Abstract
In this article, methodological choices were made and norms adopted in order to calculate the relative poverty line in New Caledonia based on the data of the Household Consumer Budget Survey. This paper presents and discusses these choices which permit the establishment of poverty scenarios according to the Province of residence of the population. Provinces are thus a statistical and a political-administrative scales which permit an adjustment of political, economical and social inequalities.
Introduction
Dans les Outre-mer français, la Nouvelle-Calédonie marque sa spécificité. Depuis 1988, elle est engagée dans un processus d’autodétermination qui s’accompagne d’une politique de « rééquilibrage » des inégalités politique, économique, culturelle et sociale (santé et éducation) au sein de la population. La mise en œuvre de ce rééquilibrage repose notamment sur l’organisation du territoire en trois provinces dont les délimitations sont elles-mêmes façonnées par l’histoire coloniale. Selon les recensements, les populations des provinces Nord et des Iles Loyauté se déclarent majoritairement Kanak alors que celle de la province Sud est hétérogène. D’un point de vue politique, les Indépendantistes sont à la tête du Nord et des Iles Loyauté et les non-Indépendantistes dirigent la province Sud. L’Institut de la statistique et des études économique (Isee) de la Nouvelle-Calédonie participe à l’évaluation du rééquilibrage en réalisant le recensement et des enquêtes. La province de résidence est à la fois une échelle politico-administrative et une échelle statistique de référence à la diffusion des résultats. Dans quelle mesure les provinces influencent-elles les choix méthodologiques afférents à la construction du taux de pauvreté relatif ? L’exploitation de l’enquête Budget Consommation des Ménages réalisée par l’Isee en 2008 apporte un éclairage à cette question et de fait propose une autre approche de l’évaluation du rééquilibrage reposant sur l’étude d’une frange de la population aux faibles ressources.
Les trois provinces de la Nouvelle-Calédonie
Les provinces – Une échelle politico-administrative
A la fin des années quatre-vingt, le paysage politique de la Nouvelle-Calédonie est duale. Le Rassemblement Pour la Calédonie dans la République (RPCR) prône le maintien du statut du territoire tandis que le Front de Libération National Kanak Socialiste (FLNKS) revendique l’indépendance à la France. Cette revendication est présentée par les Indépendantistes comme la seule solution pour s’extraire d’un rapport postcolonial où la population autochtone, les Kanak, est exclue du système économique et politique. Pour s’extraire de cette situation, Jean-Marie Tjibaou leader du FLNKS prônait une « indépendance viable » donnant les moyens aux Kanak de s’approprier les outils du système marchand (le droit, l’administration, l’enseignement scolaire, marché économique…) tout en préservant leur personnalité culturelle et leur système domestique. Ce système repose sur une économie vivrière dont la récolte de tubercules est le pilier. Le tarot et surtout l’igname représentent à la fois un apport nutritionnel et un symbole dans le cadre des échanges coutumiers entre clans 1 lors de la célébration d’un mariage, d’une naissance d’enfant ou d’un deuil. Cette économie privilégie la circulation non marchande et les relations sociales entre clans plutôt que la productivité et l’apport économique. Elle coexiste avec l’économie marchande caractérisée par le salariat, l’urbanisation et la consommation de masse.
La signature en 1988 des Accords de Matignon-Oudinot marque un compromis politique entre ces deux partis et l’Etat français. Ce compromis repose notamment sur la mise en place d’un référendum d’autodétermination au bout de dix ans et la réorganisation du territoire en trois provinces : les Iles Loyauté (composées des îles d’Ouvéa, Maré et Lifou) ainsi que le Nord et le Sud qui scindent la Grande Terre (Carte 1). Leur délimitation calque la répartition de la population elle-même façonnée par l’histoire coloniale. Ainsi, au recensement de 1989, parmi la population de la province Iles Loyauté 98 pour cent ont déclaré appartenir à la communauté Kanak. Cette proportion s’élève à 79 pour cent dans le Nord et seulement 26 pour cent dans le Sud. Cette répartition est encore patente aux recensements de 2009 et de 2014.

Les provinces. Source : Isee.
Les provinces sont un outil politique fort. Chacune est administrée librement par une assemblée élue au suffrage universel direct pour cinq ans. Encore aujourd’hui, les Indépendantistes dirigent le Nord et les Iles Loyauté tandis que les non Indépendantistes sont à la tête de la province Sud. Un nombre d’élus des trois assemblées provinciales constitue le congrès. Le congrès vote le budget, adopte les lois de pays propre à la Nouvelle-Calédonie et il élit le gouvernement qui prépare et exécute ses délibérations. Les provinces sont dotées de larges compétences mais leur champ d’action est peu explicite. Selon l’article 20 de la loi organique du 19 mars 1999, elles sont compétentes dans toutes les matières qui ne sont pas dévolues à l’Etat ou à la Nouvelle-Calédonie. Selon Alain Christnacht, « l’Etat dispose des fonctions régaliennes dont le droit du travail, l’enseignement du second degré et supérieur ; le territoire dispose du budget, de la fiscalité et autres travaux d’intérêt territorial ; les provinces sont compétentes pour tout le reste » (Christnacht, 2004 : 57). Par déduction, elles sont compétentes en matière d’urbanisme (en dehors des principes directeurs du droit de l’urbanisme, qui sont du ressort du Congrès), d’habitat social, de construction, du maintien de l’équipement des collèges ou du développement économique des provinces (Riera et Dubois, 2006).
