Abstract
Cet article vise à explorer plus avant une certaine façon de pratiquer l’ethnographie, que j’ai développée au cours des deux dernières décennies. Elle consiste, sur la base du principe de commune humanité, à créer des relations de longue durée avec le public enquêté, en l’occurrence des « SDF ». Ceci ne va sans soulever certaines contradictions, voire tensions, dès lors que la recherche suppose aussi un principe d’efficacité. J’ai ainsi été conduit à mettre en œuvre des usages qui peuvent prêter à polémique, dont une certaine dose de secret dans le prélèvement des données. Dans la première partie du texte, je critique notamment la centralité de l’observation et le recours aux entretiens classiques dans la pratique voire la représentation de l’ethnographie, dans des termes généralisables à différents terrains ; dans la seconde partie, je reviens en détail sur ma pratique pour mieux faire valoir ma conception de l’éthique, laquelle s’inscrit dans mon engagement plus global au service du changement social en faveur des (sous)-prolétaires.
Dans cet article, l’objectif poursuivi consiste à brosser un portrait de la manière dont j’ai pratiqué la méthode ethnographique auprès des « SDF » 1 . Si tous les chercheurs de terrain se confrontent aux mêmes exigences, ils développent aussi des manières de faire plus spécifiques. Certains, à l’image de D. Roy (2006), feront de l’observation participante en privilégiant les activités (étudier une entreprise et les relations de travail en devenant ouvrier), d’autres privilégieront les récits de vie, les déclarations identitaires et les ressentis autour des expériences (Wax, 1971, pour des internés japonais détenus dans des camps aux USA ; Scheper-Hughes, 1992, pour des femmes travaillant sur des plantations de sucre au Brésil). Certains préfèreront vivre au village avec leur famille comme L. Wylie (1968) quand d’autres étudieront seuls les paysans dans un contexte régional (Favret-Saada, 1977). Bien sûr, ces démarches dépendent de l’objet étudié. Il est difficile voire impossible d’investiguer dans une entreprise sans être missionné par le patronat. Pour autant, Roy a choisi la méthode du covert researcher tandis que M. Pialoux a étudié l’entreprise Peugeot sans pratiquement mettre un pied dedans, préférant passer par son informateur clé l’ouvrier C. Corouge (Pialoux et Corouge, 2011). Il est difficile d’étudier la vie de village sans y être implanté. Mais certains y travaillent sans pour autant louer quelque chose sur place. Si D. Lepoutre (1997) vivait dans le quartier où il était à la fois enseignant et ethnographe, d’autres chercheurs présents dans les cités populaires développent des liens le jour ou la nuit sans vivre sur place. De même, s’il est patent qu’aucun sociologue/anthropologue n’a jamais vécu au milieu d’un groupe de SDF, en revanche, les méthodes et les styles varient aussi. Si P. Gaboriau (1993) a privilégié l’étude d’un groupe dans le 16eme arrondissement de Paris, L. Graeff (2010), quant à lui, a tourné auprès de plusieurs groupes dans des lieux distincts de la capitale. L’un et l’autre ont choisi de travailler auprès des SDF hors institution, tandis que j’ai passé près d’une vingtaine d’années à sillonner les centres d’hébergement d’urgence de plusieurs associations et foyers publics qui hébergent des SDF, lesquels ont aussi vécu de longues années à la rue.
La discipline définit aussi les frontières de l’objet. Venant de la science politique, j’avais à cœur de travailler sur l’inclusion périphérique, autrement dit les centres d’hébergement d’urgence (CHU) que l’Etat républicain concède aux acteurs hors du salariat ouvrier, ceux que j’appelle des sous-prolétaires. Quels sont les dispositifs assistantiels mis sur pied pour les exclus du travail capitaliste inclus dans un Etat social ? Créés sous la Troisième République, issus à la fois de la philanthropie et du volontariat politique municipal (Katz, 2015), les foyers d’urgence se sont massivement étoffés depuis la crise économique et le chômage de masse dans les années 1980. C’est dire que l’Etat a très longtemps été absent de la scène, sauf quand le chômage de masse est apparu dans les années 1980.
Mon projet d’entrée au CNRS portait sur la genèse de ces organisations liées essentiellement au monde caritatif et aux nouvelles politiques assistantielles en direction des « inemployables » (Bruneteaux, 2017). Entre 1993 et 1995, avec C. Lanzarini, j’ai travaillé à Lyon pour suivre l’ouverture et le fonctionnement d’un accueil de jour pour SDF à côté de la gare de Perrache. Entre 1995 et 2003, j’ai investigué dans la vingtaine de foyers d’urgence de l’association Emmaüs de Paris qui ne cessait de créer de nouveaux foyers d’urgence. Entre 2006 et 2009, j’ai suivi l’occupation d’un CHU de l’Armée du Salut puis la mobilisation autour des Enfants de Don Quichotte. Depuis 2015, j’ai juxtaposé plusieurs enquêtes dans différentes associations, toujours dans l’optique d’appréhender les conditions de vie des SDF dans ces structures de plus en plus diversifiées 2 . Entre 2001 et 2015, j’ai entrepris un récit ethnobiographique d’un SDF nommé Georges (2007 ; 2016) en continuant à être présent en pointillé dans certains foyers parisiens entre 2009 et 2015.
Au fur et à mesure des années, j’ai accentué certaines démarches, notamment le travail ethnographique en ne recourant plus aux entretiens semi-directifs (Bruneteaux et Lanzarini, 1998). J’ai expliqué ma préférence pour la création de relations personnelles que je tente de résumer par l’expression « commune humanité » dans plusieurs articles (2011, 2012, 2013a : 105–139). Mais je n’avais jamais systématisé ma démarche. Il ne s’agit donc pas uniquement de parler d’ethnographie mais de combiner une réflexion sur l’ethnographie dans les mondes surnuméraires avec une socio-analyse de mes préférences dans la mobilisation des outils des sciences sociales.
Dans le cadre de cet article, il s’agira d’explorer plus avant ma démarche, que j’ai voulu plus efficace mais aussi, je crois, plus respectueuse de la situation des SDF et de ce qu’ils sont capables d’assumer comme types de liens. Je soulèverai aussi certaines contradictions ou tensions qui se situent au cœur d’une logique d’efficacité qui prétend s’appuyer sur des principes d’humanité. Pour ce faire, dans une première partie, je rendrai compte de ce qui, dans ma démarche, bien que formalisée à partir d’enquêtes portant sur les « SDF », me semble être la plus exportable, la plus universalisable. Je m’appuierai sur quelques éléments de terrain qui illustrent ma position incertaine entre l’encadrement et les hébergés. Dans une seconde partie, toujours au travers d’une fouille d’usages empiriques mobilisés dans les foyers, je tenterai d’aborder les principales difficultés que je rencontre ainsi que l’emploi de méthodes sujettes à polémique dans le champ scientifique actuel.
Partie 1 : S’engager dans les relations sociales
L’ambition de cette première partie est de défendre l’idée que l’ethnographie se définit, avant toute autre disposition, comme étant un travail d’engagement dans des relations sociales créées entre un enquêteur et des enquêtés dans la longue durée.
Dans ce cadre, on verra alors que le travail de terrain déploie une série d’histoires spécifiques avec des individus ou des micro-groupes, au sein desquelles le chercheur paie de sa personne et tente de combiner la nécessaire collecte des données avec des postures de commune humanité ; attitudes qui semblent presque incontournables en direction des milieux dominés.
Enfin, on cherchera à montrer que toute réflexion ethnographique, en tant que pratique sociale, s’inscrit nécessairement dans un cadre dicté par l’objet de la recherche ; en ce qui me concerne, des institutions d’accueil pour SDF.
L’ethnographie est un travail relationnel spécifique
La démarche ethnographique, relativement peu codifiée en France 3 , consiste paradoxalement à passer par la subjectivité du corps singulier d’un agent social, ses facultés de perception, pour atteindre une vérité objective. Tout se passe comme si l’immersion de longue durée dans les rapports sociaux de l’autre visait en fait à réduire cette limitation inhérente à la condition humaine. Pour neutraliser au maximum les biais introduits par cette misère du prélèvement des données liées aux qualités sensibles du sujet objectivant, les postulants s’imposent des règles très coûteuses afin de monter en crédibilité. Au travers de ces épreuves corporelles, l’objectif de toutes ces souffrances physiques et psychiques a pour ambition de restituer aussi fidèlement que possible un monde de sens, qu’il soit loin/exotique ou au détour d’une aire géographique fréquentée par le scientifique. Cela signifie concrètement que le chercheur doit être, avant la graphie de l’ethnie, un être social en lien avec les agents sociaux étudiés. L’ethnographie est l’écriture des interactions entre l’enquêteur et l’enquêté. Cette dimension simple de l’enquête de terrain est pourtant passée sous silence par D. Cefaï alors même que le titre de son ouvrage synthétique, l’Engagement ethnographique, inviterait à en débattre. Dans son introduction, Cefaï parle essentiellement d’observation, de description et de transcription de dialogues. L’ethnographe y est présenté comme un être passif, statique, alors que l’episteme de l’ethnographie est une réflexion autour de la posture dialogique, interactionnelle, dynamique, comme le montrent bien S. Beaud et F. Weber en distinguant le chapitre « mener l’enquête » (où l’enjeu est d’instaurer des liens) de celui qui traite du « travail d’enquête » avec la phase d’observation. De même, R.M. Emerson annonce d’emblée la couleur en écrivant : « The fieldworker’s commitment is to enter the ongoing worlds of other people to observe them firsthand » (1988 : 1). La première anthropologue des sociétés « non traditionnelles », H. Powdermaker (1966), analyse finement les modalités de son entrée sur le terrain d’une « communauté » noire du Mississipi dans les années 1930, et ses liens en cascades auprès des Blancs gatekeeper avant d’accéder aux personnes voulues. Un peu plus tard, W.F. Whyte (1984) détaille avec humour les voies sans issue qui l’ont empêché d’accéder au terrain, avant qu’il parvienne à y entrer, grâce à un travailleur social. Et c’est la relation directe avec un caïd qui a défini son objet – un gang italien – alors qu’il voulait initialement étudier globalement un quartier. L’ethnographie est ce travail douloureux d’entrée sur le terrain, lequel participe grandement à définir ce qu’on y fera et qui on pourra par la suite rencontrer. L’objet d’enquête est donc très largement tributaire des relations humaines instaurées. Ce truisme est pourtant souvent oublié dans les manuels d’ethnographie. Au lieu d’y voir une exigence primordiale, « l’entrée » est comme reléguée à une démarche auxiliaire tandis que l’observation serait la posture inaugurale de l’ethnographe. Cefaï définit l’ethnographie comme « une observation prolongée…Le cœur de la démarche s’appuie donc sur l’implication directe, en tant qu’il observe, en y participant ou non 4 » (2010 : 7) ; « Faire de l’ethnographie, c’est d’abord observer » (2010 : 8). On peut multiplier les citations allant en ce sens. Placer l’observation au-devant de la scène, comme acte premier de l’enquêteur, est à mon sens tout simplement une démarche méthodologique erronée 5 . Pour deux raisons.
