Abstract

Ce petit ouvrage convoque une thématique très en vogue, celle du patrimoine religieux, mais dans une perspective principalement immatérielle, faisant la part large à la préservation et à la transmission d’un savoir-faire et d’un savoir-être. Pour y arriver, Sylvie Bessette, qui connaît très bien le monde catholique pour avoir œuvré au sein de communautés religieuses et au service du diocèse de Montréal, emprunte une approche de terrain, cherchant à se faire proche des expériences inédites qui se déroulent en divers milieux de la métropole. Ainsi, elle donne la parole aux actrices et aux acteurs d’œuvres éducatives et sociales mises sur pied par des congrégations religieuses et désormais dirigées par des personnes laïques, ayant vécu ou vivant une transition du point de vue organisationnel et matériel. Alors que l’ouvrage s’attarde, de manière large, aux outils mis en place pour que l’héritage social et culturel des communautés religieuses se perpétue à travers le temps, l’autrice s’intéresse particulièrement aux efforts de transmission de l’héritage spirituel des communautés religieuses à travers leurs œuvres, notamment par le biais de l’actualisation de leur charisme. Il est important de garder à l’esprit que cet ouvrage, bien que rigoureux, n’est pas de nature scientifique. Les attentes de la lectrice ou du lecteur doivent donc tenir compte de cette précision. J’y reviendrai à la fin de cette recension, par le biais de quelques réflexions critiques. Outre l’introduction et la conclusion qui permettent de préciser les objectifs poursuivis et de mesurer leur niveau d’atteinte, l’ouvrage se divise en six chapitres, chacun présentant une œuvre, avec le concours d’entretiens menés avec une ou un membre des communautés religieuses fondatrices et une actrice ou un acteur actuel(le) de l’organisation. Sylvie Bessette propose une sorte de visite des œuvres, en fonction de la chronologie d’implantation des communautés qui leur sont associées.
En tout premier lieu, l’autrice retrace le parcours de l’Hôtel-Dieu de Montréal fondé par Jeanne Mance, quelques années après son arrivée à Ville-Marie, et dirigé par les Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph (RHSJ), avec l’aide de sœur France Charbonneau et d’un médecin retraité, le docteur Marcel Rheault, passionné de l’histoire du lieu, et avec l’aide aussi de Jeanne Mance et de la congrégation. Bien que les deux interlocuteurs misent davantage sur les dimensions immatérielle et spirituelle de l’engagement médical des femmes et des hommes en ces murs, avec les valeurs d’accueil et de service qui ont fait la marque du lieu à travers les siècles, ils rappellent l’importance du lieu lui-même comme assise à partir de laquelle transmettre des dimensions moins tangibles du patrimoine tel que le lèguent les communautés religieuses. Le Musée des Hospitalières agit comme un fil reliant le passé et le présent, à travers l’histoire de la profession infirmière. Ils soulignent l’apport des personnes laïques à la poursuite du charisme de la congrégation des RHSJ, celles que la communauté appelle ses associées.
Dans le second chapitre, Sylvie Bessette rencontre sœur Lorraine Caza, cnd, qui fut supérieure générale de sa congrégation fondée par Marguerite Bourgeoys ainsi que le directeur des finances du Collège Régina-Assumpta, Sylvain Pilon, et le directeur du Centre culturel et sportif, Christophe Bancilhon. Ces derniers sont allés, avec la fondatrice du Collège, sœur Annette Bellavance, à Troyes sur les traces de Marguerite Bourgeoys ce qui leur a permis, selon leurs propos, de mieux inscrire leur engagement respectif dans le parcours de la congrégation elle-même et de l’institution qu’ils servent. Le respect, l’esprit d’accueil, d’ouverture et de dépassement sont les valeurs au centre de la vie du Collège et constituent la pierre angulaire de toute action éducative, culturelle ou sportive menée en son sein. Le sentiment d’appartenance demeure fort parmi les anciennes et les anciens du Collège qui sont nombreux à vouloir redonner à leur alma mater. Toutefois, sœur Caza rappelait que la dimension proprement spirituelle et religieuse reste le parent pauvre de la transmission, alors que plusieurs enseignantes et enseignants sont trop focalisés sur leur tâche d’enseignement, en oubliant parfois les racines spirituelles de l’institution dans laquelle ils évoluent.
La troisième organisation visitée par Sylvie Bessette est l’Accueil Bonneau, mise sur pied par les Sœurs de la charité de Montréal, mieux connues sous le nom de Sœurs grises. Elle y a rencontré sœur Nicole Fournier qui fut directrice durant 21 ans, et l’actuel directeur, Aubin Boudreau. Même si la professionnalisation des services a été rendue nécessaire par l’ampleur et la diversification des problématiques auxquelles était désormais confronté le personnel, les valeurs d’accueil inconditionnel, de confiance et de solidarité de l’Accueil Bonneau se sont maintenues à travers le temps et le passage de la congrégation à des mains laïques. Le charisme du Dieu Père et Providence se maintient à travers le temps, la communauté ayant mis en place, il y a 20 ans, un comité de la mission dans chacune des provinces dont le but était de favoriser le transfert des savoir-faire et des savoir-être de la communauté vers des laïcs motivés à porter le flambeau de leurs œuvres. L’esprit de famille qui anime le milieu est maintenu grâce à la grande attention qui est accordée à la capacité des individus nouvellement embauchés de le respecter. Même si la présence chrétienne est moins ostentatoire que par le passé entre les murs de l’Accueil Bonneau, le besoin de rituels lors de moments de passage demeure.
