Abstract
Studies on the perception of multiculturalism, in France and elsewhere, usually look only at personal attitudes without asking what individuals perceive as the norm in their community. This article presents the findings of a survey based on a representative sample of the French population (N = 1001) which aims to fill this gap. In accordance with the concept of ‘pluralist ignorance’, the results reveal a significant difference between personal attitudes toward multiculturalism and assimilation (i.e. the French are personally in favor of multiculturalism) and the perceived social norm (they think that the majority of French people are opposed to multiculturalism). Furthermore, as expected, the perceptions of the norm are broadly shared, regardless of sex, age or political orientation, unlike personal attitudes. Thus, whereas both the far right and the far left agree on the perception of the norm, only sympathizers of the far right declare themselves personally in favor of assimilation. Finally, the results make an important contribution to understanding the influence of education (number of years of schooling), on individuals’ attitudes, showing that within the most educated categories there are significant differences according to field of study.
La diversité des langues, des cultures et des religions est une caractéristique de fait des sociétés contemporaines qui soulève nombre d’analyses et de débats (Morin & Singaïny, 2012; Schnapper, 2007; Wieviorka, 1996). Pour assurer la cohésion sociale et prévenir les conflits destructeurs, doit-on accepter et reconnaître les différences culturelles? Ou est-il préférable de poursuivre une politique ‘aveugle aux différences’ qui met en valeur les similitudes et les points communs? Au début des années 1970, au moment où des efforts de théorisation importants des comportements intergroupes étaient publiés (cf. Tajfel, 1974), cette question de la diversité culturelle était loin d’avoir l’ampleur qui la caractérise aujourd’hui. Pourtant, les connaissances relatives à la position de la population française dans les débats entourant le multiculturalisme demeurent fragmentaires (Dressler et al., 2012; Guimond, 2010). Les Français sont-ils pour la plupart des assimilationnistes farouchement opposés au multiculturalisme? Les spécialistes de la question seraient sans doute d’accord pour faire un tel constat mais cette impression subjective pourrait s’avérer trompeuse.
Depuis les études classiques de Katz et Allport (1931), nous savons que les personnes même les mieux informées peuvent avoir des opinions tout à fait erronées de ce que pensent ou ressentent les autres. Par exemple, durant les années 1970 aux Etats-Unis, les Blancs avaient tendance à surestimer les appuis qui pouvaient exister dans la population en faveur de la ségrégation raciale (O’Gorman, 1979). Parce que les gens agissent souvent en public d’une manière qui ne correspond pas à leur pensée intime, nous sommes relativement ignorants de ce que les autres pensent réellement. Le concept d’ ‘ignorance pluraliste’ a été proposé pour décrire ces situations paradoxales: l’existence d’un conformisme généralisé à une norme sociale en l’absence d’acceptation privée correspondante. Prentice et Miller (1993) ont étudié cette question par rapport à la consommation d’alcool sur un campus universitaire américain. Presque tous les étudiants interrogés avaient l’illusion d’une norme sociale avec laquelle ils ou elles seraient pratiquement les seuls à ne pas être d’accord. Plus précisément, la grande majorité des étudiants se disaient personnellement moins favorables envers les pratiques en matière de consommation d’alcool à l’université que ne le seraient les autres étudiants. En examinant la consommation effective des étudiants, Prentice et Miller montrent que cette ‘ignorance pluraliste’ peut contribuer à perpétuer des normes, et des conduites de conformisme à ces normes, même lorsqu’il s’agit à la base d’une perception totalement erronée.
Pour étudier ce type de phénomène dont les conséquences sociales et politiques peuvent être importantes, il est nécessaire d’examiner non seulement ce que pensent les individus, mais aussi leur perception de ce que pensent les autres membres de la collectivité. Or, à ce jour, les enquêtes menées sur les attitudes envers le multiculturalisme, en France comme ailleurs, ne s’intéressent qu’aux attitudes personnelles des individus (Guimond, Crisp et al., 2013). Autrement dit, les enquêtés sont interrogés sur ce qu’ils pensent personnellement du multiculturalisme ou de l’assimilation, mais pas sur ce qu’ils perçoivent comme étant la norme dans leur communauté. Dans cet article, nous présentons les résultats d’une enquête nationale qui vise à combler cette lacune. En accord avec le concept d’ignorance pluraliste, les résultats révèlent un décalage significatif entre les attitudes personnelles à l’égard du multiculturalisme (i.e. ce que les Français pensent personnellement du multiculturalisme) et la norme sociale perçue (l’opinion supposée de la plupart des Français à l’égard du multiculturalisme).
Le débat entre assimilation et multiculturalisme
Dans le cadre de cet article, nous nous intéressons à deux modèles d’intégration, le modèle assimilationniste et le modèle du multiculturalisme (Taylor, 1991). Ces deux modèles proposent des solutions opposées pour faire face à la diversité culturelle. 1 Une politique d’assimilation évoque l’idée que les groupes minoritaires doivent abandonner leur héritage culturel et adopter la langue, les valeurs, et la manière de vivre du groupe majoritaire (Gordon, 1964). Bref, les minorités culturelles et les immigrants doivent se conformer à la culture dominante et renoncer à leur particularisme. C’est l’option la plus ancienne qui continue d’être la perspective dominante dans de nombreux pays. Cependant, au début des années 1970, la politique du multiculturalisme s’est développée comme alternative à l’assimilation avec comme principe central l’idée que les groupes minoritaires et les immigrants devraient, au contraire, maintenir leur culture d’origine autant que possible, tout en s’adaptant à la nouvelle culture (Bloemraad et al., 2008). Une telle politique de multiculturalisme a été adoptée officiellement au Canada en 1971 et reconduite par tous les gouvernements canadiens qui ont suivi, peu importe l’orientation politique de ces gouvernements (Guimond, 1999). D’autres pays, comme la Suède en 1975 ou l’Australie en 1978, ont également mis en œuvre ce type de politique qui n’a pas d’équivalent en France (Bertossi, 2007; Wieviorka, 2001; pour une définition de cette politique de multiculturalisme, évitant d’importants malentendus, voir Berry, 2006; Doytcheva, 2005; Guimond, 2010).
De nombreuses enquêtes effectuées au Canada ont permis de montrer que cette politique était modérément acceptée par la population et qu’elle avait relativement bien rempli son rôle dans la lutte contre les préjugés ethniques et les discriminations (voir Berry, 2006; Berry & Kalin, 1995; Berry et al., 1977; Guimond, 2010; Helly, 1996). Les études effectuées aux Etats-Unis ou en Europe suggèrent également que plus les individus ont des attitudes positives envers le multiculturalisme et la diversité culturelle, moins ils sont ethnocentriques (Küpper et al., 2010; Park & Judd, 2005; Ryan et al., 2007; Verkuyten, 2014; Wolsko et al., 2006). En revanche, les attitudes favorables à l’égard d’une politique d’assimilation vont habituellement de pair avec un niveau de préjugés, d’ethnocentrisme, ou de propension à discriminer plus élevé (Verkuyten, 2014; Wagner et al., 2013).
La recherche sur ces questions en France a été beaucoup plus tardive qu’aux Etats-Unis ou au Canada (Schnapper, 2007). D’ailleurs, une des premières enquêtes auprès de la population française a été dirigée par Wallace Lambert de l’Université McGill à Montréal (voir Lambert et al., 1990). Dans une ville de taille moyenne à 300 km de Paris, 40 familles de classe moyenne et 40 familles de classe ouvrière ont été interrogées. Des entretiens ont permis de recueillir le point de vue des parents et celui de leurs enfants adolescents. Une enquête similaire avait été réalisée auparavant auprès de familles américaines des environs de la ville de Détroit (Lambert & Taylor, 1988). Une des principales questions demandait aux participants de se prononcer pour ou contre le fait que ‘les minorités culturelles et raciales en France devraient abandonner leurs coutumes traditionnelles et adopter les traditions françaises’, option correspondant clairement à un modèle assimilationniste. Or, dans l’ensemble, les participants n’ont pas massivement appuyé une telle option. Ils étaient tout aussi favorables à l’égard de l’option correspondant au modèle multiculturel.
