Abstract

Homosexualité et traditions monothéistes sont deux concepts que l’on pourrait tout d’abord penser en opposition. Depuis sa création, le concept « homosexuel » a connu des évolutions majeures; partant de la définition de Karl-Maria Kertbeny en 1869, qui opposait « homosexuel » au terme de « normasexuel », il se conçoit aujourd’hui de façon très foucaldienne, plus sociale et juridique. Comme l’écrivait l’éminent philosophe, l’homosexuel est devenu « un personnage : un passé, une histoire et une enfance, un caractère, une forme de vie » (203). Les seize contributeurs de cet ouvrage font un premier bilan de l’évolution du traitement de l’homosexualité par les trois grandes religions monothéistes. Ce collectif de chercheurs rassemble aussi bien des sociologues (en grande majorité), que des historiens, des théologiens ou des professeurs de littérature. Les contributeurs veulent démontrer qu’au sein de chaque religion abrahamique, il existe de nouvelles façons de penser l’homosexualité, qui s’éloignent des situations de tensions que l’on pourrait imaginer et, même si plusieurs sont encore attachés à la norme hétérosexuelle, une dynamique de pluralité les traversent de plus en plus. Les évolutions récentes sont autant au niveau des discours qu’au niveau de l’intégration des homosexuels aux communautés de fidèles. Ces évolutions ont justifié cet ouvrage aux yeux des auteurs, issu d’un colloque qui s’était tenu en mars 2015 à l’EHESS et à l’Université Paris VIII, sur homosexualité et traditions monothéistes.
Dans la première partie de l’ouvrage, (Identités religieuses et LGBT : du conflit à la réconciliation), la plus longue, les auteurs évoquent le « dilemme identitaire » du croyant homosexuel. Pour le résoudre, plusieurs solutions reviennent généralement, dont la répression de l’une ou l’autre de ses identités : soit le croyant réprime son identité religieuse, soit il réprime son identité sexuelle. C’est ce qu’explique Jean-François Brault dans son chapitre. En revanche, grâce à des associations telles que David et Jonathan, Homosexuels de France, ou Breit Haverim, la négociation identitaire d’un croyant homosexuel peut se révéler positive. C’est le constat d’Andrew Yip dans le premier chapitre de l’ouvrage. La création de David et Jonathan, analysée par Mickaël Durand ici, révèle combien de telles associations ont pu permettre l’affirmation positive d’une identité sexuelle en lien avec une foi religieuse. Pour autant, de telles associations n’ont pas envie de créer des gays churches, ni d’être ainsi identifiées ; elles souhaitent être une partie prenante de la communauté de croyants de leur religion respective. Il existe malgré tout des oppositions à ces ouvertures, aussi bien au niveau sociétal que religieux. C’est le cas par exemple de la perception de l’homosexualité au Maroc, comme l’explique Jean Zaganiris : l’homosexualité n’y est vraisemblablement tolérée que quand elle est discrète. Mais lorsque les homosexuels marocains se montrent plus revendicatifs, la répression sévit. C’est ce que révèle son analyse des productions littéraires marocaines. Corine Fortier, qui étudie les différences de traitement juridique de l’homosexualité entre chiites et sunnites, met en évidence de fortes disparités entre les deux grands courants musulmans. De plus, elle fait aussi état du traitement de la transsexualité qui illustre l’accueil différencié de l’homosexualité qui suivant les traditions auront plus de tolérance et de reconnaissance. En contexte anglican, Mark Chapman fait état des tensions entre les différentes églises épiscopales sur la question homosexuelle, où il existe une importante opposition à tout changement lié à l’enseignement sur l’homosexualité malgré le nombre significatif de clercs qui ont contracté une union civile, ou encore un mariage avec des personnes de même sexe.
