Abstract
L’analyse de l’évolution de l’action publique en sciences sociales, comme dans d’autres disciplines, ne peut s’affranchir d’un rapport étroit au temps (Palier et Surel, 2010). Central dans l’étude des problèmes publics, des politiques publiques, des actions des citoyens et des gouvernants, le chercheur peut l’appréhender sous plusieurs angles méthodologiques. Nous pourrions citer par exemple : l’observation du profil temporel d’un corpus (projection graphique du nombre de textes ou de pages sur un axe temporel) 1 , la description fine de marqueurs temporels (Chateauraynaud et Doury, 2009) et de leurs multiples usages, la distribution des points de repère temporels utilisés par les auteurs permettant l’objectivation du temps des acteurs 2 , l’examen du processus de mise à l’agenda politique d’un problème (Cobb et Elder, 1972; Baumgartner et Jones, 1993) ou encore la caractérisation de périodes dominantes dont les points de basculement d’une période à l’autre constituent des évènements marquants ou des bifurcations (Bessin et al., 2010).
L’analyse thématique au fondement des configurations socio-discursives
Nous souhaitons dans cet article revenir plus précisément sur la façon dont il est possible d’élaborer et de décrire sur un plan méthodologique des configurations socio-discursives 3 se succédant dans le temps. Les périodisations qui en découlent relèvent d’opérations de recherche que les précédents travaux cités ne précisent pas dans le détail. Cependant, on peut intuitivement comprendre la démarche qui a présidé à leurs constructions. Souhaitant développer cette approche pour analyser l’émergence du problème de l’obésité en France, nous avons procédé à une analyse thématique de contenu d’articles de presse, de rapports d’expertise, d’entretiens et de communications scientifiques distinguant pour chacun d’entre eux : les discours sur l’obésité, les discours sur son/ses traitement(s) (qui recouvre à la fois sa prévention et sa prise en charge) et les formes sociales (Grossetti, 2004), soit les collectifs, les dispositifs, … qui découlent des prises de position de chacun des acteurs visibles dans les arènes publiques ou plus confinées 4 . Cette enquête nous a permis de repérer des auteurs, des thèmes pivots, des états et des registres relativement stables de jeux d’acteurs et d’arguments (Chateauraynaud, 2003) sur lesquels s’appuient les différents protagonistes pour élaborer leurs descriptions et leurs jugements. Sans aller plus loin sur ce que nous apprend le dossier de l’obésité, nous nous attarderons ici sur les obstacles que nous avons rencontrés au fil de l’enquête avec cette méthode. Nous tenterons d’y apporter quelques solutions en cherchant ainsi à contribuer modestement à la réflexion sur le développement des logiciels d’analyse textuelle informatisés.
Décrire et modéliser des temporalité – Enjeux théoriques et obstacles méthodologiques
A partir de nos trois critères précédemment cités, l’analyse thématique nous a permis de modéliser une périodisation constituée de treize configurations socio-discursives distinctes relevant pleinement d’une démarche interprétative (dont sept seulement sont illustrées ici, cf. tableau 1). Le passage d’une configuration à une autre tient à la modification remarquable d’un des trois paramètres choisis pour l’analyse. Toutefois, contrairement aux périodisations couramment produites en Histoire, les intervalles de temps retenus s’apparentent davantage à des séquences temporelles non linéaires qui se chevauchent et alternent des périodes de silence et de reproduction de débats antérieurs nous rapprochant ainsi de l’ontologie du temps historique développée par Andrew Abbott dans son ouvrage Times Matters: On Theory and Method (2001a).