Des différences importantes ont toutefois été observées en fonction de la classe sociale et de l’orientation politique. Les personnes de classe ouvrière étaient plutôt favorables à l’assimilation alors que celles de classe moyenne étaient plutôt favorables au multiculturalisme. De plus, de tous les sous-groupes examinés par Lambert et al. (1990), les personnes politiquement à gauche étaient nettement les plus favorables au multiculturalisme et les personnes à droite nettement les plus favorables à l’assimilation.
Vingt ans plus tard, le même constat est fait dans une enquête auprès de 1060 personnes représentatives de l’ensemble de la population française âgée de 15 ans et plus (Tns Sofres, 2010), et 77% des personnes interrogées disent que ‘la diversité des origines et des cultures de la population française est une bonne chose’ contre 17% seulement qui affirment que c’est une ‘mauvaise chose’. Cette position varie massivement selon l’orientation politique, avec 31% des partisans du FN disant que la diversité est une ‘bonne chose’, contre 66% pour la droite et 85% pour la gauche. La même enquête montre qu’en revanche, pour une question vantant les mérites de l’assimilation, le rejet est clair et net: 71% ne sont pas d’accord contre 25% d’accord. Ces résultats ont de quoi étonner lorsqu’on considère le débat public en France (voir Guimond, 2010). En effet, le modèle français est fréquemment posé comme étant par tradition un modèle essentiellement assimilationniste (Sabatier & Berry, 1999; Streiff-Fénart, 2006) et le rejet supposé du multiculturalisme par la population française est un lieu commun dans les medias.
Ce regard globalement positif de la population française sur la diversité culturelle n’est pas non plus la réponse typique obtenue partout dans le monde. Au contraire, les enquêtes nationales en Europe et en Amérique du Nord, mis à part le Canada, montrent que les groupes majoritaires se disent souvent plus favorables à l’assimilation qu’au multiculturalisme (voir Guimond, De Oliveira et al., 2010). Seuls les membres de groupes minoritaires ou les immigrés manifestent une préférence nette pour le multiculturalisme (Verkuyten, 2014). Les attitudes favorables des Français envers le multiculturalisme ne peuvent donc pas s’expliquer simplement à partir d’un biais de désirabilité sociale qui les conduirait à éviter de se montrer favorables à l’assimilation. Ce biais de désirabilité sociale joue évidemment un rôle, mais il devrait aussi conduire les Américains, les Hollandais ou les Allemands à réagir de la même façon, c’est-à-dire à se présenter comme favorables au multiculturalisme, ce qu’ils ne font pas. Les variations systématiques dans les réponses des Français selon leur appartenance politique suggèrent également que ces attitudes ne sont pas de simples artefacts méthodologiques. Qu’en est-il exactement? Les Français sont-ils majoritairement des assimilationnistes, comme on le dit souvent, ou des multiculturalistes qui s’ignorent? Nous proposons de répondre à cette question en examinant non pas simplement les attitudes personnelles envers l’assimilation et le multiculturalisme, mais aussi la perception des normes associées.
Les représentations mentales et les représentations culturelles
Cette distinction entre attitudes personnelles et normes sociales rejoint une distinction conceptuelle analogue proposée par Sperber (1996) dans sa théorie de la culture. L’anthropologue souligne que dans n’importe quel groupe social, on trouve des individus qui ont dans leur cerveau des millions d’idées, des croyances, ou d’attitudes qu’on peut appeler des représentations mentales. Certaines de ces idées, croyances ou attitudes seront communiquées à autrui, pas les autres. Parmi celles qui sont communiquées, un petit nombre sera communiqué à plusieurs reprises de manière à être largement distribué au sein du groupe. Pour Sperber (1996), ces représentations mentales qui sont très largement partagées par les membres d’un groupe constituent des ‘représentations culturelles’. En tant que telle, cette notion de représentation culturelle rejoint le concept de norme. Il s’agit dans les deux cas de croyances socialement partagées en opposition à des attitudes, croyances ou représentations qui seraient individuelles ou personnelles.
Les recherches existantes sur le multiculturalisme n’ont pas tenu compte de cette distinction. La première enquête nationale sur la question réalisée en 1974 par Berry et al. (1977) a développé une mesure des attitudes envers le multiculturalisme composée de neuf items et appelée mesure de ‘l’idéologie en matière de multiculturalisme’. Cette mesure a servi de guide à de nombreuses enquêtes réalisées par la suite au Canada, aux Etats-Unis et en Europe (Berry & Kalin, 1995; Verkuyten, 2014; Wolsko et al., 2006; Zick et al., 2001). Il s’agit pour les participants d’indiquer leur degré d’accord ou de désaccord avec neuf énoncés. Certains énoncés reflètent une attitude positive envers la diversité culturelle: ‘La vie serait plus agréable au Canada si les différents groupes ethniques y conservaient leur mode de vie bien vivant’ (Berry et al., 1977: 153). D’autres indiquent une attitude positive envers l’assimilation: ‘Les gens qui viennent s’installer au Canada devraient changer leur comportement et apprendre à se conduire davantage comme nous’ (Berry et al., 1977: 153). Comme les participants sont invités à donner leur propre point de vue, on peut penser que cette mesure concerne essentiellement les attitudes personnelles à l’égard du multiculturalisme. Nous avons donc utilisé ce type d’énoncés, adaptés au contexte de la France, afin de mesurer les attitudes personnelles. Cependant, nous avons aussi cherché à mesurer ce qui se rapproche des représentations culturelles liées au multiculturalisme en interrogeant les individus non pas sur ce qu’ils pensent eux-mêmes, mais sur ce que pensent, à leur avis, la plupart des Français. Nous avons donc utilisé le même type d’énoncés, mais en les faisant précéder de la mention ‘La plupart des Français pensent que…’. Nous considérons qu’il s’agit ici de mesures de la norme perçue en matière de multiculturalisme, c’est-à-dire le degré avec lequel les membres du groupe sont perçus comme favorables ou défavorables à l’égard du multiculturalisme et de l’assimilation.
Variations nationales dans les normes perçues
Une série d’enquêtes auprès d’étudiants d’université au Canada, aux Etats-Unis, en Allemagne et en Angleterre a permis une première étude de la validité de ces mesures des normes perçues en testant les différences entre les pays (Guimond, Crisp et al., 2013). Les résultats ont confirmé le fait que les attitudes personnelles et les normes perçues sont des construits distincts qui ne se réduisent pas l’un à l’autre. En outre, il est apparu que les normes perçues, comme prévu, sont des indicateurs plus fiables que les attitudes personnelles quant à la nature du modèle d’intégration prédominant dans un pays. Ainsi, alors que dans tous les pays, les étudiants sont plus favorables envers le multiculturalisme qu’envers l’assimilation, ce n’est pas du tout le cas pour la norme perçue. En Allemagne, la population est perçue comme étant significativement plus favorable envers l’assimilation qu’envers le multiculturalisme, ce qui est cohérent avec le fait qu’il n’y a jamais eu en Allemagne de politique nationale de multiculturalisme (Zick et al., 2001). Au Canada, c’est exactement l’inverse. La population est perçue comme significativement plus favorable envers le multiculturalisme qu’envers l’assimilation, ce qui est également cohérent avec la politique de ce pays. Les Etats-Unis et l’Angleterre se situent comme prévu dans des positions intermédiaires entre ces deux extrêmes. Ces premiers résultats sont donc encourageants. Ils sont cependant limités du fait que les échantillons de participants ne sont pas représentatifs de leur communauté. De ce fait, il est impossible de savoir si les normes perçues correspondent effectivement aux attitudes personnelles des membres du groupe. L’enquête auprès d’un échantillon représentatif de la population française que nous présentons ici avait donc pour but de combler cette limite. Elle visait en outre à vérifier l’hypothèse suivante: si les normes font référence à des croyances socialement partagées, contrairement aux attitudes personnelles, on devrait observer que les attitudes personnelles varient davantage que les normes perçues en fonction des caractéristiques sociodémographiques de l’échantillon.
