Abstract
En France, ces dernières années ont été marquées par des tensions fortes au sein de l’école : débats houleux sur la laïcité, questionnements des frontières du « religieusement acceptable », conflits entre différents régimes de vérité. Dans ce contexte sensible, le devoir de neutralité propre à la fonction enseignante est mis à l’épreuve. A travers notre travail de thèse, nous avons cherché à comprendre comment les enseignants ont agi concrètement dans des situations interrogeant les limites de la laïcité et de la neutralité religieuse. L’enquête ethnographique (observations, entretiens), menée dans trois collèges différents et sur une année scolaire, a révélé que dans certaines situations (après l’attentat au journal Charlie Hebdo notamment), l’injonction à la neutralité entrait en conflit avec d’autres principes professionnels (rôle de formation à la citoyenneté) ou personnels (convictions, croyances). Des tensions émergent alors, menant à une réinterprétation du devoir de neutralité et à un ajustement de la laïcité en situation.
Introduction : La neutralité en France
Egalité républicaine et neutralité de la fonction publique
La neutralité religieuse est une caractéristique propre au statut des fonctionnaires en France. Elle est une conséquence directe de la neutralité de l’Etat depuis la loi du 9 décembre 1905, de séparation des Eglises et de l’Etat (Portier, 2016). De plus, les enseignants des écoles publiques doivent être laïques depuis la loi du 30 octobre 1886 dite « loi Goblet », qui fait suite à la loi Ferry de 1882 de laïcisation des programmes et des locaux scolaires publics. Les circulaires de Jean Zay du 31 décembre 1936 et du 15 mai 1937 1 renforcent ensuite le devoir de neutralité des enseignants en interdisant le prosélytisme politique et religieux dans les établissements scolaires publics. Ces deux circulaires font suite à « un certain nombre d’incidents » impliquant un prosélytisme politique ouvertement affiché et de plus en plus présent, à l’approche de la Seconde guerre mondiale. Pour Jean Zay « il importe de protéger [les] élèves contre cette audacieuse exploitation ». C’est donc pour préserver l’école des querelles extérieures, pour lui permettre d’être et de rester un cadre privilégié protégeant la conscience des élèves, un « asile inviolable » parmi les tumultes du monde, que ces textes ont été établis.
Le principe de neutralité des enseignants, des enseignements et des établissements scolaires est aujourd’hui encadré par le Code de l’Education et s’appuie sur le principe d’égalité : La loi est l’expression de la volonté générale. […] Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. (Article VI, Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen) Le principe de neutralité s’impose aux autorités administratives et à leurs agents. Il implique pour ceux-ci de n’agir, dans le cadre de leurs fonctions, qu’en vertu de l’intérêt général, sans tenir compte de leurs opinions ou d’intérêts particuliers. Le service public de l’éducation doit répondre à l’intérêt général et aux missions qui lui sont dévolues en respectant le principe de neutralité dans toutes ses dimensions : neutralité politique, neutralité religieuse, neutralité commerciale
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Neutralité et laïcité dans l’école publique en France
Au-delà de la neutralité religieuse cependant, la neutralité politique et philosophique n’a jamais été promise ni voulue par les fondateurs de la laïcité scolaire, sous la IIIème République 3 (Loeffel, 2000). La défense du modèle républicain et d’une philosophie spiritualiste était alors contenue dans le projet de l’école publique républicaine. La neutralité des programmes et des enseignants faisant donc référence à une neutralité principalement religieuse. Les instituteurs se devaient de défendre, par leur enseignement, les normes et les principes du modèle politico-philosophique républicain (Husser et al., 2009).
Dans ce cadre, et depuis plus d’un siècle, la neutralité est un enjeu central de l’éthique professionnelle des enseignants, d’autant plus forte qu’ils doivent également former les élèves à l’exercice de la citoyenneté dans une société aujourd’hui moderne, démocratique et pluraliste (Kahn, 2015).
Or, cette neutralité est questionnée par les problématiques actuelles traversant l’école : réchauffement des questionnements religieux, débats sur la laïcité, mise en concurrence des différents régimes de vérité (Wolfs et Bouchard, 2017). A cela s’ajoute également l’injonction à transmettre des « valeurs de la République » 4 , un enseignement moral et civique visant à renforcer le cadre de l’éducation citoyenne dans les écoles et également à développer l’esprit critique des élèves (Kahn, 2015).
La laïcité, encadrant la neutralité religieuse, politique et économique 5 de l’enseignement et des enseignants, est un élément constitutif de l’école publique en France dans deux de ses dimensions : l’organisation de l’institution scolaire et les contenus d’enseignement. Le principe de laïcité est en effet présent dans les contenus à transmettre – notamment en histoire et en éducation morale et civique – et se trouve également être un principe organisateur et régulateur de l’école publique depuis la loi Ferry de 1882 6 .
