Abstract

L’auteur a été emporté par la maladie en 2017 avant d’avoir complété la rédaction du présent ouvrage. Une note de l’éditeur du livre (11) souligne que le travail de Khoury s’est échelonné sur presque vingt-cinq ans. Ce livre est divisé en deux parties principales. La première est une analyse (plutôt un essai, selon le mot de Khoury) des missions politiques de Louis Massignon (né en 1883, mort en 1962) au Moyen-Orient (25 à 103). En réalité, cette section relève plutôt de l’essai biographique. Elle vise à mettre en perspective le personnage et le contexte historique dans lequel a évolué le célèbre orientaliste. La seconde partie est composée des rapports de missions. Ces rapports forment la principale contribution du livre de Khoury. Il faut préciser que ceux-ci ne relèvent pas seulement de la dimension politique, plusieurs d’entre eux traitent d’archéologie, d’épigraphies, de culture générale, des religions (islam, celles des Arabes chrétiens, de soufisme), de sociologie, etc. Ces rapports couvrent près d’un demi-siècle d’histoire française au Proche et au Moyen-Orient. Ils nous aident à mieux comprendre la position de la France concernant des évènements déterminants de l’histoire politique du monde arabo-musulman : les origines des États-nations au Moyen-Orient au lendemain de la Première Guerre mondiale, les accords Sykes-Picot (signées par les Britanniques et les Français en 1916 ayant comme conséquence le démantèlement de l’Empire ottoman) ; la Révolte arabe contre les Ottomans, la promesse de McMahon d’un pays indépendant pour les Arabes, l’incontournable Lawrence, la politique anglaise en Palestine, et celle de la France en Syrie. Les excellentes notes de bas de page (rédigées par Sylvie Taussig) sont très utiles pour bien comprendre le contexte historique, ainsi que de bien identifier les acteurs qui ont joué un rôle dans quelques-unes des tragédies orientales qui ont secoué toute cette région.
Nous aimerions souligner quelques dates, évènements, importants de l’itinéraire politique, intellectuel et spirituel, de Louis Massignon. En 1901, il effectue son premier voyage en terre d’islam (Alger). Il obtient son diplôme d’arabe en 1906, puis un poste à l’Institut d’archéologie du Caire la même année. Khoury fait référence à une liaison homosexuelle, bien qu’il n’utilise pas ce mot (38–39). Soit dit en passant, pourquoi parler de la vie sexuelle de l’orientaliste ? Depuis quelques années, il y a une tendance lourde auprès de certains critiques à fouiller dans les garde-robes des chambres à coucher des auteurs du passé. En quoi les expériences sexuelles sont-elles pertinentes à l’œuvre de Massignon ? S’il s’agissait du marquis de Sade, nous pourrions comprendre, mais…En fait, nous ne voulons pas ici donner l’impression que Khoury appartient à cette catégorie de critiques. Sa sobre description est tout à fait appropriée. Massignon séjourne à Bagdad pendant six mois, il y aurait fait une tentative de suicide. Toujours à la même époque, Khoury souligne le début d’un « malaise religieux ». L’année suivante, il découvre l’œuvre d’Al-Hallâj, le célèbre soufi, et visite sa tombe. Une graine mystique fut alors semée dans le cœur de Massignon. Il va soutenir plusieurs années plus tard (1922) sa thèse sur le martyre, le supplicié de Bagdad. Il fut accusé d’espionnage (un autre thème chéri de certains critiques postcoloniaux). Il était officier de renseignement durant la Première Guerre mondiale, puis entre les deux guerres (54). Il a travaillé, entre autres, au service de presse du ministère des Affaires étrangères. Il croit à la mission civilisatrice (coloniale) de la France. Sur cette question, comme le souligne Laurens dans la préface : « Il faut bien comprendre que, dans le cadre d’une mobilisation totale des compétences que suscite une guerre mondiale, il n’y a pas de difficulté à agir à la fois comme militaire et comme expert. C’est la situation commune des universitaires de sa génération, d’autant plus qu’à cette époque les études sur l’islam sont indissociables du cadre colonial » (9). Afin de donner un exemple supplémentaire à l’affirmation de Laurens, nous avons qu’à penser à un autre universitaire de premier plan, Paul Pelliot (voir Flandrin, Les Sept Vies…2008).
La « conversion » de Massignon (un retour à la « foi chrétienne », « à la foi de son enfance ») a lieu durant une campagne de fouille en 1908. La « visitation de l’étranger » a bouleversé sa vie, « toute sa vie avait été transformée » (36). Son expérience va l’ouvrir aux « voies mystiques et spirituelles. » Il faudra attendre jusqu’en 1950 pour son ordination au rite melkite oriental (102–103). En 1912–1913, il donne des cours (en arabe) de philosophie islamique à l’université du Caire. Puis, il va marier sa cousine pour faire plaisir à sa mère (52), celle-ci ayant une grande influence (pour ne pas dire une emprise certaine) sur son fils unique. Massignon a rencontré, à deux reprises, Gandhi à Paris (57). Il va même devenir le président des amis de Gandhi après sa retraite universitaire. Il a aussi côtoyé le colonel T.E. Lawrence durant la Révolte arabe. Khoury consacre plusieurs pages sur sa relation avec le célèbre colonel (58ff). Il est à noter que Massignon partage, par moments du moins, l’antisémitisme ambiant de sa génération (ex. « si vous ne voulez pas que l’horrible Israël…des banquiers sans patrie, qui se sont emparés de l’impérialisme anglo-saxon…vous ronge jusqu’aux os » (156–157).
En guise de conclusion, comme le souligne Khoury, « La pensée et l’œuvre de Louis Massignon se lisent dans la conjonction entre mystique et politique, l’engagement mystique éclairant la politique…» (46) Dans son activité professionnelle, le professeur au Collège de France, depuis 1926, jusqu’à sa retraite en 1953, s’efforça de faire mieux connaître le monde musulman ; il fut un « défenseur acharné » de la langue arabe. Selon Khoury, « Massignon est incontestablement la personnalité intellectuelle française la plus reconnue et la plus compétente, aussi bien en tant qu’islamologue et arabisant qu’en tant qu’historien et sociologue » (90–91). Bref, le livre de Khoury est un bon complément à la littérature biographique déjà en circulation. Pour de plus amples détails biographiques, l’on renvoie les lecteurs au Cahier de l’Herne consacré à l’arabisant. Et pour les chercheurs chevronnés qui désirent approfondir l’archive au grand complet, voir Opera Minora de Y. Moubarac publiée en 1963 par les Éditions Dar Al-Maaref de Beyrouth (3 vols.).