Variables prédictives des positions individuelles
Parmi les caractéristiques sociodémographiques pouvant prédire les attitudes envers le multiculturalisme et l’assimilation, nous nous sommes intéressés surtout au rôle de l’orientation politique et à celui du niveau d’instruction. En accord avec Lambert et al. (1990), on peut s’attendre à ce que les personnes de gauche aient des attitudes personnelles plutôt favorables au multiculturalisme et celles de droite soient plutôt favorables à l’assimilation. Mais pourquoi y aurait-il une telle relation entre l’orientation politique et une appréciation différente des modèles d’intégration? La théorie de la dominance sociale (Sidanius & Pratto, 1999) propose certaines hypothèses à cet égard. Cette théorie place au centre de l’analyse, comme pouvait le faire par exemple Laborit (1974), la question de la hiérarchie sociale et des rapports dominants/dominés (voir Guimond, Kamiesjki et al., 2008). Elle suggère, en accord avec de nombreuses perspectives sociologiques, que la question du pouvoir et des rapports de domination est sous-jacente à la plupart des idéologies. Elle s’en distingue cependant en proposant que toutes les idéologies, du conservatisme au socialisme, en passant par le racisme, le sexisme ou le multiculturalisme, peuvent être classées comme ayant pour fonction soit de maintenir et d’accentuer la hiérarchie sociale et les inégalités, soit au contraire d’atténuer la hiérarchie sociale et de renforcer l’égalité. De ce point de vue, un modèle assimilationniste partage avec les idéologies de droite et d’extrême droite la volonté de renforcer les inégalités et la domination d’un groupe sur un autre. Un tel modèle implique en effet d’imposer de manière unilatérale la culture du groupe majoritaire comme la seule digne de valeur. En revanche, le modèle du multiculturalisme partage avec les idéologies de gauche et d’extrême gauche la volonté d’instaurer une plus grande égalité entre les différents groupes culturels.
Pour évaluer ce type d’argumentation, Sidanius et Pratto (1999) ont proposé un nouveau concept, celui d’Orientation à la Dominance Sociale (ou ODS). Ce concept fait référence à une attitude générale à l’égard des relations entre groupes, qui reflèterait une préférence pour des relations inégalitaires et hiérarchiques (en opposition à une préférence pour des relations égalitaires). Les recherches menées au cours des 20 dernières années ont montré non seulement que les individus manifestent ce type d’orientation générale à l’égard de la dominance sociale et des inégalités, mais de plus, que cette orientation permet de prédire l’adhésion à une multitude d’idéologies prévue par la théorie (voir Pratto et al., 2006; Sidanius & Pratto, 1999; Van Laar et al., 1999). Ainsi, l’ODS est reliée à une forte adhésion à des idéologies qui renforcent la hiérarchie sociale et les inégalités (le racisme, le sexisme, le conservatisme, ou l’assimilation en tant que modèle d’intégration) et à une faible adhésion à des idéologies qui renforcent l’égalité sociale (le féminisme, le socialisme, ou le multiculturalisme comme modèle d’intégration, voir Levin et al., 2012). Par conséquent, dans la présente étude, nous pouvons faire l’hypothèse qu’au sein de la population française, les personnes de droite et d’extrême droite vont exprimer une préférence plus importante que les personnes du centre, de gauche, ou d’extrême gauche pour des relations hiérarchiques et inégalitaires, telles que mesurées par l’échelle ODS. De plus, cette orientation favorable à l’égard de la hiérarchie sociale devrait être reliée à une attitude positive envers l’assimilation et à une attitude négative envers le multiculturalisme. Il peut être théoriquement intéressant de vérifier si l’extrême droite se caractérise, ou non, par une tendance à valoriser la domination et la suprématie de son propre groupe, ce qui est mesuré par l’échelle ODS. De nombreuses recherches ont montré que l’autoritarisme est une variable centrale pour comprendre les motivations des sympathisants d’extrême droite en France (voir Mayer et al., 2008). Or, les recherches existantes montrent que l’autoritarisme et la dominance sociale sont des facteurs distincts, souvent indépendants l’un de l’autre (Sidanius & Pratto, 1999). Dans la mesure où la dominance sociale est effectivement reliée à une orientation d’extrême droite, cela permettrait donc d’éclairer une nouvelle facette de cette orientation politique qui a été relativement négligée jusqu’à présent.
Enfin, de nombreuses recherches ont montré que le niveau d’instruction est une variable importante qui permet de prédire les attitudes sociales et politiques. De manière générale, plus le niveau d’instruction augmente, plus les individus affichent des positions de tolérance et d’ouverture (Mayer et al., 2010). On peut donc s’attendre à ce que les plus instruits soient plus favorables envers le multiculturalisme et moins favorables envers l’assimilation comparativement aux moins instruits. Cependant, l’interprétation de ce type de résultats soulève depuis plusieurs années certains débats (pour une revue, voir Baudelot et al., 2005).
Mary Jackman aux Etats-Unis a en effet soutenu à plusieurs reprises que la plus grande tolérance des gens instruits serait plus apparente que réelle. Elle ne servirait en réalité qu’à masquer certains privilèges (voir Jackman & Muha, 1984). Notre objectif ici visera à départager cette thèse et une interprétation opposée suggérant que l’éducation à de réels effets de socialisation (voir Guimond, 1998; Guimond, Palmer et al., 1989). La thèse de Jackman suppose que les gens instruits forment un groupe social homogène. Si tel est le cas, alors les diplômés universitaires devraient tous afficher des attitudes communes, peu importe la discipline au sein de laquelle ils ont effectué leurs études, démontrant qu’ils ont tous, contrairement aux moins instruits, une plus grande capacité à masquer l’expression d’attitudes socialement indésirables. Or, on peut penser que les gens instruits sont loin d’être une catégorie sociale homogène et qu’il importe de distinguer, au contraire, et en accord avec la théorie de la dominance sociale (i.e. Van Laar et al., 1999), des filières d’études qui sont orientées vers le pouvoir et la domination (i.e. le droit, le commerce, les sciences de l’ingénieur) et d’autres filières qui sont orientées vers l’atténuation de la hiérarchie sociale et des inégalités (le travail social, les sciences humaines et sociales). De nombreuses recherches auprès des professeurs et des étudiants à l’université ont montré l’existence d’un écart considérable dans les attitudes sociales et politiques selon la filière d’études (Galland, 1995; Guimond, 1998). Ce point de vue permet de prévoir que si les diplômés universitaires des sciences humaines et sociales affichent des attitudes plus tolérantes que les gens moins instruits, ces différences pourraient ne pas être observées auprès des plus instruits qui sont dans des filières orientées vers le pouvoir. Dans la mesure où certains sous-groupes au sein des gens instruits affichent les mêmes attitudes que les moins instruits, l’interprétation proposée par Jackman se trouverait invalidée. Afin d’examiner cette question, nous avons donc non seulement mesuré le niveau d’instruction, mais aussi, auprès des diplômés universitaires, la filière d’études.
En résumé, cette recherche vise à illustrer l’importance de la distinction entre attitude personnelle et norme perçue dans l’étude des représentations du multiculturalisme. En France, étant donné un discours public souvent hostile au multiculturalisme, et les résultats d’enquêtes mentionnés précédemment révélant des attitudes favorables envers le multiculturalisme, on peut s’attendre à ce que la norme perçue à l’égard du multiculturalisme soit plutôt négative alors que les attitudes personnelles seraient plutôt positives. De plus, nous faisons l’hypothèse que les attitudes personnelles envers le multiculturalisme et l’assimilation vont varier davantage en fonction des caractéristiques socio-démographiques de l’échantillon que les normes perçues. Un tel résultat permettrait de valider l’idée que, contrairement aux attitudes personnelles, les perceptions normatives correspondent effectivement à des croyances très largement partagées au sein de la population française. Pour les attitudes personnelles, on peut prévoir des variations significatives en fonction de l’orientation politique et du niveau d’étude. Plus les individus se classent à droite, plus ils devraient être personnellement favorables à l’assimilation alors que plus ils se classent à gauche, plus ils devraient exprimer des attitudes personnelles positives envers le multiculturalisme. La valorisation de la hiérarchie sociale et des inégalités, telle que mesurée par l’échelle ODS, devrait être reliée à la fois à l’orientation politique et aux attitudes envers le multiculturalisme et l’assimilation. Pour le niveau d’étude, on prévoit que plus il est élevé, plus les gens seront personnellement favorables envers le multiculturalisme et hostiles à l’assimilation. Cependant, contrairement à l’hypothèse d’un biais de réponse différent en fonction du niveau scolaire, on prévoit des écarts significatifs dans les réponses au sein même des catégories les plus instruites en fonction de la filière d’études.
