Abstract
Dans cet article, nous proposons d’interroger le sens de l’authenticité en lien avec l’expérience et la pratique religieuses. L’étude de quelques groupes religieux québécois nous a fait découvrir l’existence d’un déplacement d’autorité de la figure suprême, détentrice de vérité absolue, à savoir Dieu, vers le domaine des expériences quotidiennes et personnelles les plus intimes. Le nouveau chronotope de l’authenticité est ainsi indissociable d’un processus de réenchantement du monde, du retour à l’idée de tradition dans son articulation romantique, proche de la terre, de la nature, de la culture de l’instinct, de l’émotion hic et nunc opposés à la rectitude d’une morale imposée par des orthodoxies qu’elles soient religieuses ou politiques.
Lors de nos recherches ethnographiques sur la mobilité religieuse des chrétiens orthodoxes dans la province de Québec, au Canada, entamées en 2011 1 , nous avons pris conscience que la définition de l’expérience religieuse s’articule autour de la question de l’authenticité. Les récits qui nous ont été relatés et les pratiques que nous avions étudiées nous ont clairement révélé la nature plurielle de l’authenticité, qui se déclinait en fonction du parcours religieux de chaque personne (orthodoxes natifs ou convertis), de la langue parlée (russe, slavon, français ou anglais) et de la culture revendiquée (canadienne, québécoise, canadienne et russe, russe et québécoise). Nous avions aussi identifié non pas une définition générique de l’Authenticité religieuse, mais plutôt des registres d’authenticité religieuse, à savoir, « des références culturelles, cultuelles, spatiales, linguistiques, familiales ou encore politiques, qui s’avèrent essentielles dans l’affirmation de l’identité religieuse orthodoxe » (Moisa, 2011). Ce concept nous a permis d’éclairer plusieurs questions en lien avec la migration et l’identité : les dynamiques de pouvoir, de reconnaissance et de valorisation qui articulent les rapports de sociabilité entre différents groupes religieux et culturels, entre « ceux d’ici » et « ceux venus d’ailleurs ». Les conclusions de nos recherches mettaient en exergue le fait que, d’une part, les registres d’authenticité stabilisaient l’identité fragilisée par la migration, en aidant les Russes orthodoxes, par exemple, à tisser des liens avec le pays d’accueil et à créer « des lieux à eux, orthodoxes, russes », reconnus et respectés par des chrétiens orthodoxes d’autres origines culturelles, par les convertis ou par une majorité catholique. D’autre part, pour les anciens catholiques convertis au monachisme orthodoxe, les registres d’authenticité stabilisaient le lien spirituel avec la religion orthodoxe et définissaient la séparation d’un mode de vie réglé par l’Église catholique (Moisa, 2013).
Néanmoins, lors de nos recherches menées deux ans plus tard sur la diversité religieuse dans la région de Lanaudière, et plus particulièrement à Rawdon, nous avons remarqué que la mobilisation discursive et pratique de l’authenticité dépassait la question des ajustements identitaires en contexte de migration et de diversité ethnoculturelle. Elle touchait l’ensemble des groupes étudiés par nous, peu importe l’appartenance religieuse ou la forme de spiritualité revendiquée. Il est important de préciser que Rawdon se distingue dans le paysage des régions du Québec
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par une diversité ethnique et religieuse peu commune. Cette petite ville située dans la région de Lanaudière, à 60 km au nord de Montréal, a été fondée par des colons irlandais, loyalistes et écossais au
La diversité est aussi religieuse et spirituelle. Les principaux groupes religieux y présents sont les chrétiens catholiques, les uniates, les anglicans, les chrétiens orthodoxes et les témoins de Jéhovah. D’autres groupes, moins visibles et moins nombreux, sont les charismatiques, les évangéliques, les pentecôtistes, les mennonites et les baha’is. À la diversité des groupes religieux facilement identifiables dans le paysage local par la présence des lieux de culte correspond une autre encore moins visible. Il s’agit d’une effervescence spirituelle animée par des groupes, réseaux et individus en quête de spiritualité et de perfectionnement du soi et qui n’étaient pas issus de l’immigration (Moisa, 