Abstract

Dans Des bêtes et des dieux, Éric Baratay, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Jean Moulin, Lyon 3, présente un ouvrage grand public sur les croyances et pratiques dont les animaux sont l’objet dans les trois grandes traditions monothéistes, les spiritualités autochtones de l’Amérique du Nord et les religions associées à l’aire culturelle chinoise. Spécialiste de la question animale, Baratay souhaite s’éloigner de la tendance forte au catalogage anhistorique des relations entre humains et animaux, pour plutôt en aborder la « dynamique historique » (10). Malheureusement, le livre n’échappe pas à certaines généralisations, écueils fréquents de l’ouvrage grand public, en particulier dans les derniers chapitres.
Le premier chapitre sur le christianisme occupe la plus grande partie de l’ouvrage, ce qui n’est pas étranger au domaine de spécialisation de l’auteur qui a aussi écrit L’Église et l’animal (France, XVIIe – XXIe siècles) (2015). Baratay s’intéresse d’abord aux fondements bibliques de la relation des chrétiens avec les animaux. Explorant surtout les textes de la Genèse, l’auteur insiste sur la proximité entre les créatures ainsi que sur la relation que tous les vivants entretiennent avec Dieu. Il note par ailleurs ce qui distingue l’être humain de l’animal : sa liberté et le fait qu’il soit « à l’image de Dieu » (Gn 1,27). Cette distinction est suivie d’un mandat ayant longtemps été interprété comme un permis d’exploitation des animaux (Gn 1,28). Si l’exégèse contemporaine, sensible aux préoccupations écologiques, a plutôt eu tendance à y voir un rôle « pastoral », Baratay montre certaines réticences d’historien face à ces analyses trop « contextuelles ». Il affirme pourtant lui-même, tout au long du chapitre, la richesse de certains textes bibliques pour le développement d’une éthique animale.
Les notions de résurrection et d’immortalité de l’âme et les effets du néoplatonisme auraient mené les judaïsme et christianisme naissants à une forme de rupture entre l’être humain et les animaux. Des Pères de l’Église, en particulier Augustin, à Thomas d’Aquin, le fossé se serait creusé de plus en plus entre humains raisonnables et bêtes instinctuelles. Le christianisme aurait « sécularisé » sa relation aux animaux, rejetés dans le seul monde matériel et profane et devenus viande et outil. Cette séparation aurait atteint son point culminant au 20e siècle avec l’urbanisation.
L’auteur tient le protestantisme pour principal responsable de cette « dénaturation du christianisme » (49). Cependant, c’est aussi dans cette tradition qu’il identifie les premières mobilisations intellectuelles et scientifiques en faveur des animaux dans le monde occidental. De nouvelles avenues théologiques, exégétiques et mêmes christiques sont proposées. On cherche à développer un christianisme non plus anthropocentré, mais théocentré. Le terme « écocentré » serait peut-être encore plus adéquat, permettant de renvoyer à l’ensemble de la création. Cette démarche aboutit à une « théologie animale » ainsi qu’à une ritualité inclusive dans les années 1990. Le catholicisme n’a pas connu un tel mouvement, lequel a plutôt été porté par des « non-pratiquants, de[s] détachés, [des] incroyants » (57), aux 18e et 19e siècles, qui ont à leur tour influencé cette tradition. Certes, la hiérarchisation des vivants et une vision utilitariste des animaux y sont maintenues, mais on se tourne de nouveau vers les textes bibliques pour penser la relation entre vivants. L’auteur poursuit son exploration avec la tradition chrétienne orthodoxe, distincte des autres christianismes en raison de sa théologie de la création, inclusive des animaux. Toutes les créatures, y compris les bêtes, sont touchées par le salut. Cette théologie est cependant surtout mise en pratique par des êtres exceptionnels, ascètes et ermites, et non par la majorité des croyants. Baratay termine son tour d’horizon sur le christianisme en réfutant la thèse de Lynn White (1967) sur l’anthropocentrisme du christianisme. Il entreprend finalement un survol de la position du pape François sur la question des animaux et de l’écologie. Ce dernier appelle à prendre François d’Assise pour modèle et à pratiquer, comme lui, un « christianisme biblique ». Ce chapitre est de loin le plus convaincant et le plus érudit de l’ouvrage.
Dans le chapitre suivant, Baratay introduit à la question animale en islam, en insistant surtout sur la littérature. Il souligne l’omniprésence des animaux dans le Coran, les Hadîths, les textes juridiques postérieurs, la mystique persane, etc. À son avis, l’unité religieuse des créatures exprimée dans le Coran a été, à partir du moyen âge, de plus en plus minée par le développement d’une littérature juridique sur les animaux impurs. La rupture fut consommée à partir du 19e siècle avec l’influence des musulmans réformistes et conservateurs. L’islam d’aujourd’hui, dans sa pratique intensive de l’abattage halal, se serait donc éloigné des prescriptions textuelles des premiers siècles, plus respectueuses des animaux. Baratay reprend malheureusement une opposition classique enracinée dans une idéalisation des débuts de l’islam et des enseignements de Mohammed (âge d’or), en opposant ces derniers à celles de l’islam contemporain. Par ailleurs, il est dommage que l’auteur ne se soucie pas – minimalement – des distinctions entre traditions chiite et sunnite. Il termine sa présentation en mentionnant quelques militants et auteurs musulmans ayant participé à la lutte pour les droits des animaux en islam et préconisant l’adaptation des pratiques d’abattage. L’auteur profite de cette discussion pour critiquer la posture « relativiste » d’anthropologues qui, au lieu d’observer la transformation des pratiques, à la manière de l’historien, « ritualisent » l’abattage halal pour le rendre plus acceptable et pour contrer l’islamophobie ambiante. J’admire la rigueur historique de l’auteur, qui réfute avec force l’intemporalité des rites, ainsi que sa défense d’un abattage délesté, le plus possible, de souffrance et de stress pour l’animal. Cependant, il fait complètement fi des rapports sociaux inégalitaires qui se nouent entre majoritaires et minoritaires, en particulier en contexte migratoire, et qui mènent l’alimentation à jouer un rôle fondamental dans la construction identitaire.