L’enquête nationale
La population
Le Tableau 1 présente les caractéristiques des personnes qui ont participé à la présente enquête. Il s’agit d’un échantillon national de 1001 individus, représentatif de l’ensemble de la population âgée de 18 ans et plus, qui ont été interrogés par téléphone en février 2011 par les enquêteurs d’un institut de sondage. L’enquête proprement dite a débuté après une semaine de pré-test au cours de laquelle nous nous sommes assurés de la bonne compréhension des questions et du bon déroulement de la procédure. Les enquêteurs, plus d’une dizaine, sont des professionnels formés pour être capables de réaliser ce type d’enquête dans les meilleures conditions possibles. La méthode des quotas (sexe, âge, profession) après stratification géographique (par région et catégorie d’agglomération) a servi à constituer l’échantillon. La mesure de l’orientation politique demande aux participants de se positionner sur une échelle en 10 points allant de 0 (position la plus à gauche) à 10 (position la plus à droite). Les réponses ont été recodées en cinq catégories pour les analyses statistiques (voir le Tableau 1). La validité de cette catégorisation a été examinée à l’aide des réponses à la question suivante: ‘Parmi les partis politiques en France, pouvez-vous me dire celui dont vous vous sentez le plus proche ou disons le moins éloigné?’ Comme prévu, les réponses à cette question confortent la classification en cinq catégories, de l’extrême gauche à l’extrême droite.
Caractéristiques de l’échantillon.
Le questionnaire
Dans le cadre d’un projet plus vaste, les participants ont répondu à une série de questions au cours d’un entretien téléphonique d’une vingtaine de minutes. Un total de 10 questions inspirées du travail de Berry et Kalin (1995) visaient à mesurer les attitudes personnelles et les normes relatives au multiculturalisme et à l’assimilation.
Le questionnaire ne contenait aucune autre question reliée au multiculturalisme ou à l’assimilation que celles présentées ici (aucune question n’a été éliminée). Les réponses étaient obtenues à l’aide d’une échelle en 4-points allant de 1 ‘Pas du tout d’accord’ à 4 ‘Tout à fait d’accord’. Les cinq questions traitant de l’assimilation sont présentées dans le Tableau 2 et les cinq questions traitant du multiculturalisme sont présentées dans le Tableau 3 (voir Résultats). A noter que dans chaque tableau, deux questions mesurent la norme, c’est-à-dire la perception de ce que pensent les Français (items N1 et N2), et trois questions mesurent les attitudes personnelles (items AP1, AP2 et AP3). La formulation des deux premières questions relatives aux attitudes personnelles (AP1 et AP2) est identique à la formulation des deux questions mesurant la norme (N1 et N2, respectivement). Les instructions aux participants, dans le cas des questions normatives, précisaient qu’il s’agissait de dire si certaines opinions étaient ‘très largement partagées par les gens en France’ ou non. Les questions personnelles et normatives étaient présentées dans un ordre aléatoire de manière à éviter les effets de séquence. Etant donné que le questionnaire interrogeait les participants sur une foule d’autres sujets (la perception de la situation économique en France, le dogmatisme, les intentions de vote, etc.), il est fort peu probable que les participants aient pu prendre conscience de notre intérêt pour la comparaison des attitudes personnelles et des normes perçues. Le fait d’avoir un nombre plus important de mesures d’attitudes personnelles que de normes perçues visaient également à brouiller cette piste.
Norme perçue (N) et attitude personnelle (AP) à l’égard de l’assimilation.
Norme perçue (N) et attitude personnelle (AP) à l’égard du multiculturalisme pour l’ensemble de l’échantillon.
L’échelle ODS comprenait six questions, basées sur l’échelle en langue anglaise de Sidanius et Pratto (1999) traduite et validée en français par Duarte, Dambrun et Guimond (2004). Trois questions traitent des attitudes envers l’égalité (i.e. ‘L’égalité des groupes devrait être notre idéal’) et trois questions mesurent les attitudes envers les inégalités et la dominance (i.e. ‘C’est probablement une bonne chose qu’il y ait certains groupes au sommet et d’autres au plus bas niveau’). Suivant la méthode proposée par Sidanius et Pratto (1999), les réponses obtenues aux trois questions traitant de l’égalité sont recodées de manière à traduire une opposition à l’égalité qui est alors reliée positivement aux autres questions traitant de la valorisation des inégalités et de la hiérarchie sociale. L’alpha de Cronbach est de .68 pour cette échelle indiquant une cohérence interne satisfaisante.
Résultats
Les items individuels et la construction d’échelles
Pour chacun des 10 items traitant du multiculturalisme et de l’assimilation, les Tableaux 2 et 3 donnent les notes moyennes sur l’échelle de 1 à 4, l’écart type, le pourcentage de réponse ‘pas d’accord’ (somme des réponses 1 et 2), le pourcentage de réponse ‘d’accord’ (somme des réponses 3 et 4), et les non-réponses (réponses manquantes, refus, ne sais pas). Si on examine les quatre premiers items relatifs à l’assimilation (Tableau 2), deux items normatifs et deux items personnels, la question est de savoir dans quel sens les réponses évoluent lorsqu’il est question d’autrui (N) plutôt que de soi (AP)? Que ce soit pour la moyenne ou pour les pourcentages d’accord et de désaccord, on observe que l’appui pour l’assimilation est plus élevé lorsqu’il est question d’autrui plutôt que de soi. Par exemple, seulement 26% des participants se disent personnellement d’accord avec l’item AP1 proposant que les ‘immigrés devraient abandonner leur culture…’, alors que ce pourcentage passe à près de la moitié, 48%, lorsque le même énoncé concerne ‘la plupart des Français’. Des tests-t pour échantillons appariés confirment qu’il existe une différence significative de moyennes dans les deux cas, c’est-à-dire pour l’item N1 versus AP1, et pour l’item N2 versus AP2 (ps < .001). Des valeurs de t de 12.20 (ddl = 978) et de 3.86 (ddl = 987) ont été observées dans le premier et le second cas, respectivement.
Le domaine du multiculturalisme (Tableau 3) permet le constat strictement inverse: l’appui pour le multiculturalisme est plus élevé lorsqu’il est question de soi plutôt que d’autrui. Par exemple, 60% des participants se disent personnellement d’accord avec l’item AP1 du Tableau 3 proposant que les ‘parents immigrants devraient encourager leurs enfants à conserver’ leur culture, alors que ce pourcentage diminue à 49% lorsqu’il est question de ‘la plupart des Français’ (item N1). Des tests-t pour échantillons appariés confirment qu’il existe une différence significative de moyennes dans les deux cas, c’est-à-dire pour l’item N1 versus AP1, et pour l’item N2 versus AP2 (ps < .001). Des valeurs de t de –4.42 (ddl = 961) et de –12.39 (ddl = 981) ont été observées dans le premier et le second cas, respectivement.