Les provinces grâce à ses larges compétences mettent en place des mesures de « rééquilibrage » des inégalités infra et inter-provinciales notamment avec la province Sud qui polarise l’activité économique en son chef-lieu Nouméa. Dans cette perspective, les dotations budgétaires favorisent les provinces Nord et Iles Loyauté par rapport à la province Sud, proportionnellement à leur population. Depuis la signature des Accords en 1988, les provinces indépendantistes orientent le rééquilibrage selon trois axes : le renforcement des infrastructures (routes, amélioration des réseaux d’eau, d’électricité et de téléphonie, création et réhabilitation d’établissements de santé et d’enseignement) ; l’aide au développement économique et social (politique sociale, financement de micro-projets) ; et l’édification de bases économiques fortes. Ce dernier point fait notamment référence à l’acquisition par la province Nord de la SMSP (Société Minière du Sud Pacifique, filiale à 87 pour cent de la Sofinor 2 ) dont l’assise ne cesse de se déployer dans le secteur minier : création et gestion d’une usine d’extraction de minerai sur Voh, exportation de minerais à basses teneurs, etc. La zone VKP (Voh, Koné, Pouembout) où se situe l’usine du Nord est un nouveau pôle économique pour le territoire. Grâce aux retombées financières de la SMSP, la Sofinor développe des micros projets économiques, en faveur de la population autochtone notamment, dans des secteurs d’activités tels que l’agroalimentaire, la pêche, l’élevage, le tourisme et l’aménagement du territoire.
A l’approche de l’échéance des Accords de Matignon-Oudinot, pour anticiper d’éventuels affrontements qui auraient pu trouver leurs origines dans les résultats du référendum d’autodétermination, les représentants du RPCR, du FLNKS et de l’Etat signent en 1998 l’Accord de Nouméa (1998). Les larges compétences des provinces sont reconduites dans un contexte de renforcement du processus d’autodétermination. La Nouvelle-Calédonie devient une collectivité d’outre-mer sui generis, le transfert de compétences détenues par l’Etat français aux instances de la Nouvelle-Calédonie est planifié et une citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie est instituée pour l’élection des membres des assemblées provinciales. Enfin, un référendum sera organisé au cours du quatrième mandat du congrès de la Nouvelle-Calédonie, soit entre 2014 et 2019.
Les provinces – Une échelle statistique
La Nouvelle-Calédonie dispose de son propre système statistique : l’Institut de la statistique et des études économiques (Isee). Sous tutelle de l’exécutif calédonien, ses missions sont de collecter, produire, analyser, diffuser des informations économiques et sociales du territoire et de sa population. Ses travaux sont influencés par ceux de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) en raison d’étroites relations entre les deux instituts. D’une part, des fonctionnaires de l’Insee, le plus souvent des agents de catégorie A, occupent des postes pour quelques années en Nouvelle-Calédonie ou assurent des missions ponctuelles sur des points techniques et de méthodes statistiques ou d’enquêtes. D’autre part, le recensement de la population mené de manière exhaustive tous les cinq ans, est une opération conjointe entre les deux instituts. L’Insee finance l’opération, pilote la collecte en désignant un chef de mission ainsi que des contrôleurs du recensement et détermine la population légale. L’Isee participe à la collecte, produit les supports cartographiques des zones à recenser, organise la saisie des bulletins individuels ainsi que des feuilles de logement et exploite les données.
L’Isee diffuse ses résultats selon les provinces. Instaurées par le politique (les Accords de Matignon-Oudinot) pour le politique, elles sont à la fois un outil au rééquilibrage des inégalités et une échelle statistique qui désingularise une réalité sociale. L’efficacité à quantifier une réalité sociale, entendue au sens de Desrosières comme l’expression de mots par des chiffres, est liée à une réputation d’objectivité à laquelle participe l’Isee. D’une part, l’Institut est un outil de coordination car il produit un langage commun de référence utilisé par le pouvoir politique. D’autre part, il est un outil de preuve qui informe et traduit une réalité qui peut être déconstruite par une autre réalité sociale reposant sur d’autres chiffres (Desrosières, 2008, 2014). Enfin, l’Isee recoure aux provinces comme échelle statistique car elles sont un très bon proxi de deux autres échelles qui ne disposent pas de la même légitimité politique. La première est la zone de résidence. Les trois modalités - tribale, rurale et urbain - traduisent une autre répartition spatiale de la population issue de l’époque coloniale. La tribu est « (…) un mot de l’Administration coloniale pour désigner une Réserve, terme juridique employé depuis la fin du XIXe siècle et qui désigne les espaces dans lesquels les Kanak sont refoulés » (Bensa, 1990 : 34). Selon le panorama des tribus réalisé par l’Isee à partir du recensement de 1996 et avec le partenariat du sénat coutumier 3 , il existe 341 tribus sur l’ensemble du territoire. L’ensemble des Iles Loyauté correspond à des zones tribales. La Grande Terre en compte 18 pour cent dont 14 pour cent en province Nord. Au recensement de 2014, 269 000 personnes sont recensées en Nouvelle-Calédonie dont 39 pour cent (105 000 personnes) se déclarent appartenir à la communauté Kanak. Parmi elles, 58 pour cent résident en zone tribale et 42 pour cent en zone urbaine ou rurale. Quant à la zone urbaine, elle correspond à Nouméa et son agglomération, à savoir les communes de Païta (hors tribus), Dumbéa et Mont-Dore (hors tribus). Le rural est par déduction ce qui n’entre pas dans la classification - tribal ou urbain. Par exemple, la dernière enquête Budget Consommation des Ménages de 2008 réalisée par l’Isee, apporte des informations sur les ressources et les dépenses des ménages selon ces deux échelles. Son échantillon aléatoire simple est stratifié selon la province et la zone de résidence. Toutes les communes ont été concernées par l’enquête ainsi que les deux tiers des tribus. L’avantage de cette méthode d’échantillonnage est d’établir des comparaisons entre les provinces et entre les zones de résidence. Toutefois, elle ne permet pas de croiser ces deux échelles. Les résultats diffusés dans la revue Synthèse de l’Institut sont déclinés selon la province de résidence afin d’établir des comparaisons avec les résultats de l’enquête de 1991 et d’apporter des éléments d’évaluation au rééquilibrage des inégalités.