La laïcité comme contenu d’enseignement peut faire référence à différents types de savoirs. En effet, pendant toute la durée de la scolarité obligatoire (du primaire au lycée), il est possible de distinguer deux temps d’enseignement faisant intervenir le principe de laïcité comme contenu : la formation à la citoyenneté et l’enseignement des faits religieux. Ces deux contenus curriculaires ne sont pas des disciplines scolaires à part entière mais sont des enseignements transversaux aux différentes disciplines. Plusieurs enseignants peuvent donc être amenés à prendre en charge ce type de contenu (pas uniquement les professeurs d’histoire-géographie). Les questionnements que cet enseignement peut poser à la laïcité sont nombreux : comment enseigner les faits religieux de manière laïque ? Est-il possible de réduire les religions à leur seule matérialité historique, patrimoniale, artistique ? Est-il toujours possible de distinguer ce qui relève de la croyance et ce qui relève du savoir scientifiquement étayé ? Cet enseignement déplace-il la frontière de la laïcité scolaire ? Répondre à toutes ces questions n’est pas le sujet de cet article, l’enseignement des faits religieux ayant déjà fait l’objet de nombreuses études auxquelles il est possible de se référer (Carpentier, 2004 ; Deneuche, 2012 ; Estivalèzes, 2005 ; Nouailhat, 2004 ; Borne et Willaime, 2007 ; Urbanski, 2016).
La laïcité à l’école ne porte cependant pas uniquement sur l’élaboration de l’enseignement des faits religieux. Ce principe est en effet présent au cours du processus de socialisation politique des élèves, c’est-à-dire dans le cadre de la formation du citoyen, au sein d’un environnement social où de multiples confessions sont représentées, encadrées par un régime politique républicain et laïque (Kintzler, 2014).
Le républicanisme français est un modèle politique considérant l’intérêt général et la citoyenneté comme les liants sociaux et politiques des individus dans la Cité, ce qui suppose donc pour eux un dépassement de leurs particularismes, de leurs différences, de leurs appartenances culturelles, ethniques, religieuses (Kintzler, 2014 ; Schnapper, 2000). Dans cette conception de l’organisation politique de la Cité, « la démocratie moderne se fonde sur un principe de séparation du politique et du religieux, sur la transcendance des fidélités ethniques et religieuses par l’espace public, commun à tous, de la citoyenneté » (Schnapper, 2017 : 25).
Plusieurs dispositifs sont aujourd’hui mis en place tout au long du parcours scolaire obligatoire (jusqu’à 16 ans) dans le but de former les élèves à la citoyenneté et aux principes fondateurs du modèle républicain (dont l’égalité et la laïcité): un programme d’enseignement (l’enseignement moral et civique et le parcours citoyen du primaire au secondaire), des instances (les conseils de vie collégienne par exemple), des événements ponctuels (journée de la laïcité le 9 décembre, commémorations). Ces éléments ne sont pas figés, mais sont soumis, comme l’ensemble du curriculum scolaire, aux orientations des politiques éducatives et peuvent donc être amenés à changer en termes de contenu et d’organisation. Aujourd’hui, les politiques publiques d’éducation encouragent un renforcement de la formation à la citoyenneté à travers la transmission, le renforcement et la sacralisation des rites, des symboles et des principes républicains (hymne, drapeau, devise, commémorations de la fin des deux guerres mondiales, affichage de la charte de la laïcité).
Le principe de laïcité est également un principe organisateur dans les établissements d’enseignement publics. Il pose notamment le devoir de neutralité religieuse et politique des enseignants et des locaux, mais aussi le financement et la gestion de l’institution scolaire publique. Il établit également l’expression religieuse acceptable des élèves à travers le port de signes visibles depuis la loi du 15 mars 2004 (« encadrant le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics »). La laïcité à l’école est donc un principe omniprésent dans l’organisation, dans la vie quotidienne et dans les activités de l’institution scolaire.
Problématique actuelle de la laïcité et la neutralité à l’école
La laïcité scolaire, en termes de contenus et d’organisation, se confronte aujourd’hui à un système sociopolitique en crise sur plusieurs aspects :
– Crise de l’école : augmentation des inégalités de réussite et d’orientation selon l’origine sociale, économique, mais aussi ethnique et culturelle, selon le CNESCO 7 (2015) ; ségrégation et ghettoïsation des espaces urbains populaires (Felouzis et al., 2005 ; Ben Ayed, 2009), érosion de l’autorité des enseignants (Prairat, 2010) ;
– Crise des sociétés modernes et des États-nations face à un besoin de reconnaissance des spécificités individuelles, des demandes culturelles, religieuses d’un ensemble pluriel d’identités (Martucelli et de Singly, 2009 ; Laborde, 2010) ;
– Crise de l’individu faisant face à une perte de repères et de références dans les processus traditionnels de socialisation (famille, religion, communauté) (Roy, 2012), une perte de confiance dans les institutions et une recomposition des identités avec une multiplication des groupes et des identités d’appartenance (Duru-Bellat et Van Zanten, 2009 ; Dubet, 2002).
Dans ce cadre et au vu du contexte social et politique actuel sensible sur les questions religieuses en France, la transmission de valeurs et l’enseignement des faits religieux font émerger des tensions dans les pratiques des enseignants (Lantheaume, 2014a). Comment les enseignants peuvent-ils remplir cette mission tout en restant neutres ? De quelle neutralité parle-t-on (religieuse, politique, philosophique) ? Quelles tensions de l’éthique professionnelle la neutralité soulève-t-elle ?
