Abstract
Resume
The question of social ontology is considered irrelevant to the economic debate on the genesis of the firm. This article aims to show that the ontological nature of the firm can be explained by stressing the need to: (1) go beyond simple individualism and reductionism; (2) analyze the firm as a (re)constitutive emergent entity; (3) understand the cohesive interrelations between the human constituents and the nonhuman resources; and (4) define the firm as an institutionalized organization.
Il n’y a pas d’économie de marché sans firmes; réciproquement, il n’y a pas de firmes sans système leur permettant de se reconstituer dans le temps. Derrière ces arguments de bon sens se dévoile une réalité difficilement contestable: la firme – tout comme le marché ou l’état – est une institution primaire du capitalisme, et plus largement de nos sociétés. La firme doit allouer, coordonner et utiliser des ressources rares pour générer des profits nécessaires à sa survie et pour distribuer des biens et/ou services marchands destinés à satisfaire des besoins individuels ou collectifs. En ce sens, la firme diffère des autres formes organisationnelles au premier chef desquelles figurent les associations (et assimilés). Pour autant, la firme ne se résume pas à une question strictement économique; le contexte institutionnel environnant le profit est une variable multiple mêlant des considérations tant sociales, culturelles, politiques, anthropologiques, historiques, etc., qu’économiques. Plus encore, derrière le profit que l’économiste a coutume d’adjoindre à l’existence des firmes, le chercheur en sciences sociales doit s’interroger sur l’ontologie de la firme. Si Quine (1948: 38) nous rappelle que ‘certains arguments communs en faveur de certaines ontologies sont fallacieux’ et semble ainsi reprendre l’usage du rasoir d’Ockham, selon lequel ‘il ne faut pas multiplier les entités sans nécessité’, il est légitime de défendre la thèse selon laquelle l’entité firme recèle une ontologie sociale qui lui est propre.
La question de la nature de la firme est intrinsèquement ontologique dans la mesure où l’on étudie les conditions d’existence d’une entité socio-économique et ses attributs essentiels. Les théories économiques dominantes ne se sont pas véritablement interrogées sur l’ontologie de la firme, sur cette question ô combien importante: quelles sont les propriétés générales qui régissent l’existence des firmes et donnent corps à leur réalité? Nous pensons, au contraire, qu’il est indispensable de questionner l’ontologie 1 et la réalité objective ‘socioéconomique’ 2 de la firme en la faisant entrer dans ‘un royaume émergent qui est: hautement interrelié, où chaque phénomène est constitué en relation avec un autre; intrinsèquement dynamique ou processuel, continuellement reproduit ou transformé par la pratique; et caractérisé par des significations, des valeurs’ (Lawson, 2009: 113–114).
L’objectif de cet article est de proposer des jalons théoriques permettant de construire une ontologie sociale de la firme dont la nature est intrinsèquement dynamique et ancrée dans une logique de reconstitution de ses composantes essentielles. Les propriétés constitutives 3 de la firme sont celles qui sont nécessaires à l’existence des institutions et des comportements sociaux qu’elles décrivent. Dès lors, l’ontologie sociale de la firme est une conception de la relation sociale constitutive entre individus acteurs et institutions. En somme, l’approche de l’ontologie développée dans cet article s’inscrit dans la tradition des travaux des théoriciens de Cambridge, qui appréhendent l’ontologie scientifique sociale 4 ‘comme l’étude de ce qui est, ce qui existe; une entité, une chose’ (Lawson, 2004: 1). Dans le royaume du social – défini comme ‘le domaine des phénomènes dont l’existence dépend au moins en partie de nous’ – l’ontologie est l’‘étude des entités sociales’ (Lawson, 2004: 2). En d’autres termes, on peut ici définir l’ontologie sociale comme l’étude de la nature ou de la structure de la réalité sociale de la firme, comme la préoccupation d’identifier les composantes de base et les caractéristiques fondamentales de cet ordre social.
La recherche d’une ontologie sociale spécifique représente une voie de recherche féconde permettant de proposer une nouvelle théorisation de la firme du capitalisme alternative aux théories économiques dominantes. Cette ontologie permet de définir la réalité objective de cet explanandum 5 que constitue la firme en comprenant la dynamique socioéconomique qui reconstitue cette entité au gré des changements institutionnels. Cette logique de reconstitution est au cœur de l’analyse des processus d’émergence de la coopération. La coopération, qui se réfère tant à la capacité d’agir pour un but commun qu’à la cohésion qui se crée pour le réaliser, est l’organisation sociale de la firme; elle est au cœur de la dynamique capitaliste. Pourtant, les approches individualistes ou holistiques ‘réductionnistes’ exclusivement ascendantes ou descendantes ne permettent de rendre compte ni des conditions d’émergence de la coopération intra-firme qui lie les individus (action) à l’institution (structure), ni des processus structurés d’interaction sociale, ni de la création d’une identité sociale collective; or, comme le formule très adroitement Quine (1958: 20) sous la forme d’un précepte incontournable, ‘il n’y a pas d’entité sans identité’.
S’interroger en amont sur la question de l’ontologie de la firme est donc une condition indispensable à sa théorisation. C’est également une manière originale d’appréhender l’analyse des institutions du capitalisme qui met en lumière l’intérêt théorique des approches ‘institutionnalistes’ (voir e.g. Commons, 1924, 1970[1950]) tout en mettant en exergue les faiblesses théoriques des approches économiques dominantes qui ne voient dans la firme qu’un ensemble de contrats explicites (voir e.g. Alchian & Demsetz, 1972; Jensen & Meckling, 1976) ou de droits de propriété privée (voir e.g. Demsetz, 1983; Hart, 1995). A contrario, l’ontologie sociale de la firme s’inscrit très clairement dans la pluridisciplinarité; elle n’est pas spécifique à l’économie mais s’étend aux autres disciplines que sont la théorie des organisations, la sociologie, l’anthropologie et même le droit social. L’ontologie de la firme doit rendre compte de sa dimension sociale, laquelle, bien qu’indispensable pour comprendre la nature de cette institution, est la grande absente des théories économiques.
La réalité de la firme comme ‘tout complexe’ non réduit à la simple somme de ses constituants doit être reconnue, et les règles régissant son émergence doivent être analysées. Rejetant l’individualisme méthodologique et le réductionnisme, une analyse substantielle de la nature de la firme mène à penser que sa dimension ‘holistique’ se dépeint dans ses propriétés d’émergence. La réalité objective de la firme ne se comprend qu’au regard des éléments de cohésion qui font de cette institution particulière du capitalisme une entité unifiée et durable. Les caractéristiques intrinsèques de la firme moderne, celle du capitalisme ‘cognitivo-financier’, se traduisent au travers d’effets de complémentarité qui constituent des mécanismes complexes et cohésifs. Mais définir la firme comme une entité émergente implique de comprendre les logiques causales constitutives du tout, celles qui font que la firme existe et dure en dépit de l’évolution de son environnement industriel.
Afin de proposer une définition consistante de la firme, nous pensons qu’il convient de reconnaître celle-ci en tant qu’entité réelle émergente, c’est-à-dire comme un ensemble cohésif et durable de constituants humains et non humains qui existe intrinsèquement, qui est autre chose qu’une simple agrégation de ses parties ou de ses membres et qui génère une efficience productive la rendant profitable et persistante (Chassagnon, 2010b, 2011a). La firme est pérennisée par l’émergence d’une ‘glue’ institutionnelle et organisationnelle qui maintient le ‘tout’ cohésif en générant des ‘relations causales (re)constitutives’ (voir Hodgson, 2002b, 2004a, 2004b, 2006). Cette glue fait d’une multiplicité d’acteurs individuels une entité singulière. La définition de la firme passe donc par la reconnaissance de cette double dimension. Qu’est-ce qu’une firme? Une entité organisationnelle et institutionnelle émergente. Nous apportons ainsi une réponse originale à la question de la nature de la firme. Cette proposition implique toutefois des engagements ontologiques particuliers qu’il convient d’expliquer.
