Abstract
L’analyse des réseaux sociaux, semble être de plus en plus présente dans les universités et centres de recherche chinois. Sous l’impulsion de certains chercheurs chinois ayant réalisé une grande partie de leurs recherche aux Etats-Unis (plus particulièrement Yanjie Bian et Nan Lin), des centres de recherche sur les réseaux semblent se sont développés. Particulièrement à l’Université de Xi’an Jiaotong dans laquelle Yanjie Bian (également chercheur à l’Université du Minnesota) a créé un centre de recherche sur le Guanxi (networking à la chinoise). C'est ce groupe de recherche, l’IESSR (Institute for Empirical Social Science Research) de l’université de Xi’an Jiaotong, qui est l’organisateur de la conférence de l’INSNA du 11 au 15 juillet à Xi’an.
Les participants de la conférence étaient en grande majorité sociologues. Contrairement à la Sunbelt, la conférence internationale annuelle sur l’analyse des réseaux sociaux, peu de physiciens, statisticiens ou méthodologues étaient présents. La grande majorité des présentations étaient très empiriques, parfois uniquement qualitatives. Les recherches mobilisaient des données quantitatives et concernaient souvent des données de réseaux égo-centrés. La conférence s’en trouvait très différente de la Sunbelt, du fait des thèmes abordés (beaucoup plus empiriques et centrés sur le terrain), mais également du fait que la conférence était beaucoup plus sinophone qu’anglophone (à vue d’œil, 80 pourcent des participants venaient de Chine continentale, Hong Kong, Taiwan ou Singapour).
Beaucoup de participants étaient novices en analyse des réseaux sociaux, et utilisaient beaucoup les réseaux à travers les concepts de capital social, support social, sociabilité, Guanxi.
Les sessions étaient divisées en deux panels : des sessions en anglais et des sessions en chinois. Nous n’avons pu assister qu’aux panels internationaux, néanmoins certains textes des sessions chinoises ont été fournis en anglais ; il est donc possible d’en lire quelques-uns. Enfin il faut souligner que certaines personnes se sont désistées au dernier moment ou n’ont tout simplement pas participé à la conférence. Quelques sessions se sont donc retrouvées quasiment vides sur le coup, avec parfois une seule présentation.
Présentations Keynote
Plusieurs Keynotes ont eu lieu pendant la conférence. Toutes les présentations ont été faites en anglais et traduites simultanément en chinois.
Nan Lin - Embedding Economy in Social Networks
Dans sa présentation, Nan Lin a cherché à montrer comment le concept d’encastrement a évolué de manière à former un paradigme. Pour lui, il y a trois étapes dans ce paradigme :
Sociologie économique 1.0 : Modèle de l’influence sociale dans lequel les institutions, les normes et les valeurs ont un impact sur les activités économiques.
Sociologie économique 2.0 : Encastrement relationnel. Ou des approches dans lesquelles les structures relationnelles deviennent nécessaires pour le fonctionnement des marchés.
Il représente cette approche par ce schéma:
Le but de Granovetter (1973) était d’entrer en confrontation avec les économistes. Pour Nan Lin, cela a eu un effet négatif pour les sociologues. Dans chacune des analyses sociologiques de l’économie, l’activité économique précède toujours les relations sociales. Les relations sociales sont toujours étudiées dans le cadre de l’économie, voire de la science économique.
Sa question est de savoir si les relations sociales peuvent précéder l’activité économique. “Social relationships could preceed, are independent and engulf economic activities.”
Il fait une analyse historique des différents médias sociaux sur l'Internet (Yahoo et Myspace dans une première période, puis Facebook et Twitter). Il souligne que ces plates-formes permettent de créer des relations et que parfois des marchés se forment dans ces réseaux. Ils peuvent servir parfois de support pour l’émergence de transactions.
C'est ce qu’il appelle la sociologie économique 3.0: Social Network Embedding Economies.
Concernant les réseaux « offline », Nan Lin souligne l’importance de ce qu’il nomme les « réseaux épisodiques » tels que les conventions, les conférences et salons lors desquelles se nouent des relations et peuvent conduire à l’émergence des activités marchandes. Il met également en avant le rôle du Guanxi (voire définition plus bas dans la partie « Guanxi ») dans lequel des relations sont créées sans objectif précis mais peuvent aboutir à des relations d’affaires, d’échanges d’opportunités ou encore d’échanges de faveur par la suite.