Pour comprendre comment les pratiques des enseignants s’adaptent aujourd’hui à ces tensions du métier, nous avons fait appel au concept sociologique de « renormalisation » (Schwartz, 1997). Selon Schwartz, les normes 8 de métier sont interrogées par les évolutions du contexte de travail. L’acteur au travail tente en permanence de réinterpréter les normes antécédentes qu’on lui propose, de les adapter à la situation locale, au milieu de travail et donc aux normes situationnelles. Ainsi, dans toute activité humaine, il existe un écart entre le travail prescrit et le travail réel dont le contenu est toujours adapté selon les individus, les situations de travail (Schwartz, 1997).
Les acteurs éducatifs réalisent également cette traduction des prescriptions et procèdent à des ajustements en situation (Champy-Remoussenard, 2014). Les enseignants sont ainsi dans une dynamique de renormalisation d’injonctions qu’ils ne se contentent pas d’appliquer. L’étude de l’activité réelle donne accès à la renormalisation (l’analyse du prescrit donnant, elle, accès aux normes antécédentes). Les enseignants s’approprient les normes, les reformulent, les ignorent, les transgressent, jouent avec elles, en inventent de nouvelles, ils renormalisent donc en permanence, en prenant appui sur l’intelligence individuelle et collective (Lantheaume, 2014b). Ainsi, nous nous interrogerons ici sur le travail de renomalisation, par les enseignants, des prescriptions sur la neutralité dans des situations sensibles, conflictuelles. Comment et pourquoi adaptent-ils les prescriptions ? Dans quel objectif ? Selon quel(s) principe(s) ?
Cadrage de l’étude et méthode d’enquête ethnographique au collège
Pour répondre à ces interrogations, nous nous appuierons sur les résultats d’une enquête ethnographique (Woods, 1990). Trois établissements de catégories différentes ont été choisis pour mener cette enquête. Un établissement du centre-ville d’une grande métropole française, qui sera nommé collège Des Piques 9 , avec une population majoritairement aisée et des familles de classe moyenne à supérieure, un turn-over faible des enseignants et une orientation majoritaire des élèves vers le lycée général. Un établissement classé REP+ 10 , appelé le collège Bergson, dans la proche banlieue d’une grande métropole française, dans une ville majoritairement composée de personnes appartenant aux classes populaires, avec des problématiques de chômage et de ségrégation sociale et économique importantes. Le turn-over des enseignants y est fort. Enfin, un établissement dans une ville moyenne, le collège Nelson Mandela, accueillant une mixité sociale et culturelle importante. Avec un taux de réussite au brevet dans la moyenne académique et un collectif d’enseignants stable. Ces établissements reflètent la diversité des offres d’enseignement dans les zones urbaines de France.
Cinquante-quatre entretiens (enregistrés et transcrits) et soixante heures d’observations en classe en complément des entretiens (consignées dans des cahiers d’observation, selon une grille ethnographique) ainsi que des observations et échanges pendant les temps informels de vie scolaire (consignés dans un carnet de bord) ont été réalisés pendant toute la durée d’une année scolaire, dans chacun des trois collèges de notre enquête. L’objectif de cette enquête était de comprendre les stratégies d’action et les logiques de justification (Boltanski et Thévenot, 1991) des enseignants dans les moments de conflits faisant intervenir les religions et la laïcité.
Nous avons souhaité suivre des enseignants de toutes les disciplines : histoire-géographie, Sciences de la Vie et de la Terre (SVT), Physique-chimie, Lettres, Langues, Education physique et sportive (EPS), Mathématiques, Education musicale, dans leur quotidien et mener des entretiens sans restriction préalable et sans a priori, afin d’explorer la transversalité de l’éducation à la citoyenneté. Nous avons donc pris le parti de rester sur un temps long dans les établissements (une année scolaire complète pour chaque établissement). Cette stratégie nous a permis de diversifier les points de vue pour avoir une vision plus exhaustive des différentes situations étudiées, dans la complexité des acteurs et des objets en présence. Le guide d’entretien élaboré pour cette enquête porte sur les moments d’épreuves définis selon la sociologie pragmatique (Boltanski et Thévenot, 1991), c’est-à-dire les moments ayant soulevé un questionnement, voire un conflit. A partir de ces épreuves, nous avons cherché faire décrire les situations avec le plus de détails possible (« Comment avez-vous agi dans cette (ces) situation(s) ? »). Nous avons ensuite cherché à identifier les ressources qui ont été utilisées dans la situation (« Qu’est-ce qui vous a aidé pour agir, à vous positionner, à répondre, à gérer la situation ? des documents, des personnes-ressources, des dispositifs, des formations ? »), pour enfin identifier les logiques d’action des enseignants et les principes de justice soutenant leurs justifications. Nous n’avons donc pas interrogé les représentations des enseignants mais leur action en situation d’épreuve et les justifications de leurs actions.
