Abstract
The ambiguity of concepts is a constant obstacle faced by political scientists. Some of the most popular concepts are characterized by their imprecision and their use in very different contexts of study. This article analyses one of these equivocal notions: corporatism. Following Goertz (Social Science Concepts: A User’s Guide), a conceptualization of meso-corporatism is constructed and operationalized through the case of agriculture in Quebec, Canada. This exercise highlights the theoretical, empirical and comparative contributions of conceptual analysis to scientific inquiry.
Introduction
L’ambiguïté des concepts est un obstacle constant auquel se heurtent les chercheurs en sciences politiques. Certains des concepts les plus répandus – pensons par exemple à la gouvernance, au capital social ou au terrorisme – se caractérisent par leur imprécision et leur usage dans des contextes d’analyse fort différents. Le corporatisme, ou néo-corporatisme, est également l’une de ces notions au développement conceptuel éclaté, ce qui a assuré sa popularité, mais réduit son pouvoir explicatif (Molina & Rhodes, 2002). En effet, l’élasticité du concept a provoqué un louvoiement constant de sa définition et de ses prémisses théoriques (Williamson, 1989) et a par conséquent entraîné des difficultés quant à son observation empirique. Cette lacune est d’autant plus prononcée que des études récentes indiquent que le modèle corporatiste est débattu dans certains pays (Campbell & Pedersen, 2007; Pedersen, 2006; Traxler, 2004), tandis que la substance de ce concept demeure plutôt floue. Autrement dit, nous ignorons les paramètres dans lesquels s’inscrivent ces débats.
Au-delà de cette discontinuité qui peut survenir entre discussions théoriques et débats concrets, le problème général de l’ambiguïté des concepts mine de nombreux aspects de la démarche scientifique. D’abord, lorsque confrontés à un concept polysémique, les chercheurs peuvent être enclins à adopter une définition qui s’accorde aux résultats attendus de leurs observations empiriques. Les données recueillies risquent alors de ne plus être au service du développement théorique de l’objet d’étude, et c’est plutôt le concept sélectionné qui apporte un éclairage particulier aux résultats de la recherche. Un autre écueil relatif à l’imprécision conceptuelle se manifeste lors de l’analyse comparative: ‘if there are no agreed language-tools there can be no comparison of conclusions’ (Jordan, Halpin & Maloney, 2004: 195). Une comparaison ne peut être valable que si les recherches considérées partagent la même définition de leur objet d’étude. Une conceptualisation déficiente nuit ainsi considérablement à l’avancement des connaissances.
Le rôle des concepts en sciences sociales ne se limite donc pas à des fonctions strictement langagières. Comme l’avance Goertz (2006: 27), ‘to develop a concept is more than providing a definition: it is deciding what is important about an entity. The arguments about why attribute X is important form part of the ontological theory of the object’. A cet égard, l’analyse conceptuelle consiste à déterminer les dimensions constitutives d’un concept, c’est-à-dire les caractéristiques propres, distinctes et nécessaires qui doivent être rencontrées pour qu’un objet étudié puisse appartenir au dit concept.
Une analyse conceptuelle resserrée se révèle pertinente pour la démarche scientifique sous trois aspects: théorique, empirique et comparatif. Il s’agit d’un outil théorique particulièrement opportun lorsque le concept étudié est polysémique et que la littérature dans laquelle il s’inscrit est éclatée. Le travail de conceptualisation permet alors d’établir les fondements constitutifs de l’objet d’étude: de quoi parle-t-on exactement? Quel est le cadre précis qui délimite la population des cas du concept à l’étude? L’analyse conceptuelle fournit ainsi, selon les mots de Scharpf, ‘a descriptive language that helps us to discover whether or not we are talking about the same thing and thus to compare assumptions, hypotheses, and findings across the variety of complex and unique cases that we are studying’ (Scharpf, 1997, cité par Yee, 2004: 489). Il s’agit donc d’un travail de clarification théorique qui facilite la délimitation d’une population et la sélection de cas d’observation (Hewitt & Goertz, 2005), et corollairement autorise des comparaisons plus avérées et fructueuses.
L’analyse conceptuelle contribue également à la démarche empirique. Lorsqu’un concept est bien construit et que ses dimensions constitutives sont clairement identifiées, il est beaucoup plus aisé de l’opérationnaliser et d’établir des indicateurs probants. Ainsi, le concept devient un outil qui permet de guider le chercheur dans l’observation du phénomène étudié et des données nécessaires pour le mesurer. Enfin, l’analyse conceptuelle constitue aussi un instrument efficace pour procéder à l’étude comparative de différents cas, ainsi que pour rendre compte de l’évolution temporelle d’un même cas (outil de comparaison spatiale et temporelle).
Cet article met en relief ces trois différentes contributions scientifiques de l’analyse conceptuelle (théorique, empirique et comparative), en proposant une clarification du concept de méso-corporatisme, qui sera par la suite opérationnalisé à l’étude du cas de l’agriculture au Québec. Dans la perspective didactique privilégiée dans ce symposium, notre objectif principal est d’offrir un exemple d’élaboration et d’application d’analyse conceptuelle, ce afin d’illustrer les avantages que procure cette démarche. S’y greffe également la volonté de participer à un effort de désambiguïsation du concept de corporatisme.
Selon Daigneault (2010), la démarche de conceptualisation se décline en quatre étapes: la recension des différentes définitions du concept offertes dans la littérature; l’analyse des caractéristiques associées au concept; la sélection des caractéristiques les plus pertinentes; et l’élaboration de la structure du concept et son opérationnalisation. Nous reprendrons ici ces quatre étapes.
L’article se divise en quatre sections. La première revisite les principales études sur le corporatisme produites depuis les années 1970 et indique en quoi cette littérature pose problème d’un point de vue conceptuel. La deuxième section propose une conceptualisation du méso-corporatisme qui s’inspire des outils de l’analyse conceptuelle développée par Goertz (2006). Cette structure conceptuelle est ensuite appliquée au cas de l’agriculture québécoise et nous insistons sur les apports empiriques et comparatifs qui en ressortent. Enfin, à la lumière de cet exercice et des résultats obtenus, nous discutons de l’utilité de l’analyse conceptuelle.
1 Qu’est-ce que le corporatisme? Un concept aux contours flous dans une littérature éclatée
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, plusieurs pays occidentaux ont opté pour un modèle de gestion corporatiste afin de réorganiser et de moderniser de larges pans de leur économie (Halpin, 2005a). Par la formation d’alliances étroites entre l’Etat et de grandes corporations nationales, les gouvernants s’assuraient de l’efficacité de la mise en œuvre des politiques par la participation active des représentants des secteurs concernés à leur formulation.