Périodisation du dossier de l’obésité
En particulier, nos travaux nous ont permis de pointer deux tensions récurrentes au sein de notre dossier de l’obésité dont nous faisons l’hypothèse qu’elles structurent les jeux d’acteurs et d’arguments autour de la dichotomie public/privé croisant également la problématique de la promotion d’un mode de vie sain (bonne alimentation, activité physique, équilibre psychologique et individuel) ou malsain (malbouffe, sédentarité des loisirs, sur-médication) dont la frontière, depuis le Moyen Âge, se déplace avec le temps (Vigarello, 1999). Celles-ci se déclinent différemment en fonction des espaces observés et subissent des variations dans le temps selon les acteurs mobilisés. Notre périodisation générale, menée sur l’ensemble du corpus sans avoir à l’esprit cette hypothèse, ne nous permet pas de mesurer ces tensions et les façons dont elles s’expriment. Le problème de la reproduction sur des corpus volumineux de l’analyse thématique et de son coût se pose alors. L’usage de logiciels, comme Prospéro, pallie en partie à cette difficulté puisqu’il offre un accès rapide aux textes, à leurs énoncés et aux listes d’entités déployées par les auteurs-acteurs qui peuvent être remaniées via les êtres-fictifs, les catégories et les collections 5 . Toutefois, au-delà de ces aspects chronophages, le principal problème réside selon nous dans le fait que les résultats obtenus à partir de cette lecture minutieuse de l’ensemble des textes pour établir une première périodisation sur une question de recherche précise ne peuvent être mobilisés des années après sur une autre problématique. Le risque est alors grand pour le chercheur de ne pas trouver de réponses à ses questions. L’analyse thématique est pourtant un passage obligé pour décrire la trajectoire objective d’un problème public ou d’une controverse – autrement dit le chemin parcouru – qui, dans la perspective d’une balistique sociologique (Chateauraynaud, 2011), doit être rapprochée des différentes visées des acteurs eux-mêmes parvenant ou non à agir sur elle.
L’approche développée dans cet article se propose donc de mener cette réflexion méthodologique. Elle ne se veut pas probatoire. L’enjeu est de développer des outils susceptibles d’accompagner le raisonnement du chercheur en le contraignant à des activités réflexives et en lui permettant de produire des données pour tester ses hypothèses. En l’occurrence, nous souhaiterions étudier les modalités de reproduction dans le temps des tensions plus fondamentales repérées précédemment et s’articulant autour des couples public/privé et sain/malsain. Reproduction qu’Abbott (2001b) a modélisé sur le modèle des fractales lorsqu’il a étudié la dynamique des disciplines universitaires et tout particulièrement de la sociologie.
Jusqu’à présent, les tentatives de périodisation automatique n’ont, à notre connaissance, jamais donné satisfaction. Néanmoins, s’il n’est pas envisageable d’automatiser l’ensemble du processus de l’analyse thématique, nous nous sommes interrogé sur les possibilités d’outiller les étapes relevant plus particulièrement du séquençage du corpus en différentes classes en fonction des thèmes mis en scène par les auteurs-acteurs. Il s’agit moins de s’affranchir de la lecture des textes – ne serait-ce que parce que le chercheur ne peut ignorer le contenu de son corpus pour interpréter les processus à l’œuvre – que de trouver une méthode qui permettrait de pré-catégoriser leur contenu et d’établir une sélection représentative des textes de chaque classe à partir de scripts (re)mobilisables et (re)configurables en cours d’enquête lorsque le corpus évolue et que les questions de recherche s’affinent 6 .
Pour ce faire, nous nous sommes penchés sur les possibilités offertes par le couplage des fonctionnalités de Prospéro avec les méthodes d’appariement optimal (MAO). Les aspects méthodologiques prennent ici le pas sur les aspects plus empiriques. Toutefois, nous aurons à cœur d’illustrer notre démarche en prenant appui sur l’analyse d’un sous-corpus d’articles de presse (n=91) ayant pour thème principal le Sport-Santé 7 . Le choix de cette thématique est lié à notre périodisation et ses évolutions dans le temps. Il apparait que les points de basculement d’une configuration à l’autre sont le fruit de controverses et de débats autour de quatre axes : la prescription de molécules coupe-faim dites anorexigènes dans le traitement des personnes obèses ou en surpoids; la prescription de régimes diététiques restrictifs; le rôle joué par les industries agro-alimentaires sur l’offre alimentaire ; enfin, les bienfaits de l’activité physique sur la santé.
Tout d’abord, nous nous attacherons à décrire le fonctionnement des MAO afin de déterminer dans quelles mesures elles peuvent faire l’objet d’un assemblage avec des données sémantiques issues de Prospéro. Puis, nous procèderons à la description pas à pas des opérations de recherche que nous faisons subir à notre sous-corpus Sport-Santé afin d’illustrer l’élaboration d’un protocole de recherche couplant ces deux modalités d’enquête.
