Abstract

Depuis plusieurs année, Jean-François Roussel travaille sur les imaginaires coloniaux, les théologies contextuelles, les spiritualités autochtones et l’héritage de la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Après un chapitre remarquable portant sur celle qui s’est fait baptiser sous le nom de Catherine en 1676, paru dans Égalité femme-homme et genre. Approches théologiques et bibliques (Peeters, 2020), il nous offre enfin le fruit d’un long labeur : Kateri Tekahkwitha. Traverser le miroir colonial.
Avec cet ouvrage, le professeur de l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal nous invite à aller au-delà de ce qui s’impose généralement au regard. Il s’agit de revisiter l’histoire pour rencontrer une femme, pas qu’une autochtone incomprise ou une sainte magnifiée, laquelle s’incarne par le biais de plusieurs « hagiographies, archives missionnaires, études historiques, études autochtones, études anthropologiques et théologiques » (16). Le croisement intelligent de ces multiples sources nous rapproche des réalités de ce monde révolu et rend sa complexité à pareil sujet. Certes, en se lançant dans pareille entreprise, l’auteur aurait pu tomber dans maints pièges, mais sa volonté de développer une interprétation alternative, anticoloniale et antipatriarcale, de même que son honnêteté participant des nombreuses qualités de ce travail, l’en protège. Il sait pertinemment que « [l’]on n’a pas droit à l’erreur en racontant l’histoire des autres » (35). De la sorte, les précautions, constantes dans ce livre à la fois personnel et universel, partent d’une personne assumant ses choix épistémologiques et s’adressant en quelque sorte à toustes par sa manière de faire, manière qui pourrait (voire devrait) s’appliquer à un grand nombre de cas. Ainsi, méthodologiquement, le théologien montre la voie. Il présente bien son approche et son cadre conceptuel, lesquels servent à éclairer non pas le passé, mais « une mémoire mobilisée par un croire » (57). De plus, l’explication de ce qu’est l’appropriation culturelle et l’idée de réconciliation permet de situer l’objectif de son étude, soit mettre en lumière l’expression d’un imaginaire colonial. L’introduction, à elle seule, s’avère déjà une grande leçon. Et l’on poursuit la lecture sans effort, car l’auteur a une plume remarquable. D’ailleurs, les 218 pages se lisent comme de la prose – la vie de « la première vierge iroquoise » (10) s’y prêtant d’une certaine façon –, mais elles n’en conservent pas moins une grande force pédagogique permettant de nous ouvrir les yeux sur une foule de réalités anthropologiques, souvent méconnues. La structure et l’écriture participent grandement à la fluidité du propos et des idées, qui ne sont pas nécessairement toutes accessibles d’emblée aux néophytes. Or, tout est clairement explicité, de la posture aux concepts en passant par les mots « étrangers », facilitant la plongée passionnante dans ces récits croisés. Car, c’est effectivement à tirer sur le fil de plusieurs écrits que Roussel parvient à saisir et à dépeindre la réception, souvent hautement problématique, de cette femme vénérable (1943), bienheureuse (1980) et maintenant sainte (2012), pour ne pas dire qu’il réussit à nous convaincre de cette histoire alternative qu’il présente, tranquillement et avec moult détails. « Ce qui est exemplaire » dans les écrits des colons sert de base pour une analyse critique permettant la réhumanisation de ladite vestale iroquoise, car si la personne intéressait peu Cauchetière (1645–1709) et Cholenec (1641–1723), ce n’est pas le cas de Roussel. Grâce à une minutieuse analyse historico-critique, il révèle les biais, les contradictions et les exagérations de ces colons ayant connu Kateri et peut « esquisser une théologie interculturelle », dresser un portrait, avec une toute nouvelle perspective, rendant le personnage encore plus intéressant. Grâce à diverses (re)contextualisations des mœurs autochtones – révisions de ces réalités avec l’aide, notamment, de l’ethnohistoire –, le panorama change et la vie de Kateri ne semble plus un rejet de son monde, bien au contraire. Ici, sa courte existence sert à éclairer les rapports coloniaux et leurs innombrables impacts (épidémiologiques, démographiques, sociaux, cosmologiques) et, par conséquent, à (ré)évaluer la pertinence, la finalité et la portée de certaines représentations.
