Abstract

Collectif multidisciplinaire d’une belle tenue, cet ouvrage rassemble les actes du XIe colloque Gesché, tenu à l’Université catholique de Louvain les 3 et 4 novembre 2011. La question posée – qu’en est-il de la relation risquée entre Dieu et la religion ? – est dès le départ campée avec clarté dans une problématique présentée par Paul Scolas. Et elle demeure systématiquement dans la mire tout au long des contributions aux approches diverses qui vont de la philosophie à l’histoire, de l’art et de la littérature à l’exégèse biblique, à la mystique et à la sociologie. Et la théologie, bien sûr. En fait, la trame de fond est résolument théologique – sans complexe, pourrait-on dire –, et elle inspire le titre lui-même : Dieu ne prend-il pas un risque en intégrant sa révélation dans le langage d’une religion ? Plus spécifiquement : la subversion radicale portée par l’évangile de Jésus à cet égard peut-elle composer avec une logique d’incarnation ?
Dès la formulation de la problématique, le lecteur peut se faire une bonne idée du genre de développements et de conclusions qui seront pratiqués : Dieu et la religion sont radicalement distincts, voire antagonistes, en même temps qu’ils sont, dans l’économie de la signification et de l’institutionnalisation, surtout en régime chrétien d’incarnation, indissociables et condamnés à cohabiter. L’Évangile bouleverse sans doute tout à cet égard ; pour peu, on le dirait « anti-religieux ». Mais il est tout de même à la source d’une énorme machine religieuse – vraiment un « grand risque » pour Dieu.
Plusieurs des contributions mériteraient un traitement plus attentif que celui qu’il est possible de leur accorder ici. Mais ce n’est sûrement pas faire injure à quiconque que de souligner le texte phare, serré et « songé » comme on dit de ce côté-ci de l’Atlantique, de Benoît Bourgine, qui articule à lui seul l’ensemble du propos et des options structurantes du collectif : le risque de la religion comme parti pris divin en faveur de la liberté humaine. Tout compte fait, « pour le meilleur et pour le pire », avec ses grandeurs et ses misères, la religion « préserve l’homme de l’enfermement de l’immanence » (160). L’Évangile témoignerait de cette jonction, tout en reconduisant avec force « la critique prophétique du religieux » (165). Au bout du compte, cependant, « le christianisme non religieux est une impasse » (167). L’insertion dans la religion serait le prix à payer pour une liberté pleinement respectée : « le risque couru par Dieu lorsqu’il choisit le lieu de la religion pour y rencontrer l’homme n’a d’autre fin que de ménager l’espace sacré de la liberté » (170), conclut l’auteur en évoquant la figure du Grand Inquisiteur.
Il faut aussi noter le propos original de Jean-Paul Willaime sur « les conditions sociales et culturelles du religieux dans l’ultramodernité contemporaine », où il est suggéré de renverser dialectiquement la question et de traiter plutôt de « la religion au risque de Dieu » (73). C’est que, en ces temps de « déculturation et de multiculturalisation » – du christianisme, en tout cas –, le religieux tel que nous le connaissons en Occident est aux prises avec un énorme défi de « mise en mots » et de « mises en liens (…) dans des formes sociales de rassemblements adaptés à notre époque » (88). Tout se passerait donc comme si, plutôt que de devoir se libérer de la religion, les traditions religieuses devaient « réinterpréter le contenu de la raison publique dans leur propre langage, ce qui signifie aussi qu’elles doivent se montrer capables de traduire leur propre conception dans le langage de la raison publique » (95). Énorme programme. Par cette autre voie, complémentaire, l’hypothèse d’un « christianisme non-religieux » apparaîtrait aussi comme une impasse.
On notera également la lecture hégélienne du sujet du colloque présentée par le philosophe Gilbert Gérard. Brèche troublante au sein de la divinité que cette référence à autre chose qu’elle-même, mais brèche qui « s’enracine (…) en Dieu même et est donc pour lui strictement incontournable » (32). Presque théologiquement aussi, l’auteur conclut : « Dieu vient à confier son propre destin (…) à l’homme, avec tous les égarements et les illusions dont celui-ci est capable » (32). Il faudrait y consentir pour pouvoir conjurer un risque pire, celui de « figer (Dieu) dans une transcendance aussi lointaine que vaine » (32).
On lira évidemment aussi avec profit les contributions appuyées sur des bases plus sectorielles, et figurant dès lors comme en appoint à la thèse principale. Ainsi en est-il du propos résolument politique et stratégique d’Élie Barnavi sur la « guerre de religion » et sur les manières d’y faire face : un plongeon praxéologique qui repose un peu des concepts. Ainsi en est-il aussi des explorations, issues de l’histoire de l’art, de Ralph Dekoninck, qui se concluent avec une lecture esthético-religieuse du fameux Piss Christ d’Andres Serrano.
L’ouvrage présente également des coups de sonde éclairants dans des corpus ciblés. Ceux, particulièrement étoffés, de Camille Focant sur « la subversion possible du religieux » (54) comme élément central du credo chrétien, telle qu’elle se déploie dans l’Évangile de Marc et dans la théologie de Paul. Ceux de Marie-Françoise Baslez sur les déstabilisations de la religion portées par les courants charismatiques dans les communautés chrétiennes des trois premiers siècles. Ceux de Geneviève Fabry sur l’énigmatique strophe 35 du Cantique spirituel de Jean de la Croix, où mystique et religion seraient finalement renvoyées dos à dos – « ni mystique sans religion, ni religion assujettissant la mystique » (135). Enfin, ceux de René de Ceccaty, qui glanent des « résonances littéraires » (137), plutôt éparses à vrai dire, évoquant l’idée d’un christianisme sans religion.
À la question théologique proposée aux participants du colloque, l’ouvrage expose courageusement une réponse tout aussi théologique pour l’essentiel, c’est-à-dire ancrée dans une foi dont elle veut articuler une intelligence pour aujourd’hui. Celle-ci ne manque d’ailleurs pas d’audace : heureux mortels, en effet, qui, apparemment bien au fait des desseins de l’Éternel, décèlent dans la « décision divine » d’accueillir la religion, le plein consentement au beau risque de la liberté humaine. Voilà tout de même un ouvrage bien pesé, susceptible de rassurer ceux à qui il arrive de se demander si les théologiens s’intéressent encore à la théologie.
