Abstract

Exégète féministe, l’autrice de cet ouvrage – issu de sa thèse de doctorat – s’intéresse au cas de la mère martyre de 2 Maccabées 7 (2 M 7) qui, en tant que première martyre de la littérature, occupe une place centrale dans le récit. Afin de mettre en avant cette nouvelle figure littéraire et sa place primordiale, Lemelin examine avec soin chacun des versets du septième chapitre, les retraduisant, les contextualisant, les mettant en perspective avec d’autres textes, et surtout en déconstruisant les préjugés et les stéréotypes patriarcaux ou les discours masculinistes encore présents aujourd’hui. L’ouvrage révèle assez rapidement à quel point le second livre des Maccabées, et plus particulièrement son septième chapitre, est novateur. Texte deutérocanonique de la période du Second Temple, écrit en grec, autour de 124 ANE par un épitomiste, sans doute juif et protestataire (20), il met en scène un récit nationaliste et violent opposant la dynastie séleucide à la population judéenne. Témoignage de la résistance judéenne face à l’hellénisation de la Judée, 2 M 7, appartenant au genre hagiographie parénétique, a la singularité d’introduire un nouveau genre littéraire : la martyrologie qui relate « ces morts violentes à des fins apologétiques » (17), dont la mère anonyme est la figure précurseure.
À partir d’une enquête fouillée, méticuleuse et ordonnée, les objectifs de l’autrice sont de rendre visible « l’important rôle des femmes dans des religions qui semblent trop souvent les exclure et/ou les éclipser » (24) et de démontrer que la mère de 2 M 7 est « une femme virile » (24).
Pour mener à bien son enquête, Lemelin procède en deux étapes. Dans la première, se déployant sur les trois premiers chapitres, l’autrice contextualise et procède à des analyses littéraire et structurelle visant à placer la mère martyre au centre du récit. Le premier chapitre présente un état des lieux de la recherche, de la martyrologie, et du contexte d’écriture du second livre des Maccabées. Lemelin montre comment le mot martyr (martus) finit par désigner le persécuté qui fait le choix bénéfique de mourir pour Dieu dans l’espoir d’une récompense. Puis, elle présente en quoi la martyrologie peut être définie comme un type d’écrit de propagande pour inciter à la résistance. Enfin, elle met en avant quelques innovations du Livre visant à singulariser l’épisode du martyre de la mère. En effet, l’épitomiste use de deux stratégies pour le mettre en exergue : d’une part, afin d’accentuer la dramaturgie, l’épitomiste raconte le court instant du martyre de la mère se déroulant sur une journée en plusieurs versets, ce qui est inversement proportionnel au reste du récit et, d’autre part, l’épitomiste ne réserve le discours direct qu’à la scène du martyre. Lemelin montre ainsi que le personnage de la mère martyre, si longtemps considéré comme personnage secondaire, tient structurellement un rôle important, alors qu’il a été invisible aux yeux de nombreux exégètes, parce que tenu par une femme. L’autrice consacre les chapitres deux et trois à différentes analyses portant aussi bien sur la macrostructure de 2 M que sur les genres littéraires et termine par une critique structurelle de 2 M 7. Lemelin explique que 2 M 7, au sein d’une division quinaire propre au schéma deutéronomique, représente alors l’acmé des persécutions, qui transforme, d’une part, les judéens en peuple fort et dominant grâce au martyre de la famille et, d’autre part, l’action divine en bienveillance. Ainsi, pour Lemelin, 2 M 7 permet « le passage de la persécution à la libération » (93). Puis, l’autrice met en lumière les procédés narratifs utilisés par l’épitomiste pour distinguer le récit du martyre de la famille des autres récits. En effet, elle relève que l’épitomiste a opté pour une unicité de temporalité et une unité de lieu tout en truffant le récit de prolepses et d’analepses. Par ailleurs, Lemelin démontre que le roi séleucide, placé au centre de la macrostructure chiastique, sert à souligner non pas sa propre importance mais bien celle de la mère.
Après avoir rendu la place qui convient à la première martyre, Lemelin s’intéresse davantage, dans la deuxième étape de son enquête et les trois derniers chapitres, aux rapports de genre présents en 2 M 7, à partir d’une analyse féministe d’oppositions sérielles entre les personnages de la mère et du roi séleucide Antiochos IV Épiphane. À ce stade de l’enquête, dans le quatrième chapitre, l’autrice retourne aux sources de la traduction du verset 7,21, et démontre que ce verset central du chapitre jette le trouble dans le genre des personnages, aussi bien au sujet de la mère que du roi. Habituellement traduit par « remplie de nobles sentiments et animée d’un mâle courage », ce verset est traduit différemment par l’exégète, d’une façon plus littérale et qui respecte davantage l’absence des préjugés patriarcaux, caractéristique de l’ensemble du septième chapitre : « elle [. . .] animait ses pensées/propos féminin·e·s d’une colère virile/humaine » (129). Là où le sexisme des traducteurs et des commentateurs n’envisageaient pas la traduction possible du mot thumos par « colère », l’exégète féministe l’ose grâce à une minutieuse analyse philologique et comparative de son emploi en 1 et 2 M. Dans le cinquième chapitre, l’autrice justifie l’usage du terme de colère après un examen méticuleux des qualificatifs exprimant la colère de la mère, mais différents de ceux traditionnellement attribués aux hommes. Pour conclure sa démonstration, l’autrice n’hésite pas à opposer le caractère inhumain, voire bestial, dénué de noblesse, de raison et de capacité à s’exprimer des colères masculines, au caractère humain de la colère de la mère, dotée de capacité de langage construit, car contrôlé. Ainsi, révèle l’exégète, l’épitomiste met en valeur une nouvelle forme de virilité chez la mère, qui ne s’impose pas par la violence, mais qui, tout en étant soucieuse des autres, la rend humaine. Dans le dernier chapitre, qui est sans doute le plus complexe et le plus novateur, l’autrice s’attache à mettre en évidence tout ce qui oppose la mère au roi, en comparant leur performance de genre. À partir des titres et des rôles qui leur sont attribués, à partir de l’analyse des relations familiales, amicales ou avec Dieu qu’ils entretiennent, à partir d’une analyse verbale, à partir de l’analyse des corps dans le récit, et enfin, à partir d’une analyse de la question du contrôle de soi et des autres, l’autrice en déduit que la mère est bien virile et que le roi est bien féminin, sans que la première le devienne aux dépends du second. C’est la capacité à avoir du pouvoir sur autrui, mais sans la pratique de la violence – ce qui redessine une nouvelle masculinité – qui rend la mère masculine. Ce sont les actes du roi qui le rendent efféminé et l’enferment dans une essentialisation de genre. L’argumentation de l’exégète démontre que la subversion du genre performé est bien intentionnelle et que c’est bien là le dessein du septième chapitre du second livre des Maccabées.
Lemelin conclut par une réflexion sur la place de cette mère dans le panthéon des modèles féminins. N’est-elle pas à ériger au statut de déesse, telle Inanna ou Nanaia, dotées de qualités féminines et masculines, qui « cofonde(nt) et confonde(nt) les catégories normatives et les frontières, puisqu’elle(s) défini(ssen)t et protège(nt) les normes et agi(ssen)t fréquemment de manière à créer de la rupture dans l’ordre social » (268) ?
Sans doute, le nouvel éclairage féministe apporté par Lemelin, qui rend honneur aux personnages féminins dans la Bible en dépassant le regard particulier des exégètes et commentateurs masculins et dominants jusque-là, se dote d’une aura universaliste et humaine à l’image de la colère virile de la mère, première martyre.