Le corporatisme a commencé à être étudié par les sciences politiques surtout à partir du début des années 1970 et a aussitôt fait l’objet de nombreux débats. Il s’agit d’abord de débats sémantiques, puisque de nombreux chercheurs ont utilisé le concept de corporatisme dans des sens relativement différents (Hassenteufel, 1990). Prenant acte de cette polysémie du terme, la littérature s’est ensuite attachée à créer des typologies où le corporatisme apparaissait accompagné de divers adjectifs tels que ‘néo’, 1 ‘démocratique’, ‘libéral’, ‘social’, etc. Cette profusion des qualificatifs et la multiplication de leurs diverses significations ont ajouté à la confusion entourant ce concept. La tentation d’abandonner simplement une notion aussi équivoque aurait pu être grande, n’eut été le fait qu’elle recouvre ‘des processus importants qui ne sont pas par ailleurs bien maîtrisés par les outils habituels … de l’analyse politique’ (Jobert, 1988: 5).
L’éclectisme de la littérature sur le corporatisme est aussi à noter. Il est possible de distinguer trois grandes approches d’étude du corporatisme. La première, initiée par Phillip Schmitter (1974), insiste sur l’aspect du corporatisme comme forme spécifique de représentation des intérêts, en opposition au pluralisme. La deuxième approche, développée selon une perspective d’économie politique, conçoit le corporatisme comme une structure nationale de gestion socio-économique, caractérisée par de larges négociations tripartites entre l’Etat, le patronat et les syndicats nationaux. Enfin, la troisième approche présente le corporatisme comme un processus de conduite des politiques publiques. Il va sans dire que la somme des recherches sur le corporatisme ne se réduit pas qu’à ces trois perspectives. Cette catégorisation, sans prétendre à l’exhaustivité, permet néanmoins de dresser un portrait des principales réflexions théoriques élaborées sur ce modèle de pouvoir.
La première approche a dépeint le corporatisme comme un mode de régulation des pressions des groupes d’intérêts au sein des systèmes politiques, en opposition au modèle pluraliste de représentation des intérêts. Schmitter en propose la définition suivante:
Corporatism can be defined as a system of interest representation in which the constituent units are organized into a limited number of singular, compulsory, noncompetitive, hierarchically ordered and functionally differentiated categories, recognized or licensed (if not created) by the state and granted a deliberate representational monopoly within their respective categories in exchange for observing certain controls of their selection of leaders and articulation of demands and supports. (Schmitter, 1974: 93–94)
Le corporatisme réfère alors à un système de représentation des intérêts où les divers secteurs socio-économiques nationaux sont organisés verticalement et de façon à être complémentaires les uns des autres en raison de leur interdépendance mutuelle (par exemple: le patronat et les syndicats). L’émergence des groupes est contrôlée et limitée par l’Etat, ce qui confère au système un caractère monopolistique et non compétitif de la représentation et facilite l’articulation des demandes auprès de l’Etat. Schmitter oppose en tout point ce modèle au pluralisme, qui correspond à un système de formation spontanée des intérêts menant à une prolifération illimitée des groupes qui ne sont ni hiérarchisés ni coordonnés entre eux et dont les relations se caractérisent par la concurrence et la compétition, ce qui entrave l’articulation des demandes auprès de l’Etat (Schmitter, 1979). Le corporatisme et le pluralisme apparaissent donc en complète dichotomie.
Cette perspective a suscité de nombreux débats entre les tenants pluralistes et corporatistes, notamment sur la nouveauté véritable du corporatisme par rapport au pluralisme (Hassenteufel, 1990). Cette opposition conceptuelle quasi parfaite a également mis en lumière la difficulté d’établir une catégorisation concrète des Etats entre les deux modèles, puisque plusieurs pays présentaient simultanément des caractéristiques pluralistes et corporatistes. Bien que la dernière partie de la définition de Schmitter aborde la question des relations entre l’Etat et les groupes corporatistes, celle-ci n’est pas suffisamment approfondie pour bien saisir la particularité du corporatisme sur le pluralisme.
Les recherches ont ensuite mis l’accent sur les processus d’intermédiation et de concertation des organisations corporatistes avec les plus hauts niveaux de pouvoir de l’Etat (Cawson, 1986). L’approche d’économie politique a déplacé la perspective d’analyse du corporatisme vers la structure socio-économique des régimes de social-démocratie. Cet angle de recherche s’est développé à la suite des crises économiques qui ont affecté les pays capitalistes dans les années 1970 et 1980 (Siaroff, 1999). Ces travaux se sont principalement intéressés au système corporatiste de négociation tripartite entre l’Etat, le patronat et les syndicats dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques économiques en ces temps difficiles. Cette perspective a suscité de nombreuses controverses, puisque des chercheurs affirmaient l’efficacité supérieure des systèmes corporatistes pour atteindre des niveaux de plein emploi et pour mettre en œuvre de vastes projets de relance économique (McCallum, 1986; Paloheimo, 1984). D’autres études ont démenti cette version en présentant un bilan mitigé de ces prétendues performances économiques supérieures (Pekkarinen, Pohjola & Rowthorn, 1992). Katzenstein a avancé que les petits pays européens avaient avantage à favoriser le corporatisme pour résister à la concurrence économique internationale, puisque cette structure permet d’établir, en partenariat avec l’Etat, une économie nationale vigoureuse et dynamique (Katzenstein, 1985). L’osmose postulée entre le corporatisme et certains facteurs structurels clés a conduit les chercheurs à présenter l’Autriche et les pays scandinaves comme des modèles quasi parfaits de corporatisme et les Etats-Unis et le Canada comme des modèles exemplaires de sociétés pluralistes et de laisser-faire économique. Ce schéma d’analyse dichotomique qui affirme soit l’absence du corporatisme, soit sa présence englobante, échoue toutefois à catégoriser un grand nombre de démocraties, que l’on pense à la France, à la Suisse ou à l’Espagne (Siaroff, 1999).