La deuxième échelle statistique est la communauté d’appartenance. En Nouvelle-Calédonie, toute personne recensée doit déclarer à quelle communauté elle se sent appartenir. La Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL) justifie cette exception au concept républicain de l’égalité, par une délibération de 2002 selon laquelle « le recueil de l’appartenance ethnique des personnes, compte tenu des caractéristiques sociodémographiques propres au territoire de Nouvelle-Calédonie, répond à un motif d’intérêt public […] ». Par contre, la CNIL règlemente l’exploitation statistique au niveau territorial et provincial. Il est donc impossible d’exploiter cette question au niveau des quartiers de la zone urbaine par exemple. Le recensement de la population est l’unique source pour établir des données d’un rééquilibrage selon la communauté d’appartenance en faveur de la population autochtone. Pour cela, nous utilisons les deux recensements de 1989 et 2009 4 , qui couvrent près de vingt ans de rééquilibrage pour analyser l’élévation du niveau de diplôme et l’insertion au marché de l’emploi des Kanak comparés aux non Kanak.
En 2009 comme en 1989, un non Kanak a plus de chance d’être diplômé qu’un Kanak. Plus le niveau de diplôme est élevé plus les inégalités entre les deux groupes se creusent. Par contre en vingt ans, les rapports de chance (odd ratios) diminuent pour tous les diplômes ce qui indique une certaine démocratisation de l’accès aux diplômes (Tableau 1). C’est pour l’obtention d’un diplôme de l’enseignement supérieur que le rapport de chance a le plus diminué : 9 en 2009 contre 36 en 1989. Cette analyse, appliquée à la génération des 20-30 ans confirme ce résultat. Les rapports de chance, pour cette tranche d’âge varient considérablement selon le type de diplôme. Ainsi, l’écart est de 1 à 2,2 pour n’importe quel diplôme et de 1 à 7,1 pour les diplômes du supérieur (Ris, 2014). Pour autant, parmi les diplômés de l’enseignement supérieur, un Kanak sur trois détient un diplôme du second ou troisième degré. Après vingt ans de rééquilibrage, les inégalités en Nouvelle-Calédonie ne disparaissent pas mais se transforment. Elles concernent moins l’accès au baccalauréat que l’hétérogénéité des types de baccalauréat et par conséquent l’accès à l’enseignement supérieur. La portée de la démocratisation de l’enseignement est contrainte puisque les débouchés ne dépendent pas que du niveau de diplôme mais aussi du type de filière suivie. En 2009, le rapport de chance des non Kanak de détenir comme diplôme le plus élevé le baccalauréat, quelle que soit la série, est cinq fois plus important que les Kanak. Mais le rapport de chance entre un non Kanak et un Kanak de détenir un baccalauréat professionnel-technologique est équivalent alors que ce rapport s’élève à six pour l’obtention du baccalauréat général. Les inégalités dans l’accès aux diplômes sont potentiellement dues à des différences de caractéristiques objectives telles que l’âge, le sexe et la province de résidence. Après contrôle de ces caractéristiques les rapports de chance diminuent légèrement. Ainsi, un non Kanak n’a plus que 4,4 fois plus de chance d’obtenir le baccalauréat (toutes séries) et 5,5 fois plus de chance d’obtenir un baccalauréat général qu’un Kanak.
Evolution des rapports de chance relative Non kanak / Kanak dans l’obtention d’un diplôme
Source : Hadj et al., 2012.
Champ : population de 14 ans et plus.
Note : Les données individuelles de 1989 ne sont pas disponibles.
Lecture : en 2009 un non Kanak a 4,8 fois de probabilité qu’un Kanak d’être bachelier, en contrôlant par l’âge, le sexe et la province de résidence ce rapport est de 4,4.