Premièrement, il faut entrer en interaction avec les personnes observées pour avoir leur autorisation de les observer. Ces droits d’entrée supposent de saisir les lieux de l’abordage, le contexte dans lequel la présentation s’effectue, les rôles anticipés et les rôles tenus, la durée des échanges et leur évolution. L’ethnographie, avant toute chose, est une négociation du droit d’entrée dans un groupe donné. Bien avant l’observation, il y a la petitesse du chercheur quémandant son terrain et cherchant d’abord à se faire accepter. Le travail relationnel est donc primordial et ce, dès les premières opérations de l’ethnographe. L’observation est toujours une seconde étape. Outre l’impasse sur un processus premier de la recherche, la position consistant à réduire l’ethnographie à l’observation trahit un sentiment de puissance du chercheur prétendant déjà avoir ouvert toutes les portes, alors qu’il existe tant de terrains impossibles (services secrets, période de guerre, camp de concentration, zones domestiques les plus intimes, etc.) ou très difficiles et limités (prisons, casernes, entreprises récalcitrantes comme Pialoux (Pialoux et Corouge, 2011) en a fait les frais chez Peugeot, univers où les pratiques illégales comportent un risque élevé de mort, etc.). L’ethnographie a une spécificité, celle qui repositionne cette méthode dans les espaces sociaux où le corps du chercheur s’immisce. Si tant de journalistes d’investigation se font tuer de par le monde, par comparaison aux chercheurs, c’est bien que ces derniers circonscrivent l’espace du travail relationnel possible ou légitime avant toute observation. Compte tenu de leur formation dans des pays pacifiés où le capital culturel prime, ils manifestent le sens de l’auto-contrainte dans la définition de leurs terrains accessibles ou « légitimes ». L’ethnographe est loin de la figure abstraite des manuels où il campe un rôle dominant associant liberté d’observation et puissance du Verbe. Tout au contraire, l’ethnographie est avant tout un travail pratique de présentation de soi, de persévérance, de conviction, avant d’être un travail intellectuel de déchiffrage (observation, description, prise de notes). C’est bien la capacité d’agir et le savoir-faire qui doivent être évalués. Symptomatiquement, Cefaï commence son ouvrage de synthèse par un texte de L. Katz (2010) sur l’évaluation des lectures d’ethnographes !
Travail, praxis, capacités, négociations, autant de postures pratiques qui précèdent et jalonnent l’observation. Le chercheur est avant tout un être qui souffre à longueur de pages dans ses journaux de terrain, quand il a le bonheur de se faire accepter, ce qui n’est jamais acquis une fois pour toute même après plusieurs années (Aquatias, 2010). Par ailleurs, l’intégration dans un site fermé ne vaut pas intégration dans un autre espace similaire. Chaque centre d’hébergement d’urgence, quand bien même il relève de la même structure associative, a sa dynamique propre, avec son directeur et son équipe sociale. Dans chacune de mes enquêtes, il a fallu négocier avec l’encadrement en place dans chaque établissement. Les droits d’entrée sont à renouveler souvent quand on se rend sur plusieurs sites (dépendant du même objet de recherche) ou lorsque la taille du groupe étudié est telle que de nouvelles rencontres sont toujours possibles (grandeur, flux), et peuvent prêter à conséquence (comme un camp d’internement (Wax, 1971)). Dès le début de sa recherche, l’enquêteur de ce type est confronté à la durée nécessaire à son acceptation dans les micro-groupes étudiés, souvent un groupe de pairs en liens les uns avec les autres au sein d’un ensemble plus vaste.
Deuxièmement, la démarche d’aller vers les agents étudiés suppose de leur demander sans cesse des choses en rapport avec la problématique, aussi minimaliste soit-elle, dans la perspective d’une induction analytique ou de ce que les anthropologues empiristes résument dans l’expression « faire du terrain ». L’implication en interaction définit le cœur du travail ethnographique, non l’observation. L’ethnographe « réapparait », surtout quand il effectue une investigation sur plusieurs sites. Il se représente aux acteurs. Tout au long de sa recherche, il relance les enquêtés, tente d’approfondir certains thèmes, partage certaines activités, est pris dans des règlements de compte, est présenté à de nouvelles personnes. L’observation passive livre bien moins d’informations que l’investigation avec les enquêtés et au milieu d’eux, notamment pour appréhender les relations spécifiques entre les acteurs étudiés, les principes qui sont au fondement de leur hiérarchisation, ainsi que les événements qui font et défont la « culture » étudiée en se prêtant aux découvertes (trahisons, inventions, effet de l’environnement) qui ne peuvent jamais être anticipées (Whyte, 1984 : 23–27, opposant l’ethnographie – révélant les dynamiques relationnelles à l’œuvre – à l’interview, figeant les cultures et autorisant beaucoup plus les dissimulations). Si O. Schwartz (1993) détaille avec lucidité la dialectique de l’objet et de la posture, abordant les perturbations associées à la présence de l’enquêteur, il a raison de citer H. Becker (2002) pour dire, notamment en institution, que les contraintes sociales continuent de peser sur des acteurs sociaux qui ne peuvent pas passer leur temps à « observer » l’enquêteur. On peut ajouter que le travail de l’ethnographe vise à agir en retour sur les effets de sa présence en tentant par divers rôles de se faire oublier. Il peut développer des rôles d’indigénats selon l’expression de Weber (1989) et gagner de la sorte la confiance de quelques-uns : fonder une association (Scheper-Hughes, 1992) ; s’impliquer dans une médiation avec un centre de soins (Bourgois et Schonberg, 2009) ; militer (Wax, 1971 ; Whyte, 1984). C’est d’ailleurs en étant immergé avec un groupe ciblé d’informateurs que les autres acteurs oublient la présence de l’enquêteur. L’ethnographie révèle toute son efficacité dans le suivi de petits groupes à condition que l’enquêteur sache d’une part y entrer et, d’autre part, y demeurer.
Bien plus, au-delà des interactions officielles « observables » dans l’espace public ou dans les routines telles qu’elles peuvent être observées à distance ou décrites presque de l’extérieur, le réel de l’autre ne se trouve pas seulement dans les objets et institutions externes, pas plus que dans les discours apparents. Il se niche bien souvent dans le flux d’une dynamique d’interconnaissance, processus de longue haleine faisant émerger des représentations que les informateurs vont livrer exclusivement à l’enquêteur, le secret à l’égard des proches étant préservé ! C’est très clair dans le lien intime tissé par Whyte (1997), P. Bourgois (2005) ou S. Venkatesh (2008) avec le chef du gang qu’ils ont respectivement étudié, lequel ne dévoilait qu’au chercheur ses secrets relatifs aux stratégies de gouvernance de son propre groupe. C’est le cas bien sûr de tous les dominés rencontrés qui développent un « texte caché » (Scott, 1985) aussi bien contre les dominants qu’à l’encontre de leur propre entourage, lequel peut potentiellement chercher à prendre sa place ou à s’approprier des recettes de survie. C’est la capacité à révéler aussi « profondément » que possible un univers symbolico-pratique donné, porté par un petit nombre d’acteurs longtemps investis, qui donne sa couleur spécifique à l’ethnographie. C’est bien par un engagement subtil avec l’autre ou les autres, en mobilisant un savoir-faire relationnel qui s’apprend en tâtonnant, que l’on accède aux zones les plus réservées du groupe, site dans le site : comme la shooting gallery (sorte de squat de toxicomanes SDF shootés à l’héroïne et à la cocaïne) investie une seule fois par Bourgois alors qu’il a passé 5 ans à East Harlem, intronisé auprès d’un nouveau groupe grâce à un lien de longue durée avec son informateur principal. Ce n’est pas l’observation qui ouvre les portes de salles obscures, ce sont des capacités relationnelles, des enchaînements d’interactions, une histoire spécifique de l’enquêteur avec ses enquêtés.
