Abstract
Invité à l’École Normale Supérieure de Lyon, Howard Becker (2014) présente son dernier ouvrage (What about Mozart?) dans lequel il illustre le raisonnement par cas comme méthodologie privilégiée d’analyse du social. Tout en refusant de s’inscrire dans la filiation de l’École de Chicago, H. Becker insiste sur le métier de sociologue en tant que praxis. L’une des principales ficelles beckerienne (2002) consiste à prendre au sérieux la multiplicité des déterminismes à l’œuvre dans un cas particulier, sans jamais renoncer à l’éclairage que peut apporter la comparaison. Si la rigueur scientifique est indispensable pour mener à bien le raisonnement par cas, l’inspiration continue d’avoir une place irréductible dans le processus d’écriture sociologique.
Le 12 octobre 2015, le séminaire « Re/lire les Sciences Sociales » de l’ENS de Lyon accueillait Howard S. Becker, « dinosaure » – comme il en rit lui-même – de la sociologie américaine et figure incontournable des sciences sociales contemporaines. La richesse de son parcours et de ses contributions scientifiques, il est vrai, a de quoi faire tourner les têtes : une œuvre foisonnante et inventive, une vie aussi de musicien, des travaux parfois menés en commun avec des artistes…le personnage lui-même incarne une façon de « faire » de la sociologie qui suscite une curiosité évidente : on avait rarement vu l’amphithéâtre Descartes aussi comble. Convié à Lyon pour la publication de son dernier ouvrage What about Mozart? What about Murder?, le chercheur et ancien pianiste de jazz a entretenu un dialogue truculent avec la salle pendant plus de deux heures, avec la complicité de son ami et confrère Jean Peneff (2014).
Le raisonnement par cas
L’ouvrage qui était ce jour-là en discussion a été l’occasion pour le sociologue de revenir sur un parcours jalonné de choix simultanément méthodologiques et épistémologiques. Il y théorise l’intérêt heuristique fondamental d’une méthode à laquelle il entend donner toute sa cohérence : « le raisonnement par cas ». Pour Becker, l’établissement d’une corrélation entre deux variables, toujours susceptible de « déraper » vers l’établissement d’une causalité, ne peut en aucun cas préciser le rapport qu’elles entretiennent. Elle se borne tout à au plus à signaler un hypothétique lien entre un élément A et un élément B. Entre les deux, une boîte noire. En d’autres termes, la quantification simplifie. Elle requiert un sacrifice dont on ne soupçonne pas l’ampleur : elle conduit à ignorer la manière dont d’autres variables peuvent intervenir à l’intérieur de cette boîte obstinément fermée. S’intéressant à l’opium, Becker démontre que le lien communément admis aux États-Unis depuis les années 1920 entre la consommation d’opiacée et les variables « genre », « âge », « ethnie », « statut social » (autrement dit « être un jeune homme noir et pauvre ») s’effondre dès que l’on fait preuve d’un minimum de recul historique. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, ce sont en effet surtout les femmes blanches aisées d’âge mûr qui ingèrent de l’opium. Or, l’approche « corrélationnelle » reste incapable de rende compte de la manière dont ces relations statistiques se construisent et évoluent. Il ne s’agit donc plus de se satisfaire de quelques grandes données sociales mais de comprendre ce que ces changements de statut historique révèlent des causes de la consommation d’opiacés. La médecine de la fin du XIXe conseillait l’opium pour pallier les inconforts de la ménopause. Après l’interdiction de la commercialisation légale de cette drogue, les circuits de distribution se réfugieront dans les territoires les plus éloignés de la pression judiciaire : à savoir les quartiers populaires et noirs. Considérant ces éléments, Becker montre ainsi que, dans les mécanismes de consommation de drogue, des données telles que l’accès à la substance, le savoir construit autour de celle-ci et les différents réseaux de distribution se révèlent d’indispensables outils explicatifs.
L’enjeu, on l’a compris, n’est donc plus de préciser le rapport entre deux variables mais d’identifier l’ensemble des variables que met en jeu ce rapport, en consentant à l’irrémédiable complexité d’un réel en mouvement. Plus le sociologue identifie de nouvelles variables, plus son regard s’éduque et plus il devient capable de repérer des mécanismes similaires dans des domaines en apparence radicalement différents. Les questions méthodologiques se mettent alors à foisonner sur les conditions pratiques d’un tel raisonnement. Comment trouver ces variables cachées qui entrent en jeu ? Comment peut-on généraliser à partir d’un cas dont on a reconnu la radicale spécificité ? Où s’arrête cette quête apparemment infinie vers toujours plus de complexité ? Peut-on aller jusqu’à utiliser des cas imaginaires pour enrichir le regard du sociologue ? Toujours attentif aux angoisses pratiques de l’apprenti sociologue, Becker nous donne dans cet ouvrage un certain nombre de réponses, qui soulèvent peut-être autant de questions.