Les méthodes d’appariement optimal appliquées à des données sémantiques
La lecture des travaux du sociologue et historien américain A. Abbott, nous a amené à nous intéresser aux MAO qu’il importa des sciences de la vie au sein des sciences sociales pour modéliser ses séquences historiques de pas de danses traditionnelles (Abbott et Forrest, 1986). Aujourd’hui développées par une plus large communauté de chercheurs, ces méthodes ont fait leurs preuves sur des objets divers et variés relatifs aux parcours de vie, aux carrières professionnelles, aux changements culturels, … 8 La finalité des MAO est d’établir des typologies de séquences; en d’autre termes de comparer le degré de similarité entre elles à partir du calcul de leurs distances réciproques. La construction de la distance entre ces séquences est réalisée au moyen de trois opérations : l’insertion ou la suppression d’un élément dans la séquence ou la substitution d’un élément par un autre. Les MAO calculent tous les chemins possibles pour passer d’une séquence à l’autre au moyen de ces trois opérations. En définitive, il s’agit de trouver pour chaque couple de séquences comment on peut transformer l’une en l’autre le plus facilement possible, c’est-à-dire, en termes mathématiques, pour le coût minimum (Lesnard et De Saint Pol, 2006). Ainsi, considérons l’exemple développé par Lesnard et De Saint Pol dans leur article. Nous avons deux séquences matérialisées par les états A, B, C et D: 9
S1 → C – A – B – D – D
S2 → A – B – C – D
Pour transformer S1 en S2, il existe plusieurs possibilités. La première consiste à supprimer un C en début de séquence et à substituer un D en C entre le B et le D. Le coût du passage de S1 à S2 selon ce chemin est le coût d’une suppression de C et d’une transformation d’un D en C. La deuxième possibilité est de supprimer le C en 1ère position puis le D en dernière position et insérer un C entre le B et le D. Le coût du passage de S1 à S2 sera alors la somme des coûts des deux suppressions et de l’insertion. Les coûts des opérations élémentaires sont fixés par le chercheur en fonctions des questions qu’il se pose. Il s’agit là de l’étape la plus importante et la plus controversée. Les MAO considèrent alors tous les moyens pour passer de l’un à l’autre et retiendront le coût le moins élevé qui déterminera la distance entre deux séquences. Nous ne nous attarderons pas sur ces considérations. Le manuel de Nicolas Robette (2011) sur ce point recense de manière exhaustive les stratégies adoptées par les chercheurs en fonction de leur objet de recherche. Dans la pratique, les coûts de substitution sont choisis en premier. Les coûts alloués aux opérations indel venant en second lieu en fonction de l’importance que l’on souhaite donner à l’ordre des éléments des séquences. La seconde étape est la classification proprement dite des séquences et mobilise de façon plus conventionnelle les méthodes telles que la classification ascendante hiérarchique, le partitionnement par désignation de chef de classe ou le Multidimensional Scaling. Cependant, avant même de déterminer les coûts des opérations élémentaires, le premier obstacle pour l’application de ces méthodes à nos objets sémantiques suppose de définir ce qui constitue pour nous une séquence et ce que désignent les états A, B, C et D de l’exemple qui précède.
Base de données et protocole de recherche
Nous faisons le choix de considérer nos séquences comme étant la liste des n textes qui dans le temps mettent en scène x états successifs du cadrage d’un problème public (ici l’obésité) ou d’un sujet controversé (le Sport-Santé). Les acteurs principaux 10 de chaque texte, repérés via Prospéro, constitueront nos états. En effet, l’analyse thématique a pour ambition de distinguer les thèmes pivots mis en scène par les auteurs dans leurs textes. Si le logiciel parle d'acteurs, le terme correct serait plutôt actants. En effet, la notion d'acteur suppose une sémantique de l'action qui n'est pas activée ici, alors que la notion d'actant permet de signaler les nœuds principaux des récits et des arguments. Les acteurs principaux sont alors les entités les plus discutées dans les textes. La dimension temporelle quant-à-elle ne sera pas liée à la succession des états – puisqu’ils sont simultanément présents dans les textes – mais à la datation des textes eux-mêmes dans la mesure où il est toujours possible de les resituer dans la chronologie de leurs parutions. Retenues comme variable externe, les dates n’interviennent pas dans l’appariement optimal, ni dans la classification. Elles sont en revanche réintégrées à l’analyse en fin d’expérimentation pour décrire dans le temps la trajectoire du dossier scindée en différentes configurations – configurations déterminées par les résultats de la classification des séquences retenue pour l’appariement optimal.