Cet article est composé de quatre sections distinctes au terme desquelles est légitimé – a posteriori – un ensemble relativement hétérogène d’approches théoriques ‘alternatives’ au mainstream. La première section a pour objectif de montrer que la nature de la firme ne peut pas être analysée rigoureusement à partir d’un individualisme, d’un réductionnisme ou d’un holisme ontologiques ‘simples’. Ni la réduction ni la réification ne sont requises. Au contraire, il est proposé, dans la seconde section, de reconsidérer la thèse de l’émergence de la firme qui fait que celle-ci génère des propriétés collectives non réductibles à – mais non indépendantes de – ses constituants. En tant qu’entité autonome émergente, la firme dispose d’un pouvoir causal ‘reconstitutif’. La troisième section ambitionne de réintégrer les considérations ontologiques de la firme dans le débat académique contemporain. La cohésion et l’identification dans la firme reposent sur des mécanismes et des interactions particulières entre des constituants humains et des ressources non humaines, lesquelles génèrent des forces cohésives – des glues – qui assurent l’intégrité, l’unité et la durabilité de la firme. La dernière section de cet article définit ontologiquement la firme comme une organisation et une institution. Ces deux dimensions s’imbriquent et forment l’entité firme. De nouvelles directions de recherche sont énoncées en conclusion; les relations de pouvoir semblent constituer l’unité d’analyse pertinente pour dépeindre la nature complexe de la firme.
1 Au-delà de l’individualisme et du holisme ‘simples’
La raison d’être de la firme est la création de l’action collective nécessaire à la réalisation des besoins humains. Ceci implique qu’elle est quelque chose de plus – quelque chose d’autre – que la simple somme de ses constituants individuels. Néanmoins, derrière ce précepte platonicien se cachent des positions et des engagements ontologiques et méthodologiques spécifiques. Dans cette section, l’objectif est de montrer que la nature ontologique de la firme ne saurait se dépeindre dans un individualisme ou dans un holisme simple et réductionniste.
1.1 L’individualisme méthodologique
Pour l’école nominaliste, les firmes en tant qu’entités collectives ne sont que des métaphores qui n’existent que dans l’esprit de l’homme qui les observe; seuls les individus qui la composent sont la ‘substance’ de la firme. En ce sens, les firmes n’ont aucune autonomie, aucune existence sociale particulière. La raison d’être d’un tel réductionnisme est d’apprécier la firme comme une construction mentale et conceptuelle. Ce parti pris relève clairement de l’individualisme méthodologique, lequel est tout aussi manifeste dans les approches ‘dominantes’ de la firme. Les économistes du mainstream considèrent que toute situation sociale complexe peut être expliquée et interprétée comme le résultat des actions des individus. Si l’entité collective ‘firme’ évolue et change dans le temps, c’est parce que les individus l’ont consciemment ou inconsciemment décidé. En d’autres termes, l’individualisme vise à analyser les phénomènes socioéconomiques simplement au travers de théories et de préceptes expliquant les dispositions et les dotations des individus. La firme s’explique donc exclusivement – et de manière ascendante (upward) – par les propriétés et les actions de ses individus et leurs interactions. Cette méthodologie largement utilisée par l’école néoclassique est en lien direct avec les théories de l’agrégation et de la fiction contractuelle (voir Chassagnon, 2010a, 2011a, 2011b), pour qui les firmes se résument aux individus, aux parties, aux contrats qui entrent volontairement en relation pour satisfaire leur bénéfice mutuel. En somme, les individualistes refusent de reconnaître l’existence d’un ordre collectif, car ils considèrent que seuls les individus peuvent agir et avoir des intérêts distincts.
L’un des corollaires de l’individualisme est le réductionnisme, lequel consiste à expliquer une réalité globale à partir de ses unités élémentaires constitutives, celles qui font cette réalité. En d’autres termes, les propriétés du tout ne se déduisent qu’à partir de celles de ses parties. La firme – le nœud de contrats par exemple – ne se comprend qu’à partir des individus qui contractualisent avec cette entité légale indivisible et unique. Les théories dominantes de la firme, qui s’ancrent dans un réductionnisme aveuglant et dans un individualisme méthodologique exacerbé, ne parviennent pas à proposer une définition consistante et cohérente de la firme.
S’il semble erroné de réduire les dynamiques des processus sociaux aux actions individuelles, il est également spécieux d’envisager les entités collectives, telles que les personnes légales, comme de simples expressions métaphoriques qui abrègent des ensembles complexes d’actions individuelles. Bien que la firme existe indépendamment de ses membres, elle n’agit pas dans un but qui est indépendant d’eux. Le paradigme de l’entité réelle considère que tant le tout que ses constituants ont une existence réelle (Phillips, 1994). Au sein d’une firme, ‘ni les individus ni les relations qu’ils nouent les uns avec les autres sont fictifs’, comme l’affirme Raymond (1906: 362) dans son analyse de la genèse des firmes. Bien que l’analyse de la nature de la firme implique de mettre en exergue certaines dimensions holistiques, toute forme de déterminisme social doit être exclue. L’individu reste un acteur dans la firme, et tous les effets de son comportement productif ne peuvent pas être prédits par les lois physico-mathématiques.
1.2 D’autres formes d’individualisme
D’un point de vue ontologique (mais non pas d’un point de vue méthodologique), l’individualisme n’est pas toujours incompatible avec des conclusions ‘holistiques’. Par exemple, dire que le tout est supérieur à la somme de ses parties ne revient pas à dénier l’existence des individus. Il s’agit de formes complexes d’individualisme qui reposent sur l’interdépendance entre les structures sociales et les actions individuelles. Nous jugeons utile de rappeler brièvement l’engagement méthodologique de théoriciens ‘représentatifs’ qui, en sciences sociales, soulignent l’intérêt analytique et théorique d’une telle hypothèse.
La théorie de la structuration de Giddens (1984) constitue l’une de ces alternatives à l’individualisme méthodologique (mais également au collectivisme) en considérant que les entités sociales ne s’expliquent ni par leur ‘totalité’ ni par les comportements des individus. Il invoque ainsi une ‘dualité de la structure’ qui laisse présager d’une relation récursive entre ces deux niveaux d’analyse.
Le réaliste critique Bhaskar (2008[1975]) explique, quant à lui, que les entités sociales n’existent pas indépendamment des actions des individus mais grâce à et moyennant les effets qu’elles génèrent, tout en rappelant que cela ne signifie pas que ces entités sociales puissent être réduites aux actions des individus qui la composent. Les actions individuelles sont orientées par les structures sociales, qu’elles modifient de manière imprévisible et, réciproquement, les structures sociales agissent ‘cognitivement sur les individus’ et influencent leurs actions.
Dans cet esprit, Agassi (1975) reconnaît l’existence d’‘un individualisme institutionnel’, qui repose sur l’idée que les entités sociales collectives existent mais n’ont pas d’intérêts distincts. Pour lui, ‘ces touts sont des groupes sociaux ou des institutions sociales …. Une institution peut avoir des objectifs et des intérêts seulement quand les personnes lui donnent un but ou agissent en accord avec ce qu’ils considèrent comme étant son intérêt; une société ou une institution ne peut pas avoir des objectifs et des intérêts à part’ (Agassi, 1975: 152).
