Abstract

Le catalogue de l’exposition Moïse. Figures d’un prophète s’ouvre sur une page de Paul Salmona (11), directeur du Mahj, qui identifie les axes de recherche à partir desquels est abordée ici la figure de Moïse, figure qui, « malgré l’abondance de ses représentations », est « relativement oubliée de l’histoire de l’art », alors que le statut de Moïse est sans équivalent au sein du riche répertoire des scènes inspirées de la Bible, et que Moïse se distingue des autres prophètes juifs par son ancienneté, sa longévité et « le cumul des fonctions royales, législatives, sacerdotales et prophétiques ». « Dans l’art occidental », note Salmona, « c’est une figure profondément politique, qui se détache nettement de la cohorte des héros hérités de l’Antiquité, tels Hercule, Ulysse ou Énée, comme des personnages des littératures médiévale et renaissante, tels Roland, Tancrède ou Renaud ».
Moïse. Figures d’un prophète se compose de plusieurs sections. La plus importante comprend dix articles rédigés par des chercheurs dans plusieurs domaines (« Essais », 41–133). Cette section est précédée d’un premier dossier iconographique, intitulé « Histoire de Moïse : scènes choisies » (13–39), où l’on traverse, en quatorze épisodes, les principales étapes de la vie de Moïse, illustrées en 23 œuvres datant du XIIIe au XVIIIe siècle ; ces œuvres sont accompagnées d’extraits bibliques auxquels est accordée une place relativement importante, alors que l’inclusion de commentaires sur le rapport entre les images choisies et le texte “source” aurait pu être utile, pour éviter de donner à penser que les images sont tributaires du seul texte biblique.
Deux autres dossiers iconographiques sont placés après les dix essais (résumés ci-dessous). Le premier des deux (soit le second dans le catalogue), intitulé « Figures de Moïse : œuvres choisies » (135–173), comprend onze courts textes rédigés principalement par les commissaires de l’exposition (la pagination identifiée ici comprend celle des illustrations). Sonia Fellous y traite d’une haggadah crétoise de 1583 (136–137) ; Matthieu Somon (commissaire) y signe quatre textes portant sur des œuvres surtout françaises et italiennes du XVIe et du XVIIe siècle (138–153) ; Anne Hélène Hoog (commissaire générale) y signe deux textes portant respectivement sur Moïse dans l’art cultuel juif et sur M.D. Oppenheim et les “nouveaux Moïse” (154–163) ; Nathalie Hazan-Brunet y commente le regard que porte Marc Chagall sur Moïse, au sujet notamment de l’épisode de la traversée de la mer Rouge (164–165) ; Sara Vitacca s’intéresse à la manière dont Gustave Moreau traite le personnage de Moïse, notamment dans un tableau de 1854 intitulé Moïse, en vue de la Terre promise, ôte ses sandales (168–171) ; enfin, Matthieu Léglise (commissaire) signe deux articles, l’un portant sur une œuvre de Lesser Ury qui représente Moïse sur la montagne, contemplant la Terre promise avant sa mort (166–167), et l’autre, qui clôt le catalogue, commentant Lo Sguardo di Michelangelo, un documentaire de 2004 où Michelangelo Antonioni, alors condamné au silence, fait face au Moïse de Michelangelo Buonarroti (172–173). Dans ces onze courts textes, qui constituent le deuxième dossier iconographique du catalogue, sont abordées des œuvres dont les créateurs éclairent, chacun d’une manière particulière, un épisode de la vie de Moïse, certains épisodes revenant à plus d’une reprise (Moïse tenant les tables ; le serpent d’airain ; le buisson ardent). Le troisième et dernier dossier iconographique du catalogue comprend les légendes des 142 œuvres de l’exposition rassemblées sous onze titres thématiques, chacun accompagné d’une illustration. Cette section, qui amorce l’annexe du catalogue, est suivie d’un glossaire, d’une bibliographie sélective et d’un index des personnes citées.
