Abstract

Ce collectif dont les auteurs sont des professeurs et chercheurs helvétiques s’inscrit dans une tradition de recherche commencée il y a plus de 20 ans sur la religiosité en Suisse et qui avait conduit en 1989 à la publication de Croire en Suisse. L’étude utilise ici les données recueillies du projet « La religiosité dans le monde moderne. Constructions, conditions et changement social. Une étude qualitative et quantitative sur la religiosité individuelle en Suisse ». Les auteurs se sont appuyés sur une multitude de données dont la source la plus importante provient d’un sondage effectué en 2008 / 2009 dans le cadre du MOSAiCH (Mesures et Observation des Attitudes en Suisse) : 1229 suisses, choisis au hasard, ont été interrogés sur la base d’un questionnaire standardisé portant sur la religiosité et la spiritualité. Outre ce sondage, les auteurs ont eux-mêmes interrogé 73 personnes choisies au hasard, mais selon des quotas, au moyen d’entretiens semi-dirigés portant sur les mêmes thèmes. Les auteurs ont aussi pris en compte des données provenant du recensement de la population, ainsi que 22 sondages représentatifs portant sur la religiosité en Suisse. Finalement, ils ont également utilisé des données provenant d’une étude représentative réalisée selon la technique des mixed methods et portant sur les Églises évangéliques en Suisse.
Cette étude analyse l’influence de la société moderne, dite « société de l’ego », sur la religiosité, la spiritualité et la sécularité. Les auteurs posent trois questions de départ : Quels sont les principaux types socioreligieux que l’on peut mettre en évidence dans la société ? Quelles sont les convictions et les croyances religieuses et spirituelles, les pratiques, les valeurs et les relations que ces types socioreligieux présentent dans leurs relations aux fournisseurs religieux et aux perceptions ? Et, comment la religiosité, la spiritualité et la sécularité de ces types se sont-elles transformées au cours des dernières décennies, et comment expliquer cette mutation ? (11–12).
Au premier chapitre, les auteurs présentent les thèses et les théories les plus importantes à ce jour, soit la théorie de la sécularisation, celle de l’individualisation et celle du marché concurrentiel. Pour ces trois théories, les auteurs émettent des objections importantes, mais ils indiquent que plusieurs éléments de la théorie du marché sont très utiles comme l’idée de la concurrence qu’ils reprennent dans l’élaboration de leur nouvelle théorie : la théorie générale de la concurrence religieuse–séculière. Le postulat de cette nouvelle théorie est que la transformation religieuse résulte d’une relation de concurrence religieuse–séculière et intrareligieuse, et ceci sur plusieurs niveaux. De plus, la thèse centrale du livre postule que la révolution culturelle des années 1960 a entraîné un nouveau régime de concurrence religieuse–séculière. Les auteurs formulent ensuite une dizaine d’hypothèses centrales qui seront testées dans l’ouvrage.
Les chapitres 2 à 7 décrivent les grands groupes qualitativement et quantitativement. Au deuxième chapitre, les auteurs proposent une nouvelle typologie afin de mettre de l’ordre au sein de la complexité des expériences et des actions religieuses des individus. Cette classification est à deux niveaux, soit la religiosité institutionnelle et la spiritualité alternative. Ensuite, les auteurs distinguent quatre types au sein de ces deux dimensions : le type institutionnel représente 17,5 % des personnes interrogées et leur croyance est en un Dieu unique, personnel et transcendant ; le type alternatif – 13,4 % – croyance et pratique holistique et ésotérique ; le type distancié – 57,4 % – croyance dans une certaine réalité supérieure, les églises ne leur apportent pas grand-chose personnellement, mais ils ressentent tout de même encore un reste d’attachement qui les empêche d’en sortir ; et le type séculier – 11,7 % – aucune pratique religieuse et sans convictions ni foi religieuses. Chaque type se subdivise en deux ou trois sous-types, soit les établis et les évangéliques pour le type institutionnel ; les ésotériques et les sheilaïstes (se dit des personnes qui se constituent une religion toute personnelle (d’après « Sheila », qui revendiquait pour elle cette façon de faire)) pour le type alternatif ; les distanciés institutionnels, les distanciés alternatifs et les distanciés séculiers pour le type distancié ; et les indifférents et les adversaires de la religion pour le type séculier.
Le prochain chapitre décrit les caractéristiques socioculturelles des quatre types. Comment les membres de chacun des types construisent leur appartenance confessionnelle et comment arrivent-ils à se caractériser « religieux » ou « spirituel », ou ni l’un ni l’autre ? Comment les identités religieuses, spirituelles et séculières se forment-elles en se différenciant des autres groupes ? Selon les données qualitatives, jusque dans les années 1960, l’appartenance confessionnelle était encore comprise de manière collective par de très nombreuses personnes. Les confessions apparaissaient comme de grands groupes différenciés. Entre 1989 et 1999, la même évolution est apparente de manière quantitative puisque le nombre de personnes qui sont d’avis qu’il existe des différences importantes entre la foi catholique et la foi réformée a considérablement diminué dans toutes les tranches d’âge. La différence confessionnelle en tant que « frontière sociale » s’est estompée en quelques décennies, devenant toujours plus poreuse.