2012). Malgré leurs spécificités dogmatiques, pratiques et expérientielles, un même narratif que nous avions identifié chez les orthodoxes russes revenait toujours pour définir les valeurs et motivations qui les guidaient dans le cheminement spirituel : la quête d’authenticité. Dans ce contexte, nous avions observé que la définition de l’authenticité quittait le paradigme essentialiste des grands récits nationaux et modernes (Handler, 1986 ; Taylor, 1994 ; Hobsbawn, 1992) afin d’exprimer des besoins identitaires personnels, ancrés dans la courte durée et dans l’expérience individuelle spirituelle. L’association entre la religion et l’authenticité dans le contexte plus large de la personnalisation et la désinstitutionalisation de la religion (Gauthier et Perreault, 2008; Gauthier, 2012) semblait renverser la vision essentialiste de l’expérience religieuse, car la reconnaissance de l’authenticité pouvait aussi se produire à l’extérieur de la source originaire d’une tradition culturelle (Lindholm, 2008). La rupture d’un passé immémorial impliquait automatiquement la valorisation du présent (Hartog, 2003) et de l’expérience dans ses expressions plurielles, émotionnelles, individuelles, quotidiennes (Adorno, 1973 ; Chhabra et al., 2003 ; Cole, 2007) et spirituelles (Lindholm, 2008).
Cet article s’inscrit ainsi dans la continuité de nos travaux précédemment menés sur l’identité religieuse, tout en essayant d’aller plus loin dans nos réflexions sur le sens du lien entre spiritualité et authenticité. Tout en sortant du cadre de la migration, nous allons insister cette fois sur la dimension créative et dynamique de l’authenticité religieuse, souvent exprimée dans les pratiques et le discours des différents groupes étudiés dans la région de Lanaudière. Pour ce faire, nous allons nous inspirer des études récentes en études patrimoniales et touristiques qui définissent l’authenticité comme levier d’expérience et de créativité individualisées (Handler, 1986). Forgée à travers les « expériences incarnées du lieu » (Buchmann et al., 2010), l’authenticité (touristique) ne résulte pas de la valeur des objets, du lieu et la qualité du regard appréciés par le tourisme conventionnel, mais résulte de l’émotion individuelle, c’est-à-dire l’interaction corporelle et émotionnelle avec le lieu et avec les autres individus qui partagent la même expérience (Heinnich, 2012). Du point de vue de l’expérience religieuse, l’authenticité dépasse sa définition de valeur morale et esthétique. En effet, elle se définit aussi comme un véritable outil de création et d’amélioration du soi et du monde.
Notre analyse de l’authenticité religieuse créative et individuelle part de trois études de cas 3 : un couple d’adeptes de l’Église essénienne chrétienne et de l’astrologie ésotérique de Pierre Lassalle ; deux sœurs catholiques de la communauté des Sœurs de la Charité de Sainte-Marie qui utilisent les arts martiaux et les sports comme moyens de sensibilisation à la foi catholique ; et un orthodoxe rattaché au mouvement monastique orthodoxe francophone en Amérique du Nord. Dans un premier temps, nous allons présenter chaque étude de cas, le parcours spirituel et personnel des individus, la définition de l’authenticité et l’intégration de celle-ci dans l’expérience du religieux. Les trois études de cas sont extraites d’un terrain anthropologique de plusieurs mois mené au Québec sur la diversité religieuse 4 . Lors de cette recherche, nous avons étudié plus de 20 groupes de traditions religieuses différentes. Les informations obtenues par des entretiens effectués avec des chefs religieux et des croyants ont été complétées par l’observation des pratiques et des cérémonies religieuses ou par le suivi des pratiques religieuses dans le quotidien de tout un chacun, à l’extérieur des lieux de culte. Nous avons choisi trois études de cas où l’authenticité est évoquée d’une manière récurrente. Nous avons également privilégié les exemples où nous avons eu la possibilité d’observer des pratiques religieuses et des comportements des croyants pendant plusieurs jours, autant en contexte cérémoniel que quotidien. Les conclusions de chaque étude de cas nous permettront de dresser quelques réflexions sur le sens, les formes et le fonctionnement de l’authenticité dans le contexte religieux et spirituel.
