Abstract
Argumentaire: Au-delà d'une simple mobilisation des diverses expressions artistiques au service de son exercice ordinaire, la liturgie chrétienne se manifeste essentiellement comme une poïétique de la foi. Cette poïétique ne fait pas seulement système avec la dogmatique et l'éthique chrétiennes: à bien des égards, elle transcende ces deux autres versants. Au milieu de toutes les interrogations contemporaines qui concernent le croire et le vivre, la poïétique multiséculaire du célébrer représente une ressource inestimable. La vérité seule ne peut s'imposer, pas davantage qu'elle ne le doit. Plus que jamais la traduction symbolique de la foi, autrement dit la médiation esthétique, mise en pratique communautaire, apparaitra comme digne de foi.
Entrée en matière par une impression sonore
Puisqu’il m’est donné d’entrer le premier dans le vaste édifice thématique de ce colloque, un peu comme on pénétrerait dans une basilique ; puisqu’il m’est donné surtout d’aider tous les participants à y entrer, un peu comme ferait un modeste portier, j’aimerais le faire d’une manière immédiatement « esthétique », en évoquant une histoire lointaine dont chacun de nous peut certainement retrouver l’écho dans sa propre histoire. J’aimerais éveiller, sur le seuil même de ce colloque, l’émotion esthétique sans doute la plus immédiate et la plus fondamentale de toutes celles que l’expérience liturgique est susceptible d’éveiller en nous : je veux dire l’émotion acoustique et musicale. En revenant sur son passé de jeune converti, Augustin d’Hippone a exprimé celle-ci d’une manière incomparable, mais aussi archétypale, au regard de cette histoire du sentiment religieux dont un Henri Bremond se fera beaucoup plus tard l’explorateur.
Je cite ce passage fameux des Confessions, rédigé quelque dix ans après les événements concernés, non pas seulement pour donner une assise archéologique ou une toile de fond patristique à mon propos, mais parce que, manifeste d’une subjectivité étonnamment neuve, pour ne pas dire moderne, il stimule en chacun de nous, fraternellement, un travail d’anamnèse tout à fait comparable. Qui de nous, effet, ne saurait, ne pourrait remonter, dans ses propres archives intérieures, à quelque moment de grâce analogue à celui qu’Augustin décrit, à quelque épisode équivalent de ferveur partagéeDavantage, qui d’entre nous serait aujourd’hui présent à ce grand rendez-vous académique, s’il ne comptait, dans son propre parcours humain et spirituel, pareil épisode de « fusion » au contact d’une liturgie vivanteCoup de foudre amoureux, pouvoir séducteur de la liturgie dont les conséquences existentielles peuvent être considérables, et à travers lequel se fait jour – son et lumière – la divine séduction dont parle le prophète Osée:
L’expérience esthétique (au sens le plus profond du terme) procurée par une célébration liturgique (ou paraliturgique) a un indéniable pouvoir « vocationnel », sans qu’il faille évidemment limiter la vocation en question à la seule vocation religieuse ou cléricale. Comme la cloche qui l’annonce (et qui est déjà chargée, à elle seule, d’un singulier pouvoir émotionnel), la liturgie en acte invite les sens, tous les sens, à son festin. Aussi est-ce une très belle hymne eucharistique d’Éphrem de Nisibe que je citerai maintenant volontiers (le poète s’adresse au Christ):
Pourvu qu’elle soit vécue d’une manière éveillée, attentive, responsable, la liturgie du Peuple de Dieu, comme action rituelle et collective – car cette dimension collective, unanime, lui offre une « caisse de résonance » indispensable, comme celle d’un instrument à corde (voir le fameux Logos citharède campé par Clément d’Alexandrie au début de son Protreptique) – la liturgie du Peuple, de la Parole et du Pain, est une expérience liminaire, subliminale, intuitive, de cette réalité à la fois concrète, idéale, eschatologique, que l’on appelle la Beauté. Elle l’est, elle peut l’être, elle ne l’est pas toujours, hélas, nous le savons, nous le regrettons. Elle peut l’être, en tout cas, et il nous souvient, à chacun de nous, qu’elle nous est apparue telle, un jour, un beau jour, sinon tous les jours. Moyennant la convocation « ecclésiale » de tous nos sens, elle constitue une manuduction vers une beauté entrevue comme possible, une éducation à la beauté. Dès son seuil tangible et ses préliminaires d’ordre relationnel, la célébration communautaire nous prend par la main, nous emmène, nous conduit quelque part, vers ce lieu de réjouissance auquel le Psalmiste aspire:
et dont il exprime ailleurs la nostalgie :
vers cette demeure paternelle, chaleureuse, qui s’ouvre au fils prodigue de la parabole, et dont l’aîné grincheux perçoit de loin l’animation : Quand il fut près de la maison, il entendit de la musique et des danses (Luc, 15, 25).