La base de données a été construite à partir des listes d’acteurs principaux prises individuellement pour chaque texte sous Prospéro via l’accès aux textes triés par ordre chronologique. Les textes de notre sous-corpus mettent en scène 111 acteurs principaux après regroupement de certains d’entre eux. La liste finale (cf. tableau 2) contient à la fois des variations graphiques mais aussi des expressions assez différentes et dont les nuances peuvent avoir une importance selon les chemins interprétatifs.
Codification des états triés par leur poids au sein du sous-corpus Sport-Santé
Les séquences obtenues
Par soucis de parcimonie et pour obtenir des séquences qui puissent être comparables, nous avons fait le choix de ne retenir que les états qui présentent une certaine récurrence au sein du corpus : soit parce qu’ils ont un poids important en terme d’occurrence (p≥20) ; soit parce qu’ils apparaissent au sein de plusieurs textes différents (f ≥5). Nous conservons donc 41 états sur les 111 possibles ce qui reste nettement supérieur à ce qui se fait dans d’autres travaux sur les carrières professionnelles, par exemple, qui mettent en variation une dizaine d’états tout au plus. La table des séquences ainsi obtenue se présente comme suit :
Nous importons ensuite ces données sous le logiciel R. Libre d’accès et utilisé par une vaste communauté de chercheur mettant à disposition de nombreuses informations et documentations sur ses fonctionnalités 11 , R intègre, une fois le package TraMineR (Gabadinho et al., 2009) installé, l’analyse des séquences en sciences sociales par les MAO. Une fois les séquences définies, la première étape consiste à déterminer les coûts des opérations élémentaires utilisées par les MAO. A l’instar de Rohwer et Pötter (2005), nous faisons le choix de fixer le coût de substitution à partir des données en fonction des probabilités de transition entre les états. Dans cette optique, en application du vieil adage : « Tout ce qui est rare est cher », une substitution est d’autant plus coûteuse qu’elle correspond à une transition peu observée. Le coût d’indel est quant à lui fixé à 1. La fonction seqdist() permet ensuite de calculer toutes les distances qui sont proportionnelles au carré du nombre de séquences. Une fois la matrice des distances calculée nous pouvons nous intéresser à leur classification qui consiste à regrouper les textes en paquets si possible homogènes.
Pour ce faire, nous avons fait le choix d’employer la méthode de classification par désignation de chef de classe aussi appelés medoids 12 . Disponible sous R via la fonction pam() du package cluster, cette méthode produit directement une partition dont on fixe à l’avance le nombre de classes 13 . Le but de cette procédure est de loger les objets dans les x boites définies, de gré ou de force, mais du mieux possible. Ainsi, elle agence les objets soit en minimisant les distances au sein des classes, soit en maximisant les distances entre les classes. Pour y parvenir, les algorithmes s’appuient sur la désignation de chefs de classe autour desquels vont se fédérer les objets les plus proches. Ces chefs de classe peuvent être des objets effectifs ou fictifs (objet moyen ou médian par exemple) mais cette situation est précaire. A chaque moment du déroulement de l’algorithme, ils peuvent se voir remplacés par un autre si celui-ci améliore la classification.
A partir d’une technique exploratoire faisant l’examen des silhouettes des classifications (Graphique 1), le choix de 6 classes apparait être le plus homogène pour l’application de la fonction pam().

Silhouette de la répartition des textes du sous-corpus Sport-Santé en 6 classes à partir de la méthode par partitionnement
L'analyse de la silhouette de chacune des classes montre 5 classes sur 6 (1-2-4-5-6) relativement homogènes (dont deux, les classes 5 et 6, avec 1 ou 2 représentants seulement). La moyenne du partitionnement se situe à 0,05. Chacune de ces classes possèdent au moins la moitié (ou plus) de ses représentants au-dessus de ce seuil. Par ailleurs, elles ne possèdent qu’un ou deux textes mal classés (sil<0). Ce qui est peu au regard du nombre d'états possibles. La classe 3 apparait en revanche très hétérogène. Ce qui n'est pas surprenant encore une fois compte tenu de la spécificité des séquences de notre sous-corpus. Dans toutes classifications il y a les inclassables qui par leur degré de généralité ne peuvent constituer une classe à eux seul et/ou ne peuvent être distingués des autres textes des classes voisines auxquelles ils pourraient tout aussi bien appartenir. La classe 3 semble donc être la classe « fourre-tout ». Ceci est en partie dû au medoid choisi pour cette classe. La séquence 42 est constituée de deux éléments dont l'activité physique qui est le dénominateur commun de tous les textes. Ainsi, la discrimination ne s'opère qu'à partir du second représentant (les collectivités territoriales) dont le poids et la fréquence (14ème sur 111) est important au sein du sous-corpus. Dès lors, les textes susceptibles d'appartenir à cette partition sont nombreux car elle repose sur des critères d'identification non discriminants.