D’autres présentations Keynote
Philippa Pattison a présenté les principes de la statistique des réseaux sociaux, ainsi que les fondamentaux des modèles ERGM. Ces modèles sont bien connus des chercheurs dans le domaine des réseaux sociaux et ont été récemment présentés et synthétisés dans un ouvrage de Lusher et al. (2013).
Nan Lin et Ronald Burt ont réalisé deux présentations successives destinées à organiser un débat sur les différents outils utilisés pour la collecte de données de réseaux. Burt devait défendre le générateur de noms, tandis que Nan Lin devait défendre le générateur de positions. Pour Burt l’important est de comprendre la structure sociale. Il a donc présenté plusieurs réseaux intra-organisationnels en montrant que dans le cas d’entreprises multinationales, ces réseaux sont souvent très denses au sein des unités de travail et au contraire très lâches entre ces unités. Pour lui, ce qui importe c'est cette structure et notamment les positions des acteurs qui forment des ponts entre les groupes de travail. Ce qui l’intéresse ce sont donc les « trous structuraux » (Burt, 1992). Cela ne peut être mesuré que par un générateur de nom, le générateur de position ne permettra jamais de comprendre cette structure déconnectée qui révèle les positions de pouvoirs de certains individus.
Nan Lin de son côté souligne qu’un outil doit permettre de répondre à une théorie. C’est pour mesurer les inégalités liées à l’accès aux ressources sociales dans les sociétés contemporaines qu’il a développé le générateur de positions (voir Lin et al., 2001). Pour lui, on accède à des ressources en traversant la hiérarchie sociale et cela peut être mesuré par le fait d’avoir accès à certaines « positions » (métiers, groupes sociaux…). Bien que le générateur de position ait originellement été développé pour faire des analyses à une échelle plus macro, Nan Lin soutient qu’il peut être utilisé pour des études organisationnelles. Le générateur de position permet de mesurer le fait d’avoir des relations avec certaines positions du réseau, certains groupes ou rôles (en référence à White et al., 1976). Les trous structuraux peuvent aussi être mesurés avec cet outil, qui peut en plus refléter la stratégie relationnelle adoptée par un individu.
Dans sa présentation, Barry Wellman soutenait que nous sommes passés ces trente dernières années dans un autre monde social sans que nous en ayons encore conscience. Il y a eu pour lui une triple révolution : les réseaux sociaux, l’Internet et les téléphones mobiles.
Pour les réseaux sociaux, avec les premières technologies de l’information (téléphone notamment), nous avons été en mesure de conserver des relations distantes. Le fait que nous ayons tendance à beaucoup plus voyager nous conduit à avoir des réseaux beaucoup moins ancrés localement qu’auparavant.
Avec l’Internet et les téléphones mobiles, nos relations ont radicalement changé. Lorsque nous appelions quelqu’un sur un téléphone fixe, nous ne cherchions pas forcément à joindre une personne particulière mais plutôt un foyer et donc un groupe. Ces nouvelles technologies ne sont plus basées sur le groupe mais l’individu. Lorsque l’on téléphone sur un mobile, on ne cherche plus à joindre un foyer mais la personne même, de même qu’avec les médias sociaux. Les communications sont donc maintenant interpersonnelles.
Nous sommes donc passé, pour Wellman, d’une société basée sur le groupe, à une société de communication individualisée, ce qui selon lui est un changement sans précédent. Cette idée est celle qu’il soutient dans son nouvel ouvrage (Rainie et Wellman, 2012).
Joseph Galaskiewicz a présenté une recherche sur la diffusion des politiques environnementales (Yamagata et al., 2012). Il s’intéresse à la ratification de traités environnementaux par certains pays. En 2010, onze traités existaient contre trois en 1950. Le but est de comprendre ce qui pousse certains pays à ratifier certains traités en s’intéressant plus précisément au processus d’influence entre pays. La variable dépendante est le fait d’avoir ratifié un traité à une date, et les variables dépendantes sont les relations qu’entretient ce pays avec les autres pays ayant déjà ratifié ce traité. Il cherche ainsi à identifier quelles variables jouent sur l’influence entre les pays pour la ratification des traités : les relations diplomatiques entre les deux pays, la co-appartenance à des ONG, la distance géographique entre les deux capitales, les similarités de religions et les similarités de langages. Il montre une importance de l’influence des pays puissants sur les petits pays et conclue sa présentation en soulignant qu’il est important que la Chine ratifie également ces traités.