Imprégné des psaumes, fort de son expérience pastorale autant que personnelle, Augustin – nous revenons à lui – a magnifiquement exprimé l’enthousiasme populaire que suscite le rendez-vous liturgique : Nous trouvons des compagnons, en ce pèlerinage, qui ont déjà vu la cité et qui nous invitent à y courir. Voilà ce qui produit la joie de celui qui déclare : Quelle joie quand on m’a dit : Nous allons à la maison du Seigneur ! (Ps 121, 1) Mes frères, que ceci revienne à l’esprit de Votre Charité : parle-t-on de quelque fête de martyrs, de quelque lieu saint où, au jour dit, on afflue pour célébrer la solennité : voyez comme les gens se provoquent, comment ils s’encouragent en disant : « Allons-y ! Allons-y ! » Et ils s’enquièrent : « Où aller» Et on leur dit : « À cet endroit, là-bas, au saint lieu ! » Ils se parlent entre eux et, comme si chacun était tout embrasé, ils font ensemble une seule flamme ; et cette flamme unique, faite de la conversation de ceux qui s’embrasent mutuellement, les entraîne vers le lieu saint, et la sainte pensée les sanctifie
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L’expérience liturgique est une synesthésie
Bien au-delà d’une quelconque fonction didactique, d’un quelconque caractère d’obligation morale ou de convenance sociologique, la célébration liturgique – l’expérience liturgique – s’offre immédiatement comme une expérience esthétique au sens fondamental du terme, autrement dit comme un baptême des sens sans cesse actualisé. Il est d’ailleurs plus exact de parler de synesthésie, étant donné que le regard, l’ouïe, le toucher, l’odorat se trouvent ensemble sollicités, et que tout se « consomme », en quelque sorte, d’un point de vue à la fois physique, rituel et symbolique, dans le Goûtez et voyez combien le Seigneur est bon (Ps 34, 9) de la communion eucharistique 4 . Encore que nous n’en ayons pas ou plus conscience, par l’effet de l’habitude, voire que – paradoxe – nous n’y soyons plus sensible, la liturgie « invite » au sens fort notre corps entier et s’érige en organisation subtile de notre vie sensitive, laquelle demeure le vecteur obligé de notre vie spirituelle. À travers le terme d’organisation, nous suggérons bien moins une autorité normative ou législative qu’une donnée biologique (seuls des êtres vivants sont des sujets liturgiques) et quasi musicale, l’instrument éminemment « pluriel » de l’orgue symbolisant à merveille l’organicité des sensations, des dons, des ministères, au sein du microcosme liturgique.
Certes, sur le seuil de la Prière eucharistique, la liturgie invite l’homme à élever son cœur et à le tourner vers le Seigneur, et l’on sait comment un Jean Chrysostome, initiateur de toute une tradition, renchérira sur le détachement des « choses de la vie » (ta biôtika) qui est corrélatif à ce mouvement de conversion. Il n’en reste pas moins qu’en invitant l’homme à venir à l’église, la liturgie l’y invite tout entier. En invitant tout son appareil sensitif, toutes ses facultés sensibles, elle invite toutes les expressions artistiques qui « travaillent » à partir de ces facultés et pour leur plein épanouissement eucharistique. Non seulement elle ouvre le chantier monumental de l’église, en effet, mais elle ouvre la porte de l’église à tous les langages artistiques : musique, sculpture, vitrail, paramentique, hymnographie, danse, art floral et bien d’autres encore. Elle convoque tous ces langages, les inspire et les fait conspirer, de sorte que la célébration ne soit plus simplement une formalité, mais un véritable festin, une fête qui réponde à l’injonction pascale et « instituante » du Seigneur aux disciples : Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la pâque avec mes disciplesEt celui-ci vous montrera, à l’étage, une grande pièce garnie de coussins ; faites-y les préparatifs (Lc 22,11–12).