Première étude de cas : Martha et François 5 , l’Église essénienne chrétienne
Ce qui importe dans ma vie, c’est le vécu personnel. Il nous dit ce qui est vrai et nous montre l’authenticité de toute démarche spirituelle (…). Je trouve la vraie spiritualité dans le concret, dans l’acte de vivre dans le concret. C’est l’expérience personnelle qui témoigne de l’authenticité spirituelle. Le passé et le futur ne m’intéressent pas, mais bien le présent, l’ici et le maintenant. Autrement dit, le futur existe déjà (Martha [52 ans] et François [54 ans], les esséniens du Québec
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).
Presque tous les membres de l’Église essénienne chrétienne que nous avions identifiés dans la région de Lanaudière sont d’anciens catholiques qui, après les années 1960, ont abandonné leur église de naissance afin de s’engager dans des quêtes spirituelles alternatives. C’est le cas de François 7 qui, pratiquant toute son enfance, délaisse la foi catholique pendant sa jeunesse. Sa femme, Martha, originaire d’Allemagne du Sud-Ouest, a été catholique, mais non pratiquante. Depuis plusieurs années, le couple est très attaché aux mythologies germaniques et celtes. Selon eux, ces spiritualités dites « païennes », les aident à se reconnecter à la nature. L’intérêt pour l’environnement les rend très réceptifs aux enseignements de Pierre Lassalle 8 sur l’astrologie holistique et la guérison de la nature. Leur spiritualité est donc un mélange de spiritualité essénienne, qui promeut l’éveil de la conscience, et de spiritualité animiste à tendances écologiques et universalistes.
Leur décision d’aller plus loin dans la spiritualité alternative est prise à la suite de la révélation vécue par François lors d’une promenade en forêt, un soir de Noël. Selon cette vision, il devait retourner dans la nature, le seul endroit où il pouvait accomplir « une mission spirituelle authentique » : Pour que mon expérience spirituelle soit authentique, je devais pouvoir entrer en communion avec les esprits de la forêt. Pour qu’elle soit encore plus vraie, je devais la partager avec d’autres personnes engagées dans le même type de quête spirituelle que moi. C’étaient les deux moyens de trouver la paix intérieure, de me débarrasser du mal et de la souffrance et d’aider la nature à guérir.
La quête d’une vie plus proche de la nature n’exclut pas le social, au contraire : elle vient avec la volonté de se rapprocher des gens qui partagent les mêmes expériences et les mêmes valeurs. La maison du couple est transformée en gîte afin d’accueillir et héberger à prix modique les personnes à la recherche d’un lieu de retraite et de méditation. Ce lieu est aussi une tribune pour des « chercheurs spirituels » reconnus qui sont invités pour donner des conférences, témoigner de leurs expériences et raconter leur cheminement spirituel. Malgré l’existence de tout un réseau permettant la circulation de l’information, le circuit reste fermé, et les individus composant l’assistance ne sont invités que sous la recommandation de quelqu’un de l’intérieur. Nous avons réussi à y entrer, d’ailleurs, grâce à la recommandation d’une amie de Martha. Elle n’était pas adepte des enseignements de Pierre Lassalle, mais elle assistait souvent à ses conférences, et cela afin de tisser des liens avec d’autres personnes en quête de spiritualité.