Ces deux premières approches avaient en commun d’observer les processus politiques ou économiques à une échelle macro et structurelle, les chercheurs établissant des typologies très larges sous la forme d’idéal-type afin de différencier des cas historiques particuliers (Cawson, 1986). Ce modèle de théorisation comporte toutefois une difficulté d’application puisqu’il n’admet pas de formes de corporatisme sectoriel. Au cours des années 1980, les preuves manifestes de pratiques corporatistes sectorielles à l’intérieur de pays où le corporatisme à l’échelle nationale s’avérait peu ou pas existant ont mené les chercheurs à développer une nouvelle approche d’étude (Cawson, 1986). Il est rapidement devenu évident que la variété des phénomènes corporatistes ne pouvait être appréhendée qu’à l’aune d’analyses systématiques. Une troisième approche est apparue en réponse à la fois aux lacunes de la première et de la deuxième approche: elle insistait sur l’une des spécificités fondamentales du corporatisme, soit la participation des groupes à l’élaboration des politiques publiques. L’intérêt de cette perspective, d’abord initiée par Lehmbruch (1979), est qu’elle dépasse le rôle strictement représentatif accordé aux groupes d’intérêts, qui deviennent au sein des systèmes corporatistes des partenaires reconnus et institutionnalisés par l’Etat. Le mode d’élaboration des politiques publiques qui en résulte se caractérise par (1) une structuration des divers intérêts d’un secteur donné en une organisation de portée nationale, et (2) l’intervention directe de cette organisation dans la formulation et la mise en œuvre des politiques publiques. Un partenariat de gouvernance est ainsi établi entre l’Etat et les groupes corporatistes, non seulement pour promouvoir les intérêts de leurs propres secteurs, mais aussi pour les rendre compatibles et les harmoniser avec certains objectifs globaux de la société (croissance économique, modernisation, plein emploi, etc.) (Muller & Saez, 1985). D’un point de vue analytique, cette approche est digne d’intérêt puisqu’elle permet d’envisager le corporatisme non comme une structure régissant la société dans son ensemble, mais comme un phénomène qui peut n’être à l’œuvre que dans certains secteurs socioéconomiques d’un pays donné. Conséquemment, le corporatisme n’apparaît plus comme monolithique, mais déployant plutôt de multiples degrés et variations selon les secteurs et les pays. Curieusement, cet angle de recherche a généralement été peu repris et développé par la communauté scientifique (Molina & Rhodes, 2002), mais c’est toutefois avéré fertile dans la littérature française (Capdevielle, 2001; Colas, 1988; Jobert & Muller, 1987; Muller & Saez, 1985).
Deux difficultés principales ressortent de cette littérature foisonnante et hétérogène. L’objet d’étude n’est pas le même selon les approches d’une part, et d’autre part, à l’exception de Schmitter, peu d’auteurs offrent une définition claire du corporatisme. Malgré ces lacunes évidentes, les efforts pour une conceptualisation intégrée du corporatisme sont bien souvent demeurés dans l’ombre des vifs débats qu’a soulevés le concept entre les chercheurs. En effet, des éléments normatifs provenant de différentes traditions idéologiques ont rapidement investi et dominé les discussions scientifiques sur le corporatisme (Lehmbruch, 1979), tentant d’évaluer le bien-fondé d’un tel modèle de gestion. Plusieurs travaux de recherche ont ainsi été employés à évaluer la performance du corporatisme, mesurée essentiellement en termes d’indicateurs économiques (Streeck & Kenworthy, 2005; Traxler, 2004), ou alors à identifier les conditions structurelles favorables à ce modèle de gestion (par exemple les petits pays européens selon Katzenstein, 1985, ou les démocraties de type consensuel selon Lijphart, 1999), plutôt que de chercher à caractériser en substance le phénomène corporatiste.
Heureusement, Alan Cawson (1985, 1986) a énormément contribué à l’étude théorique du corporatisme en proposant une définition qui concilie ses aspects dualistes de représentation et de régulation:
Corporatism is a specific socio-political process in which organisations representing monopolistic functional interests engage in political exchange with state agencies over public policy outputs which involves those organisations in a role that combines interest representation and policy implementation through delegated self-enforcement. (Cawson, 1985: 8)
La notion d’échange politique réfère selon Bull (1992: 263) à:
… a relationship entered into by the state and interest groups in which the state gives up part of its decision-making authority to interest groups in exchange for those groups guaranteeing their members’ adherence to the decisions reached.
Le corporatisme reposerait donc sur une logique politique d’avantages réciproques pour chacun des partenaires impliqués. Pour les groupes corporatistes, les bénéfices apparaissent nombreux. Ce partenariat de gouvernance leur procure des assises pour leur développement organisationnel, ainsi qu’une stabilité administrative et une autonomie stratégique (Schmitter, 1985), en plus de leur assurer une institutionnalisation dans la sphère publique qui leur confère en tant qu’organisation un statut et une sécurité accrus (Streeck & Kenworthy, 2005). En outre, les groupes corporatistes et leurs membres peuvent préférer l’auto-régulation à une gestion étatique potentiellement mal adaptée et impérative. (Streeck & Kenworthy, 2005) Pour ce qui est des gains que tire l’Etat d’un partenariat de gouvernance corporatiste, l’argument largement répandu dans la littérature est que ce modèle de pouvoir augmente le degré d’efficacité de la mise en œuvre des politiques publiques et procure une plus grande légitimité aux interventions étatiques dans le secteur concerné (voir par exemple Bull, 1992; Montpetit, 1999; Stewart, 1992). L’efficacité supérieure du corporatisme s’expliquerait par la capacité de l’Etat à obtenir du soutien
… for the enactment and implementation of its policies by granting privileged participation to a sectoral interest group sufficiently powerful to deliver the support of its benefiting constituency. (Chubb, 1983: 26)
De même, le partage du pouvoir avec le groupe corporatiste serait le gage, du moins chez les membres, d’une meilleure recevabilité des politiques publiques, et donc d’une légitimité accrue. Un deuxième argument qui est souvent avancé par les chercheurs quant aux avantages de l’Etat à établir un modèle corporatiste est celui de la stabilité de l’ordre sociopolitique qu’il génèrerait. Pour Streeck & Kenworthy (2005), le corporatisme, à l’opposé du pluralisme, assurerait à l’Etat une modération politique des demandes formulées par les groupes d’intérêts. D’abord, l’organisation monopolistique des intérêts élimine la compétition de la représentation entre les divers groupes, ce qui élude les risques d’escalade des demandes pour conquérir ou conserver les membres. Ensuite, la gestion des antagonismes entre les divers intérêts du secteur revient au groupe corporatiste plutôt qu’au gouvernement, ce qui assurerait une plus grande stabilité à l’ordre social puisque les débats n’ont plus lieu dans la sphère publique. De plus, le monopole de la représentation procure aux dirigeants du groupe corporatiste une indépendance envers leurs membres, ce qui les autorise à filtrer les demandes et à exercer un contrôle sur les intérêts véhiculés par l’organisation.
A la lumière de la définition proposée par Cawson et de la littérature parcourue, le corporatisme semble correspondre à un processus politique qui se distingue par trois caractéristiques: la présence (1) d’organisation(s) possédant un monopole de représentation des intérêts sur une catégorie sociale ou professionnelle donnée, et (2) d’un Etat ou d’autorités publiques qui privilégient des interventions politiques effectuées en partenariat avec (3) le ou les groupes corporatistes qui se voient accorder un rôle dans la régulation des politiques. Ces trois caractéristiques représentent selon nous les trois dimensions constitutives du corporatisme. D’abord parce que ces trois dimensions se retrouvent à des degrés divers à travers les différentes approches d’analyse du corporatisme. Ensuite parce qu’il s’agit de dimensions qui établissent les spécificités du corporatisme, à la fois quant à ses aspects de représentation et de régulation, et aussi quant au rôle crucial que joue l’Etat dans l’établissement de ce modèle de gestion.