L’ethnographie est un travail relationnel qui s’apprend, par expérience, enquête après enquête, dans un mouvement permanent de socio-analyse et d’auto-critique. J’ai arrêté de recourir aux entretiens semi-directifs quand, après plusieurs années d’usage, je me suis rendu compte qu’ils étaient d’une grande violence avec des gens qui décomptaient leurs souffrances, leurs manques, leurs échecs. Soit l’enquêté refusait, soit il s’arrêtait en court de route, soit il pleurait, soit il se protégeait avec des histoires fictives (Bruneteaux et Lanzarini, 1998, 1999). C’est en créant des relations de confiance dans le temps que les sous-prolétaires, baignés dans la souffrance sociale, peuvent peu à peu évoquer, quand le moment semble opportun, certains aspects de leur trajectoire sociale. Dans le temps long, on parvient à démêler l’onirisme social du récit plausible sur soi, on fabrique aussi un acteur qui se questionne davantage. L’ethnographie donne en fait des outils aux enquêtés afin de prendre possession du langage et se dire de plus en plus. La dynamique d’interconnaissance signifie à la fois une meilleure complicité humaine et une montée en puissance de l’analyse de soi de l’enquêté. C’est très net pour tous les informateurs clés des ethnographes dont les publications révèlent les analyses mutuelles sur plusieurs années. Par les incessants échanges oraux, par les restitutions et les écris transmis aux sujets de l’investigation, par les invitations aux colloques – j’ai invité Georges aux journées d’études autour des travaux de L. Wacquant, puis de ceux de Bourgois, alors même qu’il était encore SDF : il allait leur parler pendant les pauses – la distance entre les chercheurs et les personnes démunies s’estompe un peu. L’ethnographie, en ce sens, est un travail social, une sorte d’insertion dans la commune humanité de la culture et de la distanciation. Dans mon travail, je cherchais toujours à valoriser les compétences des informateurs ; ce qu’ils avaient été : syndicalisation au DAL pour David, militance au PC pour la famille de Georges, expérience du conseil de vie sociale pour les SDF des foyers, voyages dans le monde ; les savoir-faire du moment : position d’expert expliquant le fonctionnement des foyers, lecture attentive des petits écrits ou croquis de Sabine dont je parlerai plus avant. C’est donc en articulant la valorisation de l’autre et l’invitation dans mes propres démarches que l’ethnographie, dans le temps, est une construction de relations complexes forcément évolutives constituant le surnuméraire en personne de valeur.
Si l’ethnographie consiste à s’impliquer dans une trame de relations au long cours, surtout d’ailleurs avec des publics précaires pour qui le social « fait mal », elle crée de ce fait un nouveau cadre social. Si le donné intrinsèque du « fait » est bien un leurre formalisé par Schwartz 6 au vu des effets induits par cette présence agissante et « perturbante » (1993 : 342) de l’ethnographe, en revanche, la co-production des données révèle la force spécifique de l’ethnographie pour des populations distantes à l’égard du langage réflexif. Plutôt que de croire à une objectivation positiviste, il faut prendre acte des effets intrinsèques résultant de l’action humaine et sociale de prélèvement des données dans un temps long d’échanges.
Chaque période historique a ses constituants sociaux facilitant l’entrée dans les relations avec les enquêtés. A l’époque de B. Malinowski, R. Wax, Whyte, ou Powdermaker, il y avait des lettres de recommandation et des intronisations en cascades, comme si les dominés, dans leur pays ou dans les charters coloniaux, étaient attachés en fin de compte à toute une hiérarchie sociale devant donner son approbation. L’immersion directe n’était alors valable que pour quelques rares personnes originaires du milieu comme N. Anderson (1993), se réimmergeant dans le monde des Hobos. En revanche, c’est bien tout l’establisment social (national ou colonial), de recommandation en recommandation, puis des recommandations à la sélection des bons intermédiaires locaux ou indigènes, qui fabriquait in fine la cabane au village de M. Mead ou de Powdermaker, ou qui intronisait l’enquêteur auprès des publics via des fondations et des travailleurs sociaux. On peut même dire que toute l’ethnographie de la première école de Chicago reposait sur cette alliance. Dans la période actuelle, l’ethnographe est moins dépendant des élites sociales et se débrouille plus souvent seul pour le choix de ses objets et la conduite du terrain. S’il doit accéder à des établissements fermés d’institutions (école, entreprise, hôpital, armée), la légitimité de son statut l’autorise à négocier davantage ses droits d’entrée. Il est fonctionnaire et peut s’appuyer sur le capital scientifique de son institution de rattachement (dire que l’on appartient au CNRS impressionne souvent). Pour accentuer ses marges de manœuvre, il peut choisir de développer des rôles d’utilité sociale (voir partie 2) au service de l’institution. Mais cela n’infirme aucunement l’idée de transactions sociales et même plus de co-productions des données avec les populations dites « usagères » de ces organisations. Car, dans la phase plus démocratique de l’action scientifique, le chercheur a à cœur de développer autant que possible des liens horizontaux de confiance. C’est d’ailleurs le présupposé de l’ethnographie moderne, comme si les droits de l’humain innervaient la méthode en science sociale : chercher l’accord, fonctionner en transparence, développer des liens de confiance, payer de sa personne le cas échéant dans une logique d’Etat solidaire font « science engagée » auprès des précaires.
L’ethnographie est une histoire scientifique et une histoire sociale
Il serait faux de croire que cette dynamique relationnelle serait comme confinée à la seule logique de prélèvement des données. L’ethnographie, même si cela est variable selon les chercheurs, est une production sociale de relations qui sert bien sûr la mission de recherche mais, en même temps, la déborde. Il y a toujours une histoire sociale plus globale qui rend « humaine » la recherche. C’est ce que j’appelle la commune humanité.
La science sociale dérive de la production sociale de la science : le monde individué a produit un chercheur individué. La quasi inexistence des ethnographies collectives 7 rappelle que, dans la logique éliasienne de la société des individus autocontraints, le chercheur se conduit comme un être autonome qui circule, voyage, porte avec lui son monde social en s’invitant chez les autres en vertu d’une pratique qui n’a pas d’équivalent dans les groupes investigués. Autrement dit, seul, il doit percer des blindages sociaux et apparaît, seul, devant des « quasi-mêmes » de son espace de sens commun (des classes populaires aux classes supérieures occidentales avec lesquelles il partage la langue et des codes de sens commun) ou devant des étrangers (ethnographie vers « l’altérité » culturelle) ; tous s’étonnent de voir débarquer cet être isolé venant les étudier. Il se trouve toujours en position de faiblesse, quémandant un droit d’accès alors que chacun se passait très bien de lui. Le sociologue part démuni, hésitant. Avec sa peur et son courage, il part à l’aventure rencontrer des êtres qu’il n’a jamais vus (si l’on excepte quelques rares enquêtes entre familiers (Weber, 1989). Individu singulier, il doit négocier sa présence au milieu de plusieurs enquêtés qui tous, ont de bonnes raisons de ne pas lui faire confiance. Hors du monde social de la population de référence étudiée, l’ethnographe ne peut se contenter de créer des relations ayant une visée scientifique. Il tente de faire « société ». Je vais développer en suivant cette combinaison entre les liens scientifiques et les liens sociaux.
Les liens scientifiques se définissent comme l’ensemble des relations nécessaires pour être acceptable dans un milieu donné. Dans toute enquête ethnographique, le chercheur peut s’engager dans une sorte de voie moyenne. En fonction de son objet de recherche, des sites qu’il a désignés comme pertinents (telle ville ou quartier, telle entreprise, telle association, telle bande), il suit une sorte de cursus : entrer, fidéliser quelques enquêtés, trouver éventuellement un ou deux informateurs clés, tenir dans le temps, sortir en définissant les modalités de la restitution des données accumulées.
Dans le champ de l’hébergement d’urgence pour SDF, il faut d’abord montrer patte blanche aux autorités qui dirigent les centres. Soit par des rôles cachés, soit en recourant à la sociologie appliquée de la commande sociale, l’enquêteur peut « entrer » dans ces lieux fermés. Rassurés sur les intentions du chercheur, les gardes-barrières peuvent le laisser approcher « leur » public sous mandat de l’Etat. Si l’institution donne le feu vert, il y a ensuite l’accueil de l’organisation dans laquelle on travaille. Cela fonctionne dans les deux sens. Il m’est arrivé d’avoir un contact très chaleureux avec un directeur d’établissement. Mais ce dernier, ouvrant le parapluie, n’a pu me faire rentrer avant que le responsable de l’association ne donne une autorisation explicite. Le plus habituel est l’accord au sommet. On peut par la suite circuler dans tous les établissements de la même organisation. Pour autant, sans un investissement minimal du directeur ou celui de l’équipe sociale, cette autorisation demeure purement formelle. Ce fut le cas lors d’une recherche action sur contrat avec le ministère du logement. Je travaillais avec la Fondation Armée du Salut mais certains directeurs ne voulurent pas collaborer, et parfois, ce fut une équipe de travailleurs sociaux qui s’opposa fermement à ce que la démarche puisse avoir lieu dans leur centre. Construire des liens scientifiques suppose un sens de la diplomatie, de longues heures de présentation du projet de recherche, même quand il s’agit d’une recherche commanditée en interne. Par la suite, il se révèle toujours quelques travailleurs sociaux plus investis. Soit parce qu’ils ont reçu une formation universitaire dédiabolisant la démarche sociologique (souvent en sociologie ou en psychologie), soit du fait qu’ils ont repris des études dans le champ du social et cherchent l’appui de l’enquêteur, des liens sociaux plus intenses sont noués.