La rencontre à laquelle nous avons participé débutait un cycle de conférences données par des initiés à la philosophie spirituelle de Pierre Lassalle. De tels moments permettaient à François de parler de son don d’entrer en contact avec les « petits êtres » de la nature. Bien que son discours soulignât à grands traits sa rupture avec la foi catholique, les exercices spirituels de guérison se déroulaient principalement sur le site catholique limitrophe. L’expérience spirituelle effaçait symboliquement le cadre religieux consacré et les inscriptions catholiques (les croix, le chemin de la croix, les chapelles, etc.) afin d’instaurer une nouvelle codification spatiale et expérientielle « vraie » : la forêt du centre diocésain, avec ses lieux de culte, devenait le Temple de la nature, et le trajet qui correspondait partiellement au Chemin de la croix devenait le Chemin du Graal. Les exercices de respiration qui ponctuaient le parcours consistaient à prendre conscience de soi – corps et esprit – afin de se connecter à la nature et à sa puissance de guérison. La concentration des participants était guidée vers leur ressenti : leurs émotions, leur enveloppe charnelle et leur relation avec la nature. Orientée vers l’intérieur et vers la nature, la pratique spirituelle de Martha, de François et de leurs hébergés n’avait pas besoin d’être stimulée par des marqueurs matériels religieux extérieurs. Cette approche engendrait ainsi l’effacement de la vocation initiale du centre diocésain catholique et, ce faisant, instaurait temporairement un territoire palimpseste. En effet, une autre interprétation de l’expérience du sacré s’y manifestait, plus « authentique » car intériorisée. Durant notre expérience dans le « Temple de la nature », personne ne prêtait attention aux marqueurs religieux catholiques (croix, chapelles, chemin de croix, etc.). Ces derniers n’ont d’ailleurs pas du tout guidé les choix de parcours des deux guides spirituels, Martha et François.
De retour au gîte, les participants ont révélé ce qu’ils avaient vécu durant le parcours. Prendre le temps d’écouter autrui, de suivre le récit de son expérience spirituelle et d’en apprendre le menu détail permettait à cet autrui de valider et d’authentifier son expérience ; ensuite, une autre personne prenait la parole – et le processus de validation recommençait. Voici, par exemple, le témoignage d’Elena : Lorsque je marchais dans la forêt, j’ai senti un rayon de soleil tomber sur mon front ! C’était sombre dans la forêt et, tout d’un coup, la lumière sur mon front. Rien de plus vrai : j’étais à la bonne place et au bon moment pour recevoir la grâce ! (Elena, « chercheuse spirituelle », catholique de naissance, intéressée par le bouddhisme et par l’islam). Moi, j’ai senti l’énergie des arbres. C’est comme s’ils étaient vivants. Je sais que ça peut paraître invraisemblable, mais j’ai pu lui dire des choses [elle ouvre les bras et mime qu’elle embrasse un arbre]. Je sentais qu’il m’écoutait. Lorsque je l’ai lâché, je me sentais libre et meilleure dans mon corps, dans ma tête, dans mon corps, partout. C’est comme si je volais (Marie, bouddhiste).
Au cœur des expériences spirituelles racontées se trouve ce que Deirdre Meintel appellerait les émotions religieuses, c’est-à-dire « l’espérance, la foi et la confiance » (2011 : 97). Toutefois, la foi et la confiance dans les guides, dans le rituel et dans les gestes ne valent rien sans la prise de conscience de sa propre expérience spirituelle. L’expérience du sacré est valide dans la mesure où la personne est capable d’identifier des changements à l’intérieur d’elle-même et, parfois même, des changements dans le milieu environnant. Le corps qui devient moins lourd, l’esprit qui se sent libéré ou encore la lumière plus claire dans la forêt ou un rayon du soleil qui touche le front sont tous des signaux d’une expérience spirituelle qui peut être désignée d’« authentique ». Au-delà du vécu personnel, une expérience spirituelle n’est pas a priori « authentique », elle le devient par un processus d’« enquête » et de validation des informations, émotions et sentiments. Le récit de François sur sa rencontre avec des gnomes et des elfes lors du parcours du Chemin du Graal et son accueil par les autres participants à la marche en sont un exemple. « Les petits êtres de la nature » lui auraient dit de faire savoir à ses condisciples que la réparation de la nature dépend de la purification corporelle et spirituelle des fidèles eux-mêmes. À la fin de son récit, François s’exclame : Je ne sais pas si vous les avez vus ! Ils étaient partout. Moi, je les ai vus. Ils étaient heureux. Ils ont vu leur monde renaître grâce à vous. Ils m’ont dit de vous transmettre leur reconnaissance.