Le premier des dix essais qui constituent la partie la plus importante de l’ouvrage, « Moïse, Mosheh. À l’ombre des images chrétiennes » (43–47), est signé par Anne Hélène Hoog, qui commente ici la place qu’occupe le personnage de Moïse, pour les juifs et pour les chrétiens, « dans l’univers visuel et spirituel de l’Occident » ; plus précisément, elle observe ses représentations dans des gravures tirées de divers livres hébreux imprimés à partir du XVIIe siècle, notamment à Amsterdam, et dont certaines pourraient avoir été produites par des artistes chrétiens. Matthieu Somon et Matthieu Léglise éclairent ensuite le lecteur sur la manière dont chacun aborde le corpus des représentations de Moïse. Matthieu Somon, dans « Moïse ou la fortune de l’allégorisme philonien » (49–51), esquisse un historique de la représentation de Moïse dans l’art occidental chrétien en rappelant l’importance du rayonnement de Philon d’Alexandrie, tandis que Matthieu Léglise, dans « Actualité de Moïse entre réincarnations historiques et incarnations artistiques » (53–55), évoque autant les réincarnations nationales et politiques de la figure de Moïse au tournant du XXe siècle et leur transfert culturel entre juifs et Noirs que les incarnations d’un Moïse prophétique dans des œuvres artistiques. Jean-Christophe Attias, dans « Moïse dans la Bible et la pensée juive » (57–65), livre un portrait riche et séduisant du personnage de Moïse, à la fois dans sa grandeur, sa fragilité et son ambiguïté. L’article de Sonia Fellous, « La représentation de Moïse dans les traditions juives et chrétiennes. L’héritage antique et médiéval » (67–85), couvre une partie importante du corpus abordé dans le cadre de l’exposition, puisqu’elle est la seule à commenter une production artistique couvrant à la fois l’Antiquité et la fin du Moyen Âge. L’article de Tobias Kämpf, « Le Pape émule du Prophète » (traduit de l’allemand ; 87–95), est concentré sur des commandes pontificales de la Renaissance italienne, incluant les fresques de la chapelle Sixtine et le Moïse de Michel-Ange. Olivier Millet, dans « Loi, idolâtrie et Libération. La figure protestante de Moïse » (97–103), montre que pour les protestants, Moïse, « porteur de la loi divine pour son peuple », est « le représentant par excellence de la Parole de Dieu, le libérateur et le pourfendeur de l’idolâtrie ». Le texte de Carolin Behrmann, « L’artiste législateur. De la survivance du Moïse de Michel-Ange » (traduit de l’allemand ; 105–115), commente la réception du Moïse de Michel-Ange et les diverses interprétations de son identité, comme législateur ou commanditaire pontifical, et comme artiste qui s’affirme contre les normes dans diverses formes d’art depuis au moins le XIXe siècle. Le texte d’Yigal Zalmona, « Moïse l’émancipateur. Dans l’iconographie sioniste : trois exemples » (traduit de l’hébreu ; 117–125), évoque la manière dont Boris Schatz, Éphraïm Moses Lilien et Reuven Rubin se servent de la figure de Moïse dans une visée plus ou moins sioniste ou personnelle. Enfin, le dixième article, rédigé par Stephen Berkowitz, « Les relations entre juifs et Noirs américains pendant le Mouvement des droits civiques » (traduit de l’anglais ; 127–133), évoque une situation sans lien évident avec le personnage de Moïse.
Une entreprise de cette envergure pose de nombreux défis, en regard, notamment, de la sélection des œuvres et des rapports établis entre les textes, les productions visuelles et les contextes, sociaux, religieux ou politiques. Dans cette perspective, le choix de présenter des dossiers iconographiques et des études de cas est fructueux, car il permet, pour les dix essais notamment, de suivre un déploiement général à la fois chronologique et thématique, et ainsi d’assurer une ouverture nécessaire, en même temps qu’une orientation didactique. Le choix initial de tenir compte des figures plurielles de Moïse était également heureux, mais somme toute incontournable, compte tenu de la profusion des représentations de Moïse en dehors du monde juif. Dans cette perspective, on peut regretter l’absence de représentations de Moïse produites dans le monde musulman, sachant que nombre d’entre elles accompagnaient divers genres de chroniques – historiques et légendaires –, enluminées entre le XIVe et le XVIe siècle, et compte tenu du fait que sont abordées ici diverses conjonctures de réception de la figure de Moïse, autant politiques que religieuses. On peut espérer que les textes du colloque Moïse, visages du prophète, présenté du 2 au 5 décembre 2015 et consacré, dans le cadre de l’exposition, aux figures de Moïse du XVIe siècle à nos jours, feront également l’objet d’une publication, ce qui permettrait d’enrichir la réflexion sur un sujet aussi vaste et aussi complexe, ainsi que de tenir compte des travaux qui remettent en question l’existence du Moïse historique.