Les résultats numériques ou graphiques produits sous R par TraMineR et cluster sont quelque peu désincarnés. Seuls apparaissent les identifiants des textes et de leurs séquences. Il est donc décisif, pour aller plus loin, de revenir aux énoncés via Prospéro et de déterminer ce que les textes regroupés en 6 classes partagent. Le but de la manœuvre n’étant pas de relire un par un tous les textes de notre corpus, nous procédons alors à une sélection des textes représentatifs de chaque classe comportant les articles désignés par l’algorithme comme chefs de classe ainsi que les articles qui partagent avec eux les mêmes états. Ces états, dont nous rappelons qu’il s’agit de la liste des acteurs principaux de chaque texte, constituent alors le plus petit dénominateur commun de la classe.
Nous obtenons une liste de 31 textes sur 91. A la lecture de ces textes, les thématiques de chaque classe se répartissent ainsi :
Classe 1: La « malbouffe » des industries agroalimentaires est pointée du doigt dans l'apparition précoce des problèmes de surpoids. L'activité physique et l’alimentation sont les deux ressorts des stratégies de prévention de l’OMS et des pouvoirs publics pour lutter contre ce phénomène ;
Classe 2: L’activité physique est présentée comme un facteur de protection contre de nombreuses affections de longue durée dont l’obésité. Elle est d’après les auteurs une thérapeutique trop souvent négligée par les médecins et l’assurance maladie ;
Classe 3: Textes qui font la promotion de programmes de prévention et d’intervention publics et/ou privés dans des communes ou des régions. Les enfants sont les principaux destinataires de ces campagnes ;
Classe 4: Articles faisant la promotion de l’activité physique auprès des enfants et des adolescents. Ils mettent en scène des initiatives ponctuelles telles que des ateliers sport-santé, des guides nutritionnels, etc. ;
Classe 5: Le sénateur Dériot, auteur d’un rapport préconisant des mesures pour règlementer les publicités alimentaires et supprimer les distributeurs automatiques de confiseries et de sodas dans les écoles, (re)lance l’alerte sur le risque d’augmentation de la prévalence de l’obésité considérée comme un fléau ;
Classe 6: Textes qui font la promotion des recommandations des experts issues de l’étude de l’INSERM.
Plusieurs résultats nous apparaissent remarquables par comparaison avec la périodisation de la trajectoire du dossier de l’obésité objectivée par l’analyse thématique conventionnelle. Tout d’abord, l’hypothèse selon laquelle la déclinaison des dichotomies public/privé, sain/malsain se répercuterait dans des sous-espaces du dossier semble se confirmer. En portant notre attention sur l’émergence des relations entre le sport et la santé dans notre sous-corpus d’articles de presse, les classes 1, 2, 5 et 6 obtenues par notre expérimentation mettent en scène les lignes de fracture opposant les acteurs économiques privés et les promoteurs des recommandations de santé publique. La tension entre le « public-sain », bien souvent incarné par les médecins des organismes publics, et le « privé-malsain », au premier rang duquel les industries agroalimentaires, apparait clairement et s’exprime couramment dans les énoncés sous cette forme :