Méthodologies
Les méthodes ou modèles statistiques présentées sont pour la plupart déjà bien connues : ERGM, générateurs de noms et de positions, algèbre des relations, régression avec procédure de test QAP. Certaines de ces approches ont été présentées dans le cadre des keynote speechs. Trois sessions « Models and Methods » avaient plutôt tendance à être composées de présentations utilisant des modèles ou méthodes spécifiques, mais avant tout empiriques. Il s’agissait plutôt d’applications. Nous n’avons pas noté d’innovation méthodologique particulière, comme on pourrait en voir à la Sunbelt. Parmi ces présentations nous pouvons citer :
Les ERGM pour réseaux multiniveaux (Wang et al., 2013).
Les ERGM pour réseaux « signés » (positifs et négatifs), par Dean Lusher.
Un modèle de théorie des jeux appliquée aux réseaux sociaux, par Raub et Buskens. Il s’agit de comprendre l’effet de la possibilité pour des acheteurs de discuter entre eux pour avoir confiance ou non en un vendeur qui a la possibilité de faire défection (Buskens et al., 2010).
Tso Jung Yen, Jing Shiang Hwang (Academia Sinica Taiwan) estiment la taille d’un réseau personnel à partir d’un journal de contact en extrapolant sur une longue période les relations observées sur une courte période.
Lina Cao, Xijin Tang appliquent d’un modèle SIENA (Snijders et al., 2010) à un réseau d’amitiés entre étudiants.
Nan Lin et Yan Tu ont présenté une étude expérimentale sur la diffusion d’informations.
Antonio Rivero Ostoic étudie le rôle des relations multiplexes sur un processus d’influence sociale entre des entreprises pour l’utilisation d’un média social (Facebook, Twitter). Il utilise pour cela l’algèbre des relations en recensant le nombre de relations multiplexes et le nombre d’influences ayant eu lieu dans chacune des configurations.
Lei Lai (Freeman Center) présente une innovation sur les régressions avec procédure de test QAP pour de très petits réseaux (3 à 6 personnes), les permutations de matrices pouvant poser problèmes à cette échelle. Certains participants ont demandé quel est l’intérêt d’appliquer un modèle statistique pour des réseaux à une échelle à laquelle on peut quasiment lire le réseau à l’œil nu.
Réseaux personnels asiatiques
Beaucoup de réseaux personnels ont été présentés. La plupart des personnes présentaient les résultats des « General Social Surveys » locaux: East Asian SS, Chinese GSS, Japon, Corée, Taiwan. Nous avons rarement pu assister à des présentations dans lesquelles les données avaient été collectées par les chercheurs. Néanmoins, Yanjie Bian, le directeur de l’IESSR, est le représentant chinois pour le World GSS et le East Asian SS ; il a ainsi eu la possibilité d’inclure des générateurs de noms et de positions spécifiques dans le sondage, destinés à mesurer le Guanxi ou la sociabilité des chinois qui selon lui doit être mesurée différemment avec des questions spécifique (Bian et Li, 2012) :
Spring festival - Les personnes avec qui ils ont passés les fêtes du nouvel an ou qu’ils ont visitées à cette occasion.
Social eating - Les personnes avec lesquelles ils leur arrivent de manger « socialement » ou amicalement, sans intérêt particulier.
