Abstract

C’est une analyse éclairante de la « subjectivation genrée et [des] politiques de la masculinité au sein du clergé catholique français depuis les années 1980 » (tel est le sous-titre de la thèse dont est issu cet ouvrage) que nous propose Josselin Tricou. Il s’appuie sur une enquête d’une dizaine d’années, combinant plusieurs sources : des ethnographies de communautés, de séminaires, et d’activités pastorales; mais aussi des entretiens biographiques avec des prêtres travaillant en France ou au Vatican; et enfin des questionnaires diffusés auprès de personnes ayant eu un parcours de vocation. Cette enquête repose également sur une analyse diachronique d’un corpus de films et synchronique d’un corpus de blogues.
La question de la masculinité et de la sexualité des clercs de l’Église catholique n’avait jusqu’alors guère fait l’objet d’études approfondies en sciences sociales, en dehors de l’enquête d’Hélène Buisson-Fenet (Un sexe problématique. L’Église et l’homosexualité masculine en France (1971–2000), Presses Universitaires de Vincennes, 2004), et de celle, jamais publiée de Julien Potel (Prêtres séculiers, religieux et homosexualité (1992). Comme le souligne le sociologue en introduction de son propos, si la masculinité est longtemps restée un impensé des chercheur.euse.s, c’est « parce qu’elle était la norme » (28) et qu’on ne la questionnait pas. Il s’inscrit ainsi dans la filiation du champ d’études des masculinités développé par Raewyn Connell, et plus globalement, dans une épistémologie féministe.
Cet ouvrage s’ouvre par une préface d’Éric Fassin qui revient sur le contexte politique et social bien précis dans lequel s’ancre cette enquête sociologique. C’est d’abord celui d’une perte d’emprise du catholicisme au sein des sociétés occidentales désormais en voie d’« exculturation » (Hervieu-Léger, 2003). À ce contexte bien précis coïncide celui de la démocratisation sexuelle depuis le début des années 1960 (Fassin, 2006). Ce sont autant d’éléments qui mettent à mal la figure du prêtre catholique, qui perd progressivement le prestige social qui lui était jusqu’à alors associé. De cette corrélation va naître une crispation autour des questions de genre au sein de l’Église catholique, particulièrement chez les prêtres. L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur la description du « bougé » catholique du genre comme est surnommé un flou en photographie nous explique Tricou. Ce « bougé du genre » naît d’un double paradoxe que va induire la sacralité de la figure du prêtre. En construisant la prêtrise comme un idéal, l’institution catholique a participé à le façonner comme un « être à part », un modèle à suivre. Cette institutionnalisation de la masculinité sacerdotale s’établit en opposition avec l’autre type de masculinité prôné par l’Église, celle présentée comme naturelle du laïc marié. Dans cette construction, la masculinité des prêtres échappe alors « surnaturellement » à cette « vocation universelle » (34).
En première partie, le sociologue propose d’étudier les tensions contemporaines qui s’élaborent autour de la question du genre et de la sexualité du clerc. Tricou décèle deux logiques à l’œuvre : d’une part, celle de la distinction du prêtre catholique par rapport aux autres hommes, historiquement voulue par l’institution ; d’autre part, celle de l’altérisation de cette figure au sein des représentations sociales au risque de ce que Tricou appelle l’« émasculation symbolique » soit un déclassement de la masculinité sacerdotale au sein de l’espace des masculinités occidentales. Ceci a pour effet la subordination des prêtres qui incarnent la masculinité sacerdotale au sein de la hiérarchie intramasculine de genre. C’est ce que Tricou cherche à démontrer en se basant sur l’analyse d’un corpus de 119 films français. Il s’agit ici de comprendre comment le cinéma français a thématisé la masculinité du prêtre, de façon à mieux saisir l’évolution des représentations sociales du prêtre catholique en matière de masculinité au sein de la société française. Si l’utilisation du cinéma comme observatoire privilégié de cette évolution du « bougé » du genre peut être pertinente, ce chapitre n’est cependant pas le plus convaincant de l’ouvrage.