Il lui faut ensuite parvenir à créer puis développer des liens avec les résidents, tout en devant conserver aussi la confiance des représentants de l’institution. Ce va et vient nécessite de jouer sur les présences et les absences afin de ne pas trop être présent auprès de l’encadrement si l’on tient à ce que les résidents parlent en confiance (partie 2). Ce jeu de détachement à l’égard des travailleurs sociaux est complexe parce que la négociation d’entrée est souvent associée à une obligation d’utilité sociale. Il faut alors savoir alterner les rôles institutionnels (débats co-organisés, recherches-actions, et même parfois coaching d’équipes) avec la démarche de terrain auprès des résidents. Ce lien scientifique « sous mandat » autorise paradoxalement certaines audaces dans le lien scientifique avec les hébergés. Parce que j’estimais donner suffisamment de gages de ma bonne volonté, je prenais comme une évidence le fait de me rendre dans des endroits interdits afin de diversifier le plus possible les espaces de rencontre. Dans les institutions totales (armée, foyers d’urgence), il y a une forte dichotomie entre les lieux autorisés et les lieux interdits. Il y a les bureaux des intervenants sociaux, fermés à clé ou accessibles sur rendez-vous. Il y a tous les lieux de la logistique, des cuisines aux dépôts du matériel. A l’entrée de tous les foyers, ce qu’on appelle « l’accueil » introduit en quelque sorte cette barrière. Comme un journaliste d’investigation, le chercheur est curieux et tente d’accéder aux « zones interdites », notamment les chambres des résidents. Dans les foyers français, la règle est encore l’interdit d’accès aux étages des résidents, lesquels ne peuvent inviter leur famille, leurs enfants ou même un conjoint. L’interdit de sexualité est la norme la plus usuelle (Bruneteaux et al., 2017). La démarche consiste à déborder du cadre au nom de la science sans trop montrer les aspects les plus répréhensibles.
Quand je me trouvais dans les chambres de certains résidents, accès en soi interdit dont j’ai progressivement levé les barrages en me faisant apprécier des équipes (participation au projet d’établissement, sortie sportive, intervention/débat avec d’autres SDF autour de l’alcool, invitation d’une troupe de théâtre d’un lycée du quartier, réponse commune à un appel d’offre de l’Etat sur la pair-aidance, accompagnement pendant des obsèques), je pouvais être vu en train de monter dans les étages en posture de « sociologue qui va discuter ». En revanche, je me gardais bien d’être vu comme fumeur ou buveur, outils pourtant souvent indispensables aux liens scientifiques. Il m’est arrivé d’être intercepté par un travailleur social ou un agent d’accueil ne me connaissant pas. Quand cela arrivait, je régressais du statut de chercheur accepté à celui de perturbateur infantilisé. Encore récemment, après plus de 4 années de présence dans tel centre d’urgence, je me suis vu opposé un refus d’accéder à un étage pour récupérer des affaires oubliées dans un bureau car tous ceux qui étaient là ce jour-ci étaient de nouveaux recrutés. L’agent d’accueil est monté avec moi. Pendant 10 bonnes minutes, il a fouillé dans les deux bureaux à la recherche de mon supposé enregistreur, en me regardant avec une moue dubitative. Dans un autre foyer, j’avais rendez-vous à 20 heures dans un centre pour jeunes avec un homme qui m’attendait devant le bureau de l’éducatrice référente au premier étage, laquelle avait oublié de prévenir l’accueil. Plus aucun travailleur social n’était présent. Les agents d’accueil n’ont pas voulu me laisser passer. J’ai failli perdre le contact avec le jeune, lequel a heureusement pris l’initiative de voir ce qui se passait à l’entrée du foyer. Dans les institutions fermées, une cascade d’autorisations et de micro-pouvoirs rend compliquée la maîtrise des zones d’accès. Quand je pouvais accéder aux chambres de certains informateurs, ces derniers fêtaient comme une victoire le fait d’avoir, selon eux, déjoué la surveillance des agents d’accueil. Or, la plupart du temps, j’étais passé parce qu’ils me connaissaient et qu’ils avaient entendu parler de ce que je faisais avec les équipes sociales ou les résidents. Certains étaient bienveillants, d’autres très tatillons. Tous ces liens, d’un côté ou de l’autre, sont des liens scientifiques moyens, des formes d’engagement relativement ordinaires avec des acteurs avec lesquels on doit partager certaines pratiques : dans le travail social avec l’encadrement ; et dans les routines de la vie végétative des résidents sans emploi et souvent sans activité.
Dans cet univers très clivé, il faut ainsi parvenir à jongler avec les liens scientifiques noués de part et d’autre. Les difficultés de tenir le coup dans la longue durée en évitant les gaffes ou en suscitant des méfiances ne se jouent pas uniquement entre les deux camps, mais aussi à l’intérieur d’un même groupe formel. L’ethnographe se trouve en position de devoir souvent gérer des crises entre résidents. Cela signifie qu’il faut parfois choisir avec qui on restera. Dans ma dernière enquête auprès des résidents des foyers d’urgence, les séparations dans le même groupe de pairs étaient fréquentes. Quand Patrice a été persuadé que son copain Momo lui avait volé son cuir, j’ai dû choisir celui qui me semblait le plus prolixe et intéressant dans la durée. Quand Pascale s’est fâchée avec Magalie au point d’en venir aux mains, je ne pouvais plus discuter avec cette dernière sans passer pour un traître.
Ce lien scientifique dit moyen ne signifie pas qu’il n’est pas coûteux. Il suppose de fortes contraintes de présence. Dans les foyers, les personnes sont surtout disponibles le soir. Quand, pendant des mois, je restais souvent deux ou trois jours par semaine dans les CHU parisiens en rentrant en moto à 1 ou 2 heures du matin (y compris pendant les fêtes), il m’arrivait d’envier la vie de bureau et le « 9/5 ». La fatigue accumulée, la non reconnaissance des pairs en la matière (rien n’existe dans les évaluations sur les coûts humains de l’enquête), mais aussi les expériences parfois douloureuses avec les personnes rencontrées (bagarres, chambre saturée de tabac, verres sales, accompagnement de fin de vie) poussent le chercheur à questionner les frontières entre les liens scientifiques et les liens sociaux « inutiles ». En fait, si ces doutes émaillent le processus de la recherche (sentiment de piétiner, ennui, absence de nouveau fait, usure), ils sont baignés dans un cadre plus large des liens sociaux nécessaires 8 .
Les liens sociaux qui se développent autour des liens scientifiques ne peuvent pas être séparés de manière mécanique. Les relations établies autour des conversations informelles, autour des droits d’entrée, autour de demandes d’explication lors de phases d’observation, sont aussi des liens sociaux. Dans ce travail insistant de la co-présence, l’enquêteur acquiert une connaissance des liens sociaux qui n’a de chance de prendre de la pertinence qu’en multipliant les rencontres, en croisant les données 9 , en vérifiant sans cesse les propos à l’aune des pratiques et vice versa, en trouvant le bonheur d’avoir un informateur privilégié avec qui développer des relations « à vie » 10 . D’où le temps long de la recherche, comme ces dix années passées par Bourgois et J. Schonberg (2009) au milieu des homeless addicts de San Francisco. Pour ma part, il m’a fallu pas moins d’une quinzaine d’années pour parvenir à croiser les récits d’un SDF avec mes demandes patientes d’informations plus objectives (Bruneteaux, 2016) 11 . Le temps long est sans doute la posture qui témoigne le plus de la pénibilité de cette méthode où, très souvent, on a l’impression que les mêmes scènes se répètent, que l’on piétine dans l’ennui, que les informations « ethnographiques » se font attendre. Car non seulement il faut beaucoup de temps pour créer la confiance et suivre les personnes dans leurs interactions en accumulant les données pertinentes, mais il faut aussi se donner corps et âmes pour suivre les personnes dans leurs demandes à elles sans que cela ne soit toujours pertinent pour la recherche 12 .
Sur ces pratiques de recherches se greffent toutes sortes de liens, de pratiques, d’actions qui n’ont pas de rapport direct avec l’objet de recherche mais sans lesquels le travail ethnographique n’aurait pas la qualité qu’il doit avoir, celui d’une relation humaine. Pour que les relations deviennent acceptées et non plus seulement acceptables, il m’apparait nécessaire d’être attentif aux demandes des acteurs comme de savoir proposer des activités communes. Ainsi, c’est hors des temps officiels de l’enquête que l’enquêté se relâche, se sent bien et livre (ou non) des informations pertinentes 13 . Avec les SDF que j’ai accompagnés pendant des années, la relation ne se limite pas à la venue du chercheur dans les foyers ou dans la rue. Il y a aussi les appels « parce que tu viens nous voir que quand ça te chante », les invitations aux anniversaires ou lors des fêtes nationales, les pots ou repas avec les relogés, les aides multiples en particulier en cas de mort du conjoint ou lorsque le partenaire ou le copain traverse une crise, les convoyages pour aller chercher des objets dans des planques (Sabine et ses papiers cachés dans une cabane dans le Perche) ou des boxs (Sonia paye 80 euros par mois sur son RSA de 450 euros afin de ne pas se faire voler dans son foyer), les coups de mains techniques (même utopique, la demande de Sabine pour l’aider à publier ses croquis chez un éditeur a nécessité une demi-journée de discussion sur son projet ; je me suis rendu chez Cultura pour acheter du matériel de modelage pour Pascale ; j’ai aidé Patrice à porter des plantes), l’aide à la gestion de crise avec un travailleur social. Du fait de postulats éthiques sur la commune humanité, lesquels peuvent aussi être la ruse de la raison du contre-don, j’ai organisé des repas à mon domicile avec des résidents ; j’ai hébergé mes informateurs clés quelques jours ; je suis parti en « vacances » avec eux. J’ai passé parfois plusieurs jours (et nuits) en groupe, pour aller en expédition voir un membre de la famille ou organiser des obsèques très personnelles. Je reviendrai sur ces zones d’intimité dans la seconde partie de l’article. Les demandes en provenance des acteurs peuvent prouver la validité du lien et fournir des informations précieuses comme elles peuvent n’être que des réactivations du lien, ce que j’appelle donc la commune humanité. Le forçage des liens par le chercheur débouche aussi sur des liens pour eux-mêmes. Il faut alors savoir ne pas être qu’un scientifique mais accepter de jouer au foot ou de bricoler, de passer une après-midi dans un bar ou d’aller rendre visite dans un hôpital psychiatrique pour simplement serrer la personne dans ses bras. David a été interné à sa demande pour arrêter de boire. Seul, isolé en province, il m’appellera à plusieurs reprises. Il voulait de l’argent pour acheter son tabac. Le déplacement et la visite prendront une demi-journée. On a ri et pleuré. Il tremblait, semblait perdu et je savais quelle détresse il traversait, ne parvenant pas à reprendre contact avec sa fille. Il était totalement seul dans ce centre de cure, perdu dans la campagne. Quant à Khadija, c’est une femme sans-papiers que je vois régulièrement depuis 3 ans. Elle cherche à se marier mais m’appelle finalement pour me raconter ses déconvenues avec des hommes trop pressés. A sa demande, j’ai essayé de trouver des solutions pour qu’elle obtienne des papiers. Cela n’a pas marché. Je lui ai proposé d’écrire un livre sur sa vie de femme bloquée socialement parce que c’est la première fois qu’une relation avec une informatrice se nouait dans ma vie de chercheur. Je n’ai pas voulu perdre ce lien et j’ai rejoué en quelque sorte le scénario suivi avec Georges (2016). Depuis, alors que le livre peine à prendre forme à cause du barrage de la langue, je ne cesse pas pour autant de la voir, une fois par mois ou tous les deux mois. Comme avec d’autres connaissances du « terrain », il m’est devenu impossible de la quitter.