En plus d’élaborer une définition qui identifie selon nous les trois dimensions constitutives du corporatisme, Cawson (1985) a également mis en avant la nécessité de discerner trois niveaux distincts de corporatisme: macro, méso et micro. Le niveau macro porte sur la régulation socio-économique globale et tripartite entre Etat, patronat et syndicats à l’échelle nationale. Le niveau méso réfère aux corporatismes en œuvre au sein d’un secteur donné (par exemple l’agriculture), tandis que le micro-corporatisme concerne les firmes et les entreprises. Le principal avantage de cette triple distinction est de délimiter clairement trois variétés différentes de corporatisme, qui, si elles répondent toutes aux trois dimensions énoncées (monopole des intérêts, partenariat avec l’Etat interventionniste, pouvoir de régulation au groupe corporatiste), se déclinent néanmoins différemment dans leurs manifestations concrètes. Autrement dit, selon si l’on veut étudier un corporatisme de type macro, méso ou micro, les observations empiriques à repérer ne seront pas les mêmes.
L’analyse conceptuelle à trois niveaux développée par Goertz (2006) permet d’élaborer la structure d’un concept qui indique à la fois ses dimensions constitutives ainsi que les données et indicateurs qui attestent son existence empirique. Dans la prochaine section, nous procéderons à cet exercice de structuration du concept de méso-corporatisme. Ce travail de conceptualisation apparaît pertinent puisque la littérature a négligé ce niveau d’analyse en privilégiant l’étude du macro-corporatisme (Schmitter & Streeck, 1985). Pourtant, le méso-corporatisme semble plus fécond selon Hassenteufel (1990), puisque son spectre d’étude ne se limite pas à la régulation à l’échelle nationale (plus rare), mais plutôt à l’échelle sectorielle.
2 Une proposition conceptuelle du méso-corporatisme à trois niveaux
L’approche de conceptualisation proposée par Goertz (2006) représente bien plus qu’un simple cadre d’élaboration de définition. Il s’agit certes d’identifier les dimensions constitutives du concept tel qu’une définition tente habituellement de le faire, mais plus encore de préciser les relations entre ces dimensions, de s’interroger sur le seuil devant être atteint pour qu’un phénomène puisse se qualifier comme appartenant à ce concept, de construire des indicateurs pour mesurer empiriquement ce concept, et ainsi de mieux lier théorie et empirie. Cette perspective est à la fois ontologique (elle se concentre sur les dimensions constitutives d’un phénomène), causale (ces dimensions occupent un rôle clé dans les hypothèses, explications et mécanismes de causalité liés à ce phénomène) et réaliste (la structure du concept implique une analyse empirique du phénomène) (Goertz, 2006).
Selon Goertz, la plupart des concepts complexes sont multidimensionnels (plusieurs dimensions constitutives) et sont composés de trois niveaux. Le niveau de base réfère au phénomène qui se trouve au cœur des théories auxquelles s’intéresse le chercheur. Il s’agit par exemple ici du méso-corporatisme. Le deuxième niveau renvoie aux dimensions constitutives du concept à la base de l’analyse conceptuelle, celles qui composent la substance ontologique du concept. Le troisième niveau est le niveau opérationnel, celui qui identifie les données et les indicateurs qui permettront de déterminer si un phénomène spécifique appartient bel et bien au concept développé.
L’élaboration de chacun des trois niveaux requiert des opérations et des questionnements précis de la part du chercheur. Au niveau de base, Goertz (2006) recommande d’analyser d’abord explicitement le pôle négatif du concept à l’étude et de réfléchir sur le lien entre les deux pôles: est-ce un lien dichotomique (soit l’un, soit l’autre) ou qui se présente plutôt sous la forme d’un continuum? Selon Goertz, les concepts ont généralement une nature continue et de nombreux cas empiriques se situent dans une zone grise et non à l’un ou l’autre des deux extrêmes du continuum. Cette perspective autorise donc une analyse plus fine des manifestations empiriques d’un phénomène. De façon chiffrée, le pôle négatif du continuum est opérationnalisé à zéro (.00), c’est-à-dire lorsqu’aucune des dimensions constitutives du concept n’est rencontrée, tandis que plus ces dimensions seront présentes à un degré élevé, plus le cas observé se rapprochera du pôle positif (Goertz, 2006), chiffré à un (1.00). Goertz compare ce pôle positif à l’idée d’idéal-type développée par Weber, où la conceptualisation du phénomène apparaît sous une forme typée qui se matérialise rarement de manière exacte – sinon jamais – dans la réalité.
Dans le cas du corporatisme, la perspective de continuum apparaît particulièrement pertinente. A plusieurs reprises, des chercheurs ont relevé les difficultés entraînées par la dichotomie postulée entre corporatisme et pluralisme, là où l’on observait la présence simultanée de caractéristiques associées à chacun des deux modèles (Cawson, 1986; Hassenteufel, 1990). Si le concept de méso-corporatisme contribue déjà à résoudre une partie de cette lacune (il peut y avoir un corporatisme sectoriel sans que l’ensemble du pays ait une structure corporatiste), il semble concevable que le méso-corporatisme puisse se manifester à des degrés divers: par exemple par une représentation des intérêts oligarchique plutôt que monopolistique, ou alors entre des cas où certains groupes corporatistes possèdent des pouvoirs étendus, et d’autres moindres. Pour ces raisons, le concept de méso-corporatisme doit être conçu comme continu et non dichotomique en regard de son pôle négatif. Mais quel est exactement le pôle négatif du méso-corporatisme? A défaut de pouvoir l’identifier sous un qualificatif précis, nous pouvons répondre qu’il s’agit d’un secteur où l’Etat prône le laisser-faire (à l’opposé de l’interventionnisme), où se côtoie et entre en compétition une pluralité de groupes d’intérêt (contrairement au monopole de représentation), et où aucun de ces groupes n’est impliqué dans la régulation du secteur (à l’opposé du groupe corporatiste).