Le quatrième chapitre est l’occasion de poursuivre dans le domaine de l’éducation, en rencontrant le père Bernard Carrière, jésuite, et Jacques Boudrias, professeur de sociologie au Collège Jean-de-Brébeuf. Très rapidement, Sylvie Bessette nous fait saisir la difficulté pour la plupart des enseignants ainsi que pour la direction actuelle du Collège de lier les dimensions pédagogique et spirituelle, pourtant fondatrices de l’esprit de la Compagnie de Jésus elle-même. En effet, le ratio studiorum qui visait à former des personnes à la fois compétentes, articulées, ouvertes et généreuses, à travers l’étude comme les activités parascolaires où une émulation saine était valorisée, est en quelque sorte passé au tordeur de la performance et de la recherche de l’excellence comprise au sens propre et limité d’aller chercher les meilleurs élèves du point de vue strictement académique. Selon Jacques Boudrias, une coupure s’est opérée au cours de la décennie 1990 alors que plusieurs membres du corps enseignant motivés uniquement par l’attrait de travailler avec une clientèle d’élite ont été embauchés, laissant de côté ce qui avait fait la réputation d’excellence de l’institution. L’enseignant de sociologie se voit, avec d’autres œuvrant au Collège, comme une sentinelle engagée à faire vivre de nouveau les ambitions du ratio studiorum. Un comité a d’ailleurs été mis en place à cet effet.
La cinquième œuvre visitée par Sylvie Bessette en est une d’éducation qui se veut libératrice par l’expérience de la réalité dans tout ce qu’elle a de plus confrontant. Organisme de réinsertion sociale pour des jeunes de 18 à 35 ans fondé en 1985 par sœur Rachel Jetté, sœur de Sainte-Croix, D-3 Pierres, aujourd’hui dirigé par André Trudel, vise, par des activités formatrices sur une ferme, à amener des jeunes ayant décroché à se donner un projet de vie. Les participants au projet sont accueillis dans toutes les dimensions de ce qu’ils sont, mais ils doivent aussi atteindre des objectifs établis de concert avec la direction. À la suite de leur engagement à D-3 Pierres, ils ont deux options : le retour aux études ou une intégration au marché du travail. Pour sœur Jetté ainsi que pour M. Trudel, la croyance religieuse se vit de manière plutôt sécularisée et personnelle, en ce que la priorité est de faire ressentir à chacun(e) des jeunes la foi qu’ils ont en elle ou lui, et, par ce biais, c’est un clin d’œil au charisme de la congrégation, d’avoir foi en la Providence…
Le sixième chapitre est l’occasion pour Sylvie Bessette de rencontrer Michelle Pelletier, directrice de la Petite Maison de la miséricorde, et sœur Rachel Demers, une sœur de Miséricorde âgée de 92 ans. La fondatrice des Sœurs de la Miséricorde, Rosalie Cadron-Jetté, rejoint toutes les femmes, peu importe leur origine culturelle ou religieuse. Celles qui fréquentent la maison, mères monoparentales de diverses origines et convictions religieuses, se sentent comme dans une famille, par l’accueil qui leur est réservé autant qu’à leurs enfants, sans imposition ni jugement d’aucune sorte, en toute ouverture à l’autre. La Miséricorde, au cœur du charisme de la congrégation du même nom, est vraiment vécue encore de nos jours dans cette maison, tel qu’en témoigne cet extrait, alors qu’à la suite d’une rencontre du groupe de discussion appelé le Groupe Rosalie : « Elles en ont conclu ensemble que vivre la miséricorde pourrait passer pour elles, entre autres, par la capacité à pardonner aux pères de leurs enfants. Un cheminement prend place, dans le respect des croyances » (115). Bien que les formes que prend le charisme soient différentes d’autrefois, sa teneur s’est transmise intacte.
Je l’écrivais en introduction à cette recension, cet ouvrage n’a pas un caractère scientifique, mais il fait œuvre utile en cela qu’il permet d’aller sur le terrain, rencontrer des artisanes et des artisans des processus de transmission du patrimoine immatériel religieux québécois actuellement en cours. Ces femmes et ces hommes ont développé un regard critique sur leurs pratiques et leur action. Pourtant, nous demeurons sur notre faim, notamment du point de vue de la capacité de l’autrice à nous faire saisir, dans chacun des cas, en quoi les charismes demeurent présents et vivants à travers la continuation des œuvres. De la même manière, la dimension critique du regard posé sur le patrimoine demeure malheureusement inégale. Cet ouvrage a toutefois le mérite de chercher à mettre en valeur des continuités qui, dans une perspective scientifique, pourraient ouvrir la voie à la reconnaissance et à l’approfondissement des logiques d’action éducative et sociale qui ont traversé le temps et sont passées de mains religieuses consacrées à des mains laïques.