Deuxième étude de cas : Anna, sœur de la communauté religieuse des Sœurs de la Charité de Sainte-Marie et pratiquante de karaté
Je trouve la spiritualité dans les petites choses quotidiennes. Je suis authentique dans ce que je suis, dans le fait d’avoir Jésus dans ma vie. Quand les gens me regardent, je sais qu’ils ne voient pas une page blanche de l’« Évangile », mais qu’ils voient quelque chose d’important par ma façon d’agir. Oui, l’agir est très important dans ma vie (sœur Anna).
Sœur Anna est entrée dans la communauté des Sœurs de la Charité de Sainte-Marie à l’âge de 18 ans. Après un baccalauréat en enseignement avec spécialisation en éducation physique à l’Université McGill, elle commence à pratiquer le karaté et à donner des cours un peu partout dans la province de Québec. Elle enseigne également le volleyball et le hockey sur glace. En 1993, elle ouvre son premier dojo à Montréal et plus tard, un autre, à Sainte-Julienne, dans Lanaudière, à plus de 80 km au nord de la métropole. Dans ce même village, sœur Anna et sœur Marie – une autre passionnée d’arts martiaux – fondent également une maison de prière et de retraite spirituelle permettant aux gens de se retirer et de méditer en pleine nature 9 . Tout comme dans la première étude de cas présentée, il s’agit d’un projet personnel. Héritière du terrain et du chalet de sa famille, sœur Anna décide de créer un lieu qui respecte les principes de base de la religion catholique et les enseignements de saint François d’Assise, figure très importante dans la communauté des Sœurs de la Charité de Sainte-Marie, tout en permettant à d’autres personnes de venir se ressourcer. En plus de l’enseignement des arts martiaux, sœur Anna joue au hockey et anime l’équipe des jeunes de la région.
L’enseignement des arts martiaux ne vient pas avec la transmission d’autres formes de spiritualité telles que le bouddhisme zen. Par contre, le karaté est pour sœur Anna le moyen choisi pour transmettre la parole de Jésus, les prières et la foi catholique. Il est un outil pratique et performatif de transmission du message chrétien d’amélioration de soi à plusieurs niveaux : physique, émotionnel et spirituel. Selon sœur Anna, la transmission du dogme et des valeurs catholiques doit se faire en lien avec les réalités de la société sécularisée d’aujourd’hui. Le message christique ne passe plus par une relation d’autorité, top-down, du prêtre aux novices. Ainsi, les jeunes sont interpellés par le message religieux dans la mesure où la personne qui veut faire la transmission instaure une relation d’égalité, d’échange mutuel. Et ce, dans la mesure où les valeurs enseignées répondent à des questionnements intérieurs qui leur sont propres. Or, le karaté – tout comme le hockey – est un sport qui permet de construire un type de relation où les valeurs peuvent être partagées, échangées. Que ce soit dans la vie spirituelle ou dans le sport, les individus ont besoin des mêmes valeurs : droiture, respect, rigueur, etc. Selon sœur Anna, les jeunes sont ouverts à partager des questionnements sur leur existence et notamment sur leur avenir : « Je ne fais que leur offrir une plateforme pour un dialogue sur des questions qui les touchent profondément. Sauf que mes réponses sont toujours inspirées par ma foi, ma religion ». Sans jouer le rôle d’autorité, les sœurs ne font que continuer leur mission apostolique d’accompagnement et de guides spirituels : Il y avait un besoin très fort de nourriture spirituelle, mais il n’y avait personne pour montrer cette nourriture et surtout pour démontrer quelle nourriture est la bonne. Alors, j’ai déménagé et crée cet endroit permettant aux gens de se retrouver, de prier, de profiter de la nature et du silence, et surtout de « se sentir chez soi sans être chez soi » (sœur Anna)
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. C’était pour moi une manière de concilier la vie monastique, mes passions pour les sports et le besoin des croyants en recherche de méditation, de tranquillité. Depuis quelques années, les gens cherchent à vivre une spiritualité authentique. Pour eux, cette recherche doit avoir lieu en nature, loin de la ville et la vie quotidienne. Ils cherchent un autre rythme, d’autres dimensions des émotions, de la spiritualité. Ça ressemble à ma vie ; que j’ai choisie pour toujours (sœur Anna). Le matin, avant le souper et le soir sont les trois moments de prière, mais il arrive que je prie et que je médite dans la nature, à l’extérieur. Pour moi, la nature c’est la plus grande chapelle où on peut sentir la présence de Dieu. C’est sûr que c’est facile de contempler, de méditer. Surtout l’été, j’en profite pour être à l’extérieur, écouter le chant des oiseaux, de l’eau, du vent. Les gens font la même chose. Nous sommes en train de faire des sentiers pour méditer sur les Béatitudes, sur le Rosaire ou sur le Chemin de la Croix. Cette fusion avec la nature et avec nos propres besoins fait de cet endroit un endroit authentique et recherché. Je me sens chez moi ici. Les gens arrivent à se connecter à eux-mêmes (sœur Anna).