L’élaboration du deuxième niveau de la structure conceptuelle requiert deux opérations selon Goertz (2006). D'abord, distinguer les dimensions constitutives qui fondent l’essence du concept étudié et ensuite indiquer quelle est la structure logique qui lie ces dimensions entre elles pour former le concept de base. Goertz identifie deux types de structure logique: celle de nécessité et de suffisance et celle des airs de famille (family resemblance). Le premier type de structure pose que l’ensemble des dimensions constitutives d’un concept sont requises (critère de nécessité) et qu’ensemble elles sont suffisantes (critère de suffisance) pour qu’un phénomène donné intègre la population des cas appartenant au concept. La structure des airs de famille quant à elle n’exige aucun critère de nécessité, c’est-à-dire que l’absence d’une des dimensions constitutives peut être compensée par la présence d’une autre dimension constitutive (i.e. logique de substituabilité). Il faut cependant qu’un seuil de suffisance soit formulé, par exemple il est suffisant pour un cas de rencontrer trois des quatre dimensions constitutives du concept pour faire partie de la catégorie des objets référents au dit concept.
Dans le cas du méso-corporatisme, nous reprenons comme dimensions constitutives les trois caractéristiques de la définition du corporatisme offerte par Cawson (1985), en y ajoutant toutefois une nuance. La première dimension est l’organisation monopolistique de la représentation des intérêts au sein d’un secteur donné. La deuxième dimension est la présence d’un Etat interventionniste (ou autres autorités publiques) qui privilégie la gestion du secteur en partenariat avec le groupe corporatiste. La troisième dimension est la participation de ce groupe à la régulation du secteur. Nous croyons cependant que la première dimension doit être modifiée afin d’y intégrer l’idée d’oligopole, plutôt que d’être limitée au strict monopole. Nous optons pour ceci en nous appuyant sur des recherches comparatives menées dans le secteur de l’agriculture (Halpin, 2005b), un secteur qui semble particulièrement propice à la régulation corporatiste (Hassenteufel, 1990) et où le cas monopolistique apparaît comme l’exception plutôt que la règle. Cela est également cohérent avec la discussion précédente sur le caractère continu et non dichotomique du concept de méso-corporatisme, où un cas monopolistique se rapprochera du pôle positif du continuum sans que pour autant un cas oligopolistique soit rejeté d’emblée. Quant à la structure logique qui lie ces trois dimensions constitutives, il s’agit de celle de nécessité et de suffisance. Ces trois dimensions sont donc nécessaires et elles sont conjointement suffisantes pour attester l’existence d’un cas de méso-corporatisme.
Le troisième niveau de la structure conceptuelle développée par Goertz (2006) est celui de l’opérationnalisation du concept. Deux opérations sont requises pour ce faire: préciser les indicateurs permettant de mesurer chacune des dimensions constitutives, puis, comme pour le deuxième niveau, spécifier la structure logique en œuvre entre les indicateurs. Selon Goertz (2006), il est commun pour un concept d’opérer selon une logique de nécessité et de suffisance au deuxième niveau et de répondre à une logique des airs de famille au troisième niveau. Il en appert généralement ainsi car les deux premiers niveaux insistent sur les traits communs du phénomène indépendamment de son contexte, tandis que le troisième niveau intègre au cadre théorique les traits culturels et historiques particuliers de chacun des cas observés (Goertz, 2006).
Nous adoptons également cette approche pour le concept de méso-corporatisme, c’est-à-dire qu’aucun des indicateurs identifiés n’est absolument nécessaire, seulement un nombre suffisant d’entre eux. Cela soulève cependant une question majeure: quel est le seuil qui détermine le nombre suffisant? Cette étape peut conduire à différentes combinaisons où le degré de précision du seuil minimal des indicateurs peut être raffiné (voir par exemple à ce sujet Daigneault & Jacob, 2009). Nous nous contenterons ici d’une combinaison simple où la présence d’un seul indicateur suffit pour que la dimension qui lui est associée soit remplie. Si les trois dimensions sont rencontrées, nous pouvons classer le cas étudié comme appartenant à la population de méso-corporatisme. Cela devra évidemment être affiné ultérieurement, puisqu’un indicateur peut être présent à des degrés divers et que cela aura un impact sur l’endroit occupé par le cas étudié sur le continuum conceptuel. Autrement dit, la présence à un haut degré de plusieurs indicateurs de chacune des trois dimensions autorise à situer ce cas vers le pôle positif du concept, et ainsi de suite. Nous ne nous engagerons pas davantage ici dans cette sophistication du développement des indicateurs.
Suivant en cela Goertz (2006), qui considère l’emploi d’une figure comme la meilleure façon de présenter la structure conceptuelle à trois niveaux, la Figure 1 illustre notre proposition du concept de méso-corporatisme. Nous reviendrons sur le choix des indicateurs par la suite. En résumé, le méso-corporatisme (concept du niveau de base) réfère à des processus politiques en œuvre dans un secteur où la régulation est assurée selon un partenariat de gestion établi entre l’Etat et un ou quelques groupes possédant le monopole de la représentation au sein de leur secteur. Nous avons identifié à partir de la littérature et plus particulièrement des travaux de Cawson trois dimensions constitutives du méso-corporatisme, dimensions qui sont étroitement interreliées, mais conceptuellement distinguées afin de générer une compréhension plus claire du concept (deuxième niveau). L’entrelacement de ces trois dimensions nous incite d’ailleurs à affirmer qu’elles sont toutes les trois nécessaires et conjointement suffisantes pour former le phénomène méso-corporatiste. Pour qu’une dimension constitutive soit rencontrée, il faut qu’au moins l’un de ses indicateurs soit présent dans le cas observé (troisième niveau). Comme illustrés dans la Figure 1, deux indicateurs mesurent concomitamment deux dimensions différentes. Examinons de plus près le choix des indicateurs d’opérationnalisation du concept. Pour que le phénomène du méso-corporatisme existe, il faut d’abord la présence d’un Etat (ou autres autorités publiques) interventionniste qui privilégie une gestion du secteur en partenariat avec un groupe privé. L’observation de cette dimension se décline concrètement selon trois indicateurs. L’Etat accorde au groupe corporatiste un rôle ou un espace privilégié dans les processus politiques du secteur, que ce soit lors de l’élaboration ou de la mise en œuvre des politiques, ou alors par une participation assurée au sein d’organismes décisionnels (cet indicateur témoigne également de la présence de la dimension de régulation). Pour assurer une stabilité organisationnelle au groupe corporatiste, l’Etat peut également reconnaître légalement son monopole de représentation (cet indicateur atteste aussi de la présence de la dimension de représentation). Le dernier indicateur renvoie à la relation privilégiée établie entre l’Etat et le groupe corporatiste par rapport aux autres intérêts en présence. Cela réfère par exemple au contrôle par l’Etat des participants admis à l’élaboration des politiques (Muller & Saez 1985), à l’exclusion explicite de certains groupes (Granados & Knoke, 2005) ou au caractère informel et secret des processus politiques afin d’éviter autant que possible les pressions extérieures (Schmitter, 1985).

Conceptualisation à trois niveaux du méso-corporatisme.