Le chapitre 4 invite à découvrir les dimensions de la croyance, du savoir, de l’expérience et de l’action. Les auteurs s’intéressent non seulement au « quoi », mais également au « comment ». Ils soulignent que dans tous les types et sous-types apparaît l’importance du moi ; l’individu, devenu autonome, peut décider seul de croire ou non et comment pratiquer ou non une croyance. De plus, le « passage à la société de l’ego » entraîne une progressive distanciation de la religiosité institutionnelle.
Au chapitre suivant, les auteurs expliquent qu’une profonde transformation des valeurs s’est produite dans les années 1960. Les vieilles valeurs, notamment l’obéissance, la soumission, le devoir et la fidélité, s’estompent et a contrario s’accentuent l’individualisme, l’imagination, la créativité, l’indépendance, considérés comme des nouvelles valeurs. Et les valeurs constantes, soit la conscience du devoir, la poursuite du succès, l’honnêteté et les bonnes manières, qui ont d’abord été rejetées, se sont dans l’ensemble conservées.
Le chapitre 6 traite de la relation entretenue par chacun des quatre types envers les fournisseurs religieux ou spirituels. Trois types de fournisseurs, soit les Grandes Églises, les Églises Évangéliques et les fournisseurs de spiritualité alternative, offrent des « biens de salut » différents. En ce qui concerne la théorie du marché, les auteurs rejettent cette théorie pour les membres des Églises puisque ni les membres actifs, ni les membres distanciés ne se posent la question s’ils doivent changer de fournisseur. Toutefois, la théorie du marché s’applique dans le cas des Églises Évangéliques et des fournisseurs de religiosité alternative. De plus, la perception des fournisseurs religieux ou spirituels par les personnes interrogées varie selon le type de fournisseur.
Dans le chapitre 7, les auteurs examinent la perception de chacun des quatre types envers la société multi-religieuse. Avec le nouveau régime de concurrence de la société de l’ego, la majorité de la population perçoit les religions comme dépendantes du primat de la société et de l’individu, au risque d’être rejetées si elles causent des situations préjudiciables. La société de l’ego crée un relativisme quant à la vérité du discours des religions et une plus grande ouverture quant à l’acceptation de l’égalité fondamentale des religions, ayant pour conséquence que les individus commencent à comparer et à évaluer ce qu’est une « bonne » et une « mauvaise » religion.
Le chapitre 8 affirme que le passage à la société de l’ego a été accompagné d’une forte relance économique. L’augmentation du niveau de vie constituerait une raison essentielle de la nouvelle attitude envers la religion et la spiritualité, du déclin de la pratique religieuse et d’une forte dérive séculière. Nous assistons au passage de la pratique religieuse normée à une pratique religieuse optionnelle, sauf pour les Évangéliques. Les individus peuvent désormais se comporter comme des clients d’un marché dans lequel les biens religieux ne constituent qu’une offre parmi de nombreuses autres offres non religieuses.
Les auteurs concluent qu’actuellement les personnes peuvent et doivent décider par elles-mêmes en quoi elles veulent croire et comment elles souhaitent pratiquer. Les fournisseurs religieux ou spirituels doivent continuellement s’adapter à une situation dans laquelle les individus leur sont fidèles, non pas en raison d’une tradition, mais en raison de leur propre choix.
Les auteurs mettent en garde contre le déclin de la religiosité populaire et la nouvelle opposition entre les deux groupes en augmentation, soit les personnes aux croyances fortes, notamment les Évangéliques, et les séculiers qui combattent la religion comme un produit dérivé inutile, voire une erreur de l’évolution. Ils ajoutent que la société doit absolument continuer à s’appuyer sur les mécanismes de la discussion démocratique, de l’État de droit et de la recherche incessante de l’intégration des tensions sociales.
Cette étude passionne, car elle décortique les résultats d’une société passant à l’ère de l’ego. Les auteurs répondent aux questions de départ et les résultats illustrent la nette évolution dans la population suisse quant à la façon d’aborder le religieux ou de s’en écarter. Il faut toutefois noter que la typologie et le modèle explicatif se bornent à la religiosité chrétienne, « alternative », aconfessionnelle ou à une absence de religion. La jeune tradition de recherche en Suisse est un processus continu et souhaitons que de nouvelles recherches s’ajouteront au travail déjà effectué par les auteurs / chercheurs de cette étude, pour par exemple inclure les religions non chrétiennes, les minorités religieuses et les nouveaux mouvements religieux présents en Suisse.