Pour conclure, les deux œuvres des sœurs, les sports et la création de la maison de retraite et méditation, s’inscrivent dans une démarche de quête de spiritualité à petits pas ou à petits gestes capables de faire une différence dans sa vie et dans celle des autres. Si la maison de méditation est l’endroit où les gens viennent se reposer, méditer, prier, se ressourcer, les cours de karaté représentent un lieu de rencontre et de construction physique, morale et spirituelle. Dans le cas de la sœur Anna, le sport est essentiel à son évolution en tant que personne : Ce n’est pas important ce que tu fais, mais comment tu le fais! Aux réunions de hockey, je me présente habillée de mon costume de moniale, avec mon sac de hockey sur le dos. Sur la glace, j’enlève mon costume de moniale et je mets le costume sportif. Les cours de sport commencent et finissent avec une prière, le Notre Père, des fragments de la Bible ou des textes de saint Augustin. Je vais pour jouer, mais, en même temps, je m’intéresse à l’autre. Il y a des gens qui viennent me parler. Au début, les gens s’amusent, ils sont surpris ou gênés. Après, sans s’en rendre compte, ils embarquent et participent à toutes les étapes des cours.
Troisième étude de cas : Damien et le monachisme orthodoxe en Amérique du Nord
Avec l’orthodoxie, j’ai découvert quelque chose que je ne connaissais pas avant : la vie spirituelle authentique […]. Ça veut dire la foi en Dieu, la prière, mais aussi comment le fait d’être en présence de Dieu en tout temps donne un sens à tout ce qu’on fait, à tout ce qu’on vit, avec le renoncement aux biens matériels, au standing social, au pouvoir. Ça a marqué ma vie jusqu’à aujourd’hui. Une autre découverte qui n’était pas permise dans l’Église catholique, c’étaient les pères russes. La « Philocalie », la vie de saint Séraphim de Sarov, les grands saints russes ont changé ma vision sur la vie spirituelle (Damien, 55 ans).
Damien découvre l’orthodoxie très jeune, lorsqu’il va au village de Rawdon, dans la région de Lanaudière, pour passer les vacances d’été. Il rencontre des jeunes d’une communauté orthodoxe russe qui se réunissait dans la petite chapelle qu’un prêtre orthodoxe avait aménagée sur son terrain privé. Ce premier contact est émotionnel et sensoriel, car il passe par les chants liturgiques : Mon premier contact avec l’orthodoxie n’était pas touristique [rires]. C’était plus que ça. C’était un dimanche, et père Oleg m’a dit : « Viens dimanche à la liturgie ! ». Tout se passait à l’ancienne chapelle. C’était une toute petite chapelle. Je suis allé…La première chose que j’ai vue, c’était la chorale qui chantait en dessous des grands pins. J’ai été ébloui par la liturgie byzantine, complètement ébloui par les chants. J’avais 14 ou 15 ans. Notre évêque
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a vécu la même expérience quelques années ans plus tard » (Damien, converti à l’orthodoxie).
Le cheminement spirituel qui intègre la conversion (à l’orthodoxie) compose avec une expérience sensible, sensorielle et émotionnelle. L’ouïe et la vue sont des mécanismes créatifs d’un espace extraordinaire qui permet la transformation de l’individu. Dans les récits de notre interlocuteur et ceux d’autres convertis à l’orthodoxie, cet espace contient les mêmes éléments : visuels, la forêt et l’église orthodoxe cachée parmi les pins ; auditifs, les chants liturgiques en slavon qui « ressemblent au chant des oiseaux » et qui déclenchent l’expérience mystique et la curiosité d’aller plus loin. L’expérience sensorielle, visuelle et auditive est décryptée à l’intérieur d’un discours de fondation et d’affirmation d’une appartenance à l’orthodoxie dite authentique.
