Abstract

L’ouvrage de Teresa Obolevitch, Docteure en philosophie et professeure à l’Université Jean-Paul II de Cracovie, arrive à point nommé au moment d’un regain d’intérêt pour la philosophie religieuse russe en Occident. Il s’agit d’un ouvrage érudit remarquablement pédagogique qui sert admirablement l’objectif du livre qui est de proposer un éclairage scénographique de cette philosophie et ainsi mieux appréhender le regain de foi de la Russie post Perestroïka. Le volume de Teresa Obolevitch se présente en deux parties. La première partie est un précis d’histoire et nous plonge dans la genèse de cette pensée philosophique russe. Tandis que la seconde partie est consacrée à cette période florissante de la pensée russe qu’est l’Âge d’argent. L’originalité de l’auteure est de nous faire découvrir les courants les plus influents de cette pensée par le truchement des philosophes les plus remarquables de la Russie et de comprendre comment leur raisonnement a influé sur le destin de la Russie contemporaine. Ainsi, l’ouvrage tentera de répondre à deux questions. Premièrement : Qu’est-ce qui fait la spécificité russe ? Et la seconde : Est-ce uniquement le fait qu’elle ait été produite par les penseurs venant de la sphère intellectuelle russe ?
Dès lors, dans la première partie du livre, la professeure Obolevitch invite à découvrir les spécificités de la philosophie russe qui vont du lien entre philosophie et théologie, à l’apport de Nicolas Berdiaev et son principe de conciliarité (l’unité organique de Dieu et de l’homme), sans omettre, au moment de la christianisation de la Russie en 988, la subsistance de vestiges de croyances païennes. À cet égard, Obolevitch tient à préciser que dès le Moyen-Âge le cœur est considéré comme le foyer spirituel de la foi et qu’il demeure une tension constante entre l’ancien logos et la ratio moderne, jusqu’au XVIIIe siècle. Mais la singularité de cette philosophie ne s’arrête pas là, elle comprend également une inclinaison pour la théologie négative et une importance apportée à la Sophia. L’auteure révèle également comment cette philosophie a été traversée et nourrie par de nombreux courants de pensées allogènes, provenant de F.W.J. Schelling et G.W.F. Hegel, et qu’elle a été marquée par l’empreinte indélébile de Platon, avant de devenir autochtone. Elle précise que pour se construire, cette philosophie a été traversée par des phases de tourments et débats dramatiques surtout en ce qui concerne le duel entre la fides et la ratio. À cet égard, la dualité semble être le marqueur génétique de cette philosophie où les pro-latins et les pro-grecs s’affronteront et viendront rythmer cette philosophie.
L’auteure explique qu’il y aura des évolutions et des réappropriations, comme par exemple la renaissance de certaines traditions apophatiques ou hésychastes et que cette sédimentation d’idées engendrera aussi un renouveau du platonisme. De ces changements surgira le premier philosophe russe, Grégoire Skovoroda, qui développera le concept des trois mondes. De surcroit, la philosophie russe avant de compléter sa maturation sera marquée par des débats houleux entre deux visions différentes du monde, soit les courants slavophiles et occidentalistes des penseurs russes. Les débats engendrés par ces affrontements viendront encore enrichir la philosophie russe. Puis, l’auteure indique qu’entre avancées et régressions, il y a une autre subtilité de la philosophie religieuse russe, soit les motifs philosophiques intégrés dans la littérature russe personnifiée par deux géants de la littérature mondiale que sont Fiodor Dostoïevski et Léon Tolstoï.
La seconde partie est quant à elle entièrement consacrée à l’Âge d’argent qui voit naître un incroyable courant créateur et novateur dans les arts et la culture et l’aboutissement d’une évolution historique propre à la Russie.
Également, l’auteure dévoile dans cette seconde partie la pensée originale de certains penseurs et philosophes qui constituent l’héritage de la philosophie religieuse russe de cette période si féconde et notamment Vladimir Soloviev, créateur du premier système philosophique original. Pavel Florensky, qui est un personnage tout à fait singulier de la philosophie russe et qui a développé ses intérêts autour des principes de consubstantialité (le fils ne peut être de la même substance que le Père), de la théologie de l’icône, et du symbolisme. Elle précise que d’autres grands penseurs russes ont apporté leur pierre à cet édifice, mais qu’ils ont en grande partie accompli leur œuvre dans l’émigration. Nicolas Losski a défini sa conception philosophique autour de l’intuitionnisme. Nicolas Berdiaev, le plus connu en occident et un des plus féconds qui développera son intérêt autour de la philosophie de la liberté et du personnalisme. Simon Frank, influencé et inspiré par Goethe, Bergson et surtout Nicolas de Cues qui rejettera l’approche spéculative de l’absolu et sera convaincu que la seule manière d’appréhender Dieu est la Docta ignorantia.
L’auteure évoque ensuite Léon Chestov qui prétendra que la philosophie doit être « folle » et proclamera entre autre, que la connaissance est un péché. Selon l’auteure, la riche histoire de la pensée russe a été façonnée non seulement par les conceptions des penseurs, mais également par des polémiques et l’une des plus dramatiques et virulente a été le débat autour du statut de « l’onomatodoxie » (culte particulier de glorification du nom), pratique qui voulait faire renaître la tradition de la « prière du cœur » et dont Serge Boulgakov fut l’un des plus ardents défenseurs. Enfin, Teresa Obolevitch nous fait découvrir le dernier philosophe de l’Âge d’argent, Alexeï Losev, qui prête au symbole un caractère ontologique.
Devant les questions de départ, Teresa Obolevitch offre une magistrale réponse circonstanciée à l’intérieur d’un ouvrage qui dispense un panorama superbement étoffé à propos de la philosophie Russe et de ses penseurs, mais hélas pas à la portée de tous les lecteurs. Il s’agit d’un livre érudit qui nécessite de solides connaissances en philosophie afin d’en apprécier toute la profondeur et les subtilités. De plus, l’auteure semble faire un peu l’impasse sur la période communiste qui a pourtant débuté dès le début du 20e siècle et qu’il eut été intéressant de détailler davantage. En outre parce que la période post Perestroïka a laissé la place à une renaissance du religieux en Russie contemporaine, avec notamment la réouverture pléthorique de nombreux lieux de culte.
Quelques références çà et là, nous font comprendre le traumatisme que subira la pensée philosophique et religieuse russe, comme par exemple, l’exécution au Goulag des îles Solovki d’un de ses plus remarquables représentants : le père Florensky en 1937. En effet, il s’agit d’une époque spécifique de l’histoire de la Russie pour laquelle il eut été bon d’offrir un éclairage en regard de la philosophie religieuse Russe. Malgré tout, l’auteure nous offre un regard passionné et admirablement documenté autour de ce panthéon de penseurs russes et à propos de leurs visions philosophiques qui nous permet d’apprécier le renouveau contemporain de la foi orthodoxe en Russie.