Une autre forme d’individualisme ‘non simple’ est défendue par Dupuy (2004), qui souligne l’existence d’une ‘autotranscendance’ des entités sociales qui se fonde sur la coexistence de deux relations. La première repose sur l’idée que ce sont les individus qui font les phénomènes collectifs (individualisme), alors que la seconde renvoie au fait que les phénomènes collectifs sont plus complexes que les individus qui les composent et n’obéissent qu’à leurs propres lois (auto-organisation). Il propose ainsi une nouvelle forme d’individualisme, censée favoriser l’unité dans les sciences sociales, qu’il nomme ‘individualisme méthodologique complexe’ et qui s’oppose tant à l’individualisme méthodologique simple qu’au holisme. Dupuy (2004: 326) justifie cette position en expliquant que ‘l’individualisme méthodologique simple est un réductionnisme, il ignore le saut en complexité que le passage de l’individuel au collectif implique, alors même que le collectif s’engendre par la composition des actions individuelles’; tandis que le holisme ‘s’appuie, comme l’individualisme méthodologique simple, sur un niveau ultime d’explication: il s’agit du tout, et non plus des individus’.
Ces formes complexes d’individualisme ont pour objectif d’éviter la dichotomie classique entre l’individualisme et le collectivisme, entre la réduction et la réification. Ces ‘alternatives méthodologiques’ semblent pertinentes pour comprendre les ‘ponts’ entre l’individu et le collectif – notamment au travers de mécanismes cognitifs – et semblent en mesure de nous éclairer sur les mécanismes qui font de la firme une entité. En effet, comment penser la firme sans la réifier ou la réduire? La firme recèle-t-elle des lois qui lui sont propres? Ou n’est-elle que la somme ou l’agrégation d’actes individuels? Le sociologue Vandenberghe (2007: 490) résume très bien cette difficulté ontologique: ‘je sais qu’en renouant avec le collectivisme ontologique, je cours le risque de commettre l’erreur de la réification et de personnifier les collectifs, mais je crains qu’en optant pour l’individualisme, on risque, en revanche, de réduire les collectifs à une poussière d’individus.’
Contrairement à la logique réductionniste largement encouragée par les économistes du mainstream, la firme n’est pas qu’une création artificielle – une fiction – du droit positif mais une entité cohésive et durable qui fonctionne comme un tout intégré et irréductible. Le déplacement de la fiction à l’‘entité réelle’ s’accompagne ainsi d’un changement dans la nature de la réalité considérée, reflété par le clivage individualisme/holisme ontologique.
1.3 Complexité systémique et structure holistique
Pour comprendre la firme, il faut appréhender les individus comme des acteurs. Pour la théorie des systèmes complexes, la complexité de la firme est contingente du degré de cognition. Cognition et complexité vont irréductiblement de pair au sens où les procédés cognitifs sont utilisés pour résoudre des problèmes complexes. Ainsi, en tant que système complexe, la firme est le lieu de rencontre entre des ‘objets’ qui entrent en relation et génèrent des propriétés et des attributs nouveaux (Boulding, 1956). Pour Simon (1962: 468), un système complexe est ‘un système constitué d’un grand nombre de parties qui interagissent d’une manière non simple’. Il ajoute que ‘dans de tels systèmes, le tout est plus que la somme de ses parties, pas dans un sens ultime, pas dans un sens métaphysique, mais dans un sens pragmatique, si bien que, étant données les propriétés des parties et les lois de leur interaction, il n’est pas trivial d’inférer les propriétés du tout’ (Simon, 1962: 468). La firme recèle les caractéristiques d’un système complexe. En opposition au réductionnisme, elle se place directement dans le cadre de l’analyse des ‘touts’ distincte de l’analyse de leurs parties (voir von Bertalanffy, 1968).
Les propriétés structurales ont donc une importance fondamentale dans la genèse et la pérennisation de la firme. Celle-ci existe, car elle génère des effets structuraux et guide les actions sociales en liant collectivement ses constituants humains. Le degré de ‘connexion structurale’ (structural coupling) qui résulte de l’interaction entre deux ou plusieurs unités conditionne les dynamiques et les comportements émergents des systèmes structuralement liés, créant ainsi les conditions d’existence de l’entité firme. La confrontation cohésive des éléments cognitifs et des éléments que l’on pourrait qualifier de ‘phénoménologiques’ (culture, social, politique) fait de la firme une entité distincte. L’action collective implique alors de s’intéresser à la relation structurale entre les niveaux individuels et les niveaux collectifs et ‘holistiques’.
Si l’on ne saurait concevoir la firme sans intégrer les individus, il est tout aussi fallacieux de concevoir les constituants humains de la firme en faisant abstraction de l’entité collective. Ainsi, la dimension holistique ne doit pas non plus être littéralement occultée de la firme. Du grec holos (signifiant ‘tout’), le holisme renvoie à cette tendance empirique selon laquelle dans la société on observe des ‘touts’ qui sont plus – au sens de ‘autres’ – que la somme de leurs parties, au travers d’une ‘évolution créative’ (voir Smuts, 2007[1926]). Comprendre la firme, c’est comprendre sa totalité, son ensemble et non pas chaque partie prise isolément. L’analyse d’un composant particulier de la firme ne dit rien sur sa nature. A contrario, le comportement des individus dans la firme s’explique en grande partie par le tout qu’il compose. C’est au travers de l’analyse du tout que l’on peut comprendre les propriétés de l’entité firme. En opposition au réductionnisme, le holisme ontologique donne à voir la firme comme un système complexe qui génère des propriétés liées à sa totalité, c’est-à-dire des propriétés qui ne sont pas déductibles et prévisibles à partir de celles de ses constituants. Ceci ne revient pas nécessairement à nier l’existence des parties, simplement à reconnaître le tout. Il faut ainsi analyser les firmes comme distinctes de leurs membres individuels, même si, comme eux, elles ont une existence réelle. S’il ne faut pas réduire la firme aux activités individuelles, il ne faut pas non plus la considérer comme une entité strictement indépendante d’elles, sous peine de la réifier et de sombrer dans un holisme tout aussi réductionniste que l’individualisme ontologique.
L’introduction du concept d’‘entité’ dans la théorie de la firme pose nécessairement des questions d’ordre ontologique; 6 la firme est un système qui se reproduit et se maintient de lui-même (autopoiesis). 7 Par là, il faut comprendre qu’en tant que système social, la firme est générée ‘par d’étroits réseaux de perturbation mutuelle qui maintiennent le système’ (Kay & Goldspink, 2000: 293). Pour autant, la firme doit être comprise comme un tout interagissant, sous l’impulsion des individus certes, à différents niveaux hiérarchiques – entre différents constituants ‘locaux’ – mais elle n’a nul besoin d’être réifiée et d’être considérée comme un ‘objet social total’ similaire aux personnes réelles. Les firmes sont des acteurs sociaux réels mais pluriels, ontologiquement distincts des participants humains, qui fonctionnent à partir de règles qui leur sont propres.