Ce type d’expérience n’est pas cimenté dans l’histoire et la tradition de l’Église orthodoxe, russe ou autre. Les convertis que j’ai rencontrés, dont Damien, se revendiquent d’une tradition bien délimitée temporellement : elle précède l’institutionnalisation religieuse et l’hégémonie ecclésiastique qu’ils considèrent synonymes de décadence de la « vraie » foi ; elle valorise les figures de la spiritualité chrétienne originelle, à savoir les pères de l’Église et les saints apôtres. La Philocalie 12 occupe une place somme toute particulière en raison du type d’enseignements transmis. Plus qu’une ressource d’information, ce livre est un manuel sur l’expérience spirituelle, car il réunit des exemples du vécu des grands ermites du Moyen-Orient. La vie spirituelle authentique, dans l’orthodoxie, implique la recherche d’un mode de vie orthodoxe : comment prier, manger, parler ou agir ?
Le retour vers les origines spirituelles est considéré comme l’unique voie d’accomplissement du soi : Les pères spirituels étaient là avant l’Église comme institution. Ce qui m’intéresse dans des livres comme la Philocalie est l’expérience, le vécu spirituel. Tu vois le parcours, les défis, les doutes de ces saints. Ça m’aide dans mon parcours à moi, dans le cheminement que je dois parcourir pour trouver la paix intérieure.
La seule autorité que les convertis reconnaissent, après le Christ, est celle du père spirituel ou du moine. Contrairement au prêtre qui est la figure du pouvoir ecclésiastique, le moine est davantage un modèle de savoir spirituel, moral et performatif. Les convertis, à leur tour, ne sont pas des récepteurs passifs d’une vérité dite absolue, transmise et enseignée par une figure d’autorité et de pouvoir, mais des êtres qui acquièrent l’enseignement d’une manière réfléchie et qui cherchent à se perfectionner en permanence. Ils parviennent souvent à mieux connaître l’histoire de l’Église, les textes saints et la signification des rituels que les orthodoxes natifs. Ce qu’ils recherchent dans la présence du moine, c’est la validation, par une autorité religieuse, de leur cheminement et de la rectitude de leur perfectionnement spirituel. Une fois certains de la maîtrise de ces outils, les convertis peuvent devenir autonomes et suivre leur cheminement à leur manière. L’intégration de la spiritualité orthodoxe et l’affirmation de l’authenticité orthodoxe passent par le savoir, source d’autorité et de pouvoir (Foucault, 1969), face aux orthodoxes natifs, qui, eux, situent leur vérité dans une logique d’héritage et d’intériorisation d’un savoir-faire à la fois culturel, spirituel et performatif, et ce, depuis l’enfance dans un pays d’origine orthodoxe (Moisa, 2011). L’expérience sensorielle et émotionnelle est jugée authentique, car elle est vécue en dehors de la cité dans le sens d’institutions ecclésiastiques et familiales.
À la différence du registre d’authenticité des orthodoxes natifs, pour lesquels la pratique du croire prend racine dans une biographie religieuse historique qui renvoie au pays d’origine et à l’histoire de l’Église orthodoxe, les racines des convertis se nourrissent de la découverte d’une « biographie spirituelle » qui authentifie le savoir et la réflexivité orthodoxes. Cette biographie se nourrit également de l’expérience spirituelle quotidienne, qui se compose d’un régime de prière soutenu, d’échanges avec des pères spirituels et des personnes engagées dans le même type de démarche. Ainsi, l’expérience spirituelle est définie d’authentique dans la mesure où les croyants peuvent associer leur propre parcours à un processus de perfectionnement, d’amélioration personnelle. De plus, l’authenticité spirituelle supporte aussi bien l’action individuelle que celle collective, et permet de définir le droit de vivre la spiritualité de son choix. Néanmoins, bien au-delà de cette liberté de choix, il existe toujours une forme de contrôle social et culturel (Vannini et Williams, 2007 : 3) qui définit les appartenances et les exclusions des individus en fonction de critères qui, souvent, dépassent la sphère de l’expérience religieuse (Moisa, 2011 ; 2013).