La conséquence de ce rééquilibrage, plus quantitatif que qualitatif, est une moindre insertion dans le marché de l’emploi des Kanak. Au recensement de 2009, 45 pour cent d’entre eux âgés de 15 à 65 ans ont un emploi contre 71 pour cent pour les Européens. Le taux d’emploi des autres communautés est à un niveau intermédiaire : 58 pour cent pour les Wallisiens et Futuniens et 63 pour cent en moyenne pour les autres communautés. Les trois quarts des Kanak sont ouvriers ou employés contre seulement un tiers des Européens et un peu plus de la moitié pour l’ensemble de la population. C’est également la communauté qui compte le plus d’agriculteurs : 6 pour cent contre 2,5 pour cent de la population occupée. Enfin, seuls 3 pour cent de Kanak sont cadres représentant un millier de personnes. Cette proportion est six fois plus faible que celle des Européens et trois fois plus faible que l’ensemble de la population. Néanmoins, le nombre de cadres a été multiplié par sept en vingt ans. Au sein même de la communauté kanak, les disparités de taux d’emploi selon le lieu de résidence sont importantes. Il est de 37 pour cent pour ceux vivant en tribu contre 54 pour cent pour ceux de la zone rurale ou urbaine. Cette disparité spatiale s’explique par une offre d’emploi moindre, l’éloignement des bassins d’emploi et des difficultés de transport pour les rejoindre (Rivoilan et Broustet, 2011). Par conséquent, le taux de chômage au sens du recensement, est plus élevé dans la communauté kanak (26 pour cent) et un chômeur sur deux réside en tribu. Le taux de chômage des Wallisiens et des Futuniens ainsi que des Ni-vanutais est à un niveau intermédiaire : 14 pour cent contre seulement 4 pour cent pour les Européens ou les Indonésiens.
L’évaluation du rééquilibrage selon la province de résidence fournit des résultats comparables. Entre 1989 et 2009, les populations vivant dans le Nord et aux Iles Loyauté sont plus souvent diplômées. En revanche elles ont plus souvent un niveau de diplôme inférieur à la population du Sud et par conséquent elles connaissent un taux de chômage au sens du recensement plus élevé. Les disparités provinciales se sont notamment restreintes à partir de 1996. La construction de l’usine métallurgique sur la côte Ouest de la province Nord renforce la création d’emplois de la zone VKP et de la commune adjacente, Koumac. Le taux d’emploi y est aussi élevé que celui du Grand Nouméa. La province Nord connait donc un développement économique inégal entre la côte Ouest en pleine mutation économique par rapport à la côte Est.
Quelle échelle statistique privilégier pour évaluer le rééquilibrage : la communauté d’appartenance ou les provinces ? Tout dépend de ce que l’on étudie et du message que l’on souhaite diffuser. La communauté d’appartenance démontre clairement que l’amorce du rééquilibrage traduit une modification du rapport inégalitaire dénoncé par les Indépendantistes dans les années quatre-vingt. Les Kanak sont plus souvent inclus au système marchand par le diplôme obtenu et l’emploi occupé. La modification de ce rapport inégalitaire a favorisé l’introduction de besoins nouveaux (se loger, se déplacer, acheter au magasin ce que l’on produisait soi-même auparavant, faire garder ses enfants…) et l’accès à de nouvelles consommations (loisirs, moyen de communication…). La situation économique de certains ménages est devenue (plus) précaire. L’approche par province interroge et interpelle plus explicitement la responsabilité de la classe politique aux conséquences du rééquilibrage. Dans un contexte où les aspirations politiques d’indépendance et de rééquilibrage sont clairement clamées et affichées, la précarité est d’autant plus inacceptable. En 2010, les prix des biens et des services en Nouvelle-Calédonie étaient globalement 34 pour cent plus élevés qu’en métropole. Cet écart est comparable à celui enregistré entre la métropole et la Polynésie française mais il est largement supérieur à celui observé entre la métropole et les départements d’outre-mer. Le poste alimentaire concentre de loin les plus forts écarts de prix avec la métropole : un métropolitain qui conserve ses habitudes alimentaires paierait 89 pour cent de plus son panier de denrées alimentaires en Nouvelle-Calédonie (Roubio-Collet, 2012).
Ce constat confirme le sentiment de cherté de la vie de la population calédonienne, cristallisé par les mobilisations pour lutter contre la vie chère amorcées dès 2006. Ce n’est plus seulement l’accès à l’économie marchande et, plus largement, au système capitaliste qui est revendiqué mais la possibilité de vivre dignement (accès à un logement décent, acheter des produits alimentaires, se motoriser…) par et dans ce système. Il faut donc s’interroger sur la frange de la population calédonienne en marge du rééquilibrage économique notamment. Nous proposons de poursuivre l’évaluation du rééquilibrage en s’intéressant aux ménages pauvres. Cette approche est novatrice puisque le taux de pauvreté de la Nouvelle-Calédonie a été publié pour la première fois en 2008 dans les Comptes Economiques Rapides de l’Outre-mer (CEROM). Son calcul repose sur l’exploitation des ressources fiscales qui ne tiennent pas compte des ménages à faibles ressources puisqu’exonérés d’impôt. L’enquête Budget Consommation des Ménages réalisée par l’Isee en 2008 pallie cette limite. Le taux de pauvreté est un outil statistique qui repose sur des conventions et des choix méthodologiques. Il se construit à partir d’un indicateur d’inégalité, le niveau de vie correspondant au revenu disponible du ménage rapporté au nombre d’unités de consommation.