2 Théorie de l’émergence et relations causales (re)constitutives
Rechercher l’ontologie de la firme, c’est rechercher ‘le mode d’existence d’une réalité institutionnelle’ (Searle, 2005: 1). Pour décrire cette ontologie, il est nécessaire de dépasser les ‘clivages simples’ établis en économie afin d’analyser au contraire la complexité sociale des firmes. Partant, l’objectif de cette section est double. Il s’agit de montrer d’une part qu’en guise de compromis ontologique au vieux débat entre l’individualisme et le holisme, le ‘postulat’ de l’émergence doit être mobilisé. Comme l’écrit si bien Holland (1998: 2), 8 ‘nous sommes partout confrontés à l’émergence des systèmes adaptatifs … où le comportement du tout est beaucoup plus complexe que le comportement de ses parties’. D’autre part, derrière l’argument de l’émergence, il faut comprendre que la firme recèle une logique de reconstitution intrinsèque qui repose sur une causalité qui n’est ni strictement ascendante (bottom-up) ni strictement descendante (top-down).
2.1 La firme: une entité réelle émergente
La firme, en tant que système interactif, génère des propriétés émergentes qui sont nouvelles, irréductibles et inattendues (voir Kim, 1999); 9 elle est une entité réelle émergente. Cela signifie que ses propriétés ne sont pas réductibles à celles de ses constituants, sans pour autant être d’origine naturelle. McKelvey (1997) définit les firmes comme des phénomènes ‘quasi-naturels’ qui résultent tant de l’intentionnalité de l’homme que de causes indépendantes de celle-ci. Si ces causes sont des éléments structuraux, cela ne revient pas à dire que la firme est une entité naturelle au sens d’organisme biologique mais que son émergence n’est pas exclusivement dictée par les intentions humaines. Les effets non intentionnels se cristallisent ainsi ‘dans un système émergent que nul n’a prévu que nul n’a voulu et qui fonctionne relativement indépendamment des acteurs qui l’ont produit en suivant ses propres lois autonomes’ (Vandenberghe, 2007: 497). L’émergence se produit exclusivement lorsque les activités des parties ne déterminent pas celles du groupe. Cela signifie que les interactions et le système en résultant ne sont pas linéaires; le comportement du système dans son ensemble ne peut pas être obtenu en résumant les comportements de ses parties constitutives. 10
Les règles de l’émergence diffèrent selon que le système est un système social ou un système naturel (Sawyer, 2005). La différence est importante; elle concerne la capacité réflexive des hommes. Nous avons tous la capacité de distinguer le ‘moi’ (self) de l’autre (other), et, ce faisant, d’interagir de manière réflexive avec notre environnement organisationnel et institutionnel. L’action humaine est coordonnée par des mécanismes et des dispositions eux-mêmes guidés par leur autopoiesis, par leur capacité à se reproduire dans le temps. Cela signifie que la firme est le résultat de relations entre des niveaux macro et des niveaux micro de leur organisation sociale (Goldspink & Kay, 2004). Les systèmes sociaux sont donc réflexivement émergents. Pour décrire ce phénomène, la philosophie des sciences utilise le terme de ‘supervénience’ (supervenience) afin d’intégrer une sorte de ‘déterminisme lâche’ selon lequel ‘une entité ne pourrait pas changer au plus haut niveau sans également changer au plus bas niveau’ (Sawyer, 2001: 556). Les actions sociales sont la conséquence d’interactions humaines guidées par des éléments structuraux qui permettent aux individus de donner un sens à leurs agissements. 11
Les propriétés émergentes des firmes sont dès lors influencées par les propriétés fondamentales de leurs constituants aussi bien que par la nature et l’histoire de leurs relations et de leurs interactions. Elles reposent tant sur les membres humains que sur des facteurs naturels, mais elles ne s’expliquent jamais seulement qu’à partir des éléments hiérarchiquement ‘inférieurs’. En d’autres termes, l’émergence est l’antonyme de l’agrégativité en ce sens que la firme émerge d’une relation constitutive qui diffère qualitativement de ses parties; les propriétés émergentes qualitativement nouvelles de la firme sont autres que les macro-propriétés résultant de l’agrégation de ses parties (Bunge, 2003). La firme existe en tant qu’ensemble relationnel, émergent et systémique, ce qui lui donne une ontologie propre aux entités socioéconomiques. 12 La firme ne peut se comprendre qu’eu égard aux effets relationnels et systémiques qu’elle génère et qui structurent verticalement – sans les déterminer – les actions des individus. Les firmes sont des entités collectives relationnelles parce qu’elles sont constituées par un système de relations qui génère les propriétés distinctives de ses constituants individuels. 13
Dans la firme, les propriétés émergentes affectent les éléments qui la constituent tout en étant dépendantes d’eux. Ceci ne revient donc pas nécessairement à dire qu’il y a une causalité tant ascendante que descendante mais que la causalité descendante est dépendante (de manière imprévisible) des constituants. La firme est une entité relationnelle et réelle émergente qui possède un véritable pouvoir causal 14 en son sein. De par sa complexité, la firme – réalité sui generis – fait émerger des règles verticales de causalité, 15 et celles-ci ne sont pas linéaires mais constitutives.
En utilisant le postulat de l’émergence, nous voulons souligner que la firme a un pouvoir causal ‘collectif’ qui n’est pas réductible à celui de ses parties – lesquelles ne sont pas des paramètres fixés de manière définitive mais des variables en perpétuelle évolution. La firme, en tant qu’entité, recèle diverses et nombreuses relations causales. Ses propriétés émergentes changent de manière causale les propriétés locales desquelles elle émerge. Cela signifie que les constituants de la firme sont influencés par des forces constitutives qui n’existeraient pas sans effets d’émergence. La causalité de la firme repose sur des mécanismes émergents génératifs (generative mechanisms) au sens de Bhaskar (2008[1975]). La firme recèle ainsi les propriétés d’un système génératif émergent qui, sui generis, possède une capacité causale irréductible. La causalité descendante s’explique au travers des changements provoqués et des contraintes créées par les niveaux hiérarchiques les plus hauts (le tout) sur les niveaux les plus bas, ce qui fixe leurs frontières et leur périmètre d’interactions. Si l’entité collective périt, ses composants constitutifs périssent également, alors que la réciproque ne tient pas. 16
2.2 La firme: une entité causale (re)constitutive
La firme génère une dynamique causale ‘katamorphique’ – signifiant ‘en cascade’ – qui transforme ses éléments. Partant, ses propriétés émergentes n’affectent pas de manière horizontale les mêmes niveaux hiérarchiques mais peuvent aussi affecter les niveaux inférieurs. Hodgson (2002b, 2004a, 2004b) évoque ainsi une ‘causalité descendante reconstitutive (reconstitutive downward causation)’ 17 qui prend à revers les relations de reconstitution ascendante largement acceptées en sciences sociales. Il peut y avoir une causalité descendante reconstitutive au sens où les pouvoirs causaux de la structure apportent des changements aux attributs des agents. Pour Hodgson (2002b: 168), ‘avec la causalité descendante reconstitutive, il est impossible de prendre les parties comme données et ensuite expliquer le tout. Il en est ainsi parce que le tout reconstitue, dans une certaine mesure, les parties.’