Instrumental eating - Repas instrumentaux ou d’affaires lors desquels on recherche un objectif particulier, sensé mesurer le Guanxi
Relations pour la recherche de travail…
Plusieurs présentations, dont certaines faites par les étudiants de Yanjie Bian, concernaient les résultats préliminaires de ces sondages. L’EASS est un sondage auprès de 11000 personnes en Chine, Corée du sud, Japon, et Taiwan. Xiaoxian Gui et Yanjie Bian ont présenté des statistiques descriptives de ces réseaux et montré une grande différence entre la Chine et les autres pays asiatiques, particulièrement le Japon. Les réseaux personnels japonais et taïwanais seraient deux fois plus grands que les chinois. Les chinois semblent également plus isolés en termes de « social eating », à l’inverse des japonais, et auraient tendance à cantonner leurs relations au cercle familial. Idem pour la recherche de travail. Cela pourrait être également dû à un défaut de formulation des questions, les questions réseaux présenteraient un problème pour les chinois qui y verraient toujours une logique instrumentale (Guanxi) et n’oseraient donc pas les aborder sereinement. Néanmoins, les résultats sont saillants, et pour Yanjie Bian, dans toutes les recherches qu’il a pu voir sur ces questions, les réseaux chinois sont toujours différents des autres. Jeong Han Kang s’intéresse à la partie coréenne de l’EASS et s’interroge sur le lien entre l’utilisation des médias sociaux (qu’il considère comme un capital social potentiel) et la participation politique. Il montre que l’utilisation des médias sociaux est conditionnée à une certaine personnalité (mesurée sur une échelle de 1 à 7 de manière déclarative par les participants : extraverti, ouvert, consciencieux…). La participation politique est davantage liée au réseau réel (voisinage notamment) qu’au réseau online. Shishido présente la partie japonaise de l’EASS et s’intéresse à l’intégration des personnes âgées au Japon en s’intéressant à leur réseau de support social. Yun Zhou s’intéresse à la perception de la mobilité sociale (social fluidity) en Chine ; c’est à dire, la vision que les chinois ont des inégalités sociales.
Seules deux présentations sur les ego networks présentaient des données collectées par des chercheurs. Dominique Joye et Pierre Alain Roch de l’université de Lausanne, à partir d’une enquête réalisée en Suisse, utilisent un « calendrier de vie » pour connaitre chacun des emplois qu’a occupé le répondant au cours de sa vie et chacune des relations avec la période à laquelle elle a été créé. Ils sont ainsi en mesure de relier évolution de « classe » et relations personnelles, et donc de distinguer l’effet du capital social sur la mobilité.
Yeon Jung Yu, chercheuse en anthropologie à Stanford, s’intéresse aux prostituées de Guangzhou et montre à partir d’une analyse de réseaux ego-centrés qu’il existe quasiment toujours une déconnexion totale entre le réseau d’origine (amical et familial dans les campagnes du centre de la Chine généralement) et le réseau urbain lié à leur profession (proxénètes, autres prostituées, clients)
Government Networks en Chine
Toute une session concernant les « government networks » en Chine a été organisée. Il s’agissait en fait d’un seul projet de recherche regroupant plusieurs chercheurs sur un seul type de donnés : des flux de personnels dirigeants entre différentes administration chinoises. Le projet est piloté par Xueguang Zhou de Stanford. Deux de ses étudiants, Qinglian Liu et Yang Song, ont présenté quelques résultats: Le projet est mené en coopération avec les autorités chinoises.
Les données se présentent ainsi : Quel fonctionnaire (administrateur ou ingénieur) a travaillé dans quel « bureau » durant quel période ? Ils sont en mesure de connaitre le passage d’un bureau à un autre et à quel moment. Les « bureaux », durant la période de Mao Tse Toung, avaient pour but de contrôler et planifier une branche de production ou un secteur de l’économie. Ils avaient en outre pour vocation de planifier l’allocation de biens, services, ressources et de fixer les quotas de production. Avec l’ouverture de l’économie, leur importance décline. Néanmoins dans le système hybride chinois, ces bureaux restent des organes de pouvoirs et de contrôle très importants et ces emplois très prestigieux. Peu de résultats ont été présentés. On sait pour le moment que la durée moyenne de travail d’un administrateur à un poste est passée de 4, 5 à 3 ans et que les ingénieurs restent en moyenne plus longtemps.
Une autre analyse a été conduite dans laquelle la variable dépendante était donc la promotion d’un administrateur (c'est à dire, le fait qu’il soit passé d’un bureau à un autre). Cette analyse montre que la centralité du bureau dans le réseau (réseau 2 mode : les bureaux qui ont eu le plus d’échange d’administrateurs), la centralité de l’individu et le fait que le PIB de la région ait augmenté durant la période du mandat de l’administrateur ait un effet positif sur sa promotion. La signification réelle d’un changement de bureau n’était pas parfaitement claire. Dans les analyses présentées, ils semblaient toujours assimiler un changement de bureau à une promotion. Néanmoins, pour eux il peut effectivement s’agir de trajectoires qui ne sont pas forcément ascendantes ; il peut également y avoir des « mises au placard ». Pour d’autres participants, le processus de recrutement d’un administrateur est un processus opaque, mystérieux, qui recouvre un caractère organisationnel, des jeux de pouvoirs et de cooptations très complexes.