En deuxième partie de l’ouvrage, « Les traditions herméneutiques en question », on analyse des interprétations traditionnelles des textes religieux. Christopher Meridith propose un bilan des interprétations alternatives qui ont été développées par des théologiens comme Derrick Bailey ; il y va lui-même d’une relecture de l’épisode biblique bien connu de Sodome et Gomorrhe qui sert de référence pour justifier la condamnation de l’homosexualité par les institutions religieuses. Meredith insiste sur les notions de frontières dans sa nouvelle interprétation. James Harding soumet lui aussi un bilan des interprétations d’un autre récit biblique, celui de David et Jonathan ; il rapporte comment cette relation a été perçue et utilisée comme un moyen de prouver la non-condamnation de l’homosexualité dans la Bible par certains groupes religieux, ou association de croyants. Jill Hammer, lui, donne un aperçu de la manière dont les juifs croyants homosexuels ont pu se servir du midrash pour proposer de nouvelles lectures de passages de la Torah, et ainsi de comprendre la Révélation de la religion juive, comme pouvant être queer. Cette seconde partie se termine par la contribution d’Anne-Laure Zwilling qui montre comment plusieurs modalités favorisent ou non l’homosexualité dans les Églises protestantes. Bien que le rapport au texte soit différent dans les divers courants protestants (le texte biblique pouvant être vu comme « une norme intemporelle et complète » ou selon une approche plus « analytique et contextualisée »), il faut aussi prendre en compte les différences entre traditionalisme et libéralisme. Ces modalités ne déterminent pas les attitudes de tolérance ou de condamnation de l’homosexualité des différentes Eglises protestantes. En tout cas pas simplement l’un ou l’autre, mais bien l’ensemble de ces différences.
La troisième partie, « Réappropriation de l’histoire religieuse », expose différentes réappropriations de l’histoire religieuse face à l’homosexualité. Didier Lett fait un examen de l’évolution du traitement juridique des « sodomites » et de la perception dans les sociétés successives du Moyen-Age, pour montrer comment on a évolué progressivement de la simple condamnation à une véritable répression de l’homosexualité. Jean-Pascal Gay fait un compte-rendu de la perception de l’homosexualité par la théologie morale catholique en mettant en évidence des tensions qui ont traversées son histoire, mais aussi ses contradictions concernant l’homosexualité. David Jasper conclut cette partie en analysant les écrits de Jérémy Taylor et d’autres théologiens carolins du XVIIème siècle et démontre que si l’église épiscopale ne se modernise pas pour être en phase avec les évolutions de la société civile, elle risque de devenir de moins en moins audible par celle-ci.
Les auteurs de la quatrième et dernière partie, « Réappropriation de la tradition liturgique », s’intéressent aux croyants qui tentent de redéfinir les traditions de leur religion afin qu’elles fassent plus de sens pour eux. Jean Vilbas montre comment en intégrant la bénédiction, voire la célébration de couples homosexuels, la tradition liturgique chrétienne s’est ouverte à des redéfinitions pastorales qui permettent de retrouver l’une des dimensions négligées de la liturgie. Selon Vilbas, celle d’être « oeuvre commune du peuple de Dieu […] rassemblé dans la reconnaissance et dans le témoignage » (249). En s’appuyant sur une enquête auprès de couples catholiques de même sexe, se déclarant comme pratiquants réguliers, et qui sont mariés ou le seront, Céline Béraud prouve que dans l’Eglise catholique française, la question de la recherche d’une forme de reconnaissance liturgique de couples homosexuels se pose. Il existe même des prêtres qui œuvrent à la création d’une forme de bénédiction pour ces couples. Rebecca Alpert nous explique enfin que du côté des juifs américains, la question de la reconnaissance des couples homosexuels va plus loin que l’exemple français catholique, en inventant de nouvelles formes de cérémonies analogues à celle du mariage juif traditionnel pour les couples hétérosexuels. Mais ces nouvelles formes de cérémonies ne conviennent pas à l’ensemble de la communauté LGBTQ, les queer notamment ne s’y retrouvant pas forcément.
Martine Gross et Rémy Bethmont proposent un ouvrage de qualité, qui permet d’avoir une belle vision d’ensemble de la diversité du traitement religieux de l’homosexualité, sujet encore trop peu étudié par les sciences religieuses, comme le rappelle fort justement Philippe Portier dans sa préface. Les contributions montrent qu’aujourd’hui les trois grandes religions monothéistes sont traversées par des évolutions qui permettent une ouverture à la fois herméneutique, organisationnelle, et liturgique face à la question de l’homosexualité. On comprend que la pluralité des discours qui émergent depuis quelques années au sein des grandes religions monothéistes n’est en rien un mouvement homogène. Mais au sein des religions musulmanes, chrétiennes et juives il existe des initiatives collectives et individuelles qui tentent de réconcilier homosexualité et religion. Ce livre est utile au sens où il permet de rendre compte des nouvelles perspectives et des progrès réalisés, bien que ces tentatives n’en soient qu’à leur premiers balbutiements.