L’enquête réalisée dans le cadre de ma thèse s’inscrit dans une recherche plus large intitulée : Religions, Discriminations, Racisme en milieu scolaire (ReDISCO 11 ), et dirigée par Françoise Lantheaume, professeure des universités au laboratoire “Education, Cultures, Politiques”, Université Lumière Lyon 2, France.
Le collège a été choisi comme terrain d’enquête, car en tant que « dernier palier de l’école obligatoire pour tous » 12 (Coq, 2012 : 6) il a pour objectif à la fois la transmission d’une culture commune (SCCC, 2006 ; 2016) et l’adhésion à un modèle de société à travers la formation du citoyen. Ce sont des établissements qui rassemblent une grande diversité d’élèves, venant de milieux socioculturels variés, marquée par une grande hétérogénéité de profils et d’aspirations (Cousin, 1993). C’est donc une période au cours de laquelle la transmission de valeurs est traversée par de grands enjeux et soulève de nombreux questionnements.
Dans la suite de l’article, nous présenterons les résultats de notre enquête, à partir de l’analyse de situations révélatrices des tensions s’exerçant sur le devoir de neutralité.
La neutralité un principe central, mais dont l’interprétation varie selon les enseignants
La neutralité religieuse est centrale dans la déontologie des enseignants. C’est un principe éthique auquel ils sont globalement très attachés. Seuls trois enseignants au cours de l’enquête ont ouvertement affirmé ne pas se préoccuper de leur devoir de neutralité religieuse. Par exemple cette enseignante d’anglais : Alors moi je suis catholique pratiquante et je m’en cache pas. Anglais, Des Piques, 31 mars 2016
Ainsi, à la question « qu’est-ce qu’être neutre pour vous ? » les enseignants ont avancé différentes réponses renvoyant à différentes représentations de leur devoir de neutralité, mais aussi de leur rôle d’enseignant ou de citoyen. Nous avons ainsi pu identifier trois types de conceptions du devoir de neutralité chez les enseignants.
D’abord et pour la majorité des enseignants rencontrés, la neutralité renvoie au respect de la liberté de conscience de l’élève, à l’accompagnement impartial vers l’apprentissage critique. Cela suppose pour l’enseignant une suspension de sa subjectivité et de son opinion sur les savoirs et face à l’individualité de l’élève. Il s’interdit alors toute forme de jugement de valeur afin de laisser la conscience de l’élève se construire librement avec l’appui des savoirs enseignés. Par exemple, les enseignants de sciences et vie de la terre (SVT) rencontrés (6) enseignent majoritairement l’évolution dans une optique d’accompagnement des élèves vers une recomposition de leur vision du monde, à partir de leurs propres représentations, plutôt que dans une imposition descendante des savoirs scientifiques. C’est le cas par exemple de cette enseignante, sur l’enseignement de l’évolution : Moi je commence toujours mon cours par dire aux élèves qu’il va falloir que dans leur esprit ils coupent en deux leurs convictions personnelles et les connaissances scientifiques qui sont des choses qui peuvent être différentes mais nous en classe, on est obligé, ça fait partie du programme, de connaître le fond scientifique des choses. […] Moi je ne suis pas là pour heurter la sensibilité des élèves, ce n’est pas le but et puis je leur explique aussi que les grands penseurs des religions, ils sont très au point sur tout ce qui est scientifique, ils savent exactement ce que pense la communauté scientifique et comment on en est arrivé là […]. Donc je leur dis tout ça, et du coup pour pratiquer sa religion, il faut aussi connaître le tenant scientifique des choses. SVT, collège Mandela, 13 octobre 2016 C’est vrai que la question de la laïcité en Italie, à Rome capitale de la / ça peut être assez intéressant ! Surtout quand on regarde les statuts avec le nu, ça peut être aussi intéressant. On leur a montré quelques photos d’Italie, de statut, on leur a montré le David de / Bon, le fait qu’il soit nu, qu’on voit sa /ça les a pas / ça les a pas traumatisés ? Non, on explique que c’est la Renaissance, que c’est aussi des statuts de l’Antiquité, elles étaient nues. […] On commence par l’Antiquité, ensuite effectivement on va voir le Panthéon, qui est quand même aujourd’hui une église, on va pas rentrer dans le Vatican, la place de Saint-Pierre. Il y a prévu une église, surtout à Florence, parce qu’on fait trois jours à Rome et un jour à Florence, de toute façon ils savent qu’on est quand même dans la capitale du christianisme donc bah oui, ils s’attendent à voir des églises de toute façon. […] On verra bien, on peut aussi expliquer qu’on peut ne pas être musulman et entrer dans une mosquée, y a pas de problème. Justement la religion musulmane accepte sans aucun problème que les gens des autres religions visitent. La mosquée de Paris quand même, est un lieu culturel qu’on visite. Donc c’est pareil. Histoire-géographie, Bergson, 10 février 2017 Tu sais jamais comment ça peut être interprété, et dans le contexte actuel, je fais très attention. J’ai des expressions que je disais, je dis plus. Parce qu’il y avait plein d’expressions comme / on dit « ho tu lis ça comme un curé lit son bréviaire », voilà. Tout ça, je fais très attention de ne plus le dire. Mathématiques, Des Piques, 22 mars 2016
Les moments émotionnels forts : Lieux de renormalisation du principe de neutralité
Au-delà des différentes conceptions générales du devoir de neutralité chez les enseignants, nous avons choisi d’observer dans notre enquête des actions questionnant ce principe dans des moments d’émotions vives en réaction à des événements ponctuels, inattendus et déstabilisants, ou bien liés à une actualité sensible.