La construction statistique de la pauvreté – La clé d’entrée le niveau de vie
L’unité de consommation
En Nouvelle-Calédonie, en 2008, la moitié des ménages vit par mois avec 317 000 F.CFP (2 700 euros). Ce montant selon l’enquête Budget Consommation des Ménages correspond aux ressources monétaires avant impôts directs comprenant : les salaires, les prestations sociales (y compris les pensions de retraite), les ressources exceptionnelles (héritage par exemple) et les ressources du patrimoine comme les biens immobiliers. On peut également exprimer la médiane des ressources monétaires mensuelles par le nombre de personnes qui composent le ménage ; soit 70 647 F.CFP (590 euros). Le choix de l’unité (ménage ou personne) dépend de ce que l’on étudie. La consommation des ménages se compose de biens collectifs comme le logement et de biens individuels comme l’alimentation. Les résultats relatifs aux biens collectifs sont souvent exprimés par ménage car les membres consomment ensemble. En revanche, il est plus pertinent de présenter par personne les résultats relatifs aux biens individuels en raison des inégalités de consommation liées à l’âge ou à l’activité professionnelle. Cette approche permet également d’identifier la personne génératrice de ressources et d’analyser les inégalités entre sous-populations (les femmes, les célibataires…). Par contre les besoins des membres d’un ménage ne s’accroissent pas en stricte proportion de sa taille. Il n’est pas nécessaire de multiplier toutes les dépenses par le nombre de personnes qui vivent ensemble pour garder le même niveau de vie. Pour contourner ces limites on utilise une unité intermédiaire : l’unité de consommation.
L’unité de consommation (uc) tient compte des phénomènes de redistribution et des économies d’échelle réalisées lorsqu’on habite à plusieurs dans un même logement. Elle est calculée selon une échelle d’équivalence qui tient compte de l’âge et de la composition des membres d’un ménage (au sens de BCM) c’est-à-dire l’ensemble des personnes qui vivent dans un même logement sans pour autant être unies par un lien de parenté. Les unités de consommation comparent les niveaux de vie des ménages de taille et de composition différentes. Pour cela, on attribue un poids à chaque membre en fonction de son âge. Sa valeur est déterminée selon une échelle d’équivalence : Oxford ou OCDE 5 . L’échelle d’Oxford a été modifiée au profit de l’échelle OCDE à la fin des années quatre-vingt. La principale raison est qu’un certain nombre de sociétés sont passées d’une structure de consommation individuelle à une consommation plus collective. Plus précisément, les dépenses des ménages proportionnelles au nombre de personnes (vêtements, alimentaire…) sont devenues moindres par rapport aux dépenses génératrices d’économie d’échelle (loyer, abonnement téléphonique, internet…). Dès lors, il est d’usage que l’échelle d’Oxford mesure le niveau de vie des pays dits en développement, alors que l’échelle OCDE est utilisée pour les pays dits développés (Hourriez et Olier, 1997 ; Verger, 2005).
Le choix d’utiliser une des deux échelles est important puisque le montant du niveau de vie en sera modifié. Par exemple, un ménage de deux adultes et de deux enfants de moins de 14 ans équivaut 2,7 uc selon l’échelle d’Oxford et diminuera à 2,1 uc selon l’échelle de l’OCDE. La différence induite sur le calcul de la médiane du niveau de vie en Nouvelle-Calédonie est flagrante : 131 000 F.CFP (1 100 euros) selon l’échelle OCDE ; soit 30 pour cent supérieur à la médiane des ressources monétaires selon l’échelle d’Oxford. Pour notre étude c’est l’échelle OCDE qui sera retenue car entre 1991 et 2008 la structure de consommation des ménages calédoniens évolue vers une économie d’échelle. En dix-sept ans, les dépenses liées à l’habitat ont détrôné l’alimentaire pour l’ensemble du territoire. Trois explications à ce constat : les prix du marché immobilier qui ont augmenté entre ces deux dates ; la migration vers Nouméa a creusé un déséquilibre entre l’offre et la demande immobilière, augmentant les prix des logements de la zone urbaine ; et le phénomène de décohabitation qui a développé la demande en logement.
Les ressources totales
L’intérêt de l’enquête BCM est de collecter les ressources non monétaires. Elles correspondent aux ressources en nature déclarées par les ménages dont le montant est évalué au prix du marché. On distingue l’autoconsommation (ou autoproduction) de denrées produites par le ménage pour lui-même (cueillette, élevage, chasse, pêche, champ), les prélèvements sur stock pour les ménages ayant une activité professionnelle leur permettant de se servir (gérant d’un magasin…), les cadeaux reçus d’un autre ménage et les avantages en nature (logement, voiture de fonction…). Avec l’intégration des ressources non monétaires, le niveau de vie médian évolue de 131 000 F.CFP (1 100 euros) à 144 000 F.CFP (1 200 euros) par mois et par unité de consommation ; soit une augmentation de 10 pour cent. A partir du niveau de vie calculé selon les ressources totales et l’échelle OCDE, établissons un premier constat des inégalités provinciales (voir Figure 1 ci-dessous).
Le niveau de vie médian des Calédoniens de la province Sud est le plus élevé : 174 000 F.CFP (1 500 euros) par mois et par unité de consommation. Légèrement supérieur à celui de l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie, il est surtout 2 fois supérieur à celui de la province Nord et 2,5 fois supérieur à celui des Iles Loyauté. Ces inégalités s’expliquent par des ressources du travail bien plus importantes en province Sud. Elles correspondent à 70 pour cent des ressources des personnes vivant en dessous du niveau de vie médian contre 45 pour cent en province Nord et 39 pour cent en province Iles Loyauté. Les autres ressources en particulier les prestations sociales et le non monétaire, sont bien plus importantes au Nord et aux Iles mais elles ne suffisent pas à combler ce fossé.