Par causalité descendante, il ne faut pas entendre une sorte de déterminisme collectiviste qui créerait de toute pièce les constituants locaux, les plus bas niveaux de la hiérarchie, mais plutôt l’idée que le tout émergent affecte les niveaux inférieurs, les constituants qui interagissent et se modifient en permanence dans la firme. L’existence des firmes est directement liée à cette causalité bi-univoque entre les constituants locaux interagissant et l’entité collective qu’ils forment, entre l’entité individuelle (agency) et l’entité sociale (structure). Les individus et la structure sont mutuellement constitutifs. Cette position n’est pas exclusivement partagée par les dits ‘structuralistes’; elle est aussi défendue par les réalistes critiques (Archer, 2000; Bhaskar, 2008[1975]), pour qui il existe deux moments distincts et interdépendants – structurel et agentiel (agential) – qui n’appartiennent pas au ‘même’ processus mais qui sont à l’origine de relations causales doubles. 18
Cette perspective causale permet d’entrevoir derrière la théorie de l’émergence celle des règles constitutives de la firme. Constitution et causalité vont de pair, ce qui démontre, d’une part, que la complexité ne s’explique pas que par des relations ascendantes et que, d’autre part, les causalités descendantes sont reconstitutives et donc ne sont pas de simples relations linéaires (Figure 1). Une telle approche ontologique de la firme permet d’aller au-delà des ‘explications exclusivement top-down des individus en termes de cultures, de structures ou d’institutions’ mais également ‘des explications exclusivement bottom-up qui se fondent seulement sur les individus’ (Hodgson, 2004b: 658). En tant que groupe social distinct, la firme recèle des pouvoirs causaux émergents. Pour aller plus loin, parce qu’elle dure – et donc génère des profits – elle est une entité causale ‘productivement efficiente’ (voir Chassagnon, 2010b). Et, parce qu’elle peut faire une ‘différence causale’ vis-à-vis des autres entités qui l’environnent, la firme est une entité réelle. Ce pouvoir causal réel propre à la firme résulte ainsi d’un système de relations entre ses éléments constitutifs et ne peut s’exercer sans la médiation d’acteurs collectifs.

La causalité descendante reconstitutive
Au regard de cette argumentation, la firme apparaît comme une entité cohésive et irréductible, ce qui signifie que le tout agit sur tous ses constituants, si bien que le ‘détachement’ d’une partie peut affecter la cohésion du tout, mais elle n’affecte pas fatalement les mécanismes génératifs du tout. Cela ne signifie pas que le détachement de plusieurs constituants n’affectera pas le tout, mais cela veut dire simplement que, contrairement aux préceptes individualistes, le tout n’est pas réductible. De même, l’intégration – l’absorption – d’un nouveau constituant ne présage pas la dissolution de la firme. Le tout se maintient en raison du pouvoir causal que génère l’organisation à travers l’institutionnalisation de différents ordres systémiques (ordre culturel, ordre social, ordre juridique privé/public, ordre organisationnel formel/informel, etc.). Ce pouvoir causal réel propre à la firme résulte ainsi d’un système de relations entre ses éléments constitutifs et ne peut s’exercer sans la médiation d’acteurs collectifs. Les individus génèrent de manière imprévisible et nouvelle des propriétés émergentes – comme des routines collectives – qui causent parallèlement leurs comportements en influant sur leur structure cognitive (intentions, perceptions, etc.), ce que nous appellerons la ‘médiation collective’. Nous pensons qu’il est nécessaire d’attribuer une ‘capacité de causalité’ aux collectifs, ce qui donne sens aux théories de l’action collective dans la compréhension de la firme (voir e.g. Commons, 1970[1950]). Au-delà des contraintes et des considérations d’auto-organisation, il faut voir dans les relations d’émergence des règles constitutives au sens de Searle (1995).
La complexité systémique de la firme connecte les différents éléments entre eux. Ces éléments se transforment alors en règles constitutives de son existence. Dans les théories économiques dominantes, qui limitent la firme à un agrégat de relations contractuelles institué purement et simplement par le droit des contrats, les règles de constitution de cette institution sociale n’ont pas de sens. Les théories économiques dominantes envisagent le comportement humain comme ‘autoréférentiel’ et ne considèrent comme causales que les relations ascendantes (van den Bergh & Gowdy, 2003, 2009). De même, ces théories économiques n’envisagent pas le lien de causalité entre les interactions inter-constituants et les processus de réplication. 19 Ce sont des médiations collectives qui font de la causalité descendante un mécanisme reconstitutif, car comme le note Hodgson (2004b: 657), ‘pour fournir un mécanisme causal reconstitutif, nous devons comprendre les facteurs qui sont fondateurs des objectifs, des préférences et de la délibération comme un tout.’ Les habitudes représentent des médiations qui font que la causalité n’est pas strictement descendante (du tout vers le comportement et les intentions individuels) mais passe par des schémas cognitifs collectifs qu’elles modèlent. 20 Dans cet esprit, Hodgson & Knudsen (2010) appréhendent la firme comme une ‘entité interactive’. Cette qualité lui permet de maintenir les éléments constitutifs cohésifs dans le temps assurant ainsi sa propre pérennité; ces interactions cohésives constituent dès lors des propriétés distinctes de la firme.
En définitive, la firme est le résultat d’interactions et de relations causales descendantes reconstitutives qui affectent ses différentes parties. Ces interactions sont le ciment – la glue – qui fait de la firme une entité irréductible. Autrement dit, la firme est une entité qui existe intrinsèquement comme un tout complexe et dynamique qui ne se résume pas à ses membres ou à ses parties; elle constitue une unité singulière et durable régie par ses propres propriétés et caractéristiques. Maintenant que nous avons situé ‘ontologiquement’ notre objet de recherche, nous devons proposer une définition de la firme. Cette tâche des plus complexes nous demande avant tout de comprendre les mécanismes qui affectent les acteurs et font de la firme une entité causale émergente – ce que Lawson (1997) nomme la retroduction (voir également Downward & Mearman, 2007).
3 Acteurs humains, forces cohésives et constitution ontologique de la firme
Dans cette section, l’objectif est de mettre en exergue les différents éléments de cohésion qui sont au cœur de la dynamique de la firme afin de comprendre sa logique (re)constitutive. Pour ce faire, l’accent est tout particulièrement porté sur les effets de complémentarité issus des interactions entre les ressources humaines et les actifs humains que les premières suscitent avec les seconds. Ces effets de complémentarité ne correspondent pas à de simples complémentarités productives ou technologiques 21 mais reposent sur les interactions et les relations de coopération entre les individus – productifs – et les objectifs collectifs de la firme.
Les questions de la nature et des frontières de la firme sont alors étroitement liées. Ce n’est pas parce que les frontières de la firme sont parfois vagues, en raison de sa complexité organisationnelle, que la firme est une fiction ontologique. Ce n’est pas parce que les économistes ne parviennent pas à s’entendre sur la question de la nature de la firme que celle-ci est un non-sens ou qu’elle n’a pas de sens pour notre discipline. La firme diffère ontologiquement des autres entités sociales que les économistes analysent, et au premier chef du marché, comme l’a remarquablement – et simplement – expliqué Coase (1937). Il n’y a pas plus de quasi-marchés ou de marchés internes dans la firme qu’il n’y a de quasi-firmes ou de firmes hybrides dans les marchés. Ce ne sont que des ‘métaphores fallacieuses’; la firme a une existence distincte, et ce indépendamment du marché. Expliquer ce qu’est une firme n’explique pas ce qu’est le marché, et la réciproque est tout aussi juste. 22
La firme génère une identité sociale collective 23 qui assure la durabilité et la stabilité de l’entité complexe. L’identification – définie comme ‘le degré par lequel les personnes fusionnent cognitivement leur sens du “je” et du groupe, c’est-à-dire … se définissent “eux-mêmes” en termes d’appartenance à leur groupe’ (Tyler & Blader, 2001: 210) – est au cœur même de l’existence et de l’émergence de la firme. Une firme sans identité n’est pas une firme, car c’est son identité qui lui donne son individualité, son existence dans un monde constitué d’une multitude d’entités réelles ‘firmes’. 24 De même, dans la firme, il ne faut pas voir l’identité et le processus d’identification comme un résultat, comme une donnée statique, mais comme une ressource critique de la firme qui évolue, se modifie et se reconfigure au fil des changements dans son environnement pour assurer la durabilité de la cohésion et la persistance de la firme. Plus le processus d’identification sociale est efficace, plus la firme est en mesure de se réorganiser efficacement au gré des transformations industrielles et donc de survivre malgré le nouvel environnement organisationnel. En ce sens, le processus évolutionniste est une dimension importante de la théorie de la firme; celle-ci devient l’unité de sélection.