Une sociologie sans étiquette
C’est donc par une salve de précisions mi-fatiguées mi-amusées que Howard Becker a ouvert la conférence. Une large place a été laissée aux questions de la salle, l’interaction ne constituant pas seulement pour le sociologue un objet d’étude mais également un mode d’enseignement. Si je n’aime pas donner des conférences, c’est parce que je n’ai aucune idée de ce que vous comprenez et de ce que vous en faites. Le seul moyen pour nous d’avoir un échange sérieux serait que vous exposiez vous aussi des idées. Si vous m’exposez des idées, nous pourrons savoir où nous sommes d’accord et où nous ne le sommes pas, où je n’ai pas été clair, où j’ai dit quelque chose qui vous a paru complètement insensé ou tout bêtement incompréhensible. Bientôt, j’insisterai pour que la parole aille à la salle et que nous puissions réfléchir ensemble.
C’est d’une démarche « en liberté », sous-tendue par l’expérience pratique, qu’a longuement parlé Howard Becker. Dans un retour sur la genèse de ce que les critiques ont pu nommer la seconde École de Chicago, il commence par nier l’existence d’un groupe de réflexion constitué comme tel et discutant de ces chefs de file qu’auraient été Herbert Blumer ou Everett Hughes. Citant les travaux de Daniel Cefaï, Becker décrit avec humour l’université de Chicago de sa jeunesse comme un établissement traversant une conjoncture historique inédite où l’arrivée d’une masse importante d’étudiants a engendré une réelle effervescence intellectuelle sans qu’il soit possible d’y repérer des leaders. Et dans ce contexte estudiantin si particulier, il faut ajouter à l’élaboration de l’œuvre beckerienne le travail du jazzman, officiant de nuit dans les bars chicagoans. Si le jazz lui fournit la matière empirique de son travail de Master et l’oriente ainsi vers Everett Hughes et la sociologie des professions, c’est aussi une véritable posture de recherche que créée cette fréquentation des milieux urbains, nocturnes et à la respectabilité contestée. Le travail que je fais est, à bien des égards, peu conventionnel. Je n’accepte pas la valorisation conventionnelle des choses, des phénomènes sociaux. Je ne pense pas que consommer de la drogue soit pire que de boire de l’alcool ou de manger des œufs au petit déjeuner. Ce sont tous des modes de consommation et ils sont tous intéressants. Et je n’accepte particulièrement pas l’idée selon laquelle les personnes sont sollicitées par la « société », entre guillemets, pour s’occuper de choses, pour être fiables face au travail qu’elles sont supposées faire. J’ai appris cela dans l’industrie de la musique.
« Faire » de la sociologie
Rien d’étonnant à ce que les réponses aux questions angoissées des étudiants trouvent chez Becker des solutions des plus pragmatiques. Quand faut-il s’arrêter de faire des entretiens supplémentaires ? Quand mettre un point final au travail de recherche ? Quand s’autoriser à penser : « j’ai fini » ? Première réponse : il faut s’arrêter lorsqu’il semble que le terrain ne donne plus d’information nouvelle. Il cite alors la soixantaine d’entretiens passés avec des instituteurs et des institutrices pour sa thèse : au soixantième, c’était l’échange entier qui devenait prévisible. Voilà selon lui une première réponse pratique – mais qu’en réalité il qualifie aussitôt d’incomplète, car le nombre de pistes à explorer sur le terrain est toujours susceptible d’être remis à l’ouvrage. Deuxième réponse, donc : « Vous ne pouvez pas savoir. Et c’est l’approche qui me semble pertinente. Parce qu’il y a aura toujours une piste à explorer. ». Alors que faire ? Se rappeler que la recherche est une activité socialement située, qui existe dans un contexte lui posant de fait des limites. « Harold Garfinkel — avec qui j’ai par ailleurs beaucoup de différends — a dit : “la sociologie est une activité pratique”. Ce qui signifie qu’à la fin de la journée, il faut tout simplement en finir. Il vous faut un résultat, vous devez écrire votre article. C’est une urgence matérielle. »
Fidèle à l’esprit pédagogique des Ficelles du métier, Howard Becker a répété combien était utile l’exercice permanent de l’explication sociologique : « Peut-être devez-vous surtout pratiquer. Je suis sérieux. (…) Posez-vous, tout simplement, des séries de questions sur ce que vous voyez quand vous marchez dans la rue…» Chercher à voir l’étranger pour déceler les processus sociaux cachés, les effets inattendus de certaines structures est un entraînement de tous les jours. L’invitation n’est pas d’être des sociologues du quotidien, mais plutôt celle de l’être au quotidien. L’attention est un apprentissage. De la même manière, la pratique de l’entretien suppose cette forme d’alerte à ce qui paraît si ordinaire qu’il n’est pas ou plus questionné. Relatant une enquête dans les milieux du spectacle à San Francisco, le sociologue a insisté sur l’importance de la méthode comparative et de la ténacité. Comparer les cas permet de nourrir ses questions. « Explorer les longueurs » permet de faire émerger des récits dont les enchaînements de faits étaient à peine perçus par ceux qui en ont été acteurs. Qui était là ? Qui faisait ça ? Qui retrouve-t-on dans le spectacle suivant ? Par l’entremise de qui retrouve-t-on celle-ci ou celui-là sur cette scène ? « Ce sont vraiment des choses de tous les jours, très ordinaires. Il n’y a pas de secret magique. C’est vraiment être toujours attentif et poser toujours plus de questions qu’il n’est peut-être poli de faire. Vous continuez à poser des questions là où d’habitude, on s’arrête. »