Niveau de vie par province. Source : Laure Hadj, exploitation des données BCM-2008.
Ensuite, les inégalités au sein des provinces sont mesurées par le rapport interdécile c’est-à-dire entre la valeur du niveau de vie des plus riches (D9) et celle des plus modestes (D1) (Tableau 2). C’est en province Sud qu’il y a le moins d’inégalités. Le rapport inter décile s’élève à 6,4 contre 7,0 pour la province Nord et 9,3 pour la province Iles Loyauté. Selon la province de résidence, les ressources non monétaires ou les prestations sociales (hors retraites) régulent les inégalités entre les plus riches et les plus modestes. Aux Iles Loyauté, l’apport des ressources non monétaires, en particulier de toute la production du jardin, fait diminuer de 4 points le rapport inter décile de ressources monétaires, de 13,2 à 9,3. Mais ce sont les ressources sociales (hors retraites) qui diminuent les inégalités encore plus fortement. Sans celles-ci, le rapport inter décile monterait à 21,8. Pour la moitié la moins aisée de la population des Iles Loyauté, le revenu se compose à 28 pour cent de prestations sociales (hors retraites). Cette proportion monte à 59 pour cent pour les plus modestes d’entre eux (D1). Deux prestations principales expliquent cette importance. La première est l’allocation aux personnes âgées. Cette prestation est versée aux plus de 60 ans qui disposent de moins de 31 000 F.CFP (260 euros) de ressources par mois. Le montant de cette aide est de 25 000 F.CFP (209 euros) au maximum. La seconde prestation est le RIL (revenu pour l’insertion des Loyauté). Son montant correspond à la moitié du SMG qui est la rémunération moyenne légale minimum et varie selon la composition familiale. En province Nord, les ressources non monétaires réduisent les inégalités bien plus qu’en province Iles Loyauté. Le rapport inter décile diminue de 12,5 à 7. Les ressources issues de l’autoproduction et des cadeaux reçus sont les principales ressources non monétaires. Les premières relèvent d’une activité domestique qui apporte un complément alimentaire. Elles permettent également au même titre que les cadeaux reçus, d’alimenter un réseau d’échange et de solidarité familiale, tribale et clanique. Par ailleurs, sans les ressources sociales, le rapport inter décile serait supérieur de 1,5 point passant de 7 à 8,5. La différence est plus faible que pour le non monétaire. En Province Sud, le non monétaire réduit très peu les inégalités car il concerne autant le haut que le bas de l’échelle des revenus. Les plus riches bénéficient d’avantages en nature autant que les plus modestes recourent à l’autoproduction. En zone urbaine, l’accès à un lopin de terre dans un objectif d’autoproduction est limité. Ainsi le rapport inter décile reste stable avec ou sans ressources non monétaires. En revanche, sans prestations sociales les inégalités se creuseraient. Le rapport inter décile s’élèverait à 7,3.
Rapport inter-déciles D9/D1
Source : Laure Hadj, exploitation des données BCM-2008.
Enfin, nous aurions pu faire le choix méthodologique d’imputer aux propriétaires de leur logement qui ne remboursent pas de crédit, un loyer fictif. L’estimation de ce loyer est faite par le propriétaire lui-même lors de l’enquête ou par un travail statistique d’imputation en comparant les caractéristiques des logements locatifs (Jacquot et Driant, 2005). Aucune des deux méthodes n’a été retenue dans l’enquête BCM de Nouvelle-Calédonie. La première raison est la difficulté d’appliquer cette méthode aux ménages vivant dans les tribus. Pour les besoins de la collecte, ils ont été catégorisés comme propriétaires sans crédit de leur logement. Or le concept de propriété immobilière individuelle n’existe pas dans le monde kanak. En tribu, le foncier est une « propriété privée d’un collectif » ; le clan est considéré comme le propriétaire (Naepels, 1998). Depuis 2011, la reconnaissance de la personnalité morale du clan lui permet d’acquérir des biens, gérer des ressources et d’être titulaire de droits devant la justice. Dans la tradition autochtone on dispose d’une terre par transmission coutumière excluant les transactions financières de vente ou de location. Estimer un loyer n’a donc pas de sens. Les GDPL (Groupements de Droit Particulier Local) depuis 1985 concilient le développement économique et l’organisation coutumière traditionnelle. Certains traitent plus spécifiquement des activités économiques tandis que d’autres s’attachent à l’attribution des terres. Ces GDPL regroupent des individus liés par des liens coutumiers régis principalement par le droit coutumier. Techniquement, l’effectif des logements locatifs est trop faible pour appliquer cette méthode, la quasi-totalité de la population loyaltienne et les trois quarts de la population de la province Nord vivant en zone tribale. Aux Iles Loyauté, seuls 3 pour cent des ménages sont locataires (soit 133 ménages) contre 87 pour cent de propriétaires sans crédit. Par contre, cette méthode a du sens dans la zone urbaine de la province Sud où l’offre et la demande du marché immobilier sont attractives. Mais, et c’est la deuxième raison du non recours à la méthode des loyers fictifs, les données sur les caractéristiques et les conditions de confort du logement sur BCM sont partielles. Pour appliquer cette méthode, il faudrait effectuer un complément d’informations relatif aux caractéristiques physiques du parc de logements (taille, confort sanitaire…), à la qualité de l’habitat (fonctionnement de l’équipement, degré d’isolation sonore…), au statut d’occupation, etc. Autant d’informations que l’on retrouve dans les enquêtes logements (Marquier, 2003).