Les deux autres chapitres de cette partie sont en revanche ceux qui apportent toute son ampleur à la recherche. Tricou y décrit le mécanisme du placard ecclésial, explore l’état actuel des « pratiques du secret » qui ordonnent la gestion de l’homosexualité chez les clercs catholiques de France, à l’époque de la « démocratie sexuelle » et de la politisation des questions de genre et de la sexualité. Le sociologue se base sur le récit de ses répondants et du vocabulaire qu’ils utilisent pour nommer les clercs homosexuels, pour développer une typologie. Il distingue les « taupes » [incarnation du secret institutionnel] les « pseudos » [les prêtres homosexuels qui militent à couvert pour la cause LGBTQI+ dans l’Église] et les « grandes folles de sacristie » [prêtres perçus comme homosexuels à travers leurs hexis corporels]. Ces deux dernières figures dérangent, mettent à mal le secret bien organisé du placard institutionnel, mis à mal dans une société garantissant désormais des droits aux personnes homosexuelles, rendant par la même moins attrayante la prêtrise. D’où la nécessité pour l’institution ecclésiale de « refaire des “taupes”, notamment en politisant la question de l’homosexualité, et en suscitant de la panique morale chez ses fidèles, c’est-à-dire en jouant ses fidèles contre ses clercs finalement » (189).
Dans le même temps, l’Église a été confrontée à une crise de recrutement, consécutive aux échecs de Vatican II ayant poussé au départ de nombreux membres du clergé, notamment hétérosexuel, en vue de se marier (Potel, 1985). Désormais, le recrutement se fait dès lors essentiellement dans une bourgeoise catholique conservatrice, et non plus dans les franges populaires comme cela avait été le cas jusqu’à présent. La bourgeoisie devient l’une des seules classes sociales dans laquelle la prêtrise peut encore être une voie attractive pour ceux qui pourraient se définir comme homosexuel, sans pouvoir néanmoins assumer leur sexualité. En effet, dans un contexte social d’« inversion de la question homosexuelle » (Fassin, 2005), certains sont tentés de vivre leur homosexualité sans avoir à se cacher mais d’autres, au contraire, voient encore dans l’Église une forme de « placard » où l’homosexualité n’a pas besoin de se dire. C’est ce que Tricou qualifie de « grand chassé-croisé des sexualités aux portes des sacristies ».
Dans la seconde partie de son ouvrage, le sociologue revient précisément sur le développement d’une politique explicitement homophobe en interne (la décision officielle de 2005 d’interdire l’ordination des candidats homosexuels) comme en externe (via la lutte contre la « théorie du genre ») pour renforcer davantage la logique du placard ecclésial au moment où ce dernier recule dans la société. Mais, comme le note Tricou, « plus l’Église affirme une homophobie outrancière et plus elle prend le risque d’attirer l’attention sur son homophilie interne, notamment au sein des vieux ordres religieux ou s’est instauré un régime local de genre homotolérant » (271). La suite de l’ouvrage s’ancre dans un champ de recherche plus politique, où Tricou étudie les stratégies mises en œuvre par le clergé pour contrer le déclassement de la masculinité sacerdotale. L’auteur se penche sur les pratiques de revalorisation de la masculinité cléricale perçue comme menacée par de prétendus « lobbys gay » et « théorie - du - genre ». Le chercheur se base ici sur des ethnographies de communautés restitutionnistes et charismatiques, de séminaires, et d’activités pastorales ainsi que sur un corpus de blogues. Son enquête lui permet de dégager l’existence d’une véritable politique de la masculinité, voire un front masculiniste au sein du catholicisme français, tout ceci dans le but de (re) fabriquer des prêtres virils. L’objectif ici est d’éloigner tout soupçon d’homosexualité chez les clercs. Cette nécessité d’affirmer la masculinité du clerc se retrouve aussi dans l’appropriation de discours managériaux, que Tricou décèle dans l’analyse du contenu d’un blogue servant de lieu d’affirmation politique des prêtres, comme figure d’autorité.
En décalage avec l’approche souvent provocatrice et caricaturale de Frédéric Martel, celle de Josselin Tricou se caractérise par sa rigueur et sa précision. Abondamment documenté et illustré, ce livre dévoile un monde complexe dans lequel l’institution ecclésiale semble obsédée par les enjeux de masculinité et ceux de la sexualité de ses clercs. L’un de ses mérites pourrait être de susciter d’autres travaux, en complément ou en réponse. Il serait en effet dommageable pour la recherche en sciences sociales des religions francophone que l’enquête de Tricou et celle d’Hélène Buisson-Fenet, 15 ans plus tôt, ne soient pas suivies tant elles ouvrent des pistes de réflexion et de recherche fécondes.