L’ethnographie est avant tout la méthode du temps nécessaire à l’accouchement du texte caché de l’acteur social, ce que Schwartz, formalisant cet empirisme approximatif mais incontournable, qualifie de « paroles privées » (1993). C’est bien l’inévitable co-production de l’enquête qui ouvre l’accès en confiance aux informations « retenues ». Les SDF ne veulent pas rapporter au premier venu les échecs, sans parler des souffrances encore cuisantes. C’est dans le partage d’un temps social commun que l’évocation du passé, les manques du présent, les projets, peuvent se dire. Le chercheur invente un monde social dans le monde étudié avec des gens disqualifiés. Il crée et développe des liens sociaux dans une durée longue de vie sociale avec ses enquêtés. C’est ce qu’on peut appeler l’historicité de la relation ou encore la succession narrative des interactions. A supposer que l’informateur accepte le premier contrat du « faire avec », un autre contrat émerge, que les ethnographes sont les seuls à connaître et qui paradoxalement, réamorce un lien social que l’on croyait voir se dissoudre dans un lien scientifique inédit de longue durée. Or, il y a à la fois une typicité et une banalité de ce lien de longue haleine : de même que le lien social ordinaire s’appuie sur la parenté ou la proximité sociale, éprouvées dans le temps, le sens scientifique, quand il vient interférer avec le social, doit se soumettre à l’épreuve de la consistance de ce lien social. Quand le chercheur construit un processus de co-production de la recherche au milieu d’une grappe de personnes, qui plus est auprès de quelque informateur privilégié, il lui faut être prêt à vivre une expérience humaine à la fois spécifique et très banale, avec des humains posant leurs conditions, leurs exigences, leurs attentes, on pourrait presque dire leur style. Avec la population sous-prolétaire, souvent sans activité, le temps passé ensemble n’empiète pas sur une vie sociale qui serait « remplie ». Les plus démunis vont donc doublement se prêter au jeu ethnographique : d’une part parce que la commune humanité réhabilite en quelque sorte la vie sociale ; parce que cette vie sociale nourrit une existence souvent ennuyeuse dans des foyers où l’addiction le plus souvent comble la difficulté à être.
Comme il s’agit d’un construit inédit, tout n’est pas prédéfini, loin de là. Au sens fort, il s’agit bien d’une historicité, avec ses défis, ses imprévus, ses bifurcations, parfois ses crises et ses accusations. A l’inverse de l’entretien semi-directif classique qui se contente de la présentation de soi de l’acteur : la substance du propos peut, à cause du cadre déclaratif, n’être que de la justification, du mensonge, de l’hagiographie, de l’embellissement. Aucune vérification n’est possible. Whyte raconte que, en demandant à chacun des membres du gang qui était le leader, tout le monde postulait être l’égal de l’autre. C’est en entrant en relations de longue durée avec ce groupe qu’il mit en lumière les jeux de réputation autour des parties de bowling.
Avec des acteurs en chair et en os, les logiques émotionnelles d’emprise/déprise animent d’autant plus la relation enquêteur/enquêté, qu’il ne s’agit pas d’entretiens courts ni même réguliers mais d’une relation de proximité qui dure et ventile les sujets impliqués dans une foule de sites ou d’arènes (publique et privée, institutionnelle et informelle, pacifique et conflictuelle…). Le déclaratif et l’observation des pratiques s’enchâssent. Bien plus : la prétention à une co-présence de longue durée avec une personne sociale orientée par le chercheur lui-même à produire du social (conversations informelles sur les lieux de vie, engagement sur divers plans d’activité, relances incessantes sur l’activité, demandes d’explication sur tout) engage la relation scientifique vers une logique sociale plus dense que ce qui est fait d’ordinaire. Comme, pour le chercheur, rien n’est ordinaire dans la vie ordinaire des enquêtés, le scientifique cherche la communication. Il développe presque outrageusement des relations d’attachement. En ce sens, et concernant l’ethnographie des pauvres, la vision ultra matérialiste de G. Mauger (1991) pour qui la situation d’enquête reproduit nécessairement l’inégalité sociale fait peu de cas des effets de changement introduits par l’historicité même de la relation ethnographique. Croire que la violence symbolique continue de frapper l’interaction dissymétrique, c’est ne pas voir que l’ethnobiographie n’est justement pas un entretien de quelques heures. C’est une sorte de trajectoire sociale scientifique qui a sa propre densité, laquelle n’est pas réductible aux propriétés sociales des acteurs avant l’échange. Il n’est pas vrai que « les enquêtés sont et se savent toujours mesurés à une norme » (Mauger, 1991 : 131). Le cadrage de l’apprivoisement, à lui seul, commande une implication importante dont les résultats s’apprécient dans une longue durée à partir du moment où l’enquêteur ne cherche pas à demeurer ce qu’il est, à dominer son interlocuteur, à le forcer à entrer dans son cadre scientifique. « L’offre de parole » dont parle Mauger n’existe pas forcément puisque, comme il le dit lui-même, l’enquêté peut vouloir s’offrir la scène de sa propre cause ou se faire le porte-parole d’un groupe de pairs. Surtout, la relation d’enquête est loin de s’épuiser au bureaucratisme du prélèvement de données. En revanche, il a parfaitement raison de signaler que l’enquêté co-construit l’échange au travers d’une « enquête de l’enquêté ». Mais, au lieu de réduire la relation à une sorte de cognitivisme – débusquer l’enquêteur ou l’utiliser pour se « faire l’interprète de sa propre cause » (Mauger, 1991 : 135) –, je voudrais montrer que cette co-production de l’échange, inscrite dans un temps indéterminé, modifie la relation d’enquête, la déborde, introduisant une foule d’objets qui ne sont pas maîtrisables d’emblée ou même imaginables si l’on en reste à la perspective technique des informations à recueillir. Cela revient à poser le principe d’une approche ethnographique mixant les relations sociales à caractère scientifique avec les relations sociales inventées, lesquelles sont plus existentielles, plus engagées, plus ouvertes, s’appuyant sur les registres de la vie quotidienne et les logiques du sens commun, le tout étant partiellement contrôlé par le journal de terrain et les analyses régulières que le chercheur entame avec son propre milieu académique.
Les personnalisations dans la démarche ethnographique
La démarche ethnographique s’aligne sur un ensemble de principes scientifiques et éthiques dans l’ensemble appliqué par la plupart des chercheurs. Notamment, l’obligation d’une présence de l’enquêteur sur le terrain, l’immersion dans des interactions, la longue durée de cohabitation, l’endossement de rôles, l’engagement dans des activités, le journal de terrain. Mais l’ethnographie est encore une méthodologie peu codifiée où les manières de faire et les concepts qui en rendent compte peuvent apparaître très diversifiés voire contradictoires. En particulier, l’univers scientifique s’oppose sur la question éthique de la transparence. J’y reviendrai un peu plus loin. Surtout, extraire des principes formels est complexe dans la mesure où la combinatoire approximative des interactions entre enquêteur et enquêté ne peut faire émerger des savoir-faire généralisables. Le genre, l’âge, le phénotype, la classe sociale, l’origine régionale, les expériences accumulées, la période historique, les événements locaux marquants, interviennent activement dans la définition de la situation d’interaction. Par ailleurs, les propriétés spécifiques de l’objet – ici le travail dans une institution sociale – façonnent le chercheur qui au fil des ans, met au point ses stratégies et dispositifs d’action adaptés à ces contraintes particulières. Enfin, l’enquêteur choisit des sites en fonction d’opportunités (capital social, appel d’offre, interpellation pour une commande, le plus souvent une conférence ou un débat) et de son intuition quant au caractère prometteur de chaque lieu. Il n’y a jamais UN terrain, mais une pluralité de voies possibles. Sur les dizaines de foyers ouverts par chaque association ou structure publique, l’enquêteur va investiguer seulement un petit nombre d’entre eux. C’est donc en fonction d’une configuration des actions ethnographiques réalisées que les postulats méthodologiques sont posés.
