Abstract

La découverte de la civilisation hittite – un terme anachronique puisqu’il provient de la Bible dont la rédaction est bien postérieure à l’existence du royaume de Hatti (29) – remonte à la toute fin du 19e siècle, et le premier déchiffrement du cunéiforme hittite date de 1915 (7–8). En un siècle de recherche, les traductions de textes hittites en langue française ont malheureusement été très peu nombreuses. Outre les traductions parues dans des articles scientifiques, on ne peut signaler que celles qui ont été effectuées par Maurice Vieyra, en 1970, dans le collectif publié sous la direction de René Labat, Les religions du Proche-Orient asiatique. Textes babyloniens, ougaritiques, hittites (Paris : Fayard et Denoël, aux pages 459–566). C’est bien peu lorsque l’on sait que quelque 30 000 tablettes cunéiformes, qui proviennent essentiellement de la capitale Hattuša / Bogazköy, ont été découvertes par les archéologues. Ainsi, il aura fallu attendre plus d’un siècle pour avoir accès à la première grande monographie de textes hittites en langue française. Les éditions du Cerf doivent donc être félicitées pour avoir accepté de publier une telle monographie.
Cette monographie est divisée en cinq parties. La première partie, qui constitue l’introduction, est elle-même subdivisée en trois sections (7–37). Alice Mouton résume d’abord l’histoire du « pays de Hatti », l’un des grands royaumes du Proche-Orient ancien, qui, de la seconde moitié du 17e siècle au début du 12e siècle avant l’ère chrétienne, prospéra au point de pouvoir faire concurrence à la Babylonie et même à l’Égypte. Quatre cartes géographiques accompagnent cette synthèse de l’histoire du monde hittite. Puis, Mouton présente brièvement la religion officielle hittite, qui est un amalgame des panthéons de chacune des villes englobées dans le royaume hittite. Enfin, elle présente les sources en s’attardant plus particulièrement aux deux systèmes d’écriture (cunéiforme et hiéroglyphique) et aux trois états successifs de la langue hittite (vieil-hittite, moyen-hittite et hittite récent, classique ou impérial), première langue indoeuropéenne mise par écrit.
Dans les trois parties qui suivent, Mouton présente une sélection de textes rituels (39–431), de compositions mythologiques (433–521) et de prières (523–665). Chaque texte est brièvement présenté, annoté, translittéré sur la page de gauche et traduit sur la page de droite. Deux critères sont à l’origine du choix des textes : la bonne préservation des tablettes et la représentativité de chacun des textes. Ainsi, dans sa sélection des textes rituels, Mouton a choisi des rituels de bénédiction ou de purification du couple royal, des rituels de fondation d’édifices monumentaux, des rituels funéraires, des rituels contre une épidémie, une impuissance sexuelle ou un ensorcellement, des rituels de naissance, etc. En outre, elle a retenu quatre traditions rituelles : les traditions de l’Anatolie centrale (47–167), les traditions de l’Arzawa ou de l’Anatolie occidentale de langue louvite (169–251), les traditions du Kizzuwatna, région du sud-est de l’Anatolie hittite au croisement des cultures hourrites et louvites (253–419), et les traditions rituelles hourrites des provinces syriennes (421–431), lesquelles comprennent les textes les plus obscurs parce qu’ils résultent probablement d’un processus de traduction du hourrite au hittite (421).
Les compositions mythologiques sont regroupées en deux grands ensembles culturels : les mythes anatoliens (439–483) et les mythes hourrites (485–521). L’auteure prend soin de signaler que les mythes hourrites n’ont pas été les seuls à être intégrés à la vie religieuse du royaume hittite ; en effet, les scribes hittites ont également traduit et adapté des mythes cananéens et mésopotamiens. Par exemple, c’est ce dont témoignent avec éloquence les versions hittites des mythes de Gilgamesh et d’Atrahasis (435). L’auteure signale également des rapprochements avec la littérature de la Grèce antique, notamment en ce qui concerne : le motif du dieu qui avale la virilité de son rival, le récit de succession des premiers rois des dieux et le récit de la naissance d’une divinité (486–487).
Quant aux prières, elles sont réparties en fonction de la chronologie (ancien royaume, début de l’empire et fin de l’empire) et seuls sont retenus les textes en langue hittite (527). Ces prières sont de trois genres (plaidoyer, invocation ou supplique et louange) qui se combinent à l’envi dans une même composition.
La cinquième et dernière partie est constituée d’un tableau chronologique des rois qui ont régné entre 1650 et 1190 (669–673), d’une liste des symboles et abréviations (675–678), des outils utilisés pour la recherche et d’une bibliographie – dans laquelle le travail de Maurice Vieyra, signalé ci-dessus, n’est étonnamment pas mentionné – (679–700), et de trois index qui présentent les noms des divinités (ou autres entités surnaturelles), des personnes et des lieux (701–709).
En résumé, cette monographie, qui témoigne d’une vaste érudition, intéressera non seulement les spécialistes du monde hittite, mais aussi les spécialistes du Proche-Orient ancien ainsi que les exégètes de la Bible hébraïque, et ce, même s’il est connu qu’il n’y a pas eu de contact direct entre la civilisation hittite et le monde d’Israël et de Juda. Par exemple, j’ai relevé quelques parallèles intéressants entre certains textes hittites et le livre de Qohélet (cf. le rituel de fondation d’un palais, à la page 99, et Qo 2,3 ; le rituel funéraire royal dit šalliš waštaiš, à la page 141, et Qo 12,5 ; le rituel contre un ensorcellement, à la page 227, et Qo 11,1 ; etc.). On ne peut donc que vivement remercier Alice Mouton d’avoir rendu accessible à un large public une édition critique et une traduction française de quelques grands textes hittites.