La dimension de l’organisation monopolistique ou oligopolistique des intérêts au sein d’un secteur se jauge également selon trois indicateurs. D’abord, bien que ce monopole des intérêts puisse demeurer informel, il arrive que l’Etat reconnaisse légalement un ou quelques groupes comme seul(s) représentant(s) du secteur. Cette reconnaissance s’appuierait sur la volonté de l’Etat d’ériger un partenaire corporatiste stable avec qui partager l’exercice du pouvoir (Williamson, 1989). Dans le même ordre d’idée, le monopole des intérêts s’accompagne habituellement de l’obligation d’être membre de l’organisation corporatiste ou d’y verser une cotisation si l’on est actif dans le secteur visé. Comme l’avance Williamson (1989: 110):
If the association is to take on a regulatory role it is essential that it covers most, if not all, those producers which are the target for intervention. This necessitates not only universal membership (or something of that order), but also that the possibility for ‘exit’ is limited so that producers cannot escape the association’s jurisdiction.
Ainsi, une personne désirant exercer la profession régie par le méso-corporatisme est sommée d’être membre du groupe reconnu ou d’y verser une cotisation obligatoire. Le troisième indicateur de la dimension de représentation est la présence dominante d’une (ou de quelques) organisations institutionnalisées, bénéficiant d’un budget stable et possédant une expertise professionnelle. Ces éléments assurent des capacités du groupe corporatiste à constituer un partenaire valable pour la gestion du secteur.
Enfin, la troisième dimension est celle du rôle de régulation qu’assure le (ou les) groupe(s) corporatiste(s) au sein du secteur. Comme énoncé précédemment, l’un des indicateurs de cette dimension est la participation du groupe à des organismes décisionnels ou aux processus d’élaboration des politiques publiques du secteur. L’exercice du pouvoir par le groupe corporatiste peut aussi se traduire concrètement par une négociation collective des prix exigés pour les produits ou les services de ses membres, une négociation rendue possible par le rapport de force que lui procure son monopole de représentation. La dimension de régulation peut également se caractériser par des politiques d’autodiscipline imposées par le groupe corporatiste dans le secteur. Par exemple, des politiques de gestion de la production ou de limitation du nombre de membres au sein de la profession témoignent de ce principe d’autorégulation.
Ce travail de conceptualisation s’ancre dans les différentes recherches sur le corporatisme produites au cours des dernières décennies et offre une clarification quant à la substance théorique de cet objet d’étude. En soi, cela représente un outil structurant pour la compréhension de ce phénomène. La structure conceptuelle à trois niveaux va cependant plus loin que la stricte portée théorique et ouvre la voie à une opérationnalisation rigoureuse du méso-corporatisme à travers ses diverses manifestations empiriques.
3 Le concept de méso-corporatisme et le cas de l’agriculture au Québec
L’appareil conceptuel à trois niveaux peut se révéler un outil analytique efficace. Le troisième niveau indique clairement les données à mesurer pour rendre compte du phénomène étudié. Une fois ces observations recueillies, il est possible d’une part d’énoncer si le cas analysé appartient bel et bien au méso-corporatisme, et d’autre part de préciser en quoi ce cas s’écarte ou se conforme à l’idéal-type que représente la structure conceptuelle. L’exemple du cas de l’agriculture au Québec nous permet d’exemplifier l’utilité de l’analyse conceptuelle lors de la démarche empirique.
L’agriculture représente un secteur particulièrement porteur pour l’analyse du méso-corporatisme (Hassenteufel, 1990). En effet, la régulation corporatiste caractérise ou a déjà été présente à des degrés divers dans la majorité des agricultures des pays industrialisés (Halpin, 2005a). Si d’un point de vue historique les autorités politiques ont toujours considéré l’agriculture comme un secteur stratégique, c’est surtout depuis la Seconde Guerre mondiale que les Etats industrialisés se sont associés directement avec les organisations nationales de producteurs agricoles afin d’assurer la modernisation de l’agriculture, qui nécessitait des investissements majeurs (Coulomb et al., 1990). Par la suite, les groupes corporatistes agricoles ont la plupart du temps bénéficié d’un traitement spécial et d’un accès privilégié au gouvernement, en raison du caractère hasardeux de l’agriculture (climats et marchés instables) et de son aspect crucial à l’échelle nationale (contribution à des objectifs nationaux d’importance tels l’aménagement du territoire, l’utilisation des ressources, l’emploi hors des centres urbains, etc.) (Reinalda, 2005). Une gamme d’instruments politiques a graduellement été élaborée en collaboration avec les organisations de producteurs agricoles dans plusieurs pays, dans l’objectif d’assurer le développement d’une agriculture performante et de stabiliser sinon d’accroître les revenus tirés des activités agricoles (Coleman, Skogstad & Atkinson, 1996). De plus, le peu d’attention de la population envers les politiques agricoles a contribué à consolider l’influence des groupes d’agriculteurs dans la régulation de ce secteur et à restreindre les intérêts pris en compte dans la formulation des politiques (Skogstad, 2008). Le Québec ne fait pas exception à ce courant et nous examinerons plus attentivement comment chacune des trois dimensions constitutives du méso-corporatisme s’y déploie.
3.1 L’organisation monopolistique des intérêts en agriculture
Au Québec, l’Union des producteurs agricoles (UPA) possède le monopole syndical sur l’ensemble des agriculteurs de la province. Ce monopole représentatif a officiellement été reconnu en 1972 par l’Assemblée nationale du Québec lors de l’adoption de la Loi sur les producteurs agricoles. Il faut toutefois souligner qu’avant 1972, l’UCC (Union des Cultivateurs Catholiques, ancêtre de l’UPA) avait déjà acquis une large représentation auprès des agriculteurs. Si dans la décennie de sa fondation en 1924 seulement 10% des agriculteurs font partie de ses rangs, ce pourcentage augmente à 33% dans les années 1950, pour atteindre un seuil de 75% dans les années 1960–1970 (Gaboury-Bonhomme, 1998). La loi de 1972, en plus d’affirmer légalement le monopole représentatif de l’UPA, contraint tous les agriculteurs et agricultrices à y verser une cotisation annuelle obligatoire. L’adhésion à l’UPA demeure par ailleurs volontaire. A titre indicatif, en 2008–2009, le taux d’adhésion des agriculteurs à l’UPA s’élevait à plus de 94% (UPA, 2009a).
La législation de 1972 assure donc, par l’instauration de la cotisation obligatoire, les ressources nécessaires pour garantir la stabilité et la force de l’UPA. En effet, par les moyens financiers stables et prévisibles qu’elle procure, le temps et les énergies du groupe corporatiste peuvent être utilisés à d’autres fins que le financement.