Nous présenterons ici un exemple particulièrement révélateur de la mise en situation du principe de neutralité, au collège Mandela, après les attentats du 7 janvier 2015 à Paris. Cet attentat contre Charlie Hebdo et l’hypermarché casher de la porte de Vincennes, a fait 12 morts et a été perpétré et revendiqué par des terroristes affiliés à DAESH. Un grand émoi s’en est suivi dans la société française. Dans les écoles, il a été demandé de faire une minute de silence en hommage aux victimes, et les équipes pédagogiques ont pris en charge les réactions de contestation ou d’incompréhension de la part des élèves. Le climat dans les établissements scolaires au lendemain de l’attentat était à l’émotion. Beaucoup d’enseignants étaient extrêmement choqués. Répondre de manière sereine, distante et neutre, écouter le discours des élèves, même les plus contestataires, a été une épreuve difficile pour beaucoup.
Le ministère a, au lendemain des attentats, demandé aux enseignants des établissements publics d’observer une minute de silence tout en recevant la parole des élèves et en essayant d’installer un dialogue bienveillant en classe. Voici un extrait de la lettre envoyée par la ministre de l’éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem le 7 janvier 2015 : Je vous invite à répondre favorablement aux besoins ou demandes d’expression qui pourraient avoir lieu dans les classes en vous laissant le soin, si vous le souhaitez, de vous appuyer sur l’ensemble des ressources pédagogiques que les services du ministère tiennent à votre disposition.
Dans ce cadre, la situation observée dans le collège Mandela débute par l’initiative d’un noyau d’enseignants engagés : ils ont fait faire des badges avec l’inscription “Je suis Charlie” et les ont distribués à leurs collègues. La plupart des enseignants de l’établissement les ont portés pendant quelques jours après les attentats de janvier. Les affiches représentant des Unes du journal satirique ont également été affichées dans la salle des professeurs.
A la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo, les enseignants devaient en effet condamner les actes terroristes, car ils représentaient une atteinte à la personne humaine et plus largement une atteinte à la liberté d’expression, valeur fondamentale en démocratie. Cependant, où placer la frontière de la neutralité professionnelle entre d’un côté la condamnation des actes meurtriers allant à l’encontre de la loi, et de l’autre la manifestation ouverte de soutien à l’hebdomadaire Charlie Hebdo (journal satirique, anticlérical, très orienté politiquement à gauche) par le biais d’affichage de Unes du Journal dans la salle des professeurs ou encore par le port d’un badge « Je suis Charlie » ?
Le port d’un signe d’engagement politique de type badge soulève certaines interrogations. Comment différencier, dans le fait de porter un signe engageant la personne, la défense de la liberté d’expression d’un côté et l’adhésion à la ligne éditoriale du journal satirique de l’autre ? La première raison va en effet dans le sens de la promotion et de la défense des « valeurs de la République » alors que la deuxième démontre un engagement personnel pouvant ne pas être partagé par tout le monde. Le signe distinctif, politique, que représente le badge est dans ce cas ambigu, il peut être perçu comme une forme de prosélytisme « pro-Charlie », ce qui irait à l’encontre du devoir de neutralité des enseignants.