D’autres présentations (dans d’autres sessions) traitaient plus spécifiquement la question du fonctionnement informel de l’administration chinoise. Danching Yizhuang (Hong Kong University) s’intéresse aux effets du Guanxi dans la politique, et cherche à mettre en lumière les structures sociales informelles dans la structure formelle de l’administration chinoise. Elle étudie qualitativement et rétrospectivement (à partir d’entretiens) le fonctionnement d’une usine de fabrication de postes de télévision à Pékin au début de la période de réforme à la mort de Mao. Le directeur a créé des partenariats avec des Japonais et à rompu les quotas de production (il a produit 300.000 postes de TV au lieu des 5.000 planifiés). Il a d’abord été désigné comme « ennemi de la révolution » du fait de sa collaboration avec un pays ennemi et pour non-respect des quotas. Grâce à ses relations variées au sein de plusieurs administrations chinoises et en profitant de l’évolution des doctrines du pays sous Deng Xiaoping, il a réussi à changer la perception de l’action de son entreprise et à la faire réhabiliter. Elle a par la suite été qualifiée de « modèle à suivre » par le gouvernement.
Guanxi
La thématique du Guanxi était très présente lors de la conférence. Le Guanxi peut être défini selon Yanjie Bian comme : « Social relationships constructed on generalized sentimental and instrumental motives. Dyadic, particular and sentimental ties which have the potential of facilitating favor exchanges ». Ce sont des relations qui sont construites sans a priori, sans forcément objectifs utilitaristes clairs au départ. Il s’agit de rentrer dans une forme de réciprocité par des échanges sociaux relativement réguliers. Ces relations peuvent ensuite être activées avec des objectifs utilitaristes. C'est surtout la durée du lien qui semble importante dans ce cas, il peut être activé pour un échange de faveurs (Bian et Zhang, 2013).
Pour Yanjie Bian, le Guanxi peut se mesurer par des questions spécifiques liées à la culture chinoise :
Qui est venu à l’enterrement de… A l’enterrement d’un membre de quelle famille avez-vous participé ?
Qui est venu à votre mariage ?
Avec qui avez-vous passé les fêtes du nouvel an ?…
Pour lui, le Guanxi a augmenté ces dernières années en Chine. L’ouverture des marchés a créé une compétition entre les individus. Cela créé une forme d’individualisme qui pousse les chinois à créer des relations avec des objectifs utilitaristes (Bian et Logan, 1996).
Pour Nan Lin, le Guanxi existe dans le monde entier et n’est pas spécifique à la Chine. Les chinois ont juste inventé le concept. Le Guanxi est plus une attitude qu’une forme de réseau particulière. Pour d’autres, comme Anne Tsui (Carey School of Business), au contraire, les réseaux Guanxi sont différents des réseaux occidentaux (le mot « western networks » était souvent utilisé) du fait de la nature des liens et il faut donc soulever la question de la pertinence des méthodes de la SNA (inventées par les occidentaux pour les réseaux occidentaux) pour étudier ces réseaux.
Dans toutes les sessions, au moins une personne parlait de Guanxi, notamment lorsqu’il était question d’accès à l’emploi ou de capital social individuel. Mais des sessions spécifiquement liées au Guanxi cherchaient à en comprendre l’impact organisationnel.
Deux sessions spécifiques sur le Guanxi étaient organisées dont une sinophone avec un texte heureusement en anglais : “Guanxi” and Lobbying de Jarder Luo, Man Shuai et Guisong Hou (Université de Tsinghua). Dans ce texte, les auteurs distinguent le lobbying « classique » (qui consiste pour une organisation à affirmer publiquement une position vis-à-vis d’une décision) du lobbying « Guanxi » qui consiste pour les organisations à utiliser leurs relations personnelles pour faire passer une loi ou une décision politique à leur avantage. Les entrepreneurs privés créent souvent des relations interpersonnelles avec des membres des gouvernements locaux et centraux, les invitent à diner en échange de services pour leurs affaires. Ces pratiques existeraient davantage à Taiwan que sur le continent. A travers une enquête qualitative, ils décrivent comment certains chef d’entreprises ont la possibilité de téléphoner directement aux gouverneurs locaux, ou divers officiels et entretiennent des relations très proches, voire amicales leur permettant d’avoir la possibilité de passer certaines lois, ou d’accéder facilement à des prêts financiers. Ils présentent également quelques chiffres sur les décisions passées dans un gouvernement provincial, et le nombre de décision qui ont été proposées par des acteurs privés et représentant parfois des intérêts privés.
