Abstract

Cet ouvrage est le fruit d’une rencontre entre Delphine Horvilleur – rabbin – et Rachid Benzine – islamologue – qui se définissent comme étant des « gens du livre » et des « gens du Livre » ! Alors que tout devrait les opposer, leurs valeurs communes les incitent à dialoguer. Ces valeurs reposent sur une « liberté de recherche et de la parole religieuses » (10) ; sur la détermination qu’ils ont à vouloir être « fidèlement infidèles » à la lettre de leur Livre et sur leur volonté de participer au débat national français de manière féconde. Par l’entremise de Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions et éditeur au Seuil, les deux intellectuels échangent au sujet de huit thématiques différentes.
Un grand nombre d’entre elles converge vers le point central du livre qui est la possibilité des multiples interprétations des Livres saints. L’objectif de cet ouvrage est d’offrir une autre façon d’être juif et musulman : critique sur sa religion, différent mais ensemble. En filigrane, sont constamment présents, tout au long du livre, les fondamentalismes de tout bord, la haine et la peur de l’autre nourries par l’incompréhension. Ce livre prouve que la paix est possible pour toute femme et tout homme de bonne volonté.
La multiplicité des interprétations est abordée à travers la première thématique concernant la relation entre l’histoire et la tradition, vue sous deux angles : celui des fondamentalismes et celui des sciences modernes. À l’inverse des fondamentalistes, qui perçoivent l’histoire critique comme une menace contre la pureté originelle, les auteurs considèrent que les deux religions révélées ne doivent pas être enfermées dans la tradition, mais ils encouragent à les garder vivantes car elles appartiennent à une communauté qui les écoute et les font vivre au cours de l’histoire, en transmettant l’héritage revivifié des histoires mythifiées sacrées, renouvelé à chaque époque. Les auteurs recommandent alors de combattre le « il en a toujours été ainsi » en enseignant l’histoire aux croyants, en rappelant la diversité des interprétations et des traditions, en humanisant les religions pour permettre de détruire beaucoup d’illusions. Face à la dichotomie entre histoire et mémoire, les auteurs préconisent d’élaborer une théologie de la responsabilité qui éviterait les discours victimaires des fondamentalistes des deux religions. La thématique sur l’histoire et la tradition rejoint celle de la filiation et de la transmission qui montre que, dans le monde juif, comme pour le prophète Muhammad, la filiation est importante même si la rupture avec le milieu d’origine a été nécessaire aux deux confessions pour fonder leur propre identité. S’inscrire dans la filiation d’une nouvelle tradition suppose, par son invention, une trahison. En abordant la question de la vérité, de la violence et du Dieu exclusif, les auteurs reviennent sur l’idée des multiples interprétations. Ils s’interrogent sur la notion de « vérité » pour en analyser les origines. Une doctrine érigée en « vérité » est un appel à la violence alors que la religion est de l’ordre de l’intime et de la sensibilité personnelle, d’où la pluralité du sens. La littéralité enferme, or le questionnement constant des textes permet de réajuster les interprétations selon les époques. La thématique portant sur la relation d’un individu ou d’un peuple à Dieu permet à nouveau d’insister sur la nécessité de la pluralité des interprétations. Le Coran témoigne de la présence de Dieu dont le signe est interprétable. Mais le signe s’est transformé en signal, fermé et impératif. Si la prière individuelle est de l’idolâtrie quand elle demande à Dieu de se tourner vers les hommes, au lieu d’exprimer de la gratitude, les prières collectives juives et musulmanes inscrivent le fidèle dans la répétition d’une génération à l’autre et dans une communauté réconfortante. La relation de l’individu à Dieu est différente selon les traditions musulmanes et juives. Alors que la contestation de Dieu est une démarche typiquement juive, le dialogue avec Dieu est impossible dans l’islam. Dieu seul sait et l’être humain doit s’efforcer de comprendre la réponse divine qu’est le Coran et d’exécuter Sa volonté dans une forme d’abandon. Les auteurs donnent une nouvelle interprétation de la notion de peuple « élu » ou « saint ». Le peuple juif a une mission à accomplir dans le cadre de l’alliance, c’est pour cela qu’il est « mis à part » (227) ou saint, et ce n’est pas du tout une « élection ». La sainteté est l’idéal d’imitation du prophète Muhammad en sa capacité « de se mettre à l’écoute de Dieu, dans sa confiance et son obéissance, dans son humilité, dans sa clémence » (230) et non dans sa manière de s’habiller. Le blasphème consiste à penser, alors, que Dieu est si fragile qu’il a besoin de « gardes du corps » (232). La thématique sur la trilogie « Loi, liberté, identité » réconcilie Loi et pluralité des interprétations. Selon les auteurs, Halakah et Shari‘a peuvent s’accommoder de la liberté moderne. Ces Lois sont comme des « voies » à suivre au gré des évolutions des sociétés et elles ne sont donc pas figées. Ce qu’ils observent pourtant est que les dimensions normatives prennent le pas sur les questions éthiques et théologiques. La tendance normative fondamentaliste invente des origines et des traditions premières uniques en vue de construire un « nous » identitaire face à un « eux », les autres.