Jean Peneff renchérit par un regard malicieux sur la pratique des entretiens, rappelant combien les réponses issues de ceux-ci sont dépendantes des contextes dans lesquels sont pris les enquêtés à un instant t – et se révèlent par cela trop instables pour constituer le support rigoureux d’un travail d’enquête. Plutôt que ces rencontres seulement ponctuelles, il plaide en faveur de l’observation participante, de la plongée dans un milieu qui permet non seulement de mieux se rendre compte des enjeux mais aussi de libérer une toute autre parole, celle qui s’énonce de « membre à membre ». L’entretien est donc une étape en aval du processus de recherche, qui doit intervenir quand sont à la disposition du chercheur des outils de lecture concrets susceptibles de lui donner sens. Il n’est pas à exclure : il suffit de se rappeler de ses limites. Cela ne doit pas pour autant faire oublier qu’il existe de multiples supports de transmission orale de l’information : on y compte aussi toutes les discussions informelles qui font partie intégrante du travail d’enquête.
L’écriture sociologique, une écriture littéraire ?
A cette pratique du terrain se joint chez Becker une conception du travail sociologique dans laquelle la notion de processus prend le pas sur celle de causalité. La modalité de l’écriture scientifique est celle du récit, qui permet de mettre en évidence les étapes de processus complexes imputables, non à une variable décisive, mais à une multiplicité de déterminismes. Je pense que les choses n’arrivent pas parce que des causes les créent, mais qu’elles arrivent en résultat d’un processus. La réponse est l’histoire. L’histoire peut être conçue, si vous voulez une réponse abstraite, comme un arbre de décisions. Autrement dit, on commence ici et il y a plusieurs possibilités pour qu’advienne la prochaine étape. (…) Aucune cause ne mènerait d’elle-même à quoi que ce soit. Traiter cette question avec les probabilités n’aide pas, parce qu’on veut toujours savoir comment telle personne est arrivée là où elle en est. Ce qui me préoccupe toujours est la complexité du chemin. Tout ce qui va interférer ou changer créée différentes possibilités. C’est là que je vois ma contribution scientifique : être capable d’élaborer une série de passages.
Le rapprochement de cas apparemment sans commune mesure, l’engagement du chercheur sur plusieurs terrains différents, le commerce avec des passions diverses, peuvent ainsi devenir autant de moyens de susciter l’inventivité intellectuelle. Contre des institutions académiques qui ont tendance à accueillir avec froideur ce type de pas de côté, Jean Peneff à son tour invite au voyage intellectuel : L’important c’est de se dire j’apprends quelque chose en prenant un cas insolite, baroque, par rapport au sujet que j’ai choisi. (…) Dépaysez-vous, décentrez-vous, inventez-vous un thème qui est complètement à l’écart, qui apparemment n’a aucun rapport avec votre sujet, et vous allez trouver des liens incroyablement utiles, vous allez trouver des questions que vous ne vous posiez jamais parce que vous vous mettez en recul tout à coup de vous-même, de vos préconceptions, de vos préjugés.
On n’abordera pas ici toute la variété des sujets évoqués dans l’amphithéâtre Descartes – entre autres choses la légitimité du système pénal, la comparaison des systèmes universitaires français et états-uniens, son manque d’intérêt pour la sociologie bourdieusienne…Le propos serait trop décousu pour en rendre compte de façon satisfaisante. Un dernier point, cependant. La dernière question posée au sociologue américain a été celle de l’arrêt de sa carrière de professeur. Cesse-t-on un jour d’être sociologue ? Howard Becker a répondu en rappelant la liberté pédagogique dont il a pu bénéficier dans sa carrière, les cours dispensés dans des salles meublées de vieux fauteuils d’occasion où les étudiants pouvaient se sentir at home, la possibilité de faire de la photographie une méthode de recherche…Nul doute pourtant que la fin de sa carrière académique l’a délesté du fardeau de la bureaucratie. « Je suis toujours un sociologue, déclare-t-il. Mais ces dernières années, je me suis laissé aller à une idée, qui est bien évidemment totalement subjective : peut-être ne suis-je pas un sociologue, peut-être suis-je juste un écrivain. Je vais essayer d’y réfléchir et nous verrons bien ce que ça va donner. »
Footnotes
Declaration of Conflicting Interests
The author(s) declared no potential conflicts of interest with respect to the research, authorship, and/or publication of this article.
Funding
The author(s) received no financial support for the research, authorship, and/or publication of this article.