Pour les élèves et pour certains enseignants de cet établissement, le fait de porter un badge représentait en effet un engagement supplémentaire à la condamnation des actes terroristes, engagement que tout le monde ne partageait pas au sein de l’équipe enseignante. Etait-il possible de dire ne pas aimer Charlie Hebdo après les attentats de janvier 2015 ? « Ne pas être Charlie » signifiait-il ne pas apprécier le journal dans son contenu ou être contre la liberté d’expression et soutenir le terrorisme islamiste ? La frontière entre devoir de neutralité et transmission de valeurs est ici faible et poreuse. Certains ont refusé, en classe, toutes négociations sur le fait qu’il était possible d’être ou ne pas être « Charlie », d’autres ont utilisé le badge comme un moyen d’ouvrir la discussion sur le sujet, de mener un débat avec les élèves, sans pour autant les enfermer dans une manière de penser ou sans les contraindre. C’est le cas par exemple de cette enseignante de Lettres : Il a vu [le badge] « je suis Charlie » sur moi, et il a dit « ah non ! Pas vous Madame ! ». […] Et en fait il m’a dit « mais madame ils insultent les musulmans ! ». Et donc toute la discussion n’a pas été…Moi, je suis pour défendre la liberté d’expression mais je ne suis pas forcément pour dire que Charlie Hebdo était un journal génial qui avait raison de rire sur tout. Je pense que quelqu’un qui croit profondément peut être choqué par un dessin caricatural de sa religion. Donc mon discours n’a pas été de chercher à le contredire là-dessus sur le fait que ça peut être choquant. Mon discours a été de dire que premièrement il s’en prenait à tout le monde, donc de remettre les religions sur un pied d’égalité. Et deuxièmement, de dire que on a le droit de se moquer, que ce n’est pas pour autant qu’on mérite de mourir à cause de ça. Enseignante 4, Lettres classiques, collège Mandela
Les pratiques enseignantes, entre vision humaniste des religions et émancipation intellectuelle
L’accompagnement de l’élève vers l’émancipation – inhérent à la formation à la morale et à la citoyenneté (Kahn, 2015) – n’est pas considéré comme un processus d’arrachement à la religion ou à ses formes fondamentalistes, ce qui représenterait une entrave à la neutralité de l’enseignement. L’émancipation est plutôt pensée comme un processus d’acquisition de ressources critiques pour l’élève lui permettant ensuite d’avoir pleinement accès à sa liberté de choix par l’exercice de sa raison critique. Par émancipation, il est donc fait référence à l’accompagnement des élèves vers l’autonomie de la pensée et de la raison (Kintzler, 2014 ; Schnapper, 2017 ; 2000), et non pas au passage de la pensée religieuse à la pensée athée ou agnostique ou la libération par rapport à la domination d’une institution religieuse particulière sur l’individu. Cette vision se retrouve très majoritairement dans les pratiques des enseignants, fortement marquées par une logique civique et républicaine. Après, [je] leur explique que cette neutralité, elle permet une liberté, à chacun. Histoire-géographie, Des Piques, 25 mars 2016 La laïcité c’est une question de tolérance. En fait, ce n’est pas une loi liberticide, c’est une loi qui est une ouverture, qui protège les libertés. Et donc du coup, bah l’élève qui veut venir voilée, elle vient à l’école, et elle enlève son voile dans une pièce qui serait aménagée pour elle et puis quand elle ressort, elle le remet et elle repart. Et puis oui, à l’école, on parle pas de religion, mais on va enseigner les religions, on va leur demander leur point de vue, pas pour faire du prosélytisme, mais pour les comparer et pour qu’il y ait un échange. Histoire-géographie, Bergson, 8 novembre 2016 L’évolution de l’homme, des fois ça ne leur parle pas parce qu’ils ont leur propre idée de la chose mais par contre moi je leur dis bien « c’est ce qui est scientifique vous devait le connaître, après vous y croyez, vous y croyez pas, c’est un autre débat MAIS vous devez le connaître, voilà ». Donc voilà, moi je leur demande de le savoir. Puis de le garder dans leur esprit hein. […] Je leur dis « t’as tes propres convictions, t’as le droit ! Mais par contre le contenu scientifique tu dois le connaître », voilà c’est tout. SVT, Mandela, 13 octobre 2016
Le contexte d’enseignement peut également avoir un impact sur la traduction que les enseignants font de la norme de neutralité professionnelle. Par exemple, dans un établissement accueillant majoritairement une population bourgeoise et privilégiée comme le collège Des Piques, les codes culturels et religieux des familles sont en partie partagés par les enseignants. Une majorité des enseignants de ce collège habitent le quartier, rencontrent certains parents d’élèves et partagent des activités avec eux en dehors de leur temps de travail (sur les marchés, à la boulangerie, dans les milieux associatifs). Ils ont en commun des habitus, des normes de classe sociale se rapprochant de normes de la bourgeoisie catholique. Ces codes et ce langage culturel partagés favorisent une certaine homogénéisation des normes et des pratiques sociales entre école et société. Ils donnent aux enseignants une flexibilité dans le rapport à la neutralité et une porosité entre identité professionnelle et identité personnelle. Le réseau d’interactions ainsi diversifié désectorise les mondes de référence (Boltanski et Thévenot, 1991) dans lesquels les enseignants peuvent se positionner dans leur rapport aux familles. Le respect de la neutralité, en tant que principe civique, peut donc présenter une grande variablilité selon les situations. Dans ce cadre, la religion peut être considérée comme un liant social et culturel, et comme une ressource dans la construction du commun. C’est alors une conception humaniste, ouverte, tolérante des religions qui domine et participe à l’élaboration d’une culture commune, partagée localement dans un entre-soi social (favorisé). C’est le cas par exemple pour cette enseignante intervenant dans un conflit à connotation religieuse entre deux élèves (un juif et un musulman) : Un petit juif et un arabe, bon alors là ils se disaient « ouais !! nanana ! » et j’avais dit « mais vous savez que vous avez le même Dieu hein ! », et ils ne savaient pas du tout ! Ils savent pas que les 3 religions monothéistes c’est le même Dieu ! Mathématiques, Des Piques, 22 mars 2016