Gravitant autour du point central, d’autres thématiques sont abordées, comme celle de la terre des origines. Les auteurs constatent que l’histoire de leur communauté commence, paradoxalement, au moment de « l’arrachement d’un homme ou d’un peuple » (125) de leur terre d’origine. Chacun des auteurs apporte un éclairage intéressant et original sur cette notion. Pour Delphine Horvilleur, la « terre promise » est une terre de rencontre et non une terre patrie, avec laquelle se développe une relation de maturité à la suite du long exil qui nourrit l’identité juive. Rachid Benzine évoque la notion du sacré dans l’islam : toute terre bénie protège l’homme mais ne lui appartient pas comme le suggèrent les fondamentalistes. Les auteurs revendiquent l’existence d’une terre partagée sur laquelle chaque être humain peut témoigner de Dieu en dehors de tout « syndrome de pureté » (114). Les auteurs sont interrogés sur la laïcité, sur ce qu’ils en comprennent et comment ils concilient laïcité et religion. Si Delphine Horvilleur voit dans la laïcité, la capacité de dire « Je » et de penser par soi-même – parfois contre sa communauté –, Rachid Benzine y voit ce qui stimule l’esprit critique et permet de prendre des distances. D’ailleurs le Talmud et la tradition prophétique permettent déjà cette mise à distance par la dissociation entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel.
La place des femmes et des hommes dans la religion est également abordée. Les auteurs rappellent que Bible et Coran sont des textes de leur époque, c’est-à-dire issus de sociétés patriarcales, sur lesquelles il est vain de projeter des catégories de pensée modernes telles que le féminisme. Les femmes sont l’altérité et ne pas leur laisser de place signifie refuser le premier des « vivre-ensemble ». La clé de l’émancipation des femmes est l’accès à l’éducation et à l’érudition. Toutefois, les deux auteurs ont des points de vue nuancés sur la femme au foyer et le port du voile. Le foyer peut être un lieu de pouvoir, de responsabilisation valorisante pour les femmes religieuses et féministes dans la mesure où elle est éclairée par « le passage par l’histoire et par les sciences humaines » (160). Tout comme le bain rituel dans la tradition juive, le port du voile est le signe d’une réappropriation par les femmes d’un rite spiritualisé devenu féministe. Rachid Benzine estime que, sans attitude critique vis-à-vis du religieux, le phénomène du voile enferme le religieux dans l’identitaire sous la bannière de la liberté et appelle à ne plus le dénoncer dans le débat public pour éviter toute « surislamisation ».
Le livre se termine sur le dialogue interreligieux. Rachid Benzine préfère parler de travail interreligieux sur les textes fondateurs « de l’autre » (237) permettant ainsi de ne pas favoriser le « relativisme » et de bien saisir les différences entre les religions. Il propose plus d’ouverture dans la formation des religieux pour aller à la rencontre des autres enseignants religieux. Delphine Horvilleur rappelle la nécessité également de favoriser le dialogue intra religieux.
La question qui reste à la fin de cet ouvrage est la suivante : comment faire pour qu’il dépasse la sphère de lecteurs déjà convaincus et pour que ses propos touchent les membres de chacune des communautés les plus réfractaires à la pluralité des interprétations ?
