Abstract

Ce livre, qui se présente comme une réflexion sur « l’accompagnement spirituel dans la diversité des traditions » (5), se déploie sous la forme d’un entretien entre Nicolas Charrette, écrivain et professeur de français langue seconde, et George Bastien, intervenant en soins spirituels au Centre hospitalier universitaire de Sainte-Justine (CHUSJ). Ledit livre est divisé en quatre parties. Dans la première, les auteurs s’intéressent à l’histoire de la profession d’accompagnateur spirituel au sein des institutions hospitalières québécoises. Dans la deuxième partie, ils explorent plusieurs définitions de la spiritualité et du besoin spirituel, de même que les différences entre spiritualité et religion. Ensuite, ils discutent de l’intervention en soins spirituels en tant que telle, à savoir la relation que l’intervenant en soins spirituels est appelé à tisser avec les personnes aux prises avec « la maladie, la leur ou celle d’un proche » (6). Enfin, dans la quatrième et dernière partie, ils abordent la question de l’accompagnement spirituel auprès des communautés culturelles et religieuses.
D’entrée de jeu, on doit reconnaître que la plus grande force de ce livre réside dans sa forme dialogale. Fort d’un langage familier et accessible, les enjeux et les thèmes y sont abordés dans une alternance entre questions et réponses, ce qui donne au lecteur l’impression, agréable par ailleurs, d’assister à une conversation entre deux personnes. À ce titre, le livre remplit très certainement une de ses fonctions, à savoir informer un « public général » au sujet des réalités du métier d’intervenant en soins spirituels. Ceci étant dit, cette formule plus familière et moins en phase avec les codes de la prose universitaire pourrait déplaire aux autres publics visés par ce livre, comme par exemple les soignants, et surtout les décideurs. Plusieurs raisons motivent une telle remarque, mais nous nous en tiendrons à deux exemples qui illustrent bien le genre de critiques que l’on serait tenté d’adresser à ce livre.
Notre première critique concerne le recours systématique à des anecdotes. Ainsi, plutôt que de nous expliquer ce que les théoriciens et cliniciens du domaine des soins spirituels ont à dire sur la spiritualité, la mort, les besoins spirituels et autres sujets, Bastien nous parle essentiellement de son expérience : aussi pertinentes soient-elles, les impressions et opinions qu’il nous livre ne peuvent que survoler de façon expéditive des enjeux qui mériteraient d’être réfléchis en commun, et non à l’aune d’une seule subjectivité. Nous pensons particulièrement à la critique que Bastien fait des grilles d’évaluation des besoins spirituels : arguant que leur systématicité ne reconnaît pas l’interconnectivité des différents aspects de l’être humain (la pensée, les émotions, les sensations corporelles, le social, le psychologique, le physique, le spirituel, etc.), il dit préférer l’entrée en relation avec les patients, sans spécifier ce que cette entrée implique ou exige. Cette critique, il faut le concéder, peut être légitime dans la mesure où tous n’ont pas à procéder de façon systématique dans le cadre du métier d’intervenant en soins spirituels, puisque certaines personnes doivent leur excellence à un « tempérament passionné » (38) et une certaine facilité pour les relations interpersonnelles. Il n’en demeure pas moins que cette critique formulée à l’endroit des grilles d’évaluation est peu charitable et révèle un dédain de la chose, voire un faux dilemme : non seulement les distinctions conceptuelles utilisées par la plupart des intervenants ne compartimentent pas l’individu (ces distinctions demeurent conceptuelles, justement), mais elles n’empêchent pas celles et ceux qui les utilisent de tisser la relation dont parle Bastien.
Notre deuxième critique, qui n’est pas étrangère à la première, peut quant à elle être formulée en ces termes : la perspective chrétienne assumée de l’auteur, qui n’est pas problématique en soi (celui qui écrit cette recension est d’ailleurs lui-même chrétien), amène ce dernier à poser des jugements de valeur qui nous apparaissent inappropriés pour une personne qui œuvre auprès de communautés culturelles et religieuses. À la page 101, lorsque questionné sur l’importance de la connaissance des différentes religions dans son métier, Bastien en vient finalement à affirmer que les religions ont plus de choses en commun que de différences. La preuve, nous dit-il, c’est que même les religions polythéistes « ont besoin de mettre un Dieu au-dessus des autres » (101). Ce besoin, qui se traduirait par le besoin d’un absolu, serait tel qu’« une personne honnête avec elle-même, peu importe le chemin que prend sa spiritualité, y arrivera tôt ou tard, implicitement ou explicitement » (101). En plus d’être hautement discutable et généralisatrice, cette affirmation aux apparences prosélytes suggère que le monothéisme, où l’on retrouve la croyance en un Dieu suprême et absolu, serait le terme de tout cheminement spirituel. Il n’est pas difficile d’imaginer en quoi cela pourrait occasionner des problèmes dans un contexte de pluralisme religieux comme celui du Québec.
En somme, ce livre s’adresse à des personnes soucieuses d’en savoir plus sur la perspective de Bastien sur le métier d’intervenant en soins spirituels. Il est accessible, agréable à lire et exhaustif quant au nombre et à la pertinence des enjeux et thèmes qui y sont abordés. Cependant, compte tenu des raisons que nous avons invoquées, nous ne pensons pas que ce livre soit intéressant pour les décideurs, pour la bonne et simple raison qu’ils ne peuvent baser leurs décisions sur une perspective fortement connotée d’un point de vue religieux et théologique.