Le troisième chapitre porte sur le judaïsme. Baratay souligne avant tout le travail d’historicisation qui reste à accomplir sur la question animale dans la tradition juive. Selon l’auteur, le Talmud serait responsable d’une subordination de plus en plus prononcée des animaux envers les humains. Il note cependant que certaines dimensions de la tradition juive permettent de créer un certain équilibre entre domination et soin envers les animaux. À cet égard, il mentionne, sans suffisamment l’expliquer, le principe de Tsaar Baalei Hayim. Comme pour l’islam, Baratay note l’évolution de l’abattage à travers le temps. Il s’intéresse aux pratiques rituelles associées au sacrifice au Temple – animaux sans défaut, prières et shehita –, désormais appliquées à l’abattage quotidien. Les débats autour de l’abattage rituel dans le monde juif semblent avoir explosé à la fin du 20e siècle. Bien que certains préconisent des méthodes pour réduire la souffrance et le stress de l’animal, par exemple la contention et l’étourdissement préalable, la majorité, convaincue que l’animal doit être sans défaut – un critère qui ne se trouve nulle part dans la Torah – refuse ce changement. L’auteur offre par la suite un survol de différents exemples de la sensibilité à la question animale dans les judaïsmes, mentionnant notamment l’existence d’un végétarisme juif et l’adoption grandissante d’animaux de compagnie. Ce chapitre est certes intéressant, mais on l’espérait un peu plus étoffé.
Le chapitre suivant porte sur la relation humains–animaux chez les Amérindiens du Nord. L’impossibilité d’accéder à la connaissance des religions pré-colombiennes dans leur état « pur », d’avant la colonisation, semble frustrer l’historien. Baratay s’en remet donc surtout aux écrits des missionnaires chrétiens des 16e et 17e siècles pour remonter aux pratiques les plus anciennes. Il souligne avant tout la réciprocité qui définit les rapports idéaux entre les vivants et l’importance des animaux, véritable courroie de transmission entre les humains et le « monde invisible » (129). Il souligne par la suite les effets dévastateurs de la conquête européenne et chrétienne sur l’environnement et les religiosités autochtones, ayant notamment entraîné la rupture de la relation réciproque entre les vivants. Il s’intéresse ensuite rapidement au phénomène de « recréation identitaire » des populations autochtones qui prend de l’importance à partir du 20e siècle. Certains animaux et démiurges retrouvent une place de premier choix dans ces spiritualités. Ce chapitre est malheureusement assez superficiel. On se désole d’ailleurs que l’auteur n’ait proposé aucune critique de la perception stéréotypée et exotisante des Autochtones comme « premiers écologistes du continent » (136).
Le chapitre consacré aux croyances chinoises s’intéresse avant tout aux paradoxes qui émergent autour de la question animale dans un contexte pluri-doctrinal : confucianisme, taoïsme, bouddhisme et culte des ancêtres. Dès l’Antiquité, le taoïsme et le confucianisme prononcent la primauté de l’être humain raisonnable. Malgré certains discours plus modérés, les animaux ont avant tout une fonction alimentaire. Le bouddhisme ouvre d’autres possibilités avec le végétarisme. Il aurait d’ailleurs été utile que l’auteur insiste davantage sur la « différence chinoise » en ce qui a trait au végétarisme des moines. En effet, dans la plupart des pays à majorité bouddhiste, c’est avant tout les dons des laïcs qui déterminent leur alimentation et non un végétarisme strict. Son affirmation d’un « végétarisme de fait » (145), suite à l’interdit du sacrifice des bœufs et buffles vers les 10e–12e siècles en Chine, mériterait d’ailleurs très certainement quelques nuances. Effectuant un saut historique impressionnant, l’auteur s’intéresse ensuite aux mauvais traitements réservés aux animaux aux 19e–20e siècles avec le développement de l’abattage industriel de masse. Certains animaux – volailles, porcs et chiens – sont carrément rejetés hors du monde de la sollicitude morale. L’auteur note finalement le retour, aujourd’hui, de préoccupations écologiques et de pratiques végétariennes avec l’influence de l’Occident et le renouvellement des religiosités bouddhiques et confucéennes.
En conclusion, Baratay aborde la question animale comme lieu de dialogue interreligieux. Il insiste surtout sur l’éventualité d’un syncrétisme religieux global. Son insistance sur le potentiel écologique d’un « franciscanisme mondial » révèle de nouveau que la grande force de son ouvrage réside dans la réflexion approfondie sur le christianisme. Si l’auteur sème une série de pistes intéressantes à propos des autres traditions abordées, les chapitres faisant suite au premier sont tout de même de valeur inégale et n’évitent pas une certaine superficialité. Il est d’ailleurs dommage que les propos de l’historien portent presque uniquement sur les pays occidentaux et que la question du genre ne se pose jamais dans sa manière d’aborder la relation entre « l’homme » et l’animal.