À cet effet, le chapitre « Origines » propose un itinéraire – pas que spirituel –, fait à rebours pour que la mystification et les silences sur les drames vécus apparaissent. Roussel fait comprendre que sous la plume des hagiographes qu’il a lus attentivement, les victimes sont dépeintes en bourreaux pour que Kateri soit belle et bien comme un « lys parmi les épines » (79). Or, la présentation de la structure de parenté et la relecture de l’organisation du peuple mohawk permettent de réintégrer cette femme, qui n’était pas si marginale au final, dans son tissu social, fragilisé certes, et, de la sorte, révéler plusieurs procédés d’appropriation. D’autres figures (re)prennent chair, ce qui est éclairant, mais aussi très pertinent, voire respectueux, puisque « le corps est une surface vivante où l’individu écrit son histoire » (83). Le 3ème chapitre constitue, quant à lui, un véritable point de bascule sur divers plans, principalement spirituel selon Roussel (106). Les points de vue divergents sur les communautés, la déconstruction du récit de la fuite de la « Geneviève du Canada » (89) et l’explication donnée au sujet des migrations vers les missions – signe d’une crise sans précédent ayant créé le besoin de retisser autrement les liens avec l’aide du Dieu des blancs – présentent adéquatement cet « imaginaire d’un déracinement salutaire » (124). C’est sans compter l’habile « récupération » de la figure de l’oncle, dépeint malhonnêtement par Cauchetière et Cholenec, par « un [exemplaire] arrêt sur image » (120). Enfin, les deux derniers chapitres, à l’instar du temps retrouvé, représentent une véritable apothéose. On arrive à cette théologie interculturelle où la culture iroquoise se présente comme une affaire en mouvement, inventive et résiliente, que les missionnaires n’ont pas saisi, étant trop occupés à accomplir leur tâche, et ce, avec leur logique binaire en guise d’outil tranchant dans le vif. C’est d’ailleurs alors qu’on saisit à quel point la corporalité était un lieu privilégié (176), ce que les anciens, au bénéfice d’une âme provenant d’une vision particulière du monde, ont, hélas, dénigré, comme les femmes. Pourtant, Roussel montre bien que les femmes en Iroquoisie détenaient un pouvoir indéniable, et ce, autant dans les mythes d’origine que dans des pratiques mortificatoires d’un cercle féminin, dont les mots, les activités et l’amitié ont échappé aux étrangers. Là, on voit que Kateri fait montre d’une grande liberté pour atteindre les êtres du ciel, le monde invisible. Par l’acquisition délibérée de nouveaux pouvoirs, ceux des Européens, elle semble vraiment avoir trouvé ce qui pouvait être agréable à Dieu. Son ascèse, révélatrice d’une grande et nécessaire force de caractère, illumine la dimension performative et transformative de « la religiosité des Iroquois catholiques » (161).
En somme, Kateri, malgré son prénom, est autochtone, toujours et sans cesse. Elle ajoute des éléments de la foi chrétienne dans ses pratiques et croyances, les adapte au fond culturel dont elle a hérité et dont elle ne peut se départir. À cet effet, elle représente une figure exemplaire de ce que Roussel qualifie de « système en soi » (51), forçant quiconque à confronter cette réalité qu’est l’échec des missions spirituelles, dans la mesure où aucune, en contexte étranger, n’est parvenue sans violence à déraciner les savoirs. Au terme de cette lecture incontournable, pour quiconque s’intéresse à l’histoire du Canada, au colonialisme et à ce qu’il peut engendrer sous la plume des conquérants, mais aussi aux femmes, aux rapports sociaux de sexes et de genres et à la construction littéraire et stéréotypiques de figures importantes et à leur déconstruction, les pendules sont un peu plus à l’heure. Car, si « Kateri mérite mieux qu’un formatage hagiographique [et] invite à un fécond travail de décentrement interculturel » (216), il appert que Roussel y parvient très bien. Avec ce travail d’une richesse inouïe, il redonne corps à une figure souvent trop mythologisée, (re)humanise une femme qui, avant même d’être canonisée – après 128 ans de procédures (22) –, semblait bien peu de ce monde. De l’autre côté du miroir, Kateri est alors une figure de survie et de guérison (216), un véritable pont entre deux cultures.