Si l'agroalimentaire ajoute du sucre en quantité dans notre assiette, c'est aussi pour nous faire manger plus. Explication : plus on consomme de sucre, plus on en redemande. C'est particulièrement vrai pour les produits de grignotage (ou snacking). Afin de nous faire manger plus, les industriels sont allés jusqu'à stigmatiser le “diktat des trois repas”. “En quelques années, le grignotage s'est traduit chez certains par l'équivalent calorique de sept repas par jour !” regrette Daniel Tomé [nutritionniste à l’INRA]. Si l'on mange plus en grignotant, c'est parce que l'on se rassasie moins vite. “Il faut quinze minutes au cerveau pour prendre en compte ce que nous avalons”, indique le docteur Fricker, nutritionniste à l'hôpital Bichat (3). Et, comme le cerveau fait ses comptes en fonction du volume des aliments, les produits de snacking, vendus en miniportions pour être avalés rapidement, sont des bombes caloriques qui passent presque inaperçues. Aujourd'hui, 90 pourcent des ados pratiquent le snacking, qui représente 20 pourcent de leurs apports énergétiques. On comprend mieux pourquoi les distributeurs automatiques de boissons sucrées et autres produits de grignotage sont le cauchemar des nutritionnistes… (Christophe Labbé, journaliste et auteur en 2009 du livre Vive la malbouffe [Le Point, 8 avril 2004])
L’analyse topographique de la projection de nos objets sur un plan factoriel (voir Graphique 2) illustre parfaitement ce brouillage des frontières matérialisé par un agglomérat de points très concentrés aux alentours de l’origine des axes avec une faible contribution aux facteurs de l’analyse, suggérant qu’ils sont soit non significatifs, soit proches de l’indépendance. Les classes s’interpénètrent et cette représentation offre un autre moyen pour vérifier la robustesse de nos interprétations. Comme nos séquences sont décrites par 41 états, nous passons d’un nuage de points avec 41 dimensions possibles à sa projection en 2 dimensions et cela ne va pas sans déformation. Le logiciel nous informe que cette déformation est d’environ 89%. Il convient d’être prudent sur des proximités apparentes. Par conséquent, il n’est pas certain qu’il faille absolument chercher à nommer les axes. Si nous cédons toutefois à cette tentation, à l’aune de notre grille d’interprétation et après avoir distingué les thématiques de chaque classe, nous pourrions dire que l’axe vertical illustrerait les textes traitant de la dichotomie sain/malsain. L’axe horizontal illustrerait quant à lui les textes mettant en scène la dichotomie public/privé. Ce mode de répartition géométrique fait sens au regard des textes des classes 5 et 6 dont la contribution aux facteurs est la plus élevée. Le premier réaffirme les inquiétudes d’un sénateur au sujet de l’expansion en France du « fléau de l’obésité […] qui concerne désormais 11 pourcent des adultes et 4 pourcent des enfants », insuffisamment informés « sur les conséquences pour la santé de leurs comportements alimentaires » dans un contexte où « l'essor des plats prêts à consommer bon marché - pizzas, frites surgelées ou boîtes de lentilles-saucisses - a encore enrichi l'apport calorique des familles pauvres » (Le Figaro, 13/10/2005). Le registre du malsain est ici largement convoqué pour justifier une mise en garde des pouvoirs publics. Les deux textes de la classe 6 médiatisent quant à eux « une expertise collective de l’Institut national (français) de la santé et de la recherche médicale (Inserm) », dressant « un état des lieux des connaissances dans ce domaine » et livrant « ses recommandations […] entraînant des bénéfices pour la santé » dans le but de lancer une « grande campagne d’information » à destination de « la population générale » (La Presse Canadienne, 01/04/2008). Dans le cas présent, il apparait raisonnable de lire l’axe horizontal comme l’expression de la tension public/privé. Outre le fait que nous nous situons ici dans le registre du sain, l’absence dans le corps des textes du secteur privé et l’accent mis sur l’importance de diffuser ces savoirs par des campagnes de santé publique corrobore ce choix interprétatif.

Représentation spatiale des séquences sous forme de nuage de points dans un plan à deux dimensions
La projection de ces classes sur un axe temporel nous renseigne encore davantage sur le déploiement de ces thématiques dans le temps (cf. graphique 3).