Il va sans dire que l’UPA est l’organisation privée la plus importante dans le monde agricole québécois. Elle bénéficie d’un budget considérable, qui s’élevait en 2008–2009 à plus de 47 millions de dollars canadiens (UPA, 2009b). Elle a développé au fil des ans une expertise reconnue sur plusieurs aspects de l’agriculture et organise chaque année de nombreux évènements destinés tant à ses membres qu’à un public plus large. La structure organisationnelle de l’UPA est fondée sur une double logique de représentation (géographique et selon le type de production), lui permettant d’avoir un ancrage dans l’ensemble des activités agricoles en œuvre au Québec. Si l’UPA ne constitue pas un bloc monolithique, Morisset & Couture (2010) observent qu’elle a généralement bien réussi à assurer la cohésion entre les divers intérêts agricoles présents au sein de ses structures, notamment par le ralliement de tous ses membres autour de la priorité qui a toujours constitué le cœur des stratégies de l’organisation: la question de la stabilité et de la croissance des revenus agricoles.
3.2 La participation de l’UPA à la régulation de l’agriculture
Le partenariat corporatiste entre l’Etat québécois et l’UPA repose sur le double objectif de l’augmentation de la productivité et des revenus agricoles. En 1955, la Commission Héon portant sur l’agriculture conclut que la modernisation du secteur est nécessaire et qu’une restructuration radicale s’impose pour sortir de la crise qui sévit alors: l’agriculture québécoise doit se spécialiser et le maintien des agriculteurs les plus productifs implique l’élimination des deux tiers des fermes (Morisset & Gouin, 1990). En accord avec cet objectif de professionnalisation de l’agriculture, l’UCC accepte cette recommandation et ‘exigera de la part de l’Etat le soutien devant assurer le développement promis et particulièrement celui des revenus pour ses membres’ (Morisset & Couture, 2010: 137).
Ce soutien s’incarne d’abord par l’établissement à partir de 1956 de conventions de mise en marché collective, qui consistent à regrouper l’ensemble des producteurs d’un même produit dans un office de commercialisation unique, qui négocie avec les acheteurs les conditions de vente du produit. Cela permet de créer un rapport de force avec les acheteurs et à cet égard, lorsqu’une convention est adoptée, elle s’applique obligatoirement à tous les agriculteurs de la production visée et des mesures sont prévues pour que l’office puisse sanctionner et poursuivre les membres qui ne se conforment pas aux règles établies. Cette politique atteste du rôle de l’UPA dans la régulation du secteur, puisque la conduite de ces plans conjoints de mise en marché est assurée par des offices de commercialisation qui sont, en général, gérés par des fédérations de producteurs membres de l’UPA (Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, 2007: 12). En 2008, on estimait que 85% des ventes des produits agricoles québécois se réalisaient sous ce régime de mise en marché collective (Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, 2008: 76).
Une politique de gestion de l’offre caractérise également les productions laitières, d’œufs, de poulet et de dinde. Cette régulation, mise en œuvre à partir de 1965, s’inscrit dans l’objectif de stabiliser les revenus agricoles en modulant ‘la production en fonction des besoins du marché et de ses fluctuations’ (Kesteman et al., 2004: 379) afin d’éviter ‘une surabondance de produits agricoles, ce qui provoqu[erait] une baisse des prix payés au producteur’ (Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, 2008: 68). Des agriculteurs siègent aux instances régissant la gestion de l’offre et l’émission des quotas de productions.
La création en 2001 de la Financière agricole du Québec, organisme qui administre l’ensemble des programmes québécois de financement et de subventions offerts aux producteurs agricoles, illustre bien le modèle corporatiste. Son conseil d’administration est composé de onze membres, dont cinq sont choisis parmi les personnes désignées par l’UPA. De 2001 à 2008, le président de l’UPA a occupé la présidence du conseil d’administration de la Financière agricole du Québec. De plus, l’UPA a un droit de regard sur la nomination du président-directeur général de cette entité (Kesteman et al., 2004). Cet exemple permet de mesurer l’ampleur du rôle que possède le groupe corporatiste dans la gestion de l’agriculture québécoise.
Les trois indicateurs de la dimension de régulation du méso-corporatisme sont donc tous présents, et à un degré élevé, dans le cas de l’agriculture au Québec.
3.3 La relation privilégiée entre l’Etat québécois et l’UPA
Le gouvernement québécois a décrété en 1972 que l’UPA est l’unique syndicat habilité à représenter les agriculteurs de la province et que ces derniers sont dans l’obligation d’y cotiser pour pouvoir exercer leur profession. L’adoption de cette loi fait écho à une idée déjà exprimée en 1929 par le ministre de l’Agriculture de l’époque, Joseph-Léonide Perron, pour qui l’existence d’une seule association professionnelle agricole ‘permettrait d’épargner temps et énergie, car il est plus facile d’intervenir auprès d’un seul interlocuteur que de plusieurs petits groupes aux intérêts quelquefois divergents’ (Kesteman et al., 2004: 330). Malgré les contestations devant les tribunaux du monopole de représentation syndicale de l’UPA et de l’obligation pour les producteurs d’y cotiser (voir à ce sujet Cour du Québec, 2004; Cour supérieure du Québec, 2000, 2006) et la création depuis 2001 de quelques groupes indépendants d’agriculteurs qui exigent la fin de ce monopole (Union paysanne, Coalition pour la liberté d’association en agriculture du Québec, Union des agriculteurs libres), le gouvernement a jusqu’à présent préservé l’intégrité représentative de l’UPA.
Ce parti pris favorable à l’UPA de la part du gouvernement ne se manifeste pas seulement sur la question de la représentation, mais également par rapport à d’autres intérêts évoluant en périphérie de la sphère politique agricole. Par exemple, lorsque dans les années 1990 des groupes environnementalistes et des organisations de citoyens de régions rurales se sont élevés contre certains effets néfastes des pratiques agricoles, la réaction gouvernementale est demeurée largement favorable aux positions de l’UPA. En effet, la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles (1996) et le Règlement sur la réduction de la pollution d’origine agricole (1997) ont entériné la vision du développement durable véhiculée par l’UPA et reconnu le ‘droit de produire’ des agriculteurs (Berny, Hudon & Ouellet, 2009). Plus encore, le ministre de l’Agriculture refusa d’entendre en commission parlementaire en 1996 les groupes environnementalistes (Berny, 1999), l’intervention du premier ministre lui-même permit à l’UPA d’être impliquée dans le processus d’élaboration de cette réglementation, où le ministère de l’Environnement se trouva marginalisé (Morisset & Couture, 2010). Enfin, la Conférence sur l’agriculture et l’agroalimentaire québécois, tenue en 1998 et présidée par le premier ministre du Québec, se déroula en l’absence des groupes environnementalistes et citoyens et consacra le discours économique promu par l’UPA (Morisset & Couture, 2010). La même année, le premier ministre affirmait, lors du congrès général de l’UPA, qu’aucun ‘gouvernement ne peut se permettre de ne pas travailler étroitement avec l’UPA’ (Morisset & Couture, 2010: 243).