Des seuils de pauvreté provinciaux ou un seuil de pauvreté calédonien ?
A partir du niveau de vie médian on peut définir un seuil de pauvreté. Il correspond au montant en dessous duquel les ménages seront statistiquement considérés comme pauvres. Il peut être défini à 40, 50 ou 60 pour cent du niveau de vie médian définit en Nouvelle-Calédonie, en 2008, à 144 000 F.CFP (1 200 euros) par mois. Il est dit relatif car il se réfère à des éléments propres à la zone et non à un montant absolu de minimum pour vivre. Contrairement à la pauvreté absolue ce n’est donc pas un minimum de survie défini selon le coût d’un panier de consommation alimentaire 6 qui est calculé. D’ailleurs, selon le seuil de pauvreté absolue de la Banque mondiale défini à 2 $ par jour, la Nouvelle-Calédonie ne compterait aucun ménage pauvre. La pauvreté relative détermine un seuil qui est « un minium social de participation à la communauté qui suit l’évolution de la société » (Olm et Simon, 2005 : 24). Le choix méthodologique retenu pour construire le seuil de pauvreté calédonien en 2008 est 50 pour cent du niveau de vie médian. Ainsi, sont statistiquement définis comme pauvres les ménages qui vivent avec moins de 72 000 F.CFP (600 euros) par mois et par unité de consommation : soit 17 pour cent des ménages représentant 53 000 personnes. La pauvreté touche inégalement la Nouvelle-Calédonie. La province Sud est relativement épargnée : 9 pour cent des ménages vivent sous le seuil de pauvreté, taux voisin de celui de la métropole. A l’inverse, plus de la moitié des ménages est concernée par la pauvreté aux Iles Loyauté et 35 pour cent en province Nord. Le seuil de pauvreté calculé sur l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie est fortement influencé par les ménages de la province Sud, plus nombreux et au niveau de vie est plus élevé. En conséquence de nombreux ménages des Iles Loyauté et du Nord, représentant 31 000 personnes, se situent sous ce seuil de pauvreté moyen (Tableau 3).
Taux de pauvreté et nombre de pauvres par province
Source : Laure Hadj, exploitation des données BCM-2008.
Deux autres choix méthodologiques auraient pu être retenus. Premièrement, le seuil de pauvreté peut être défini selon la convention utilisée par l’Office statistique de l’Union Européenne (dit Eurostat) et certains pays européens, soit à 60 pour cent du niveau de vie médian. Selon cette convention, le seuil de pauvreté calédonien s’élèverait à 86 000 F.CFP (720 euros) par mois et par unité de consommation (contre 72 000 F.CFP [600 euros] par mois et par unité de consommation à 50 pour cent) et le taux de pauvreté s’établirait à 22 pour cent. Ce changement de seuil fait apparaître une vulnérabilité financière pour 3 700 ménages supplémentaires, représentant 16 900 personnes de plus. Aucun seuil n’est plus légitime qu’un autre car il s’agit de convention statistique. Les taux de pauvreté des provinces Nord et Iles Loyauté s’élèveraient respectivement à 62 pour cent et 44 pour cent. C’est dix points de plus que les taux de pauvreté définis à 50 pour cent du niveau de vie médian. L’augmentation du taux de pauvreté de la province Sud est plus faible : 14 pour cent au lieu de 9 pour cent. Deuxièmement, des seuils de pauvreté provinciaux à 50 pour cent du niveau de vie médian peuvent être définis à la place d’un seuil de pauvreté calédonien. En déterminant un seuil unique on parle « d’un » schéma de société (Verger, 2005). En effet, il existe une justice commune (hors le droit civil coutumier) garantissant les mêmes droits à l’ensemble de la population. Au plan religieux, le christianisme domine. Les conditions climatiques sont proches dans les trois provinces. Les aspirations de consommation des ménages calédoniens sont fortement influencées par la zone urbaine du Grand Nouméa grâce au déploiement du crédit, de la publicité et des déplacements fréquents des personnes entre cette zone et le reste du territoire.
En définissant des seuils de pauvreté provinciaux les résultats et le discours sur le phénomène de pauvreté seraient modifiés. Ce choix méthodologique légitimerait, ou non, la poursuite et le développement d’une politique sociale et économique provinciale en faveur du rééquilibrage d’une frange de la population calédonienne qui vit principalement de l’économie de subsistance. Quantitativement, en province Sud, le seuil de pauvreté augmenterait de 72 000 F.CFP (600 euros) à 87 000 F.CFP (720 euros) par mois et par unité de consommation et le taux de pauvreté évoluerait de 9 pour cent à 14 pour cent. L’inverse serait observé dans les deux autres provinces. Dans le Nord, le seuil diminuerait à 45 000 F.CFP (380 euros) par mois et par unité de consommation. Le taux de pauvreté serait alors divisé par deux (16 pour cent) et comparable à celui de la province Sud. Aux Iles Loyauté, le seuil et le taux de pauvreté seraient divisés par deux par rapport au seuil calédonien : 23 pour cent des ménages vivant avec moins de 34 000 F.CFP (285 euros) par mois et par unité de consommation (Tableaux 4 et 5). L’étude des taux de pauvreté provinciaux mettrait en évidence « des » schémas de société. C’est d’ailleurs la position retenue par l’Institut de la statistique de la Polynésie française. En raison de la configuration géographique et des disparités climatiques le phénomène de pauvreté est étudié par regroupement d’archipels. Il rend ainsi compte des différences de mode de vie liées à l’éloignement de la zone urbaine et évite de surdéterminer les résultats en isolant les données de cette zone (Tepava et Vucher-Visi, 2005).