Evidemment, les réponses à ces différentes questions ne sont pas indépendantes les unes des autres. Conformément aux recherches antérieures (Berry & Kalin, 1995), l’analyse des relations entre les items indique qu’il y a des corrélations significatives et positives entre les trois items mesurant les attitudes envers l’assimilation. Il en est de même pour les trois items mesurant les attitudes envers le multiculturalisme. Nous avons donc construit deux indices, l’un relatif aux attitudes personnelles envers l’assimilation regroupant les items AP1, AP2 et AP3 du Tableau 2 et l’autre relatif aux attitudes personnelles envers le multiculturalisme regroupant les items AP1, AP2 et AP3 du Tableau 3. Les indicateurs de la cohérence interne de ces échelles (alpha de Cronbach) sont respectivement de .57 et de .48. Ces alphas sont relativement faibles et suggèrent qu’il existe une certaine hétérogénéité à l’intérieur de ces échelles. C’est effectivement ce que les Tableaux 2 et 3 montrent aussi: les différentes questions mesurant les attitudes personnelles touchent à des aspects différents de l’assimilation et du multiculturalisme, et donc, donnent lieu à des niveaux d’accord et de désaccord variés. Considérant que notre échantillon est composé d’individus venant d’horizons très divers, on a là une autre source d’hétérogénéité. Si l’on considère un sous-échantillon plus homogène, tel que les personnes ayant effectuées des études universitaires, les alphas de Cronbach augmentent à .65 pour l’échelle d’attitudes envers l’assimilation et à .61 pour l’échelle d’attitudes envers le multiculturalisme. Les deux items relatifs à la norme d’assimilation sont corrélés positivement, r (958) = .24, p = .001. Il en est de même pour les deux items relatifs à la norme de multiculturalisme, r (972) = .31, p = .001. Ces items ont donc été combinés pour construire un indice de la norme perçue en matière d’assimilation et un indice de la norme perçue en matière de multiculturalisme. Le Tableau 4 indique les relations entre ces quatre indices et les réponses à l’échelle ODS.
Corrélations de Pearson entre les attitudes personnelles et les normes perçues pour l’assimilation et le multiculturalisme, et l’échelle d’orientation à la dominance sociale (ODS), échantillon global.
p < .01.
Si nos indices mesurant les attitudes personnelles envers l’assimilation et le multiculturalisme sont valables, on peut s’attendre à une corrélation négative entre ces deux indices. De plus, en accord avec les recherches antérieures, l’ODS devrait être reliée à des attitudes positives envers l’assimilation et à des attitudes négatives envers le multiculturalisme. Les résultats présentés dans le Tableau 4 confirment ces attentes. D’abord, plus les gens sont favorables à l’assimilation, moins ils appuient le multiculturalisme et inversement (r = –.39). Ces résultats sont conformes aux enquêtes antérieures menées dans différents pays (voir Guimond, 2010). De plus, la corrélation positive entre l’ODS et les attitudes envers l’assimilation (.37) confirme le caractère inégalitaire du modèle assimilationniste alors que la corrélation négative de l’ODS avec les attitudes envers le multiculturalisme (–.31) montre le caractère égalitaire de l’idéologie multiculturelle. Autrement dit, plus les gens indiquent une préférence pour des relations hiérarchiques et inégalitaires (score d’ODS élevé), plus ils sont personnellement favorables envers l’assimilation et hostiles au multiculturalisme. Le Tableau 4 montre aussi que la norme d’assimilation est reliée de manière négative avec la norme de multiculturalisme, r (967) = –.22, p < .01, comme on pouvait s’y attendre. Plus les participants perçoivent les Français comme favorables à l’assimilation, moins ils les perçoivent comme favorables au multiculturalisme, et vice versa. Rien d’étonnant ici, mais encore une fois, ces relations appuient la validité de nos mesures. Enfin, le Tableau 4 présente plusieurs indications confirmant la distinction entre attitudes personnelles et norme. Ainsi, l’échelle d’ODS, très nettement reliée aux attitudes personnelles, n’est pas corrélée ni avec la norme d’assimilation, r = .01, ns, ni avec la norme de multiculturalisme, r = .02, ns, ce qui concorde avec les résultats obtenus auprès des étudiants d’université de différents pays (voir Guimond, Crisp et al., 2013).
La cohérence de ces résultats suggère que les échelles d’attitudes personnelles et de normes sont des indicateurs valables. Puisque les participants répondent à toutes les questions, il est possible de considérer ces variables comme des mesures répétées et de tester leur impact dans une ANOVA à mesures répétées. La question est de savoir si les réponses sont déterminées par le fait que la question porte sur soi versus autrui (premier facteur à deux modalités) et traite du multiculturalisme versus de l’assimilation (deuxième facteur à deux modalités). Effectivement, les résultats de l’ANOVA montrent qu’il y a une interaction significative de ces deux facteurs dans la détermination des réponses, F (1, 925) = 240.62, p < .001. Cette interaction est présentée dans la Figure 1. Comme on peut le voir, pour ce qui est de la norme, les Français sont perçus comme étant plus favorables à l’assimilation qu’au multiculturalisme, mais c’est l’inverse lorsqu’on examine les attitudes personnelles. Les participants sont en fait clairement plus favorables envers le multiculturalisme qu’envers l’assimilation. Autrement dit, les Français sous-estiment les appuis qui existent dans la population pour le multiculturalisme. C’est bien ce qui était observé pour chacun des items dans les Tableaux 2 et 3. En utilisant des échelles combinant différentes questions, on obtient des indices plus sensibles qui permettent d’observer le phénomène plus distinctement. La différence de moyennes concernant la norme assimilationniste par rapport à la norme multiculturelle est faible mais statistiquement significative, t (966) = 4.82, p < .001. Sur le plan des attitudes personnelles, la différence est plus importante et elle est aussi statistiquement significative, t (927) = -14.12, p < .001. Ces résultats caractérisent l’échantillon dans son ensemble. Nous considérons maintenant comment la perception des normes d’abord, puis les attitudes personnelles, varient selon le sexe, l’âge, le niveau d’instruction ou l’orientation politique des participants.

Interaction significative entre les attitudes personnelles et les normes perçues par rapport au multiculturalisme (MC) et à l’assimilation (As), notes moyennes sur une échelle variant entre 1 = pas du tout d’accord et 4 = tout à fait d’accord.
Effet des variables démographiques sur la perception des normes
Dans la mesure où les normes sont des croyances socialement partagées, nous avons fait l’hypothèse que ces perceptions normatives, contrairement aux attitudes personnelles, devraient être peu influencées par les variables sociodémographiques. La question est donc de savoir si la perception des Français comme étant plutôt assimilationnistes que multiculturalistes varie de manière significative en fonction des caractéristiques sociodémographiques. Cette question a été étudiée en examinant d’abord dans quelle mesure l’écart perçu entre la norme assimilation et la norme multiculturelle varie selon le sexe et l’âge des participants. Une analyse de la variance 2 (sexe) x 5 (groupes d’âge) x 2 (norme assimilation vs. multiculturalisme) avec mesures répétées sur le dernier facteur révèle un effet significatif du facteur norme, F (1, 974) = 16.69, p = .001. Cet effet, comme on l’a vu plus haut, indique que les Français sont perçus comme étant significativement plus favorables envers l’assimilation par rapport au multiculturalisme. Cette analyse indique cependant, comme prévu, que cet effet ne varie pas selon le sexe, F (1, 974) = 2.06,p = .15, ou l’âge des participants, F (4, 974) = 1.95, p = .10. Une seconde analyse remplaçant le facteur âge par celui de l’orientation politique montre également que ce facteur n’a pas d’effet sur la perception d’un écart entre la norme d’assimilation et la norme de multiculturalisme, F (4, 939) = 0.92, p = .45. En d’autres mots, les perceptions normatives sont partagées également par les hommes et par les femmes, par les jeunes et par les gens âgés, et par la droite comme par la gauche. Il est remarquable de constater que les perceptions des individus d’extrême gauche ne se distinguent pas de celles des sympathisants de l’extrême droite.
