Abstract

Comme son titre le suggère, cet ouvrage vise à étudier le Nazir dans sa forme la plus ancienne, le yahwisme, de l’époque monarchique, jusqu’aux conceptions chrétiennes, en passant par la forme cultuelle dans le proto-judaïsme des époques perse, hellénistique et romaine. L’approche de Christophe Lemardelé, chargé de conférences à l’École pratique des hautes études, est donc résolument diachronique et il ne cache pas sa déception à l’égard des exégètes qui tentent de conjuguer analyse historique et lecture narratologique en juxtaposant simplement ces deux méthodes (22). Plus encore, lors de son analyse du livre de Samuel, Lemardelé n’hésite pas à déclarer que c’est « par facilité et par pur conformisme théologique » que « la majorité des exégètes préfère comprendre le texte tel qu’il se présente » (58). Cette petite phrase risque de résonner comme un véritable coup de tonnerre, notamment dans l’exégèse francophone qui se cantonne de plus en plus dans la seule narratologie. Plus précisément, du point de vue méthodologique, l’auteur travaille essentiellement avec les outils de l’historien et du critique littéraire : critique textuelle, critique des sources et critique de la rédaction, histoire des traditions, critique des formes, analyse comparée, philologie, etc.
L’ouvrage est divisé en douze chapitres de longueur inégale. Après avoir rattaché du point de vue étymologique le mot nazir à l’idée de séparation (15–20), l’auteur s’intéresse aux récits relatifs à Samson en Jg 13–16, depuis la tradition orale pré-yahwiste jusqu’au travail éditorial deutéronomiste, en passant par le récit héroïque et les révisions yahwiste et élohiste (27–55). En somme, l’auteur est d’avis que le vieux récit héroïque a évolué en mythe étiologique, puis en conte pour constituer en définitive l’histoire d’un juge dans un livre situé dans l’historiographie d’Israël. Selon cette lecture de type historique, le mythe de Samson, qui appartient au fond proche-oriental des héros aux allures gigantesques, aurait été repris dans le but d’illustrer l’ardeur guerrière et la force prodigieuse du jeune héros. Dans le deuxième chapitre (57–97), l’auteur s’emploie à montrer que c’est David et non Samuel qui, à l’origine, aurait été identifié à un Nazir. En outre, il souligne avec force que 1 S 1 n’évoque pas le vœu du Nazir, comme en Nb 6, mais un rite dédicatoire à vie, relatif aux seuls garçons, qui impose le port de la chevelure longue et l’abstinence d’alcool. Son analyse très méticuleuse le conduit à conclure que le récit de 1 S 1 n’a rien d’historique, mais que les éléments rituels dans le texte sont plus anciens et vraisemblables que ceux contenus en Jg 13 (Samson) et en Nb 6 (vœu du Nazir). Le troisième chapitre, beaucoup plus court (99–114), porte sur la figure de Joseph comme Nazir de Dieu (Gn 49,26 ; Dt 33,16–17), un titre qui évoque encore une fois le caractère héroïque d’un guerrier d’exception. Intitulé « Nazirs et prophètes » (115–132), le quatrième chapitre est consacré à Am 2 et Lm 4. Selon l’auteur, le premier texte renvoie à une période ancienne au cours de laquelle le Nazir, qui devait s’abstenir de boire du vin et de se raser les cheveux, était un jeune homme destiné à être un guerrier possédé par l’Esprit divin. Par contre, le second texte, plus difficile à comprendre, semble plutôt identifier les Nazirs à des jeunes hommes d’exception, des êtres à part de la société, sans qu’ils en soient exclus ou retirés. Puis, l’auteur s’intéresse au motif des cheveux longs et libres qui sont le signe du Nazir non votif traité dans les quatre chapitres précédents ; il y voit le symbole de la force et de la liberté qui caractérisent souvent les héros et les guerriers (133–149). Le célèbre texte de Nb 6 sur le Nazir votif et les conditions qui y sont rattachées (vœu, abstention de vin, devoir de laisser croître librement les cheveux, maintien d’un état de pureté, accomplissement du vœu et offrande de la chevelure) constituent l’objet du sixième chapitre (151–172). Puis, dans le chapitre sept (173–191), ce sont les Nazirs historiques qui retiennent l’attention de l’auteur : les Nazirs du camp de Judas Maccabée et ceux d’Agripa I, ainsi que trois cas individuels (Bénérice, la reine d’Adiabène et Jonathan). Suivent un chapitre sur les principales caractéristiques de la piété votive aux époques perse, hellénistique et romaine (193–205) et un autre sur la traduction grecque de Nb 6 et les interprétations allégoriques de Philon d’Alexandrie (207–217). Ces deux chapitres permettent de découvrir que les Juifs hellénophones n’ont jamais été en mesure de saisir ce qu’était réellement le vœu du Nazir. Enfin, les trois derniers chapitres visent à savoir si les premiers chrétiens avaient une connaissance pratique du rite de Nazir (219–253). Les principales conclusions de l’auteur sont les suivantes : il n’y a pas d’exemples probants de chrétiens ayant fait le vœu de Nazir ; il n’y a pas de lien étymologique entre nazir et nazôraios ; ni Jésus ni Jean Baptiste, bien que le portrait de ce dernier en Lc 1 emprunte beaucoup à Jg 13, n’ont été des Nazirs ; par contre, le personnage de Jacques, le frère de Jésus, est plus susceptible d’avoir été un Nazir historique.
Une brève conclusion (255–256), un excursus sur les rites de cheveux – rites d’offrandes, de purification, de naissance, de deuil, rites à finalité prophylactique, apotropaïque, etc. – (257–266) et une bibliographie (267–276) terminent cette fascinante étude. En définitive, les exégètes qui ne craignent pas les analyses historico-critiques trouveront dans ce livre une audacieuse reconstitution de mille ans d’histoire, depuis les récits héroïques de guerriers pénétrés par la force de Yhwh jusqu’aux hagiographies de personnages chrétiens remplis d’un Esprit saint, en passant par des récits de dévots et de dévotes prononçant un vœu dans le cadre d’un culte rendu à Yhwh.
