Abstract

Moine bénédictin et théologien, Ghislain Lafont s’intéresse depuis un peu plus de deux décennies aux enjeux d’ecclésiologie dans une perspective inspirée de Vatican II et livre ici une réflexion sur l’actuel pontificat de François. Selon lui, bien que le pape s’inscrive dans la lignée conciliaire, il en propose une interprétation révolutionnaire du point de vue de la structure même de l’Église, à commencer par la position du pape. N’a-t-il pas renversé la pyramide dès le moment où, se trouvant devant les fidèles après son élection par le conclave, il a demandé à chacun(e) de ses frères et sœurs de le bénir plutôt que de les bénir lui-même, d’abord ? Pour Lafont, il ne fait aucun doute que le pontificat de François peut être entièrement lu à la lumière de deux images qu’il développe à satiété dans son essai : la pyramide renversée et le polyèdre émergeant. Pour ce faire, il divise son ouvrage en trois chapitres, commençant par expliciter la figure du polyèdre, revenant sur les notions de miséricorde et de vérité, telles qu’envisagées par François.
Cette notion de polyèdre, Ghislain Lafont l’explicite en abordant la manière dont est usuellement pensée la vérité au sein de l’Église catholique, soit comme une ligne droite ou un cercle. Or, François l’envisage comme une réalité où convergent divers plans, créant ainsi les conditions pour que la recherche de la vérité se réalise par le biais d’une mise en pratique du discernement. Pour François, la vérité n’est pas immuable, mais bien ordonnée aux circonstances concrètes de la vie de chacun(e), ce qui est, faut-il le rappeler, très ignacien comme façon de réfléchir et d’exercer le discernement. D’un point de vue ecclésiologique, la notion de discernement chez François se traduit et prend toute son ampleur dans le concept de la synodalité dont l’image consacrée par le pape est celle de la pyramide renversée. Cette posture donne à la pyramide toute sa fécondité, dans la mesure où chacun(e) des membres du corps ecclésial peut ainsi mieux donner sa pleine valeur et mesure. Cette recherche de la vérité, vécue dans un discernement continuel fait d’écoute, d’échanges, de recherches de tout acabit et à tout niveau de la vie de l’Église, doit permettre à cette dernière d’avoir une parole efficace et crédible.
C’est dans le fait de placer la miséricorde, figure de Dieu comme Amour en excès, au centre de la vie et de la réflexion de l’Église, que François donne une impulsion particulière à cette recherche de la vérité. En fait, il ne fait pas de la recherche de la vérité une sorte d’absolu qui doive guider l’agir chrétien, mais la soumet plutôt à ce qui doit être premier en tout du point de vue chrétien : l’Amour. Ghislain Lafont écrit d’ailleurs à ce propos que cette posture du pape vient confirmer l’une de ses prises de conscience les plus vives des transformations en cours dans l’Église : « […] depuis très longtemps déjà, j’avais perçu que le déplacement le plus profond opéré par l’Église dans ces dernières décennies était celui qui faisait de l’amour et non de la vérité, la pierre d’angle de la construction chrétienne » (123). L’image du polyèdre est, pour l’auteur, source inépuisable d’espérance en la capacité de l’Église, par ses divers membres, à être et à demeurer féconde.
Dans la seconde partie de son ouvrage, Ghislain Lafont aborde l’image de la pyramide inversée en approfondissant la pensée de François sur la synodalité. Une grande partie de cette importante discussion ecclésiologique se concentre sur la notion de charismes. En effet, pour l’auteur, il ne fait aucun doute que les rôles et responsabilités au sein de l’Église, à tous niveaux, doivent être relus à la lumière de cette notion qui renvoie à l’exercice d’un leadership naturel, reconnu de tous, qui fonde l’agir de l’une ou l’autre en certains domaines de la vie de foi. Annoncer la Parole, célébrer, enseigner, servir, prendre en charge la communauté des points de vue matériel et économique : voilà autant de charismes dont peuvent être porteurs les membres du corps ecclésial. Lafont affirme que « Je crois que le concile Vatican II et sa reprise actuelle par le pape François nous invitent à considérer de très près les charismes : une ecclésiologie où ce sont les poussées de l’Esprit qui sont les plus décisives » (144). Malgré la prise en considération par François de l’exercice de différentes formes de leadership ecclésial, notamment par des femmes (religieuses et laïques), l’autorité dans l’Église se vit à travers le sacrement de l’Ordre et son charisme de présidence. L’autorité n’est pas dévolue pour que son détenteur puisse en faire ce qu’il entend, mais comme un service de l’Église de Vatican II, envisagée comme corps mystique du Christ et Peuple de Dieu. En ce sens, on peut affirmer, avec Lafont, que le pape François ne fait que mettre en pratique, à travers une méthode qu’il appelle la synodalité, les conclusions ecclésiologiques de Vatican II.
Dans la dernière partie de son essai, l’auteur s’attarde à des ouvertures où il discute divers enjeux qui se posent depuis des décennies et qui animent le pontificat de François. Poursuivant son importante discussion ecclésiologique relativement aux ministères ordonnés réfléchis dans la perspective des charismes, l’auteur s’y présente comme étant favorable à l’ordination d’hommes mariés, suivant que ces derniers sont réputés être des chrétiens et des humains aux valeurs et à l’agir sûrs, éprouvés par le temps et les expériences. Cependant, l’ouvrage ne présente aucune réflexion concernant les femmes et les ministères ordonnés, sauf cet extrait qui nous renseigne sur l’enseigne à laquelle loge le théologien : « Pour ce qui est de celles-ci, le pape a renvoyé simplement à la lettre de Jean-Paul II Ordinatio sacerdotalis,…». Pour fonder son propos sur l’accès d’hommes à des ministères ordonnés, il revient sur la première Épître à Timothée 3,1–7 alors qu’il ne dit pratiquement rien au sujet des diaconesses, mis à part que le pape a décidé de confier la question à des spécialistes de l’exégèse et de l’Église primitive. Cette toute petite ouverture se termine sur une question : et si certains charismes exigeaient des mains féminines et d’autres, des mains masculines ?
Car voilà où, il me semble, cet essai trébuche : on ne trouve aucune discussion des enjeux de synodalité ou de leadership relativement à la crise, clairement structurelle, qui confronte l’Église de Rome au sujet des abus sur des mineurs perpétrés par des membres du clergé et protégés de manière systémique par plusieurs membres de la hiérarchie catholique. Ici, comme sur la question des femmes et des ministères ordonnés impliquant un mandat d’autorité, aucune discussion de l’anthropologie sur laquelle s’appuie la conception que l’Église entretient de l’être humain et sur laquelle l’Église fonde son enseignement sur la sexualité humaine. Or, c’est le premier de deux angles morts qui empêchent cette institution d’adhérer réellement à cette pyramide renversée et d’entrer dans ce polyèdre, pour vivre la synodalité, la méthode proposée par François et décrite par Ghislain Lafont. Cette anthropologie, donc, rend l’Église incapable d’accueillir la différence du point de vue des sexes et des genres, tout autant que la différence dans l’expression des sexualités humaines. Le second angle mort renvoie à la structure de pouvoir qui s’appuie sur une forme de perversion des dimensions symboliques sises au cœur de l’expérience chrétienne : la figure du prêtre devenue intouchable, du fait qu’il est envisagé, en catholicisme, comme porteur du sacré. Voilà deux postures pourtant bien éloignées de celle du rabbi de Nazareth dont l’institution se réclame…