Beauté de l’Un
Car enfin l’heure est venue de poser la question fondamentale, celle qui a trait au cœur proprement théologique du problème : en définitive, où réside la beauté intrinsèque de l’action liturgique, et de quel ordre est-elleAutrement dit, en quoi consiste cette unique chose nécessaire dont l’Invité se contente, comme il le signifie avec beaucoup de tendresse à celle qui se met en peine de le recevoir à grand fraisMarthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses… (Lc 10, 41-42). Car, encore une fois, il ne faudrait pas que la sophistication de l’étiquette, à travers laquelle les hôtes peuvent se rechercher subtilement eux-mêmes et leur entre soi, fasse manquer la rencontre véritable avec la Présence qui se donne et qui infuse, en toute gratuité, au milieu des siens. Disons-le tout net : de par la volonté testamentaire du Christ pascal lui-même qui promet sa présence aux siens, la beauté essentielle, la beauté nécessaire de la célébration liturgique consiste dans le rassemblement même qui se fait en son nom, autrement dit dans sa dimension ecclésiale, l’ecclesia en question étant entendue non comme institution installée, mais comme dynamisme, puisque aussi bien l’assemblée chrétienne demeure toujours en travail d’unité, en laborieuse tension vers son unité. Que deux ou trois en effet, soient réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux (Mt 18, 20).
J’apprends tout d’abord que, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il se produit parmi vous des divisions… Lors donc que vous vous réunissez en commun, ce n’est pas le repas di Seigneur que vous prenez. Dès qu’on est à table, en effet chacun prend d’abord son propre repas, et l’un a faim tandis que l’autre est ivre (1 Co 11, 18, 20–21).
Certes, il existe un œcuménisme théorique, doctrinal, qui peut demeurer bien hypothétique et lointain. Mais la célébration liturgique (dans laquelle il arrive bien souvent, en effet, que tel reste sur sa faim tandis que tel autre, ivre de lui-même, s’affirme à l’excès), la vie liturgique met d’emblée au défi et à l’œuvre un œcuménisme pratique, de telle sorte que l’assemblée en soit véritablement le sujet. C’est dire qu’ici les « universaux » se rencontrent : ubi unum, ibi bonum, ibi pulchrum. Là où est l’unité, là est le bien, là est le beau. Antérieure, sous-jacente, immanente à toutes les manifestations esthétiques qui l’escortent, la beauté de la liturgie réside, de façon principielle, dans l’unité de l’assemblée qu’elle convoque. Avant même que nous ne fassions quoi que ce soit de beau, en effet, il nous est bon, il nous est beau d’être ensemble (Ps 133, 1). Sans cette assise à assurer, à vérifier sans cesse, à restaurer lorsqu’il le faut, il n’y a pas de liturgie. Sans ce fondement, tout ce que nous pouvons faire ne sert de rien, n’est rien (1 Co 13, 2-3), puisque la liturgie est d’abord un service humble, persévérant et non totalitaire de l’unité, une épiphanie de l’unité. Articulation de tous les arts dont l’homme est capable, l’art de la liturgie s’origine dans l’articulation mutuelle, active et dynamique des sujets concélébrants, moyennant la convocation dont le Christ pascal a l’initiative.
Crédibilité de la liturgie comme poïétique de la foi
Mais faut-il le rappeler, tant le phénomène est désormais évident, nous sommes entrés et profondément engagés dans des temps où le culte chrétien – qui fut naguère une incomparable matrice artistique, avec tout son appareil, avec tout son apparat – n’est plus sociologiquement ni culturellement massif. Un colloque tel que celui que nous inaugurons aujourd’hui, se doit, pour conserver toute sa pertinence, non seulement d’enregistrer, mais de penser un changement « climatique » sans précédent dans l’histoire du culte chrétien. Nous devons assumer désormais des pauvretés qui résultent tout à la fois d’une marginalisation par le monde extérieur et d’une diminution parfois drastique des ressources intérieures : sécularisation générale, absentéisme liturgique croissant, accompagné, sinon franchement provoqué par une remise en question de l’édifice institutionnel et dogmatique dont tout un régime liturgique pluriséculaire était précisément la vitrine, le théâtre et la garantie. Dans un tel contexte, la tentation est grande (l’on ne m’en voudra pas de parler ici pour et depuis l’aire liturgique francophone à laquelle j’appartiens), de céder à la nostalgie, de cultiver un repli identitaire, de se protéger, de s’affirmer et de se scléroser, en conséquence, à travers le déploiement d’une panoplie liturgique qui, subtilement assortie à un vaste tropisme de la culture contemporaine, se délecte du rétro, du kitch et du vintage. L’exhumation, l’exhibition du décor, voire du décorum, court-circuite la manifestation modeste, germinale et toujours paradoxale de la Gloire de Dieu. Sans rien renier ni brader des authentiques trésors artistiques élaborés par des siècles de chrétienté installée et prégnante (l’on peut se repentir à cet égard de certains excès malheureux de vandalisme), c’est néanmoins sur le fond de notre « minorité » consciemment assumée que nous devons travailler à l’avenir, sur le fond d’une pauvreté dont toute l’histoire biblique, dont l’Évangile surtout, nous appelle l’exigence et la normalité. Car il est normal que nous soyons mineurs en ce monde, comme la semence dans la terre, comme le sel dans l’aliment, comme la lampe dans la nuit.