Généralement, le regard des enseignants sur leur propre religion (quand ils en ont une) et sur celle de leurs élèves se rapporte à une vision humaniste et holiste : « on a tous le même Dieu », « il faut s’aimer les uns les autres », « la religion c’est la paix et le respect des autres »
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. Par exemple, suite aux attentats de janvier et de novembre 2015 à Paris
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, les enseignants ont très majoritairement été porteurs d’un message d’apaisement et de respect vis-à-vis des croyances de chacun, tout en établissant une frontière entre respect des croyances et justification des actes terroristes. Ils ont très majoritairement condamné à la fois les actes et l’association systématique de ces actes à l’ensemble des musulmans, quelles que soient leurs connaissances préalables sur l’islam ou sur la situation géopolitique ayant mené à la naissance de DAESH et aux attentats terroristes. Généralement ce que je fais, j’explique un peu, moi je reste très sur la géopolitique. J’aborde très peu le fait religieux islam, parce que en fait c’est quasi un prétexte. Voilà, moi j’aborde plutôt les choses comme ça: c’est une mafia, c’est un groupe terroriste qui se met une couverture religieuse dessus. Mais justement c’est ce que j’essaie de leur faire passer, c’est pas un problème tant lié à l’islam. Il y a des questions qui se posent par rapport à l’islam et le monde moderne sans doute, l’islam et la démocratie, des choses comme ça, l’islam et la place de la femme, il y a ces vraies question-là qui se posent mais je trouve qu’au niveau des attentats, c’est pas le moment de tout mélanger. Et je pense que DAESH c’était plus une histoire de luttes contre des groupes chiites, sunnites, entre la fin d’un État irakien, le parti Baas, enfin plus des questions vraiment géopolitiques que musulmanes. Histoire-géographie, Mandela, 9 mai 2017 Les autres élèves en parlaient, qu’ils essayaient justement de comprendre pourquoi on n’en arrivait à ce genre d’extrémité, de quel droit la religion ou machin. Et là c’est important de leur dire « bah non ! Ça n’a rien à voir avec la religion ! ».
Technologie, Mandela, 29 novembre 2016
Place de la culture et des pratiques personnelles dans la pratique professionnelle
Les connaissances générales des enseignants sur l’histoire, les rites et les pratiques, les croyances et les dogmes des différentes religions sont très variables d’un individu à un autre, et il existe une grande variété de type d’intérêts des enseignants sur les faits religieux, par exemple pour cette enseignante, ayant vécue plusieurs années au Mexique : Donc moi je travaille sur la création du monde. Alors volontairement je le fais chez les Aztèques, chez les Mayas, dans la Bible dans le Coran. […] Et mes collègues, y a longtemps, me disaient « oui mais moi je crois pas, je ne me vois pas en train de faire ça », je dis « mais c’est pas une question de croyance ! C’est une question de culture ! En fait on te demande pas de croire, on te demande de connaître. » Lettres, collège Bergson, 20 janvier 2017
Les enseignants se sentent plus ou moins à l’aise et légitimes à parler de religion en classe selon l’intérêt qu’ils peuvent porter à ce sujet. Cet intérêt n’est pas systématiquement dépendant de la croyance personnelle des enseignants. En effet, les enseignants croyants 16 ne sont pas forcément les plus à l’aise à parler de religion, de la leur ou de celle des autres. Par exemple une enseignante d’anglais, catholique pratiquante, est très déstabilisée quand les élèves posent des questions sur des faits religieux dans les pays anglophones (Saint-Patrick, Noël, période de l’Avent) et préfère éviter le plus possible ces sujets en cours pour ne pas se mettre en difficulté. La limite entre devoir de neutralité et traitement des événements religieux et culturels d’un pays est pour elle difficilement définissable, et donc sensible.
Les enseignants n’ont en effet pas toujours une représentation claire de la frontière entre enseignement des faits religieux, éducation morale et devoir de neutralité. Les enseignants à l’aise sur ce sujet sont avant tout les enseignants d’histoire-géographie, car ils ont un intérêt professionnel, et souvent personnel, à traiter ces questions. Ils ont un socle de connaissances acquis par leur formation initiale et par leur culture générale, leurs centres d’intérêt, qu’ils peuvent mobiliser en situation pour répondre aux questionnements et aux réactions des élèves. Par exemple, suite aux attentats de janvier 2015, un enseignant d’histoire-géographie du collège Mandela organise une soirée de discussion avec les parents et les élèves sur le sujet de l’islam, du terrorisme et de la situation géopolitique au Moyen-Orient, en s’appuyant sur des connaissances et une culture générale documentées sur ces sujets.
Des pratiques à la marge : Dépasser la frontière, sortir du cadre
La neutralité religieuse, dans la posture enseignante et dans les enseignements, est une norme connue, comprise et respectée. Les enseignants ne formulent généralement pas ouvertement leurs croyances, leurs convictions (3 cas sur les 54 entretiens), et ne font pas de prosélytisme religieux auprès de leurs élèves. Ils suspendent leur jugement quant aux croyances et aux pratiques des élèves et des familles la plupart du temps.