Une session interrogeait spécifiquement l’effet des pratiques de Guanxi sur les organisations. Elle était donc composée en grande partie de gestionnaires d’origine asiatique tous en postes aux USA, qui ne sont pas des spécialistes des réseaux, et utilisent des méthodes qui ressemblent tout à fait aux méthodes de la SNA mais en utilisant un autre vocabulaire.
Chao Chen étudie les externalités négatives du Guanxi sur l’organisation (Chen et Chen, 2009). Le Guanxi est avant tout une pratique individuelle et individualiste. Cela donne accès à des opportunités professionnelles, permet d’accéder à des ressources diverses et donne un avantage à long terme sur la carrière pour ceux qui le pratiquent. A l’inverse à l’échelle du collectif, le Guanxi créé des inégalités en termes d’allocation de ressources et ne bénéficie qu’aux plus privilégiés. Il a donc des conséquences négatives sur le collectif (unethical), comme c’est montré parune enquête quantitative dans des entreprises dans plusieurs pays sur la perception qu’ont les gens sur le Guanxi.
Batjargal (2007), dans Leveraging Social Network and Relationships for New Ventures Growth, cherche à montrer à partir d’une enquête dans quatre pays (France, Chine, USA, Russie), il cherche à montrer le bénéfice des relations personnelles sur la carrière et la performance individuelle. Il utilise un générateur de position et montre notamment que les femmes ne profitent pas autant du Guanxi que les hommes.
Yadong Luo (2000) souligne que le Guanxi est une pratique individuelle mais a de fortes implications au niveau de l’organisation. Il relie ces pratiques à l’organisation formelle de l’entreprise et montre que ce sont les individus ayant un rôle de représentant de l’entreprise qui pratiquent le plus le Guanxi.
Plus généralement, le Guanxi implique des types de liens qui sont peut-être différents – du fait de la manière dont ils sont construits et mobilisés – de ceux que l’on observe en occident mais qui peuvent être étudiés avec les méthodes de la SNA. D’un côté, les sociologues chinois semblent l’étudier du point de vue des ego networks sur la recherche d’emploi ou sur les questions politiques. De l’autre, les gestionnaires s’intéressent à l’effet de ces relations en termes de performance.
Réseaux et économie
La session « Networks and Economics » n’était composé d’aucun économistes mais uniquement des sociologues étudiant des questions diverses liées aux marchés.
Yi Jr Lin (Academia Sinica) présentait une étude dynamique des interlocking networks (semi-conductor industry) à Taiwan, en montrant l’importance également des liens familiaux. Les entreprises ayant beaucoup de membres de CA de la même famille ont tendances à être moins centrales et avoir moins de trous structuraux contrairement aux entreprises présentant des membres issues de plusieurs familles.
Min Zhou (2013) présentait une étude du commerce mondial. Les nœuds sont les pays, les liens sont les flux commerciaux internationaux. Il étudie la structure de ce réseau de manière dynamique de 1948 à 2005 et cherche à comprendre les facteurs qui provoquent une hausse ou une baisse des flux commerciaux. Il montre qu’il existe un cœur de pays très centraux, qui ont tendance à commercer tous ensemble. La périphérie est composée de petits groupes de pays utilisant l’homophilie géographique pour commercer entre eux, mais de manière générale il y a peu de commerce au sein de cette périphérie. Enfin, le commerce entre le cœur et les périphéries est basé sur une homophilie culturelle et politique (en d’autres termes, la France commerce avec l’Afrique francophone et l’Angleterre avec l’Inde et l’Afrique anglophone).
Victor Zheng (University of Hong Kong) étudie le déclin de l’entreprenariat à Hong Kong. Pour lui ce déclin est dû à une évolution des structures familiales à Hong Kong. Depuis 1970, le taux de fertilité a baissé et le nombre moyen de personnes par foyer est passé à 3, ce qui implique que toute une génération se retrouve sans frère ou sœur. Parallèlement le niveau d’entreprenariat est aujourd’hui parmi les plus faibles des pays développés. A travers une étude qualitative, il essaye de relier ces deux tendances et de distinguer une causalité. Une étude montre que, parmi les entrepreneurs à Hong Kong, 97 pourcent avaient au moins un frère ou une sœur et 78 pourcent au moins 2.