Qualifier la firme d’entité implique que la firme renvoie à une réalité sociale objective. La firme est un système complexe de constituants humains et non humains qui sont reliés et maintenus ensemble par des forces intégratrices inattendues. Ces forces qui résultent de l’émergence de propriétés collectives peuvent être appréhendées – métaphoriquement – sous le vocable de ‘glue’. La glue exprime l’idée d’un vecteur durable de cohésion qui fait d’un ensemble d’entités individuelles une unique entité collective. La glue est ce quelque chose dont l’évolution impacte causalement et simultanément les constituants inférieurs. La glue est la manifestation dans la firme des relations causales précédemment mises en exergue; ce sont des forces cohésives qui structurent les comportements et les intentions des individus au contact d’autres individus mais également d’autres ressources non humaines. Les processus d’interaction sont les régularités ‘ontologiques’ de la firme, celles qui font son pouvoir causal (ascendant et descendant) lui permettant de survivre et d’affronter les autres entités qui agissent à l’encontre de sa persistance. Grâce à cette unité, elle se maintient et lutte efficacement contre l’environnement de sélection; elle devient un système adaptatif. 25
La glue est le ciment ontologique qui guide les comportements et lie les destins humains au sein de la firme. L’identité, la loyauté, ou bien encore la solidarité ne peuvent pas être ‘évincées’ de la théorie de la firme. La glue ‘pilote’ les actions du groupe et unifie le tout qui se dissocie alors des autres entités ‘firmes’. Si la firme génère des propriétés collectives – émergentes – qui ne reposent pas pleinement sur l’intentionnalité humaine, il n’en demeure pas moins qu’une ‘intention ou une attitude du nous’ (we-intention ou we-attitude, voir Tuomela, 1989) au niveau des agents acteurs (operative agents) est une condition nécessaire à la cohésion et à la persistance du tout. Identité et motivation sont irréductiblement liées dans la firme. 26
L’argument de l’identité ne signifie pas qu’il n’y a pas de différends, de tensions, de conflits au sein de la firme. Mais l’entité collective ‘firme’ est suffisamment cohésive pour faire face aux perturbations (conflits, démotivations personnelles, démissions, fautes professionnelles, etc.) et ne pas se dissoudre, 27 et ce grâce aux actions humaines, aux individus qui agissent et répondent aux stimuli d’une institutionnalisation en marche. Telles des communautés, les firmes ‘ne sont pas des agrégats de personnes agissant comme des agents libres mais des collectifs qui ont une identité distincte et qui peuvent agir comme une unité’ (Etzioni, 1996: 5). Parce que l’identité sociale collective est propre à chaque entité, l’hétérogénéité des firmes est un fait saillant de leur existence. Le monde industriel est peuplé de firmes toutes différentes les unes des autres, car les forces cohésives des firmes – les glues – leur sont intrinsèques et sont uniques.
La glue ontologique de la firme est le fruit des interactions dynamiques et des intrications entre ses ressources non humaines et les individus qui lui donnent sa capacité d’agir. Les réalistes ont souligné la supériorité théorique des agents humains comme pourvoyeurs de pouvoirs causaux, créant ainsi une forte dichotomie entre les hommes et les ressources non humaines. Si nous soulignons également la place ‘primaire’ des acteurs humains au travers desquels la firme agit, nous ne pensons pas pour autant qu’il faille occulter les interactions causales entres les hommes et les ressources non humaines. Les événements émergents de la firme sont ‘causés’ par les interactions entre différents mécanismes et diverses relations, lesquelles sont au cœur des pouvoirs causaux, des glues. Les glues sont la conséquence des complémentarités, c’est-à-dire de l’‘interaction bénéfique entre les éléments d’un système où la présence d’un élément augmente la valeur des autres’ (Ennen & Richter, 2010: 207).
Les effets de complémentarité lient les individus à la firme. Dans l’esprit de Rajan & Zingales (2000), ce sont les liens qui font que les acteurs productifs acceptent plus volontairement les objectifs communs si bien que l’activité productive collective crée une ‘valeur jointe’. La particularité de ces complémentarités est de ne concerner que des actifs humains non aliénables, ce qui signifie qu’elles existent indépendamment de l’allocation des droits de propriété. Les effets de complémentarité font que les activités productives se renforcent mutuellement d’une telle manière que faire l’une augmente la valeur de faire l’autre, et ainsi de suite. La littérature situe souvent cette relation à un niveau ‘méso’ au sens où les événements relationnels sont influencés par et influencent des forces cohésives qui agissent à différents niveaux de l’analyse (voir Bies et al., 2007). Et les effets de complémentarité à la base de l’émergence reposent principalement sur la différence de nature entre les capacités des membres humains et celles des ressources non humaines.
Chacun de ces composants a une existence causale. Comme l’écrit Elder-Vass (2008b: 409), ‘nous atteignons la symétrie dans le traitement des acteurs humains et non humains, non pas en les traitant de la même manière, mais en traitant chacun d’eux en des termes qui sont appropriés à leur structure et à leurs propriétés particulières’. In fine, chaque constituant de la firme a une influence dans la constitution de l’autre. Les propriétés relationnelles de la firme interagissent entre ses constituants et génèrent des influences causales. Les effets de complémentarité reposent sur des causalités ascendantes et descendantes entre les ressources non humaines et le ‘capital humain spécifique’, et sont au cœur de l’entité ‘firme’, ce qui remet en cause la certaines des théories économiques dominantes qui évincent trop hâtivement les individus au profit des actifs non humains – lesquels font l’objet de droits de propriété.