Un premier principe doit être rappelé, issu de recherches menées auprès de personnes à la rue. J’établis une coupure nette entre les entretiens semi-directifs auprès d’inconnus et les conversations plus ou moins informelles (la confiance permet parfois de poser un enregistreur sur une table et de créer ainsi une parenthèse formelle clairement établie) qui inscrivent la communication ethnographique dans un temps long (Bruneteaux et Lanzarini, 1998 ; Bruneteaux et Pulvar, 2014). Il est clairement erroné de croire, comme le proposent Beaud et Weber, qu’un seul entretien puisse en quelque sorte boucler l’enquête sur un individu. Ce qu’ils appellent « l’entretien ethnographique » (Beaud et Weber, 2003 : ch. 5) est selon moi une erreur méthodologique, non seulement parce qu’il n’y a rien d’ethnographique dans un entretien unique 14 (sauf très résiduellement au travers d’une observation du contexte), mais surtout parce qu’il est faux de croire que la personne se mettra « à table » sous prétexte qu’elle réfléchirait au fait que les deux parties ne se verront plus par la suite. Toute la sociologie des classes populaires enseigne que, pour accéder au texte caché des dominés, il faut payer de sa personne, dépasser les épreuves de la confiance, passer outre l’onirisme social. Le travail ethnographique suppose de franchir des seuils, de démultiplier les sites de rencontres, de persévérer dans une relation nouée afin de « tenir » la personne, laquelle devient peu à peu responsable de ce qu’elle dit. Elle « tient » à dire plus de vérité sur elle-même au regard de l’estime qu’elle éprouve pour l’enquêteur. Dans ces contextes mouvants, les entretiens sont multiples, réguliers, aux formats changeants (refus ou prolixité, entretien isolé ou au milieu d’autres). Il n’y a jamais un seul et unique entretien plausible mais une succession d’échanges prenant différentes formes.
Le principe de la relation dans la longue durée avec des sous-prolétaires à la rue, posture qui vaut pour d’autres publics que les résidents des foyers (je l’ai expérimenté auprès des jeunes des cités (1994)), n’est pas facilement mis en application quand on travaille dans une série d’organisations disposant d’établissements fermés. Car il faut en ce cas essayer de fréquenter l’encadrement comme les usagers. Quand on entre dans des institutions contrôlant l’accès à des surnuméraires enfermés (malades mentaux, prisonniers), il y a une quasi-obligation de négocier les droits d’entrée avec la hiérarchie. Il faut développer des projets avec les équipes, montrer aussi que l’on peut être du côté des normes professées par l’encadrement. Il faut respecter – tout au moins au départ – le règlement intérieur, ne pas intervenir contre les décisions qui sont prises à l’encontre des hébergés, ne pas perturber les routines de fonctionnement de l’équipe sociale. L’accès aux personnes est limité dans le temps et l’espace. Les foyers établissent une coupure entre trois zones : les espaces collectifs, l’espace social et administratif, les chambres. Seuls les espaces collectifs sont accessibles quand une autorisation de présence est accordée. Dans les foyers où ces droits étaient concédés, j’ai déjà pu assister aux repas et voir les hébergés dans le hall ou les abords extérieurs sans que cela ne soit contesté par quiconque dans les établissements où je travaillais. En revanche, il a fallu beaucoup de temps et la saisie d’opportunités pour accéder aux chambres des résidents avec lesquels des liens se sont noués. C’est en recourant à une semi-clandestinité que j’ai pu résoudre la tension entre les deux logiques de loyauté. En continuant à apparaître comme un chercheur sérieux toutes les fois où j’étais amené à croiser des membres de l’encadrement, je menais parallèlement une vie sociale avec le noyau de SDF avec lesquels j’enfreignais les interdits. C’est dire qu’il faut manifester de l’entregent afin de n’offenser personne, ne pas trop éveiller de soupçons et, pour les prévenir, privilégier parfois ces mesures de discrétion en arpentant discrètement les couloirs et les étages. Si j’avais dû demander à chaque fois des autorisations explicites pour faire le travail que j’ai réalisé par d’autres moyens, il est probable que la direction aurait signalé comme dangereuse cette attitude, pour moi comme pour tout le monde. Et pourtant, il ne s’agissait que de pratiques aussi anodines que boire un coup ou fumer dans la chambre d’un résident. Parfois, la musique était un peu trop forte et dérangeait les « voisins ». Un agent d’accueil arrivait et, parfois, rédigeait un rapport. Mais il ne se passait rien le lendemain parce qu’on avait pris soin de cacher les bouteilles et de jeter les cigarettes par la fenêtre, quoique l’agent 15 ne fut pas dupe à cause des odeurs. Il me semble aussi que ma présence freinait les capacités répressives des agents de surveillance. Tout le monde me voyait circuler dans différents bureaux et ne savait pas trop au juste quelle était l’étendue de mes « prérogatives ». Quand les pratiques entre les deux « groupes » sont officielles, alors le travail scientifique s’arrête. L’observation des entretiens en face-à-face entre travailleurs sociaux et résidents, comme celle des visites médicales, a été impossible. Reposant sur la confidentialité, ces relations sociales sont inaccessibles au chercheur, sauf dans le cas de deux SDF que je suivais au titre d’informateurs et qui, devenus des quasi amis (je les voyais régulièrement dans et hors des foyers), m’ont demandé de les aider en venant lors de leurs rendez-vous. Je m’étais présenté aux équipes sociales dès le début de mon enquête mais c’est en fonction des liens tissés que je me suis adressé aux référents pour les prévenir que leur « client » désirait que j’assiste à certaines rencontres. Cela a été le cas pour le relogement de Patrice et pour l’organisation des obsèques de Pascale, conjointe d’Alain. Cette succession de sas est toujours le propre d’une ethnographie où le renforcement des liens dans le temps ouvre progressivement des portes en cascades. Il faut toujours négocier, effectuer des transactions, démontrer que la démarche ne met pas en danger les acteurs (le travailleur social peut se sentir évalué, l’invitation ressemblant à une inversion du rapport de force en faveur du SDF aidé par le sociologue) ou vérifier que l’engagement demandé au chercheur ne les entraîne pas vers des risques trop importants. Par exemple, suite au viol d’un hébergé, un de ses copains a voulu organiser un guet-apens pour « défoncer la tronche du connard ». Il m’a semblé impossible, cette fois, d’être de la partie.
Les liens tissés dans la longue durée ne suffisent presque jamais à calmer les craintes des sous-prolétaires quand ils sont affrontés aux outils d’enregistrement. Que ce soit le stylo ou l’enregistreur, ces marqueurs de l’objectivation posent problème. Alors que les enquêtés savent qu’ils ont affaire à un sociologue, qu’ils savent que j’enquête sur leurs conditions d’existence dans les foyers, sur leurs marges de manœuvre, sur leur vie privée, tout se passe bien tant que la relation transite par l’échange oral. Il n’y a pas de définition de la situation posée comme cadre explicite au travers de cette parenthèse formelle inaugurée par la sortie d’un instrument destiné à capter les propos. Tout se passe comme si le sociologue demeurait un être proche et simple à vivre tant qu’il n’utilisait pas d’objet tiers. Il est pris dans un flux comme un acteur en liens. En revanche, le tiers-objet vient casser cette linéarité en montrant officiellement que le chercheur crée son cadre dans le cadre des routines. C’est la raison pour laquelle les parenthèses formelles (entretien semi-directif avec l’outil tiers d’enregistrement) sont impensables dans des interactions où il est impossible de pouvoir contrôler l’effet que ce cadrage produira dans la situation, au milieu d’un public et dans une ambiance qui rendent déplacé l’usage d’un outil froid d’objectivation. C’est pourquoi ces mêmes publics, quand ils sont affrontés à cette intrusion, témoignent d’un savoir-faire longuement éprouvé en matière de retrait face à l’enquêteur venu signifier son travail de prélèvement de données. L’ouvrage de J.P. Payet, C. Rostaing et F. Giuliani (2010) est une mine d’or à cet égard, révélant tous les biais associés à la prétention de vouloir recueillir des informations clés sur la personne en se contentant d’une parenthèse formelle de deux heures avec emploi d’un instrument de captation des propos. Dans cet ouvrage, une quinzaine de spécialistes de la question sociale partent ainsi avec les meilleures intentions humanistes auprès du plus souffrant, en croyant que leur générosité interactionnelle va leur permettre de récolter de bonnes informations dans le respect des personnes. En fait, cet ouvrage décline plutôt un ensemble de plaintes des praticiens qui ne cessent de gérer les coups bas des dominés entrant en résistance contre l’entretien semi-directif. Contre les auteurs eux-mêmes, on constate que l’échange empathique ne suffit guère à gagner la confiance de l’enquêteur : l’étranger perturbateur est rejeté par des groupes qui, violentés par le social, se méfient des porteurs du « social » que sont les sociologues, et plus encore les sociologues appointés par la commande sociale publique, les sociologues/travailleurs sociaux ou les sociologues chevillés à des associations d’intervention sociale. Ce que sont la quasi-totalité des contributeurs de l’ouvrage. Car la véritable question épistémologique n’est pas celle de l’humanité offerte à l’acteur faible – qui n’est qu’une simple norme de politesse accentuée – mais celle de l’inefficacité de l’entretien semi-directif avec des sous-prolétaires (Bruneteaux et Lanzarini, 1998), notamment en prison quand ils ne vont voir que très peu de temps l’enquêteur. Et c’est une nouvelle façon de montrer