Abstract

La laïcité n’est-elle rien d’autre qu’une barrière érigée par l’État contre la religion ? L’ouvrage de Francesco Brancaccio permet de se défaire de cette conception réductrice de la laïcité. En se basant principalement sur les grands textes de Joseph Ratzinger (Benoît XVI), mais aussi sur l’encyclique Laudato Si du pape François et en faisant un détour par les relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège, l’auteur aborde la problématique de façon concise et documentée. Si l’ouvrage demeure malheureusement en retrait de certaines questions épineuses – l’islam et les enjeux éthiques relatifs à la vie et à la famille – il demeure néanmoins d’un grand intérêt pour quiconque s’intéresse à la pensée catholique sur la laïcité et aux rapports entre religion et politique dans le contexte contemporain.
Le premier chapitre est peut-être le plus stimulant de l’ouvrage. L’auteur y présente la pensée de Joseph Ratzinger sur le rôle de la raison comme fondement du droit. La pensée chrétienne ne propose pas de droit révélé, soutient en effet Ratzinger. Le christianisme affirme plutôt l’existence d’une correspondance entre le Logos créateur, la nature et la raison humaine. Par ses propres capacités cognitives, l’homme est donc capable de connaître la loi naturelle, c’est-à-dire les principes qui correspondent au développement harmonieux de sa nature et qui doivent servir de fondement au droit.
Il s’agit là, pour l’auteur, du fondement de la notion chrétienne de laïcité. Brancaccio explique : « [L]a fondation du droit dans la corrélation entre nature et raison fait partie intégrante de la conception chrétienne de l’État. Donc, la laïcité, en tant que distinction et séparation de l’État et de l’Église, est déjà conçue par les chrétiens au niveau le plus profond de l’essence de l’État, au niveau de la production du droit » (61). Cette conception de la laïcité fondée sur la rationalité inhérente à la nature permet, pour Brancaccio, de jeter un regard neuf sur la relation entre l’Église et l’État. L’auteur consacre plusieurs pages à présenter les grands discours de Benoît XVI qui soulignent l’apport que peut offrir le christianisme aux sociétés démocratiques contemporaines, notamment en proposant une « écologie de l’homme » respectueuse de la loi naturelle et confiante dans les capacités de la raison humaine.
Le chapitre deux change de perspective et parle des rapports entre le Saint-Siège et la France. À travers l’analyse des discours de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, l’auteur met en évidence la tension entre deux interprétations de la laïcité à la française : la laïcité positive de Sarkozy, où la laïcité n’est pas incompatible avec une participation active des religions dans l’espace publique, et la laïcité « sans qualificatifs » de Hollande, où la laïcité rime avant tout avec une protection de ce même espace contre l’influence religieuse. Quant au Saint-Siège, si l’adhésion à la laïcité n’est pas remise en question, l’auteur souligne néanmoins les mises en gardes récurrentes contre le « laïcisme » et le « relativisme » qui minent la participation active de la religion dans la vie sociale. Brancaccio rappelle que, pour le Saint-Siège, si l’État est autonome par rapport à l’Église, il ne l’est pas par rapport à la vérité.
Dans le dernier chapitre, l’auteur revient sur le développement de la pensée de l’Église en accordant une part importante de sa réflexion à l’encyclique Laudato Si du pape François. Le choix de cette encyclique consacrée à la protection de l’environnement peut surprendre, mais l’auteur explique qu’il s’agit d’une réflexion magistérielle où l’on peut voir une mise en œuvre de la laïcité telle que la comprend l’Église. Loin de se détourner de ses prédécesseurs, François s’appuierait au contraire sur l’apport de Jean-Paul II et de Benoît XVI et appliquerait leurs enseignements au cas de la crise environnementale. Selon Brancaccio : « [E]n abordant le sujet de la ‘maison commune’, on demande de promouvoir et de considérer l’expression de toutes les instances sociales, culturelles, politiques, philosophiques, éthiques et, bien sûr, religieuses, avec l’apport de l’originalité bien reconnaissable de chacune, à condition qu’aucune instance ne soit exclue ou ne s’impose aux autres pour des raisons autoréférentielles » (130). Cette approche intégrative serait, chez François, une « méthode de laïcité », où la laïcité n’est pas un but en soi, mais une manière de permettre à la raison de découvrir cette loi naturelle que Dieu a inscrite dans la Création et qui offre à l’esprit humain les repères éthiques dont il a besoin pour faire des choix responsables.
L’ouvrage de Brancaccio présente donc avec finesse et originalité la pensée du magistère catholique récent sur la question de la laïcité. Le fil rouge qui relie chacun des chapitres est séduisant : une fois bien comprise, la laïcité offrirait pour tous les croyants une occasion de travailler au bien commun, sans avoir à renier leur foi, ni les paramètres de la modernité politique qui exigent la neutralité de l’État. Mais cette compréhension de la laïcité suffit-elle à aplanir toutes les difficultés ?
On peut en effet déplorer que Brancaccio esquive certains sujets moins consensuels. Le cas de l’islam par exemple. Si l’auteur reconnaît en introduction « la difficulté d’intégrer certaines exigences de la culture islamique dans le cadre des institutions occidentales […] » (13), il se contente de rappeler pudiquement qu’à Ratisbonne, Benoît XVI a évoqué « d’autres traditions » qui ne reconnaissent pas la correspondance entre la loi divine, la raison et la création. Ainsi, l’ouvrage passe à côté de la problématique que représente l’intégration de communautés dont la conception politico-religieuse n’est pas favorable à la « méthode de laïcité » exposée au dernier chapitre. Mentionnons également le défi que représente la reconnaissance d’une « raison de la nature » dans le contexte philosophique contemporain. Comme le montrent les tendances actuelles concernant le mariage, la parentalité, le genre ou la bioéthique, la simple « affirmation des droits de l’homme » est insuffisante pour soutenir l’existence de normes morales correspondant à la nature humaine. Interprétés dans une optique nominaliste, les droits de l’homme peuvent même s’affirmer contre l’idée de nature humaine. Là encore, l’auteur ne fait qu’effleurer ce qui est en réalité un défi majeur pour la compréhension catholique de la laïcité.
L’ouvrage de Brancaccio offre une vision éclairante et apaisée de la laïcité qui peut stimuler l’engagement social des croyants. Il n’en demeure pas moins que, sur certains enjeux, la « méthode de laïcité » présentée par l’auteur rencontre de sérieux obstacles. Il est souhaitable que les croyants engagés socialement soient également conscients de cette réalité.