Seuil de pauvreté unique et taux de pauvreté par province
Source : Laure Hadj, exploitation des données BCM-2008.
Note : Les taux de pauvreté correspondent à 50% du seuil unique ou des seuils provinciaux de pauvreté.
Seuil de pauvreté par provinces et taux de pauvreté par province
Construction de la réalité par la statistique, par le politique ?
Quel résultat reflète le plus la réalité ? Il n’y a pas de règle statistique pour décider de se référer à un ou plusieurs seuils de pauvreté. Un seuil de pauvreté calédonien permet d’établir des comparaisons entre provinces et d’étudier l’impact du salariat et des prestations sociales dans les ressources des ménages ; soit l’imprégnation de l’économie marchande. Des seuils de pauvreté provinciaux évaluent les projets politiques provinciaux et légitiment la poursuite des mesures politiques d’un rééquilibrage social et économique en faveur d’une frange de la population calédonienne qui vit principalement de l’économie vivrière. Pour limiter un éventuel arbitrage méthodologique, il est néanmoins indispensable de justifier notre choix de définir le seuil de pauvreté à 72 000 F.CFP (600 euros) par mois et par unité de consommation. Pour cela il existe plusieurs solutions : comparer le montant du seuil de pauvreté et les minima sociaux en place ; se reporter à la distribution des ressources notamment des plus modestes (premier ou deuxième décile) ; ou multiplier par un certain coefficient les besoins alimentaires estimés par les experts (Hourriez et Legris, 1997). En Nouvelle-Calédonie, le seuil de pauvreté défini à 50 pour cent du niveau de vie médian équivaut à la valeur du deuxième décile de la distribution des niveaux de vie des ménages et il est supérieur aux montants des minima sociaux calédoniens. Cela n’est pas une spécificité de la Nouvelle-Calédonie puisque la France métropolitaine est dans ce cas de figure (Duvoux, 2012). Par exemple, l’allocation chômage correspond à 75 pour cent du Salaire Minimum Garanti (SMG) qui s’élève en 2008 à 123 000 F.CFP (1 030 euros) par mois. Ensuite, une réunion à l’Isee a été organisée avec les représentants des services sociaux de la Nouvelle-Calédonie sur la construction du seuil de pauvreté défini à 50 pour cent du niveau de vie médian. Plusieurs points ont été échangés. Premièrement, le choix de l’unité de consommation a attiré l’attention des représentants du Centre Communal d’Action Sociale (CCAS) en charge de l’action sociale pour la commune de Nouméa. Initialement leur indice de seuil de survie a été calculé selon l’échelle d’équivalence Oxford. Cet indice est un outil déterminant pour les agents du CCAS en chargent du suivi des ménages dont le niveau de vie est inférieur au seuil de survie. Suite à la présentation de l’évolution de la structure de consommation des ménages calédoniens entre les deux enquêtes BCM, le montant du seuil de survie a été recalculé selon l’échelle OCDE. Deuxièmement, plusieurs représentants des services sociaux ont mentionné que le montant du seuil de pauvreté à 72 000 F.CFP (600 euros) par mois et par unité de consommation est supérieur aux niveaux de vie des ménages qu’ils suivent. Dès lors, le montant du seuil de pauvreté à 60 pour cent du niveau de vie médian (soit 86 000 F.CFP [720 euros] par mois et par unité de consommation) leur semblait bien trop élevé. Troisièmement, ils ont confirmé le choix de calculer un seuil de pauvreté calédonien plutôt que des seuils provinciaux afin d’établir des comparaisons entre les trois provinces. Quatrièmement, il a été suggéré de développer un volet qualitatif pour compléter les données quantitatives de la pauvreté relative.
Les controverses suscitées quant aux choix méthodologiques du taux de pauvreté en Nouvelle-Calédonie soulignent que la statistique est un instrument politique et de démocratie. Les acteurs de l’action sociale publique et les agents de l’institut de la statistique du territoire en discutant et en débattant de la construction de cet indicateur se sont accordés de ce qui compte et doit être compté. La nécessité de présenter plusieurs scénarios de la pauvreté en Nouvelle-Calédonie traduit une « transformation » de la société calédonienne et ainsi qu’une construction statistique et administrative des représentations sociales de ceux en marge du rééquilibrage (Desrosières, 2008, 2014).
Footnotes
Declaration of Conflicting Interests
The author(s) declared no potential conflicts of interest with respect to the research, authorship, and/or publication of this article.
Funding
The author(s) received no financial support for the research, authorship, and/or publication of this article.