En guise de conclusion : pour une vision créative de l’authenticité religieuse
En raison de son caractère profondément essentialiste, l’authenticité reste un concept problématique pour l’analyse des dynamiques religieuses et spirituelles. L’intégration d’une acception plurielle, articulée à l’intérieur de la notion de registre d’authenticité, a représenté pour nous une solution, car elle ouvrait la voie vers l’idée selon laquelle l’authenticité était une valeur mobilisée afin d’exprimer les multiples facettes de l’identité religieuse. Néanmoins, cette vision « relativiste », plurielle, avait quelques limites : elle ne couvrait pas suffisamment l’aspect dynamique de l’authenticité religieuse, ni le fait que la quête d’authenticité est bien plus qu’une recherche de Dieu et/ou d’une identité totalisante et sécurisante, ni même qu’elle a un impact réel sur l’individu. Plus qu’une valeur ou un attribut d’une expérience religieuse ou spirituelle, l’authenticité spirituelle est un acte de (ré)création individuelle à la fois interne (vécu physiquement, cognitivement et spirituellement) et externe, car elle a le pouvoir de modéliser l’environnement social, physique, spirituel. Dans ce contexte, l’acte créatif n’est plus la prérogative de la Divinité : il est domestiqué et apprivoisé par n’importe quel individu qui mobilise tous les moyens pour créer et se recréer soi-même par la méditation orientée vers le senti, les émotions, la prise de conscience du corps et de la relation avec la nature.
Les esséniens définissent l’authenticité religieuse en lien avec une expérience connectée au présent et à un territoire. À travers l’expérience spirituelle, l’espace est redéfini et recréé continuellement. Vivre sa propre spiritualité implique également un travail personnel à travers une démarche pour créer de nouvelles sociabilités animées par l’adhésion aux mêmes valeurs, attentes et émotions (Salmela, 2005). Selon les Sœurs de la Charité de Sainte-Marie, le croire et la vie religieuse vont de pair avec l’« agir » et l’exemple personnel au quotidien. La présence dans la vie de l’autre, que ce soient les jeunes sportifs ou les personnes en quête de spiritualité, implique une démarche à la fois lucide et ludique d’adaptation et de (ré)création personnelle. Si cette démarche est capable de faire une différence dans le quotidien de chaque personne impliquée dans les projets initiés par les créateurs spirituels, si elle est capable de créer ou de réveiller des émotions, alors elle est désignée d’authentique. Dans le cas des orthodoxes, l’authenticité est également un outil continu d’évaluation et de validation des comportements, des pratiques et des cheminements spirituels intégrées par chaque personne. De là sa présence indispensable à l’intérieur de tout processus de perfectionnement en fonction d’un idéal éthique, moral et esthétique défini par les individus et par les groupes.
Ainsi, l’authenticité n’est pas nécessairement un état de l’être, mais plutôt une forme de d’agir et de création de soi, une manière aussi de représentation de soi devant et avec les autres (Vannini et Williams, 2007 : 3). Associée à l’expérience spirituelle, l’authenticité devient malléable et dynamique, car elle est définie en fonction des goûts, des croyances, des valeurs, des pratiques et du vécu personnel. Au moment où la quête de l’authenticité devient un acte créateur, l’agir prime sur le discours ; l’action et l’exemple personnels priment sur le dogme et les écrits ; la créativité et l’amélioration, sur la répétition fidèle d’une tradition, et ce, dans toutes les études de cas présentées.
Footnotes
Déclaration de conflits d’intérêts
L’auteur déclare qu’il n’y a aucun conflit d’intérêt à l’égard de la recherche, les droits d’auteurs et / ou la publication de cet article.
Financement
L’auteur n’a pas reçu de soutien financier pour la recherche, les droits d’auteurs et / ou la publication de cet article.