En revanche, on observe un effet significatif du niveau d’instruction, F (4, 970) = 6.93, p = .001). L’écart dans la perception des normes d’assimilation et de multiculturalisme n’existe pas chez les moins instruits. Les non-diplômés par exemple perçoivent la norme assimilation (M = 2.89) à peu près de la même façon que la norme multiculturalisme (M = 2.85). En revanche, à mesure que le niveau d’instruction augmente un écart apparaît de sorte que les diplômés universitaires (Master, Doctorat) perçoivent les Français comme assimilationnistes (M = 3.00) plutôt que multiculturalistes (M = 2.55).
Effet des variables démographiques sur les attitudes personnelles
Pour les attitudes personnelles, une analyse de la variance 2 (sexe) x 5 (groupes d’âge) x 2 (attitudes personnelles: assimilation vs. multiculturalisme) avec mesures répétées sur le dernier facteur révèle un effet significatif du facteur attitudes, F (1, 936) = 264.89, p = .001. Cet effet, comme on l’a vu plus haut, indique que les Français ont des attitudes personnelles plus favorables envers le multiculturalisme par rapport à l’assimilation. Cette analyse indique cependant, comme prévu, que cet effet varie selon le sexe des participants, F (1, 936) = 6.73, p = .01, et selon l’âge, F (4, 936) = 26.25, p = .001. L’effet du sexe des participants indiquent que les femmes sont significativement plus favorables à l’égard du multiculturalisme (M = 3.1) que les hommes, M = 2.9, F (1,972) = 12.38, p = .001, alors qu’elles tendent à être moins favorables envers l’assimilation (M = 2.4) que ne le sont les hommes (M = 2.5), cette dernière différence n’étant pas significative, F (1, 979) = 2.30, ns.
Indépendamment du sexe, les attitudes personnelles varient également en fonction de l’âge des participants. Comme on pouvait s’y attendre, plus les gens avancent en âge, plus ils sont favorables à l’égard de l’assimilation, F (4, 979) = 23.04, p = .001, la moyenne des 18–24 ans étant de 2.2 sur l’échelle en 4 points et celle des 65 ans et plus étant de 2.8. L’inverse est aussi observé pour les attitudes envers le multiculturalisme, F (4, 972) = 13.69, p = .001. Dans ce cas, la moyenne des 18–24 ans est de 3.1 sur l’échelle en 4 points et celle des 65 ans et plus est toujours de 2.8.
D’autre part, les attitudes personnelles varient également de façon significative en fonction de l’orientation politique, F (4, 909) = 28.39, p = .001. La Figure 2 présente ces résultats. On constate que tous les groupes politiques ont des attitudes plus positives envers le multiculturalisme que l’assimilation (p < .01) sauf un, l’extrême droite. En moyenne, ces derniers expriment une attitude plus positive envers l’assimilation (M = 2.94) comparée au multiculturalisme, M = 2.75, t (110) = 2.10, p = .038. Est-ce que les sympathisants de l’extrême droite se caractérisent également par une orientation à la dominance sociale élevée? La comparaison des scores à l’échelle ODS des cinq groupes politiques révèle une différence significative, F (4, 915) = 18.37, p < .001. L’extrême gauche (M = 1.42) et la gauche (M = 1.44), qui ne se distinguent pas entre eux (ns), ont des scores plus faibles que le centre (M = 1.61, p < .001). Le centre ne se distingue pas de la droite (M = 1.69). Mais l’extrême droite (M = 1.84) se distingue de tous les autres groupes politiques (p < .001) par un score de dominance sociale significativement plus élevé.

Les attitudes personnelles envers l’assimilation (As) et le multiculturalisme (MC) en fonction de l’orientation politique, notes moyennes sur une échelle variant entre 1 = pas du tout d’accord et 4 = tout à fait d’accord.
Enfin, l’écart entre les attitudes personnelles envers le multiculturalisme et celles envers l’assimilation varie aussi selon le niveau d’instruction, peu importe le sexe, l’âge, ou l’orientation politique, F (4, 900) = 3.65, p = .006. La Figure 3 présente ces résultats. Les attitudes envers le multiculturalisme sont significativement plus positives que celles envers l’assimilation pour tous les groupes (p < .01), sauf les sans diplôme pour qui cette différence n’est pas significative, t (100) = −1.87, p = .06. Comme le montre la Figure 3, c’est l’écart ou la préférence pour le multiculturalisme qui tend à s’accentuer à mesure que le niveau d’instruction augmente, alors que considéré de manière indépendante et en contrôlant l’effet de l’âge, ni les attitudes envers le multiculturalisme (p = .15), ni les attitudes envers l’assimilation (p = .12) ne varient de manière significative en fonction du niveau scolaire.

Effet du niveau d’instruction sur les attitudes personnelles envers l’assimilation (As) et le multiculturalisme (MC), notes moyennes sur une échelle variant entre 1 = pas du tout d’accord et 4 = tout à fait d’accord.
Selon Jackman, les effets du niveau d’instruction s’expliqueraient par la plus grande capacité des gens instruits, relativement aux moins instruits, à masquer des attitudes socialement indésirables. Autrement dit, les diplômés universitaires seraient aussi favorables envers l’assimilation que les non-diplômés, mais ils auraient davantage tendance à le cacher. Cependant, tel que souligné en introduction, une thèse alternative soutient que cette influence de l’éducation, et en particulier de l’enseignement supérieur, serait bien réelle, mais de nature différente selon la filière d’études.
Pour tester cette position, les diplômés universitaires (N = 342) devaient indiquer dans quelle discipline ils avaient étudié principalement. Les réponses à cette question ont été regroupées en sept catégories: Sciences Humaines et Sociales (histoire, sociologie, psychologie, etc., n = 60), Lettres (n = 47), Sciences de la santé/médecine (n = 53), Sciences naturelles (physique, chimie, biologie, etc., n = 32), Génie civil/science de l’ingénieur (n = 54), Commerce (n = 21) et Droit /sciences économiques (n = 75).
Les résultats montrent que cette variable, la filière d’études, n’a pas d’effet significatif sur la perception des normes. En revanche, elle a une influence significative sur les attitudes personnelles, F (1, 327) = 3.62, p = .002, voir Figure 4. Globalement, les sciences humaines et sociales et les lettres sont les disciplines où il y a nettement une préférence pour le multiculturalisme et un rejet de l’assimilation. Mais cette position est loin d’être celle de tous les gens instruits. Elle est beaucoup moins partagée par les personnes ayant étudié en droit ou en sciences économiques, des domaines associés au pouvoir. En fait, la position des diplômés en sciences de l’ingénieur sur la Figure 4, des gens instruits, est quasiment identique à celle des sans diplômes de la Figure 3, des gens peu instruits.

Effet de la filière d’études sur les attitudes personnelles envers l’assimilation (As) et le multiculturalisme (MC), auprès de diplômés universitaires (N = 341), notes moyennes sur une échelle variant entre 1 = pas du tout d’accord et 4 = tout à fait d’accord.
L’explication des effets de l’éducation proposée par Jackman et Muha (1984) semble invalidée par ces résultats. Les diplômés en sciences de l’ingénieur, qui font certainement partie des cercles dominants de la société française, sont loin d’afficher une position plus tolérante que celle des gens moins instruits. Ils sont plus favorables envers l’assimilation et cela ressort très clairement dans leur réponse, exactement comme ce qui est observé chez les sans diplômes. L’idée que les classes instruites et privilégiées seraient plus sophistiquées sur le plan idéologique comparativement aux gens moins instruits, qu’elles auraient une plus grande capacité à masquer certaines attitudes n’est clairement pas confirmée par ces résultats.