La glue ontologique résulte de l’intrication des ressources non humaines et des membres humains qui sont les acteurs dans la firme. Les individus sont les éléments ‘supérieurs’ d’analyse, car ce sont eux qui ont le pouvoir d’agence, ce sont eux qui agissent au nom et pour le compte de la firme. Les entités individuelles (humaines et non humaines) interagissent au travers des individus et s’unissent pour permettre à la firme de causer les événements. C’est seulement sous ce postulat que l’on peut affirmer qu’une firme produit un bien déterminé (action collective). 28 Les individus – disposant d’un pouvoir causal autonome – sont constitutifs de l’action collective qui est à relier d’une manière non simple aux actions jointes de ses membres. Cette idée a été reprise récemment par Ennen & Richter (2010: 208), qui concluent que ‘les complémentarités sont des phénomènes spécifiques au système qui résultent de l’encastrement des caractéristiques individuelles dans le nœud organisationnel de relations entre des éléments multiples’. En d’autres termes, entre le tout (la firme) et les individus productifs, il y a des mécanismes qui sont par nature causaux. Lorsque la firme ‘agit’, elle utilise un pouvoir inhérent et enraciné dans les êtres humains sans pour autant se situer au même niveau ontologique que les individus (Garrett, 1988). 29
La firme, en tant que ‘système de connaissance distribuée’, développe ‘un esprit collectif qui est une conséquence jointe émergente et non une représentation préalablement définie d’un quelconque individu’ (Tsoukas, 1996: 15). Dans les économies modernes, la connaissance collective constitue un levier de coopération et de cohésion. Les capacités collectives et dynamiques de la firme sont clairement une matérialisation des propriétés émergentes des firmes, au-delà des contrats individuels marchands. Dans le même esprit, les processus d’apprentissage collectif sont des mécanismes interactifs entre les ressources non humaines et les membres humains qui structurent les capacités des individus. L’apprentissage est un élément de médiation collective qui fonde les relations de causalité descendante reconstitutive. C’est une glue qui permet l’adaptation des individus aux évolutions des niveaux hiérarchiques supérieurs (propriétés émergentes). Les routines sont le principal critère de différenciation des firmes et constituent de véritables ‘grammaires’ pour l’action collective (Pentland & Rueter, 1994). Ces glues ne proviennent pas de contrats formels mais de ce que l’on pourrait appeler ‘des contrats relationnels constitutifs’ (Adelstein, 2010) qui n’ont de contractuel que le consentement initial d’agir pour le compte de l’entreprise, car ces relations émergentes ne peuvent pas, par essence, faire l’objet d’une quelconque contractualisation. Ces ‘contrats’ relationnels sont le reflet de l’imbrication de l’organisationnel et de l’institutionnel dans la firme.
Au regard des derniers développements théoriques, il est possible de proposer une définition simplifiée de la firme du capitalisme. La firme est une entité cohésive, émergente et singulière, composée de membres humains et de ressources non humaines, qui génère un pouvoir causal (re)constitutif manifesté au travers d’une identité sociale collective assurant sa durabilité. Cette définition peut être résumée sous le vocable d’‘entité’ (pour une définition ontologique ‘substantielle’ de la firme comme entité, voir Chassagnon, 2010b). Ainsi, la firme s’apprécie ontologiquement comme une entité organisationnelle et institutionnelle du système capitaliste destinée à satisfaire, de manière socialement profitable, les besoins humains. En définissant notre objet de recherche comme une entité, il est tout à fait logique d’imbriquer ces deux dimensions dans une théorisation unifiée de la firme. De plus, cette définition simplifiée s’applique de tout temps à toutes les firmes (rappelons que la nature de la firme ne change pas dans le temps). Cela ne signifie pas pour autant que la firme est une entité invariante qui n’évolue pas au gré des transformations institutionnelles et industrielles. Pour reprendre la métaphore de Simon (1991), le Martien qui arriverait sur terre verrait une multitude de firmes toutes différentes les unes des autres, mais, si ce dernier prolonge son voyage sur terre, il verrait que les firmes changent, qu’il y a des changements phénoménologiques au sein même des firmes identifiées.
4 La firme comme lieu d’interaction entre l’organisation et l’institution
Dans cette dernière section théorique, l’article propose de montrer que la firme est à la fois une organisation et une institution du capitalisme industriel. Par organisation, nous caractérisons un système dynamique de coordination de ressources productives, tangibles ou intangibles, qui vise à créer l’action collective et à satisfaire un but commun à partir d’individus acteurs dont les objectifs sont potentiellement divergents et dont les représentations cognitives sont différentes. Et, par institution, nous définissons un système normatif fait de règles formelles, de dispositifs juridiques, de conventions, de normes informelles et de croyances partagées 30 qui structurent les interactions sociales, gouvernent et contraignent les comportements des individus, et préviennent et dissipent les conflits entre des acteurs qui s’adaptent en permanence à leur environnement. Ainsi, la glue organisationnelle et institutionnelle de la firme, qui est composée d’éléments holistiques et individualistes enchevêtrés, assure l’intégrité et la pérennité du tout. 31
La firme est une organisation institutionnalisée ou, en des termes quelque peu différents, la firme est, en tant qu’organisation, une institution particulière du capitalisme (Hodgson, 2006). En tant qu’organisation productive, la firme est une institution pour ses constituants humains mais elle s’inscrit parallèlement dans un environnement institutionnel 32 plus large – sociétal, étatique et même international – qui constitue une institution pour la firme elle-même en tant qu’entité collective (Figure 2). Ainsi, nous complétons l’analyse de North (1994: 361), pour qui ‘si les institutions sont les règles du jeu, alors les organisations et leur entrepreneurs sont les joueurs’. En effet, les organisations sont tout à la fois les joueurs du système ‘global’ et les concepteurs des règles du jeu en interne. L’ordre privé qui existe dans les limites étatiques s’institutionnalise, devient un ordre social et, en ce sens, a une influence sur ce que l’on pourrait nommer le domaine ‘public’ ou le domaine sociétal.

Les relations entre l’environnement institutionnel, la firme et les individus-acteurs
Une firme implémente un processus cohérent de production à travers sa structure organisationnelle. Cela lui permet de dégager un certain niveau d’efficience productive qui est la matérialisation économique des effets de complémentarité – de système 33 – faisant de la firme une entité autre que la simple agrégation de ses constituants. Au centre de ce processus se situent les individus productifs, qu’il s’agisse des employés, des managers, du ou des dirigeants, du ou des entrepreneurs, etc. Le management a un rôle important dans la compréhension et dans la création de la valeur économique. Comme le note Roberts (2004: 19),‘le travail du manager général est d’implémenter la stratégie – objectifs, opportunités, avantages compétitifs, et logiques – et de créer une organisation – des personnes, une architecture, des routines, une culture – dans un environnement particulier pour maximiser la performance’ qu’il définit plus loin comme la capacité des firmes à servir les besoins des individus. Sans parler de ‘glues’, Roberts montre très clairement comment les individus interagissent avec les caractéristiques organisationnelles des firmes et considère que les effets de complémentarité découlant de ces interactions se retrouvent dans l’architecture, les routines et la culture qu’il apprécie comme la conséquence des interdépendances entre les mécanismes organisationnels ‘holistiques’. Les mécanismes organisationnels représentent pour la firme ‘les morceaux de théories situés à un niveau différent (individus) de celui des entités principales théorisées (collectifs), ce qui permet de rendre la théorie du plus haut niveau plus subtile, plus adéquate et plus générale’ (Stinchcombe, 1991: 367).