la fausseté de « l’entretien ethnographique ». La limite des entretiens semi-directifs, compte-tenu des propriétés du lien social, et plus particulièrement de celles des exclus du capital culturel légitime, s’observe plus spécifiquement en situation extrême, notamment en face de détenus « shootés » par les médicaments (refus, incompréhension, comportements hors cadre présentés par Rostaing) qui, au-delà du stade de la méfiance, sont aussi déshumanisés. Ils savent qu’ils n’ont rien à attendre du chercheur, lequel ne peut entamer aucune observation participante de longue durée impliquant des échanges sociaux. Dans ce contexte de prélèvement à sens unique, l’enquêté n’a pas forcément envie, loin de là, de se plier au jeu affectif de l’intrus. Qui se pose la question, dans cet ouvrage, de la valeur de cet « amour de l’autre » délivré pour quelques heures alors que dans le même temps, le chercheur impose ses outils sans négociation possible ? Peut-on imaginer que l’intention empathique gratuite contrebalance les investissements ou attentes d’un « acteur faible » percevant la relation comme un cadre absurde, dangereux, ou une ressource potentielle ? Certes, l’introduction met en garde contre l’illusion d’un « faible vertueux » (Payet et al., 2010 : 14). En revanche, elle soutient que, dans un temps court, il est possible de fabriquer du lien avec des « individus affaiblis » pour « atténuer la dissymétrie ». Ne pas interroger cet « entretien compréhensif » dans ce qui le compose socialement, partition orale issue du monde scientifique, marqueur du territoire symbolique où l’on ne fait que parler dans un cadre « intellectuel », c’est laisser libre cours à la violence symbolique dont les auteurs voulaient se défaire. Mobilisant l’entretien de 2 heures avec des détenus, Rostaing restitue des scènes précises du « malaise du chercheur en milieu carcéral » : être libre quand les autres sont en détention et expriment cette souffrance, ne pas pouvoir mener l’entretien auprès d’individus en souffrance, devenir vulnérable dans une enceinte où certains gardiens n’ont pas tant de pouvoir que l’institution leur prête sur certains détenus, devoir gérer des situations imprévisibles pendant lesquelles, isolée, il s’agit de faire face à des détenus dans un lieu sans gardien, être « témoin » d’une fouille au corps, devoir écouter des récits d’horreur délivrés avec délectation, subir le machisme. Son propos, courageux, détaille sans fard les menaces imaginées ou réelles qui pèsent sur une femme isolée au milieu de détenus en manque sexuel. Pour autant, on ne peut que soulever de fortes réserves sur ce qu’elle qualifie de « violences » des hommes à son égard, ainsi que sur ce qu’elle appelle les « limites éthiques » de la recherche. Outre qu’ici comme ailleurs, les hommes détenteurs de capital physique et du sens du passage à l’acte ne sont aucunement faibles (un caïd semble même détenir de l’ascendant sur un gardien au point de terroriser l’enquêtrice), l’auteur ne peut qualifier de « violences » des discours ordinaires de sous-prolétaires, face auxquels le chercheur doit savoir encaisser et rebondir vers ce qu’il estime être son objet – surtout quand on est une femme désirable face à un homme en détention. Wax, Powdermaker ou N. Scheper-Hughes ont toutes travaillé dans des contextes extrêmes (camp, plantation, ségrégation) entourées d’hommes. Elles se sont toutes entourées d’informatrices ou de couples relativement protecteurs. Mener un entretien semi-directif dans des conditions telles que l’enquêtrice apparaît subitement comme inconnue et pour un temps limité, revient à s’offrir en pâture à des prédateurs. Si la violence des hommes est un fait permanent, ne faut-il pas d’abord interroger les outils qui peuvent surdéterminer cette violence (apparition immédiate, position dominante de questionneur, durée limitée, dispositif de prise de notes) ? Tout se passe comme si l’auteure était bombardée par ces effets de cadre sans jamais tenter de les rapporter aux propriétés spécifiques de ses « locuteurs » et, aussi, de ses procédures d’investigation. L’ethnographie, surtout quand il s’agit d’aller rencontrer des SDF la nuit (seuls des hommes ont effectué des maraudes en France (Bruneteaux, 2017)), impose un rapport genré à l’objet dès lors que l’on aborde les classes populaires et, plus encore, les classes dites déviantes où la domination masculine est souvent sans partage. Venkatesh a montré, en interrogeant discrètement une informatrice vivant recluse dans une cité HLM américaine (un project) contrôlée totalement par le caïd dont il étudiait la bande, comment les femmes noires féministes des années 1970 se sont retrouvées harcelées et mises au pas par les gangs des années 1980, une part d’entre elles étant réduites à la prostitution (2008). J’ai cette « chance » de ne pas avoir été une proie sexuelle dans un univers où règne la misère sexuelle et, dans les foyers, le harcèlement sexuel (Blanchard et al., 2017).
L’ethnographie en institution signifie le plus souvent travailler dans des milieux fermés. Les recherches en covert researcher sont souvent des solutions que mobilisent les enquêteurs, à commencer par E. Goffman en hôpital psychiatrique, V. Lyon-Callo en foyer d’urgence. D’éminents journalistes comme J.H. Griffin, S. Kennedy ou G. Wallraff, ont pu de cette manière rendre compte respectivement de la réalité de la ségrégation raciale dans le Sud des USA, des pratiques du Ku Klux Klan ou de l’oppression subie par les prolétaires turcs en Allemagne. Dans un espace démocratique et pour aborder les organisations de la solidarité, cette démarche est possible mais pas forcément nécessaire. L’indigénat et les rôles institutionnels d’expertise sont aussi une ressource pour pouvoir travailler, c’est-à-dire entrer dans les établissements et y demeurer de longs mois. Pour autant, il est vrai qu’il est à ce jour presque impossible de mener en toute transparence une ethnographie en prison ou même sur une plantation d’une multinationale gardée par des milices. Scheper-Hughes travaillait hors de la plantation comme Pialoux a travaillé hors des usines Peugeot. J’ai pu observer quelques semaines l’entrainement des forces de maintien de l’ordre à Saint-Astier parce que ce lieu était surveillé par les officiers et qu’il est hautement célébré comme un des lieux de la professionnalisation des troupes. A ce titre, et même si je fus un des premiers à m’y rendre en 1988, il est depuis régulièrement ouvert aux journalistes et aux sociologues. Par contre, il m’a été interdit de vivre dans une unité pour observer les routines du travail de répression des hommes du rang en espérant les suivre pendant des semaines. Les autorisations officielles ne laissent pas le choix. Le choix de la méthode dépend ainsi de la configuration sociale de l’objet et non de choix épistémologiques. Ces accès autorisés masquent tous les secteurs de l’Etat où l’accès est interdit (services secrets, ministères 16 ). Hors institution, il est beaucoup plus facile de créer ses propres cadres d’entrée en communication avec le public. Pour autant, la difficulté n’est pas moindre, surtout quand il s’agit d’investiguer des groupes fermés et rebelles (gangs, groupes armés) ou quand le paradoxe des droits de l’homme interdit l’accès des chercheurs aux zones privées des citoyens. Il n’y a pas plus d’observation ethnographique de scènes de torture que des pratiques sexuelles des agents sociaux dans leur domicile. La sociologie des pratiques à risque est confinée à l’ethnographie des saunas gay ou des espaces publics extérieurs (Proth, 2002). Même avec un accès limité au sein des structures privées ou publiques chargées des hébergements d’urgence, il est possible de créer un climat de confiance auprès de quelques SDF suivis sur plusieurs années. Avec les liens sociaux instaurés dans le temps et les opportunités patiemment saisies, le chercheur peut donner à la personne la possibilité de se confier relativement aisément sur les dimensions privatives de sa vie personnelle. Je l’ai réalisé selon le principe de la commune humanité, c’est-à-dire en parlant aussi de mes propres pratiques et en invitant aussi les enquêtés dans mon espace privé. Dans l’enquête pour la CNAF sur la vie privée des hébergés dans les foyers d’urgence, un de mes informateurs, Alain, venait de temps en temps dormir chez moi. On mangeait, écoutait ses musiques préférées, on dansait même parfois. Avec l’alcool, les heures passées ensemble à échanger sur nos vies devenaient des situations banales parce que tout un travail d’acclimatation et de découverte mutuelle s’était inscrit dans un temps long d’interconnaissance ; ce qui a permis de mieux le laisser parler de ses relations affectives avec sa compagne qui venait de mourir. Le cocon créé, hors du foyer d’urgence, aurait pu ne pas aboutir à « libérer la parole ». On ne se sait jamais si le contexte, même protecteur, va permettre le passage de la confiance à la confidence. Mais quand l’enquêté exprime ses idées autour de sa sexualité dans un tel contexte, ce n’est pas suite à des questions assénées dans un court laps de temps. On fait avec les fragments qui sortent, on tente des relances sans casser le flux de l’ambiance, en parlant de soi mais aussi de l’actualité, en analysant les conditions d’hébergement, mais aussi en s’occupant des plantes ou en préparant un barbecue. Est-ce de la manipulation ? De la trahison ? Jusqu’où aller dans cette mise en confiance de la personne hors de l’institution totale ? Si la commune humanité consiste dans le développement de liens sociaux d’empathie, parfois de bonne camaraderie, de temps en temps d’amitiés durables, est-il pour autant éthique de profiter de ce lâcher prise de l’enquêté dominé si apaisé de pouvoir profiter des ressources de l’ethnographe pour le conduire à s’exprimer sur les thèmes préférentiels du chercheur ?