La même constatation est faite si l’on classe les filières d’études en trois catégories, selon la nomenclature proposée par la théorie de la dominance sociale (voir Van Laar et al., 1999). En effet, à l’instar de la distinction entre les idéologies qui accentuent, ou au contraire atténuent, la hiérarchie sociale et les inégalités, Van Laar et al. (1999) ont proposé de classer les filières d’études comme étant soit orientées vers le pouvoir et le fait d’accentuer la hiérarchie (commerce, génie, droit, économie), soit orientées vers la diminution de la hiérarchie (SHS, lettres), ou soit entre ces deux catégories (sciences fondamentales, médecine, santé). Le traitement des données avec une telle classification en trois catégories présente les différences attendues. Les participants qui ont étudié dans une filière orientée vers le pouvoir et la domination sont plus favorables envers l’assimilation (M = 2.6) que ceux et celles des domaines neutres (M = 2.3) ou orientés vers la diminution de la hiérarchie (M = 2.3; F (2, 347) = 7.24, p = .001). Ils sont également moins favorables envers le multiculturalisme (M = 2.9) que ceux et celles des filières neutres (M = 3.1) ou orientées vers la diminution des inégalités (M = 3.2, F (2, 338) = 3.72, p = .02).
Discussion
Cette recherche réactualise les résultats de certaines études antérieures (par ex., Lambert et al., 1990) et jette un éclairage original sur des questions largement débattues en France, et depuis plusieurs années. D’abord, les résultats confirment, ce qui n’est pas négligeable, que la majorité des Français appuient le multiculturalisme et rejettent l’assimilation. En effet, le multiculturalisme se définit, au moins en partie, par la valorisation de la diversité culturelle. Depuis le travail de Berry et al. (1977) au Canada, les enquêtes mesurent donc les attitudes envers le multiculturalisme par des questions évaluant dans quelle mesure les gens apprécient la diversité culturelle et y voient des avantages plutôt que des inconvénients. Or, pour les trois items d’attitude envers le multiculturalisme du Tableau 3, les pourcentages d’accord obtenus sont de 60%, 92% et 77.5%. Ce sont des pourcentages très élevés qui justifient de dire que la majorité des Français expriment une attitude positive envers le multiculturalisme. Cette attitude des Français est même plus positive que ce qu’avaient observé Berry et al. (1977) au Canada au moment de la mise en place de la politique de multiculturalisme. Si on considère maintenant les trois énoncés mesurant les attitudes envers l’assimilation (Tableau 2), on observe des pourcentages d’accord de 26%, 87% et 45%. Seulement un item sur trois obtient l’assentiment de plus de la majorité de la population, ce qui n’indique pas une attitude globalement très positive envers l’assimilation. Il faut noter aussi que l’orientation d’intégration du modèle de Berry (2005) qui correspond à une politique de multiculturalisme se définit par le fait que les nouveaux arrivants devraient maintenir leur culture d’origine tout en s’adaptant la culture de la société d’accueil (voir Guimond, De Oliveira et al., 2010). Autrement dit, le fait de penser que les étrangers doivent faire des efforts pour s’adapter aux traditions culturelles françaises, idée avec laquelle 87% des Français sont d’accord, n’est pas incompatible en soi avec le multiculturalisme.
Il existe une certaine confusion en Europe, et en France en particulier, à l’effet de supposer que le multiculturalisme serait une forme de communautarisme ou de ségrégation ethnique ou culturelle (voir Berry, 2013; Guimond, 2010, 2013). Notre enquête incluait l’item suivant visant à mesurer une orientation de ségrégation: ‘les immigrés devraient garder leur culture d’origine et ne pas la mélanger avec la culture française’. Cet item correspond à une orientation conceptuellement distincte de l’assimilation ou du multiculturalisme. C’est la raison pour laquelle cette question ne fait pas partie des indices que nous avons utilisés dans cet article. Or, cette option de ségrégation est rejettée à 70% par les Français, selon nos résultats alors que 29% de notre échantillon se dit ‘plutôt d’accord’ ou ‘tout à fait d’accord’ avec cet énoncé. Bref, et en accord avec les enquêtes antérieures présentées en introduction, nos résultats suggèrent que les Français ont une attitude relativement favorable envers le multiculturalisme. En revanche, ils sont majoritairement défavorables envers l’assimilation ou la ségrégation. D’autre part, les résultats mettent aussi en évidence de manière très nette, et c’est une première contribution originale de notre recherche, que les Français n’ont pas conscience de cette réalité.
En effet, en interrogeant les participants à notre enquête non pas sur ce qu’ils pensent personnellement, mais sur ce que pensent les Français, un phénomène singulier apparaît. Chacun est convaincu que les Français sont beaucoup plus favorables à l’égard de l’assimilation que du multiculturalisme. Ce qui est perçu comme l’opinion largement majoritaire est en fait une position minoritaire.
Plusieurs interprétations de ces résultats indiquant un décalage entre attitudes personnelles et normes perçues sont possibles. Une première y voit un biais psychologique ou perceptif impliquant soi et autrui. Nous avons tous tendance à rechercher une image positive de nous-mêmes. Pour y parvenir, rien de plus simple que de se présenter comme étant supérieur à autrui sur une dimension valorisée. On pourrait dire que les participants nous indiquent, pour faire bref, qu’ils sont moins racistes que la plupart des Français. Ils se déclarent personnellement plus favorables envers le multiculturalisme qu’autrui et moins favorables envers l’assimilation qu’autrui. Comme il est socialement désirable d’être ouvert à la diversité culturelle et socialement indésirable d’être raciste, les participants répondraient donc de manière à donner une image positive d’eux-mêmes. Il est vrai que cette tendance à se percevoir et à se présenter comme étant ‘supérieur’ à la moyenne a été observée à de nombreuses reprises particulièrement au sein des sociétés occidentales (voir Chiu & Hong, 2006). Il y a cependant plusieurs raisons permettant de douter que cette motivation psychologique à la valorisation de soi puisse, à elle seule, expliquer les résultats obtenus.
D’abord, nous n’avons pas demandé aux gens de nous dire s’ils étaient plus ou moins racistes qu’autrui. Nous leur avons demandé, d’une part, de se prononcer personnellement et, d’autre part, de se prononcer sur ce que pensent les Français. De plus, ces jugements sont reliés positivement (voir Tableau 3) de sorte que plus les personnes se disent personnellement favorables envers le multiculturalisme, plus elles perçoivent les autres comme étant favorables également. La valorisation de soi serait mieux servie par une corrélation négative: plus on se dit pour la diversité culturelle, plus on dit que le reste des Français est contre. Troisièmement, les résultats montrent, comme prévu, que les attitudes personnelles et les normes perçues ne fonctionnent pas selon les mêmes paramètres. En accord avec notre hypothèse, les données indiquent très clairement que les attitudes personnelles varient plus que les normes perçues en fonction des caractéristiques sociodémographiques telles que l’âge, le sexe ou l’orientation politique. Ceci confirme l’idée de Sperber (1996) selon laquelle nous sommes en présence de deux systèmes de représentation distincts qui ont leur logique propre.
Quatrièmement, les sympathisants de l’extrême droite qui sont les plus favorables à l’assimilation ne perçoivent pas les Français comme étant significativement moins favorables qu’eux, comme le voudrait l’hypothèse d’un biais perceptif. En effet, pour quelqu’un qui valorise le modèle assimilationniste, la valorisation de soi devrait s’exprimer par le fait de se présenter comme plus favorable envers l’assimilation qu’autrui. Cela n’est pas observé. Enfin, si l’écart observé dans la présente étude entre les attitudes personnelles et la perception des normes est essentiellement le reflet d’une motivation psychologique générale existant peu importe le contexte, alors on devrait observer le même type de décalage dans toutes les sociétés. Or, notre série d’enquêtes auprès d’étudiants d’université au Canada, en Allemagne, aux USA et en Angleterre a montré, au contraire, que cet écart attitudes personnelles/normes perçues varie de manière systématique selon le pays d’origine (voir Guimond, Crisp et al., 2013). Les étudiants d’université, qui sont dans l’ensemble favorables envers le multiculturalisme, ne perçoivent pas la position de leurs compatriotes nationaux de la même façon. L’écart le plus important est observé en Allemagne, où la population est perçue comme hostile à l’égard du multiculturalisme, alors que l’écart le plus faible est observé au Canada anglais, où la population est perçue comme favorable envers le multiculturalisme. Il y a donc plusieurs raisons de penser que ces perceptions normatives, loin d’être de simples manifestations d’une motivation psychologique individuelle, ont en fait un rapport direct avec le contexte social et politique.