Nous pensons ainsi que les firmes élaborent leur ‘design organisationnel’ dans l’optique d’atteindre une efficience productive intrinsèque qui assurera leur reproduction dans le temps. Les mécanismes organisationnels des firmes orientent in fine les actions individuelles vers la coopération et le partage d’un but commun – productif – singulier. La firme est une organisation, comme le paradigme cognitiviste l’a clairement montré (voir Nooteboom, 2009). Néanmoins, ces schémas organisationnels ne sont viables que parce que des règles diverses – légales (de jure), privées (de facto), formelles, informelles – les encadrent et les conditionnent. Ces règles sont des institutions au sens de Parsons (1960), car elles constituent des principes normatifs qui, soit à travers la loi soit à travers d’autres mécanismes de ‘contrôle social’, servent à réguler l’action et les relations sociales. Mais cette définition est incomplète dans la mesure où les institutions ne sont pas que ‘régulatoires’. Les règles institutionnelles sont également constitutives de la firme. Sans elles, l’organisation ‘firme’ n’existe pas. L’ordre socio-organisationnel de la firme coexiste avec un ordre politico-institutionnel pour produire l’action collective nécessaire à la satisfaction des besoins humains. Commons (1924) envisageait ainsi le collectif et les règles institutionnelles de la firme à travers les règles de travail (working rules) qui font de cette entité une institution durable et particulière du capitalisme. Les comportements socialement constitutifs ne sont pas des actes isolés; ils sont encastrés dans des arrangements institutionnels. 34
En tant qu’organisation sociale, les firmes sont tant des ressources que des contraintes pour les individus qui eux-mêmes influencent et sont influencés par ces institutions particulières. En d’autres termes, la firme n’agit pas de manière strictement autonome; elle agit et produit à travers l’institutionnalisation des acteurs qui coopèrent pour réaliser un objectif collectif et commun. L’organisation interne des firmes est au cœur de leur institutionnalisation en concevant puis ‘en mettant en marche’ des règles, des normes, des conventions et autres routines organisationnelles qui guident efficacement les comportements productifs des individus ; comportements qui créent la cohésion et la persistance de l’entité collective. 35 L’institutionnalisation des individus dans la firme fait qu’ils suivent des règles de conduite, travaillent pour le groupe et souhaitent rester en son sein. Cet argument s’oppose ainsi radicalement à la thèse de l’opportunisme défendue par le courant dominant en science économique; l’action collective n’implique pas nécessairement le free-riding (contrairement aux pensées d’Olson, 1965). Au contraire, les normes et les ‘règles régulatives et constitutives’ permettent d’éviter cette ‘thèse de la contribution nulle (zero contribution thesis)’ et d’inciter les agents à résoudre délibérément les problèmes posés au niveau collectif et à agir au bénéfice du collectif dans son entièreté (Ostrom, 2000). Dans la firme, il est possible d’observer que ‘les employés prennent souvent des décisions en termes d’effets attendus sur la profitabilité de la firme et s’identifient avec les buts organisationnels sans même considérer leur propre intérêt économique’ (Cordes et al., 2008: 125).
Le sens du collectif est la clé de succès des organisations; la production de l’action collective est sans conteste leur principale raison d’être. La survie des firmes dans un environnement de sélection ‘fort’ – tel qu’il l’est aujourd’hui – repose très clairement sur leur capacité à maintenir un système de production coopératif et cohérent sous la contrainte de la nature changeante des prédispositions sociales des acteurs économiques. Les comportements et les préférences des individus ne sont pas déterminés de manière irrémédiable dans les organisations. Au contraire, les institutions modèlent dans le temps les comportements individuels en générant des propriétés émergentes qui assurent la conformité comportementale des acteurs productifs avec les buts organisationnels. En ce sens, les institutions sont reconstitutives des comportements humains dans la firme. Nous rejoignons ainsi l’analyse proposée par Hodgson & Knudsen (2010) des institutions sociales telles les firmes. Pour eux, les institutions sont des systèmes durables de règles sociales encastrées qui structurent les interactions sociales et agissent sur les représentations partagées (habitudes) des individus. Les institutions représentent ainsi des entités émergentes qui exercent des effets causaux non pas directement sur les comportements individuels mais qui passent par des conventions et des habitudes (des routines) qui relèvent de ce que nous appelons la ‘médiation collective’. Ce sont les habitudes qui, selon eux, ont un pouvoir causal sur les individus, c’est-à-dire qui modifient les comportements humains. Les institutions sont donc au cœur de la ‘causalité descendante reconstitutive’ dans la firme, ce qui permet de donner un pouvoir explicatif tant aux individus qu’aux institutions. Il demeure une relation positive et réciproque fondamentale entre les institutions et les individus qui permet la reproduction et la durabilité de la firme, tout en échappant aux thèses déterministes: les institutions ne déterminent pas les comportements humains mais contribuent – de manière causale – à leur constitution.
La firme représente donc comme un ordre normatif qui institutionnalise les comportements de ses membres humains au travers des relations complexes et causales entre l’organisation et les institutions qui l’entourent, notamment les croyances et les normes définissant leurs rôles dans l’organisation. Elder-Vass (2010) fait ainsi la distinction entre les structures institutionnelles normatives des firmes qui guident les comportements humains et leurs structures relationnelles qui renvoient aux relations socioéconomiques qu’entretiennent les individus, celles qui sont source d’‘interconnexions causales entre les agents’. Elder-Vass (2008a: 292) écrit très justement que ‘la structure sociale est causalement efficace car les entités sociales réelles (groupes) ont des propriétés émergentes (institutions) qui surviennent du fait que leurs parties (individus) sont reliées entre elles (à travers leur engagement mutuel)’.
Dans une perspective strictement économique, nous pensons que l’efficience productive des firmes repose sur l’imbrication de ces dimensions structurelles des firmes qui la donne à voir comme une organisation relationnelle institutionnalisée orientée, certes, vers la recherche du profit et de la rentabilité économique.
Conclusion
Au-delà de l’individualisme et du holisme ontologiques simples, la firme est une entité causale émergente. Partant, nous avons montré l’existence d’une logique de ‘reconstitution’ qui se fait au travers du processus d’institutionnalisation sociale de la firme (voir Chassagnon, 2011c). L’identification sociale constitue une propriété collective centrale qui assure la cohésion et la durabilité de la firme. C’est au prix de ces efforts de théorisation que nous sommes parvenus à une définition unifiée de la firme susceptible de nous éclairer sur la nature socioéconomique complexe de cette organisation productive qui constitue une véritable institution ‘primaire’ du capitalisme.
Cet article proposait des jalons théoriques pour la construction d’une ontologie sociale de cette réalité objective qu’est la firme. Une question qui mériterait d’être posée dans l’esprit de ce travail de recherche a partie liée avec l’unité d’analyse à sélectionner pour comprendre la logique de reconstitution de la firme. Et, pour y répondre, nous pensons que les relations de pouvoir constituent une réelle alternative méthodologique (voir Chassagnon, 2010b, 2011b). Parce qu’elles peuvent être instituées (autorité), formelles et informelles, les relations de pouvoir constituent la partie immergée de toute firme. Et, parce qu’elles sont plurielles, elles concernent tous les membres d’une organisation, du sommet de la hiérarchie à sa base; elles ne sauraient se borner à la propriété et au pouvoir actionnarial hégémonique que l’on retrouve au cœur de la financiarisation des économies de marché. C’est pourquoi le pouvoir est un vecteur d’institutionnalisation sociale que les économistes se doivent d’intégrer pour faire de la firme un objet de recherche de l’économie politique (Galbraith, 1973; Perroux, 1973).
Le pouvoir est un élément de médiation collective dans la firme au sens où il existe, se manifeste et se reproduit grâce au partage d’un but commun identifié et légitimé. Autrement dit, les relations de pouvoir sont le mécanisme de médiation (mécanisme qui fait clairement défaut aux théories microéconomiques de la firme), à l’intérieur même de la dynamique socio-économique, entre l’action et la structure sociale. Le pouvoir est ainsi la force cohésive dans la firme; il constitue un véritable vecteur de coopération. Le pouvoir socio-économique est un pouvoir causal autonome qui renforce dans le temps – au gré des dynamiques institutionnelles – l’intégrité de la firme. Autrement dit, sans pouvoir, la firme ne serait qu’une abstraction. En intégrant le pouvoir dans la théorisation de cette pourquoi-question que constitue la firme, les chercheurs en sciences sociales réaliseraient, selon nous, ‘un progrès d’articulation causale’ (un progrès ‘explicatif’) significatif pour reprendre les termes de Mäki (2004: 320).
Footnotes
La recherche n’a bénéficié d’aucun financement provenant d’organismes publics, privés ou sans but lucratif.
