’inversa graduellement. L’auteur présente six facteurs déterminant qui transformèrent l’Europe en leader mondial. L’ouvrage est divisé en six chapitres (1. Concurrence, 2. Science, 3. Propriété, 4. Médecine, 5. Consommation, 6. Travail). Chacun d’eux représente un élément de la thèse de Ferguson : « Ces six ‘applis fatales’ furent essentielles à la domination de l’Occident » (297). À l’intérieur de chaque chapitre, il développe plusieurs sujets connexes et donne des exemples pour illustrer sa thèse. Parfois, il y a de longues digressions sur des sujets forts éloignés des six « applis fatales ». Le premier chapitre met en évidence le rôle de la concurrence (de l’offre et de la demande) dans les affaires des États européens. La « concurrence nourrit le progrès » (55), elle « fut la rampe de lancement » du capitalisme (29). La « concurrence a dynamisé l’Europe » (61), tandis que l’immobilisme, l’isolation, la fermeture, a eu raison de la Chine. Le deuxième chapitre souligne que les principales découvertes scientifiques ont été faites en Europe à partir du 17e siècle. Ces innovations scientifiques donnèrent un avantage certain (en particulier dans le domaine militaire) aux Européens. En comparaison, « il n’y eut aucun progrès scientifique chez les Ottomans […] La meilleur explication […] est le règne absolu de la religion » (76). Le chapitre suivant décrit l’importance du droit de propriété et de sa relation avec le commerce. Les règles de droit permettaient, entre autres, de protéger et de résoudre les conflits, sans effusion de sang. L’auteur met aussi en évidence l’importance des institutions démocratiques. Le quatrième chapitre montre que les grandes découvertes médicales eurent des conséquences sur la longévité des peuples européens. De plus, ces avancés médicales furent capitales dans la colonisation de plusieurs pays africains et asiatiques. Le chapitre cinq souligne l’impact de la révolution industrielle – laquelle « trouve ses origines dans l’industrie textile » (197) – sur la naissance de la société de consommation. Cette dernière a été le moteur de l’économie occidentale durant le 20e siècle. Il aborde divers sujets hétéroclites liés à la société de consommation. Par exemple, il parle de l’influence de la machine à coudre (inventée par Singer) sur les vêtements occidentaux, laquelle a entraîné une « révolution vestimentaire » (218). Ces vêtements furent adoptés dans plusieurs pays du monde, ceux-ci étant devenus un signe de modernité, d’occidentalisation. Ce qui explique pourquoi les autorités soviétiques refusaient de produire des « jeans » en grande quantité. En bref, l’innovation est le « moteur du renouvellement industriel » (227). Finalement, Ferguson brosse un tableau général du modèle de production industrielle « qui a rendu caduque toutes les autres formes d’organisation économique » (253). Il analyse aussi l’impact de l’éthique protestante sur le développement du capitalisme (la thèse de Max Weber). Comment expliquer que la richesse était concentrée dans les pays protestants ? Il spécule aussi sur les effets de la christianisation de la Chine et sur la décadence religieuse de l’Europe chrétienne.
À première vue, le livre de Ferguson semble éloigné de nos préoccupations d’historiens des religions. En fait, cet ouvrage nous aide à comprendre les causes, les fondements, le contexte de l’émergence des sciences des religions en Europe à la fin du 19e siècle. Bien entendu, il y a des chapitres plus pertinents que d’autres, mais dans l’ensemble les sujets abordés se complètent très bien. Dans l’édition originale (anglaise) publiée en 2011, il y a des notes, une bibliographie et un index. Rien de tout cela dans l’édition française. L’éditeur a sans doute essayé de sauver quelques dollars pour produire une édition « inutilisable » pour les universitaires. L’édition française semble destinée uniquement au grand public. Les chercheurs devraient plutôt consulter l’édition originale afin d’avoir accès aux références bibliographiques. En guise de complément de lecture, nous renvoyons les lecteurs au magnus opus de D. Landes, Richesse et pauvreté des nations (Paris : Albin Michel, 2000 ; un pavé de 800 pages, dont 250 pages de références bibliographiques). Cet ouvrage fouillé aborde les mêmes thèmes que ceux développés par Ferguson. Ce livre est largement inspiré du classique en la matière, celui d’Adam Smith (The Wealth of Nations, 1776). Il n’est pas inutile de rappeler que le facteur économique a toujours joué un rôle (quoique qu’implicite et parfois indirecte) sur le destin des programmes de sciences des religions, tant en Europe qu’en Amérique du Nord. De nos jours, le diktat des « lois du marché » pèse lourd sur l’avenir de nos programmes, car nos universités sont gérées comme des entreprises, elles doivent être « rentables » afin d’assurer leurs survies. En d’autres mots, nous évoluons dans un environnement où l’offre et la demande jouent un rôle capital dans le marché du savoir, et la demande de nos produits est présentement en baisse. Est-ce une tendance lourde ? Quel est l’avenir des sciences des religions au Canada, au Québec ? En guise de mots de la fin, nous tenons à souligner l’érudition et la culture générale exemplaire de Ferguson.