Ainsi, une interprétation alternative, et selon nous probablement plus juste, est qu’en France, les opinions négatives envers le multiculturalisme (et les opinions positives envers l’assimilation) sont exprimées publiquement plus souvent que l’inverse, créant l’impression que les Français sont collectivement opposés au multiculturalisme. De ce point de vue, le gouvernement de Nicolas Sarkozy de 2007 à 2012, élu en attirant vers lui l’extrême droite (Mayer, 2007) et développant jusqu’à la dernière campagne présidentielle la droitisation des enjeux liés à l’immigration, n’aurait pas réussi à changer les attitudes personnelles des Français. Il aurait cependant réussi à renforcer la perception que la plupart des Français sont opposés au multiculturalisme. On se souviendra notamment de la déclaration de Nicolas Sarkozy à la télévision française selon laquelle ‘le multiculturalisme est un échec’. En accord avec cette interprétation, la seule variable démographique reliée aux perceptions normatives est non pas l’orientation politique mais le niveau d’instruction. Ce sont les personnes dont le niveau d’instruction est élevé qui perçoivent les Français comme opposés au multiculturalisme. Or, on sait que le niveau de diplôme est probablement la variable la plus déterminante dans le domaine des pratiques culturelles (Donnat, 1999). Ces résultats vont donc dans le sens de suggérer que plus on est exposé aux discours publics et médiatiques, plus on perçoit les Français comme opposés au multiculturalisme.
Les résultats montrent également que le niveau de diplôme est lié aux attitudes personnelles. Plus précisément, l’écart entre les attitudes envers le multiculturalisme et celles envers l’assimilation, reflétant une préférence pour le multiculturalisme, s’accentue auprès des personnes les plus instruites. Toutefois, contrairement à la grande majorité des enquêtes antérieures, nous n’avons pas simplement mesuré le niveau du diplôme mais aussi la filière d’études. Les résultats montrent qu’au sein des catégories instruites, les attitudes personnelles varient considérablement selon la filière d’études. Comme prévu, ce sont les diplômés en SHS qui manifestent l’appui le plus fort pour la diversité culturelle et le rejet le plus important de l’assimilation. Les diplômés en droit/sciences économiques sont nettement plus favorables envers l’assimilation que ceux et celles en SHS. Il reste que le cas le plus révélateur est peut-être celui des diplômés dans les sciences de l’ingénieur. En effet, dans la société française, on a souvent l’impression qu’être diplômé d’une grande école pour ingénieurs représente le summum de la compétence cognitive. Ces individus, appartenant à la classe dominante, devraient donc, selon la thèse de Jackman et Muha (1984), avoir développé la capacité à masquer certaines attitudes à des fins stratégiques. Alors que les catégories peu instruites indiqueraient franchement ce qu’elles pensent, les membres de groupes dominants auraient moins tendance à le faire, et c’est ce qui expliquerait les écarts observés dans la plupart des enquêtes selon le niveau de diplôme. De toute évidence, cette thèse ne peut pas expliquer nos résultats: les diplômés en sciences de l’ingénieur ont des réponses très semblables à celles des Français qui n’ont aucun diplôme, et dans les deux cas, ces réponses vont dans le sens de se dire plutôt favorable à l’égard d’un modèle assimilationniste.
En revanche, les données de la présente enquête sur un échantillon national sont clairement en accord avec de nombreuses recherches transversales et longitudinales qui comparent les attitudes sociales et politiques des professeurs et des étudiants d’université selon la filière d’études (voir Chatard & Selimbegovic, 2007; Guimond, 2010; Guimond, Palmer et al., 1989). Par exemple, il a été observé que de la première à la troisième année à l’université, les étudiants en commerce d’une université canadienne deviennent plus négatifs à l’égard des syndicats et à l’égard des immigrants alors que dans le même temps, ceux en sciences sociales au contraire maintiennent des attitudes positives (voir Guimond, 1998, 2010). Ces résultats suggèrent qu’au delà des effets de sélection, il existe aussi des effets de socialisation spécifiques aux filières d’études. Par conséquent, les écarts observés ici auprès des diplômés universitaires adultes reflètent probablement des effets de sélection mais aussi des effets de socialisation, effets qui peuvent persister plusieurs années après les études. Il apparaît donc important, pour les enquêtes futures, que la filière d’études soit mesurée de manière systématique en plus du niveau de diplôme.
Il existe, pour terminer, certaines implications de la présente enquête pour la compréhension des dynamiques politiques en matière d’intégration. Elles découlent du fait que l’écart entre les attitudes personnelles et la norme perçue varie considérablement selon l’orientation politique. Ainsi, les personnes de gauche, y compris probablement celles qui sont actives en politique, sont plus favorables au multiculturalisme et plus hostiles à l’assimilation que les personnes de droite, comme ce qu’avaient constaté Lambert et ses collègues (1990). Or, elles pensent aussi, comme les personnes de droite, que les Français sont pour la plupart hostiles à la diversité culturelle. De là peut découler, au moins en partie, l’inaction politique de la gauche au pouvoir depuis 2012 qui semble reprendre à son compte la politique d’immigration et d’intégration du gouvernement précédent, puisque évidemment, la population ne suivrait pas une autre politique. De là aussi, l’apparente confiance affichée par les sympathisants d’extrême droite sur de tels thèmes puisqu’ils croient avoir l’appui de la population. Ce n’est sans doute pas un hasard si la position minoritaire qui est perçue comme majoritaire en France est exactement celle des sympathisants de l’extrême droite. On est alors conduit à évoquer l’existence d’un processus d’influence minoritaire dont l’efficacité n’est plus à démontrer (Moscovici, 1979). Le concept de ‘lepenisation des esprits’ prend dans ce contexte un sens particulier. En effet, les idées du front national pourraient avoir un impact non pas sur les attitudes personnelles des Français mais d’abord sur leur conception de ce que pensent la plupart des Français. Dans un deuxième temps, ces croyances normatives entraîneraient évidemment une pression au conformisme. Si la plupart des Français, et non les gens d’extrême droite, ont de telles attitudes, il devient alors tout à fait ‘raisonnable’ d’y adhérer. Les résultats de la présente recherche offrent donc de nouvelles pistes d’analyse permettant de comprendre l’influence de l’extrême droite en France. A ce stade, nous n’avons cependant aucun élément permettant d’appuyer de telles spéculations. D’autres recherches sont nécessaires pour approfondir la nature et le sens de ce décalage entre les représentations individuelles et collectives du multiculturalisme en France.
Conclusion
Il ressort de la présente enquête nationale que les Français ont des attitudes relativement positives à l’égard du multiculturalisme. Ceci concorde avec les enquêtes antérieures. Cependant, la présente recherche ajoute un fait nouveau: lorsqu’on interroge les gens sur leur perception de ce que pensent les Français, on se rend compte de l’existence d’une perception très répandue selon laquelle les Français sont plutôt opposés au multiculturalisme et favorables à l’assimilation. Ce décalage entre les attitudes personnelles et les perceptions normatives correspond à une forme d’ignorance pluraliste. Nous savons que même lorsqu’elles sont erronées, les croyances collectives orientent les conduites. Par conséquent, il importe que des recherches soient menées afin de mieux comprendre comment se fabriquent de telles croyances et quelles en sont les conséquences.
Footnotes
Remerciements
Les auteurs souhaitent remercier les personnes qui ont généreusement contribué à l’élaboration de ce projet, en particulier Nonna Mayer, Vincent Tiberj, Pierre De Oliveira et Rodolphe Kamiejski. Les commentaires relatifs à cet article peuvent être envoyés à: S. Guimond, Michel Streith ou Elodie Roebroeck, Laboratoire de Psychologie Sociale et Cognitive (UMR 6024 CNRS), Université Blaise Pascal- Clermont II, 34, Avenue Carnot, 63037 Clermont-Ferrand Cedex. Courriel:
Financement
Le travail présenté dans cet article a été subventionné par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR-06-CONF-07 et ANR 11-FRQU-004-01).