Certains (4) pourtant, au cours de notre enquête, se sont prononcés ou ont émis un jugement personnel ponctuel quant aux convictions religieuses des élèves. Par exemple, un enseignant de Lettres au collège Bergson émet un jugement sur le comportement d’une élève, qui ne serait pas en adéquation avec ses croyances supposées. C’est difficile parce que ces filles-là [qui portent des vêtements amples, des longues jupes noires], elles ont des mamans extrêmement voilées, c’est la représentation de la sainteté quoi pour elle, alors que pour moi c’est une expression la plus terrible d’une forme de domination, pas la plus terrible mais une forme de domination. À 14 ans elles n’ont pas de libre arbitre donc voilà. Et qu’est-ce que tu fais ? Je discute un peu avec elles à la fin des cours. Mais entre la crise d’adolescence, la revendication identitaire, le rejet de LEUR culture par la culture de masse, la culture dominante, les poussent clairement à se refermer dans leur communauté. Mais tu arrives à leur parler quand même après les cours ? Oui, après les cours c’est des petites discussions. En général quand elles sont très agitées, j’instrumentalise la croyance [Rires] de façon : « vous pensez que vous êtes une bonne musulmane dans votre attitude face à une personne plus âgée que vous? Je crois quand même qu’il est écrit ça dans le Coran, avant même de se vêtir, la façon dont vous êtes aujourd’hui…» Ca les choque bien sûr. Ça les choque que tu leur dises ça ? Ouais ouais, ça les choque, elles aiment pas trop parce que déjà elles sont en train de se faire gronder! Et en plus je ramène la religion. Alors je sais pas si c’est une bonne stratégie mais en fait ça manque un peu de cohérence, soit tu es une sainte, et tu te comportes comme une sainte, soit tu es une femme libérée et tu as presque le droit d’être insolente puisque tu es une femme libérée ! Je sais pas, c’est mon point de vue. Lettres modernes, Bergson, 11 mai 2017
D’autres stratégies d’adaptation ou de contournement du devoir de neutralité ont pu être observées au cours de l’enquête, bien que cela reste très globalement de l’ordre de l’épiphénomène. Par exemple, pour faire respecter la règle scolaire de l’assiduité en cours d’EPS pendant le Ramadan, certains enseignants ont proposé une interprétation des textes religieux autre que celle des élèves. Il faut quand même un petit peu connaitre la religion, le pourquoi du ramadan pour pouvoir en discuter avec eux, et leur faire comprendre que si en effet, ils ne courent pas pendant le ramadan, ils CASSENT le ramadan, en fait, parce qu’ils évitent les difficultés, alors que Mahomet, lui, il s’est battu pendant le ramadan, et il ne mangeait pas. EPS, collège Des Piques, 21 mars 2016
Conclusion
Ainsi, dans le modèle républicain et laïque, les enseignants peuvent intégrer une vision humaniste des religions, bien que la République, ne reconnaisse aucun culte et n’aie pas à avoir un point de vue sur ceux-ci. Or, lors de l’enquête, certains enseignants ont pu poser un discours interprétatif sur les croyances des élèves. Ils ne considèrent majoritairement pas comme une atteinte à la neutralité religieuse le fait de positionner le discours institutionnel sur ces questions d’interprétation des religions, de leur rôle et de leur définition. Dans ce cadre, ils transmettent une vision humaniste et tolérante des religions, qu’ils considèrent globalement comme des instances sociales de défense de la paix, promouvant le respect d’autrui. Ils préconisent un dialogue interreligieux et la visibilisation des éléments communs entre les religions, pouvant aller jusqu’à poser un discours herméneutique. Ces positions n’entrent pas en contradiction pour eux avec leur devoir de neutralité puisqu’ils l’intègrent dans la défense du modèle républicain et laïque dans lequel les religions ne sont plus aujourd’hui considérées comme une nuisance pour la République (Portier, 2016).
Ainsi le devoir de neutralité, bien que central dans la pratique enseignante, est parfois une injonction difficilement tenable, sujette à une renormalisation permanente, c’est à dire à des interprétations et adaptations, notamment dans le cadre de la formation à la citoyenneté, aux ”valeurs de la République” et dans un contexte politiquement et socialement sensible.
Le positionnement des enseignants par rapport à leur devoir éthique de neutralité peut varier: de la défense du modèle politique en place (république démocratique) à une abstention face aux opinions politiques, même anti-démocratiques, antirépublicaines ou aux différentes convictions religieuses en passant par l’installation dans les classes d’une culture du débat démocratique sans prise de position de la part de l’enseignant.
Enfin, si le devoir de neutralité enferme certains enseignants dans une forme d’abstention face aux religions (ne surtout pas aborder le sujet), beaucoup prennent en charge leur devoir de neutralité comme une manière d’aborder la question des religions et des croyances des élèves par la discussion, le débat, dans un rapport d’impartialité et dans une vision humaniste et holiste des religions.
Footnotes
Déclaration de conflits d’intérêts
L’auteur déclare qu’il n’y a aucun conflit d’intérêt à l’égard de la recherche, les droits d’auteurs et / ou la publication de cet article.
Financement
L’auteur n’a pas reçu de soutien financier pour la recherche, les droits d’auteurs et / ou la publication de cet article.