À l’heure où le discours officiel de la foi et de la morale catholiques suscite, au dedans comme au dehors, une contestation fondamentale, la liturgie, conçue de façon audacieuse et programmatique comme poïétique de la foi 7 – la liturgie a encore ses chances : elle seule les a peut-être encore. Car la beauté n’est pas seulement attractive : elle est crédible. La splendeur d’un rayon de soleil qui traverse silencieusement un vitrail, une volute d’encens ou un bouquet de fleurs évangélise bien plus sûrement, suggère bien davantage le Royaume que des torrents de paroles ecclésiastiques au fil de sermons médiocres. La liturgie a encore ses chances, disons-nous donc, mais au prix de conditions exigeantes. Car, selon que le suggère le vocable même de « liturgie » (leitourgia), et tout en composant avec d’indéniables et nécessaires pauvretés, il faut nous mettre à l’œuvre avec des perspectives d’altitude et des critères de discernement authentique. Là où la théologie explore le Mystère de la foi avec une technicité dont l’accès et le maniement sont souvent réservés à des spécialistes, la liturgie, ressource majeure pour le théologien lui-même, le nimbe, l’auréole, l’enveloppe, à travers des mots, des images, des gestes qui ont valeur à la fois patrimoniale et mystagogique. Une hymne d’Ambroise de Milan, une mélodie grégorienne, n’auront jamais fini de nous toucher. J’aimerais d’ailleurs suggérer ici, relativement à l’aménagement de nos liturgies présentes et futures (analogue à celui de nos espaces de vie courante), que nous aurions intérêt, parfois, à savoir replacer de beaux « meubles » – de beaux trésors liturgiques anciens dans un espace-temps véritablement contemporain, c’est-à-dire dépouillé. Si elle n’est pas et ne peut être une affaire élitiste, la liturgie est et doit toujours être une affaire de goût. Le goût, nous le savons, n’est pas universellement répandu, mais il s’éduque 8 . Au demeurant, le trésor fondamental de la liturgie n’est pas constitué d’abord par des œuvres ecclésiastiques, mais par l’Écriture elle-même, dont la liturgie est l’incomparable mise en figure, au fil du temps spécifique dont elle est la matrice.
Nos célébrations liturgiques n’ont pas pour vocation de distribuer, ni d’enfermer, dans une visée didactique, le Mystère de la foi. Elles n’ont pas davantage pour vocation de chauffer à blanc, de manière artificielle, je ne sais quelle convivialité close sur elle-même. Elles sont investies aujourd’hui d’une responsabilité dont l’oubli ou la faillite signeraient probablement l’arrêt de mort du phénomène chrétien en ce monde. Une responsabilité d’ordre spirituel, social, esthétique. Nos célébrations liturgiques ne sont pas et ne doivent jamais être le distributeur automatique d’un contenu doctrinal et sacramentel, le centre commercial de produits de consommation religieuse. Par exigence d’honnêteté face à l’irréductible mystère qui entoure le mystère de l’existence de l’homme, elles ont pour vocation première, non d’imposer, mais de suggérer une dimension transcendante qui assume, plus encore qu’elle ne la croise, la dimension, la dignité relationnelle de notre vie. Et c’est ici, bien sûr, que, dans la pluralité et la complémentarité de ses expressions, le langage artistique a toute sa raison, toute son urgence d’être. Nous savons d’expérience aujourd’hui, au temps des fondamentalismes divers dont la violence est l’exutoire, que la vérité ne se peut ni ne se doit voir imposée par personne, pour la simple raison qu’elle échappe immédiatement à quiconque s’en prétend le propriétaire et le dispensateur. Mais la beauté, l’indéfinissable beauté, la rayonnante beauté, l’émouvante beauté, la pauvre beauté fait imperceptiblement son chemin, dénuée de toute ambition conquérante ou prosélyte. Il nous faut donc accueillir, déployer, dans la variété de nos dons (1 Co 12, 4), toute la beauté dont nous sommes capables, afin qu’elle fasse signe, tout simplement. Il nous faut abdiquer plus que jamais toute prétention au racolage de mauvais aloi et fuir la tentation du sensationnel. À travers les pauvretés mêmes de notre difficile être-ensemble, de notre laborieux faire-quelque chose-ensemble, au-delà de tous les mots appris ou distraitement répétés, notre art de célébrer (ce verbe-là, ce verbe seul est magnifique et magistral) a pour vocation de nous suggérer à nous-mêmes et aux autres Celui que nul ne peut nommer et dont nul ne peut revendiquer la possession. Comme Jean le Précurseur, notre liturgie n’a d’autre fin que d’indiquer le Christ et d’inviter au Royaume en tâchant modestement de l’inaugurer. Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas (Jn 1, 26).