Répartition temporelle des classes de pam()
La constance de la classe 1 tend à installer la permanence de la tension « public sain »/« privé malsain » sur ce sous-dossier. La constance des classes 3 et 4 montre également la permanence de la concurrence des dispositifs pour brouiller ces frontières. Compte tenu du volume que représente ces deux classes par rapport à l’ensemble de notre sous-corpus (50 textes sur 91, soit environ 55%), nous pourrions même nous demander si ce travail de déplacement et de redéfinition des frontières n’est pas finalement l’enjeu même du débat public. A ce stade, nous pourrions faire l’hypothèse selon laquelle l’argument de santé publique, deviendrait, pour l’ensemble des acteurs engagés dans le dossier, un procédé rhétorique permettant de se situer du bon côté de la frontière de la dichotomie « sain »/ « malsain ». Ainsi pour maintenir structurellement le rapport de force en leur faveur, il s’agirait pour les pouvoirs publics de se distinguer et de s’opposer aux « dérives du privé ». Toutefois, les recommandations des experts tendent à se diluer dans la masse de l’information de santé diffusée par la presse. Ce que suggère le vide du cadrant nord-est de notre analyse factorielle. Seul des coups médiatiques, à l’occasion de la sortie d’un rapport (classe 5 et 6), permettent de réaffirmer leurs priorités. Pour les acteurs économiques, il s’agit de déplacer l’attention portée sur leurs produits vers des initiatives marketing faisant la promotion d’autres modes de consommation plus respectueux des normes du « sain ». A ce titre l’activité physique et ses bénéfices pour la santé apparaissent comme une aubaine pour les industries agroalimentaires puisqu’elle est un facteur de protection (classe 2) qui ne suppose pas d’intervenir de façon plus drastique sur la règlementation des produits alimentaires. Enfin, la classe 2 qui concerne plus spécifiquement les liens qu’entretiennent l’activité physique et la santé affiche une irrégularité de traitement dans le temps qui rapportée au volume du corpus (13 textes sur 91, soit environ 14%) tend à reléguer la thématique du Sport-Santé au second plan. Autrement dit, ce sous-espace Sport-Santé de notre dossier regroupant les débats autour de la lutte contre l’obésité n’est pas un lieu où l’on débat de l’activité physique mais un espace où l’activité physique émerge comme reproduction d’un débat plus général opposant les puissances publiques et le secteur privé au sujet de questions d’alimentation et de santé.
Intérêts et précautions d’usage
L’approche présentée ici, consistant à imaginer un protocole de recherche couplant les MAO à Prospéro, se conçoit comme un cadre d’analyse dont l’ambition est d’obtenir des informations sur des processus dynamiques hétérogènes et complexes que nous voudrions tout de même pouvoir mettre en équivalence au moins sur certains aspects.
L’analyse thématique manuelle, qui constitue le point de départ de notre enquête en 2010, nous a permis de formaliser une première périodisation caractérisant des séquences dominées par des formes spécifiques d’interdépendance entre des jeux d’acteurs et d’arguments relativement stables. Chemin faisant, l’hypothèse d’une ligne de fracture plus structurante nous est intuitivement apparue. Celle-ci – opposant le public et le privé, le sain et le malsain – se répercuterait dans les sous-espaces de notre dossier dont nous avons pu dégager quatre objets saillants et particulièrement débattus: les anorexigènes, la « malbouffe », les régimes et l’activité physique. Le grain d’analyse de notre première périodisation n’étant pas suffisamment fin, le bricolage méthodologique (Lemercier et Ollivier, 2011) est apparu indispensable afin de palier à des données lacunaires et de tester cette hypothèse sur l’une de ces thématiques (le Sport-Santé); ceci sans avoir à reproduire une analyse thématique manuelle chronophage, peu dynamique et non transposable.
La voie empruntée dans ces lignes vise à établir des typologies de séquences à partir du calcul informatisé de leurs distances mutuelles et de l’optimisation des opérations élémentaires engagées dans toute comparaison manuelle ; à savoir l’insertion, la suppression et la substitution. L’automatisation de ce traitement et son application à des données sémantiques exigent que soient explicitées l’ontologie des unités élémentaires comparées ainsi que les règles de la comparaison au travers des coûts qui sont affectés à ces opérations. Les résultats obtenus se fondent sur une méthodologie flexible qui a d’emblée une visée descriptive et fait jouer un rôle majeur aux procédés interprétatifs. S’ils sont toujours menacés par des impositions de sens, des acteurs eux-mêmes ou du chercheur (Grossetti, 2011), nous considérons, à l’instar de John F. Padgett (2011), que le conflit cognitif, dans lequel nous plongent les outils et leurs abstractions, reste un des meilleurs moyens sur le long terme pour améliorer nos modèles sociologiques et leurs métrologies.