Mouvements sociaux en Chine
Une session nommée « Internet and Mobilization » interrogeait le rôle des médias dans les mobilisations.
Wenhong Chen (University of Austin) dans Back to the Future, Participation in Contentious Politics in Western China présente une étude quantitative sur la province du Hubei. La variable dépendante est le fait d’avoir participé à des revendications ou pétitions à Pékin ou dans des capitales locales (dépôt de pétitions ou manifestations généralement éphémères avec pancartes pour dénoncer les expropriations par le gouvernement ou des problèmes socioéconomiques). Le but est de comprendre le rôle : des médias sur le fait de participer à ces rassemblements (TV, radio, internet), du nombre de personnes avec qui l’on est en relation ayant déjà participé à ces évènements, du pourcentage de liens forts parmi ces relations, ainsi que du fait d’être membres d’associations locales (généralement mises en place par le gouvernement). Les résultats montrent que le fait d’écouter la radio a une influence positive sur la participation à ces évènements contrairement aux autres médias (le fait d’écouter la radio serait signe d’un certain statut social, la radio étant un média davantage de libre-expression que la télévision en Chine). La taille du réseau a également un effet positif, par contre l’appartenance à une association locale aurait un effet négatif.
Shu Fen Tseng présentait une étude sur la division des médias et participation politique. Cette étude compare les structures de trois types de réseaux personnels (téléphone portable, messageries instantanées et emails) et cherche à analyser leur impact sur la participation individuelle dans des associations, groupes religieux ou autres mouvements. Les données ont été collectées sur l’Ile de Kinman à Taiwan par entretiens et générateurs de noms auprès de 379 personnes. Ces réseaux ont des structures différentes et jouent différemment sur la participation. Les réseaux de portables et de messagerie sont géographiquement proches et sont composés de liens forts et denses, tandis que les emails sont plutôt des réseaux distants et moins denses. Dans tous les cas, la taille du réseau personnel joue positivement sur la participation.
Petr Matous (University of Tokyo) fait une analyse de réseaux téléphoniques dans des villages en Ethiopie et en Indonésie. Il distribue des téléphones portables à certains habitants qui n’ont jusqu’alors aucun autre moyen de communiquer à distance. Il montre que le téléphone n’a été utilisé que pour des relations dans un rayon de 10 km, pour les relations plus distantes, les participants préfèrent toujours se déplacer et maintenir des interactions en face à face. Selon lui les technologies de communication ne détruisent pas forcément les liens locaux (son étude a été cependant réalisée sur un temps très court).
Capital social
Beaucoup de sessions concernaient des études sur le capital social
Cherise Chan, Intermediation and Generalized Exchange Access to Hospital Facilities, concernait l’accès des personnes à des services hospitaliers à travers les réseaux sociaux. Certaines personnes agissent comme intermédiaires pour recommander des patients à des docteurs ou inversement. A partir d’une enquête qualitative, 40 pourcent de ses interviewés ont recherché une aide auprès d’un proche pour accéder à un hôpital. Elle montre que plus la chaîne est courte et plus les liens sont forts, plus la faveur accordée sera importante. Il existerait des pressions sociales en Chine pour aider les personnes dont on est très proche (renqing : le fait d’avoir de l’empathie pour ses amis et d’être là pour leur venir en aide en cas de besoin). De longues chaines d’intermédiation permettent également de rendre des services à des personnes socialement différentes. Les liens forts permettent ces chaînes plus longues. Elle souligne également qu’il existe des inégalités dans l’accès aux soins dues à ces effets de réseaux.
Felicia Feng Tian et Nan Lin étudient dans Strong Ties Still Matter : Tie Strength and Job Search in Reform-Era China, 1978-2008, de la même manière que Granovetter, le rôle des relations personnelles pour l’accès à un emploi. A partir d’un sondage réalisé à trois étapes différentes. Un lien fort est définit à travers quatre éléments : role relations, intimacy, intermediary, et resource flow. De la même manière que Yanjie Bian (1997) l’a montré, les liens forts jouent toujours un rôle important en Chine malgré l’évolution économique du pays. Néanmoins les femmes semblent utiliser de plus en plus des liens faibles pour accéder aux emplois. Les auteurs soulignent également ce paradoxe : aux USA, ce sont les liens faibles qui permettent d’accéder à l’emploi tandis qu’en Chine ce sont les liens forts.