Si la prédominance de l’UPA dans la sphère des politiques agricoles est sans conteste considérable, il faut toutefois souligner que, depuis 2002, le gouvernement québécois s’est montré plus ouvert à l’endroit des intérêts environnementalistes et ruraux, tel que l’illustrent le moratoire sur la production porcine de 2002 à 2005 et la tenue de consultations publiques (accessibles à tous les groupes d’intérêt) sur l’avenir de l’agriculture en 2006–2007 (Benoit, 2010).
3.4 L’apport empirique de l’analyse conceptuelle
A la lumière de ces observations, il appert que le cas de l’agriculture québécoise rencontre l’ensemble des indicateurs identifiés, et ce, à un degré important pour la plupart. Ce cas se rapproche donc de l’idéal-type conceptuel du méso-corporatisme et ces résultats concordent avec les propos de Skogstad (2005), qui avance que l’UPA est l’un des groupes agricoles qui possèdent les ressources institutionnelles et les capacités politiques parmi les plus développées.
On peut conclure de cet exercice que la structure conceptuelle proposée du méso-corporatisme trouve écho à la fois dans la littérature et dans l’empirie. Toutefois, cette confrontation à la réalité ne se base que sur un cas unique et une validation supplémentaire à l’aide d’autres cas permettrait de vérifier son exactitude.
La structure conceptuelle à trois niveaux est utile à la démarche scientifique puisqu’elle indique clairement les données à recueillir pour mesurer le phénomène étudié. Son potentiel empirique se révèle cependant encore plus grand lorsqu’on le cumule à l’analyse comparative, que ce soit pour la comparaison entre différents cas ou alors pour évaluer l’évolution temporelle d’un même cas. En effet, tout comme l’idéal-type, l’utilité d’un tel outil théorique renvoie au fait que ‘ce sont des instruments de lecture des phénomènes qui permettent de les jauger par rapport à une échelle commune de référence. Dit d’une autre manière, l’idéal-type autorise la mise en œuvre de comparaisons pertinentes’ (Braud, 2008: 743). La structure conceptuelle du méso-corporatisme permet ainsi de constituer une population avérée de cas qui relèvent de ce phénomène, mais également de les ordonner entre eux sur le continuum conceptuel selon leur degré de concordance avec le pôle positif du concept.
De la même façon, la structure conceptuelle peut être pertinente pour mesurer les transformations temporelles d’un même cas d’étude. A partir de la même échelle de référence (l’idéal-type conceptuel), on peut attester précisément des changements en cours selon les données enregistrées au troisième niveau de la structure conceptuelle. Par exemple, le méso-corporatisme en agriculture québécoise est soumis à des pressions croissantes depuis quelques années et le gouvernement a annoncé qu’il rendrait publique en 2011 une loi-cadre qui énoncera les grandes orientations pour l’avenir du développement agricole, loi qui pourrait modifier considérablement le modèle corporatiste du secteur. Or, à l’aide de la structure conceptuelle, il est possible: (1) d’identifier dès maintenant précisément quelles sont les caractéristiques du méso-corporatisme qui sont contestées; (2) lorsque la loi-cadre sera rendue publique d’évaluer si le cas de l’agriculture appartient toujours à la population du méso-corporatisme (les trois dimensions constitutives sont-elles toujours rencontrées?); et (3) si oui, d’observer à l’aide des indicateurs du troisième niveau les changements subis par le méso-corporatisme dans ce secteur. Cet exercice comparatif peut également être répété à un intervalle régulier, permettant de brosser un portrait détaillé de l’évolution d’un cas donné. Ainsi, la mesure d’un même cas à l’aide de la structure conceptuelle, que ce soit selon une temporalité de courte ou de longue durée, autorise une observation minutieuse des changements qui rythment un phénomène étudié.
Conclusion
Le concept de corporatisme a été assigné à une grande variété de cas, dès lors qu’un Etat entretenait une relation de négociation et d’échange avec un groupe habituellement de type professionnel. Si cette catégorisation relâchée ne diverge pas de la conceptualisation proposée, elle demeure cependant évasive sur les dimensions constitutives du corporatisme, sur les mécanismes qui les lient entre elles et sur les indicateurs qui témoignent concrètement de l’existence de ce phénomène. C’est ce à quoi nous avons tenté de remédier dans cet article en suivant en cela Goertz (2006) et en élaborant une structure conceptuelle à trois niveaux du méso-corporatisme.
Le recours à une telle conceptualisation nous apparaît pertinent à la fois sous une perspective théorique, empirique et comparative. Plus généralement, l’analyse conceptuelle concourt à l’avancement des connaissances puisqu’un concept rigoureusement construit autorise le contrôle et l’examen de sa conformité ou de ses lacunes. La conceptualisation proposée peut ainsi être par la suite réutilisée, validée, perfectionnée ou réfutée.
Comme le rappelle John Gerring (1999), Max Weber notait il y a près de cent ans que les progrès des sciences sociales s’opèrent par la reconstruction perpétuelle des concepts avec lesquels nous cherchons à comprendre et à ordonner la réalité, ainsi qu’à travers les conflits de reformulation des termes et des définitions attachés à ces concepts. De façon plus ou moins consciente, les chercheurs, par les concepts qu’ils emploient, participent à ces débats continus sur notre appréhension théorique et empirique de la réalité et sur les outils analytiques avec lesquels nous l’étudions (Gerring, 1999). Le développement et l’utilisation de concepts clairs et précis, de même que les débats entourant leur construction et reformulation sont garants de l’avancement des connaissances. Pour autant, il ne s’agit pas de faire correspondre l’analyse conceptuelle à une quête inatteignable d’une terminologie exacte, qui ne conduirait qu’à une situation de ‘paralysie de la recherche’ (Jordan, Halpin & Maloney, 2004: 198). Sans verser dans un perfectionnisme conceptuel aux standards trop ambitieux (Sartori, 1970), les chercheurs gagnent à accorder une partie de leurs énergies à la construction des concepts qui constituent le cœur de leurs travaux, puisqu’ils ouvrent ainsi la voie à des réflexions, des résultats et des comparaisons beaucoup plus avérés.
Footnotes
Cet article est tiré en grande partie de mon mémoire de maîtrise réalisé à l’Université Laval. Je remercie Jean Crête, Louis Bélanger, Pierre-Marc Daigneault et Gary Goertz pour leur lecture et leurs commentaires sur des versions antérieures de ce texte.
Cette étude a bénéficié du soutien financier du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et du Fonds de recherche sur la société et la culture du Québec.