Rayonnante frugalité
Hospitalière à nos questions fondamentales autant qu’à nos certitudes patiemment réfléchies, orientée vers la Présence, ouverte à l’Avènement gratuit du Ressuscité au milieu de nous, la liturgie, comme poïétique active et communautaire, est sans doute aujourd’hui, pour nous comme pour ceux du dehors qu’elle attire, seule digne de foi. La beauté n’est pas un simple ingrédient de la liturgie dont on pourrait évaluer ou maîtriser le dosage par calcul : elle tient à son inspiration même, à sa puissance d’invitation, à ce que j’appellerais décidément son essentielle liminalité (car non seulement il existe, sur le plan matériel et rituel, un seuil de la liturgie, mais la liturgie s’érige tout entière en seuil, en gué vers des régions qui la dépassent). L’indice d’une liturgie pertinente, pour ne pas dire achevée (encore moins réussie), ce sont les larmes qu’elle fait sourdre du fond de l’être (souvenons-nous d’Augustin), ces larmes qui perlent presque toujours dès l’instant que l’homme confine à un infini qui l’appelle et auquel il se sent obscurément destiné. Pour une pareille issue – bienheureuse – de nos célébrations (qui sont tout sauf des performances mondaines), il n’existe point de recettes, mais un génie propre, mais une grâce dont nous ne sommes que les témoins, les intermédiaires et les instruments. Autant qu’invités nous-mêmes à un festin qui nous précède et qui a été préparé de longue date par une riche tradition scripturaire, eucologique, artistique, nous avons capacité, nous avons vocation à inviter à notre tour à ce festin qui table sur l’ordinaire de notre condition, sur la délicatesse de nos relations, sur la beauté multiforme de nos expressions, dans une attention éclairée aux traits les plus respectables de l’homme et du monde contemporains, loin de toute concession démagogique. Aux antipodes de l’opulence muséologique comme de l’indigence provocatrice, de l’hiératisme rigide comme de la vulgarité complaisante, l’art de la liturgie s’identifie suffisamment à l’art de nous tenir en Présence, avec l’art de nous tenir en présence les uns des autres, qui est le corollaire du premier.
Nos célébrations liturgiques ne doivent jamais oublier, en définitive, la frugalité rayonnante de cette unique Fraction de la Parole et du Pain (Lc 24, 13-35) qui est à la fois leur acte de naissance et leur horizon eschatologique : il y a pour elles, dans cette Fraction originelle et idéale, l’indication et le critère d’un style qui se doit retrouver, qui se doit reconnaître jusqu’à travers la magnificence des expressions artistiques dont elles sont encore susceptibles de s’entourer. La frugalité évangélique est ouverte sur l’abondance, parce qu’elle est matière première entre les mains du Christ Multiplicateur (Mt 14, 13-21 ; Jn 6, 1-13). Entre les mains du Christ Artiste, multiplicateur de la beauté qui est aussi – qui doit absolument être aussi le pain quotidien des hommes pour qu’ils ne défaillent pas en chemin (Mt 15, 32). C’est à proportion de cette frugalité que notre liturgie fera signe au milieu de ce monde qui l’ignore et la met à l’épreuve. C’est sur l’invitation de cette frugalité rayonnante que, faisant le même pas décisif que fit un jour Victorinus (un ami d’Augustin), d’autres pourront dire – et que nous pourrons dire nous-mêmes à nouveau : Eamus in ecclesiam :christianus uolo fieri. « Allons à l’église : je veux devenir chrétien. » 9