L’ethnographie est cet acharnement à rencontrer l’autre sur ses terres de vie et dans « de bonnes conditions » afin de collecter des récits de vie, des explications sur ses conduites et l’observer en participant variablement à ses activités. Malgré tout, la seconde partie se penchera sur les difficultés qui attendent le chercheur auprès de publics sous-prolétaires. Quelles que soient les bonnes dispositions à aller vers, à créer cette historicité dense et humaine, il doit s’affronter à des êtres qui, aussi bien sur le plan symbolique que du point de vue pratique, créent des dissonances par rapport au cadrage envisagé. Demander des informations ne signifie pas en recevoir, encore moins sous la forme attendue. Les gens racontent beaucoup d’histoires et il faut effectuer un travail long et coûteux de relances, de tri des informations.
Je vais revenir sur les propriétés de cet onirisme social. Et les conditions de vie des acteurs s’invitent dans les modalités même des échanges (refus de parler, pleurs, emportements). Pour autant, on verra aussi comment la greffe de la commune humanité sur le travail ethnographique puise dans la logique de l’alignement. J’aborderai un certain nombre de points de convergence entre les enquêtés et l’enquêteur, même si, in fine, ce dernier est confronté à la question de la loyauté. Que peut-il restituer des paroles délivrées sur le mode des conversations informelles, donc livrées parfois sur le mode de la confidence ? Est-ce que l’anonymisation des acteurs suffit ? Comment le chercheur fait-il face à la tension entre la loyauté vis-à-vis de ses informateurs, et son intérêt à restituer ce qui lui semble le plus pertinent dans sa recherche ? S’il utilise parfois, dans le prolongement des conversations informelles, des formes d’enregistrement des propos qu’il n’aurait jamais pu retranscrire avec fidélité sans ce procédé, n’est-il pas prisonnier d’une forme de trahison ou de drame éthique ? Toutes ces questions, abordées dans ce second mouvement de l’article, sont forcément sujettes à polémiques. Je ne prétends pas détenir la vérité épistémologique. J’ai fait des choix, et après plus de vingt années d’enquêtes dans les milieux sous-prolétaires, j’en suis venu progressivement à banaliser des pratiques qui, sous réserve de protéger les acteurs, et à condition qu’ils sachent que je suis un sociologue en train de les étudier, m’ont paru les meilleurs compromis pour restituer le plus précisément possible des représentations et des récits qui ne sont jamais délivrés facilement dans des protocoles « officiels » ou explicitement posés dans chaque rencontre.
Partie 2 : Difficultés et secrets de pratique
Dans cette seconde partie de l’article, je vais donc me polariser davantage sur mes différents terrains dans les foyers d’urgence.
L’ethnographie des foyers d’urgence : institution fermée, sous-prolétaires hébergés et contraintes d’objectivation
L’ethnographe suscite d’autant plus la méfiance, voire des résistances, qu’il prétend entrer dans la vie des gens. Et cette entrée est d’autant plus difficile que le social a institutionnalisé des cloisonnements (école, caserne, entreprise, foyers). En outre, les déviances des dominants sont sans doute plus compliquées à atteindre que celles des dominés (gangs, toxicomanies, prostitutions). Des centaines de chercheurs ont rendu compte des dernières, mais combien sont-ils pour les premières ? Il est bien plus facile de suivre la police démocratique que les officines qui gèrent la raison d’Etat, qu’elles s’appellent renseignement intérieur ou guerre impérialiste. Logiques du secret, institutions fermées, élites aspirant à la tranquillité, autant d’intérêts et de sites qui ferment ou bloquent la recherche ethnographique. Un élu pourra concéder un entretien, il n’accèdera que rarement à la demande de l’ethnographe de le suivre dans son ministère. Je pense même qu’il n’existe aucune recherche de ce type. Paradoxalement, les lieux des pauvres 17 , et plus spécifiquement ceux des surnuméraires à la rue, sont des lieux ouverts. Ils le sont doublement. Ils sont visibles quand ils vivent dans les espaces publics. Ils sont obligés de se plier à la présence de l’enquêteur quand une autorisation officielle d’accès est délivrée par l’encadrement social. D’une certaine façon, rien n’est plus facile que de tenter l’accès à des personnes vivant dans la rue ou dans les foyers d’urgence. L’identification est facile et l’abordage est direct. Dans les centres pour SDF, à force de persévérance et en ayant le temps pour soi, les liens peuvent se tisser et se développer par effet boule de neige.
En revanche, une fois la prise de contact opérée, il faut s’affronter à trois grandes classes de contraintes dans la gestion de l’habitus du SDF au sens d’un idéal-type : le jeu du nous/eux, l’onirisme social, la dispersion.
Le jeu du nous/eux
Dans la mesure où les parias sociaux subissent la disqualification, le contrôle social, la répression, le rapport au chercheur est entouré d’une suspicion renforcée par rapport aux classes moyennes 18 . Les segments les plus précarisés du prolétariat sont non seulement sur leurs gardes 19 mais sont aussi socialement paranoïaques, croyant que le nouvel arrivé va forcément leur faire un sale coup. De longues pages de Whyte (1997), E. Liebow (2010) ou Anderson (1999) montrent bien comment, pour les (sous-)prolétaires du « coin de la rue » aux USA, cette posture d’évaluation attentive ne cesse presque jamais. Dans le monde des surnuméraires, cette attitude est effectivement dramatisée. L’exclu peut voir comme dangereux l’impétrant, réduit aux statuts de fouille-merde, de policier, de gêneur pour des trafics, de porteur de jugements sur les actions entreprises (drogue, racket, jeux d’argent, prostitution, errance, addiction). Les travaux ethnographiques enseignent cette fragilité de la relation d’enquête et les effets de réversibilité (l’accord du départ se change en refus) qui attendent un enquêteur toujours soupçonné d’être un traître, un indic, un profiteur ou un voyeur, bref tout sauf un sociologue dont le nom et la fonction n’évoquent rien et sont en revanche porteurs d’une altérité dérangeante.
En foyer, le cadre eux/nous se complexifie. Les surnuméraires peuvent se méfier de moi comme de l’encadrement, et ils peuvent me percevoir comme un allié des professionnels puisque je suis « autorisé » à entrer dans un lieu fermé. Comme je ne peux me passer d’établir de bonnes relations avec les encadrants (dire bonjour, me rendre de temps en temps dans les bureaux administratifs « pour faire le point »), je dois justifier auprès des résidents une « liberté de manœuvre » qui est productrice de soupçons. Je sors ma carte professionnelle, je précise que le travail que je mène à son autonomie. « Je ne travaille pas pour la mairie », « je ne travaille pas pour l’Armée du Salut ». Qu’il s’agisse d’une recherche propre ou d’une étude commune après réponse à un appel d’offre, j’insiste toujours sur l’indépendance du sociologue. In fine, le statut externe est le meilleur garant de ce type de discours. Et c’est surtout en pratique que la prudence est de mise. J’essaye de conserver le maximum de retenue avec l’encadrement parce que, de toutes manières, je bénéficie de leur accord de principe pour travailler dans leurs structures. Ils savent que je dois créer des liens avec leur public « difficile » tandis que notre homologie de position les rassure quand au fait d’appartenir aux « inclus ». Nos échanges réguliers en face-à-face, au moyen de conversations dans leurs bureaux ou en recourant aux entretiens semi-directifs, établissent une sorte d’égalité. Il arrive souvent d’observer une réversibilité. D’enquêtés, ils deviennent enquêteurs et me demandent des informations sur le terrain, avant que je ne reprenne la main pour leur imposer mes questionnements. Ils cherchent à savoir ce que je pense de leur travail, tentent de vérifier certaines hypothèses quant au fonctionnement de tel ou tel résident. En revanche, il est important de manifester aux résidents une plus forte proximité afin de ne pas être soupçonné d’appartenir au mauvais camp. D’une certaine façon, il ne leur reste que cette posture déclarative affirmée pour exister un peu socialement. Les déclamations fréquentes, dans chaque interaction, pour asséner leur point de vue, rejeter quelqu’un, dénoncer un comportement, deviennent un calque qui guide le chercheur. Ce dernier se doit de manifester haut et fort qu’il entre dans le même cadre. Cette participation situationnelle, cet engagement dans les moqueries, les plaintes, ne signifient pas que le chercheur doit jouer au caméléon. Il doit naviguer comme il peut en montrant qu’il comprend les injustices, en proposant même des cadres d’analyse aux enquêtés afin qu’ils avalisent, reformulent ou contestent tout en ayant un minimum de théâtralité (rire, parler bruyamment, prendre des poses détachées) afin de s’engager dans un échange où il ne doit pas faire trop « élément externe » ; enfin, pour avoir aussi une épaisseur en contestant certaines approches ou remarques. Seul l’enregistrement de ces scènes (ou le film) permettrait de faire sentir les modalités interactionnelles de ce type de cadrage si éloignées de l’observation distante.
Dans le cas d’un terrain en institution, les résidents constatent que le chercheur parle aussi aux travailleurs sociaux, à l’encadrement. Ces derniers ne saisissent pas toujours à quel point les résidents partagent un texte caché à leur encontre. Evoluant sur leur territoire, dans une « structure » qui a vocation à structurer des insérables, ils ont l’habitude d’aller vers les résidents. Ils ne voient pas de mal à dire bonjour ou demander qui on vient voir tel ou tel jour 20 . Ils procèdent avec le sociologue de la même manière qu’ils demandent des nouvelles de tel ou tel résident de leur « file active » qu’ils croisent. Ils peuvent aussi transmettre des informations sur les animations à venir ou s’enquièrent de l’avancement de la recherche. Pour ma part, il fallait toujours jongler avec eux quand j’arrivais dans les foyers. S’éloigner du centre avec la personne alpaguée était la première mesure à prendre. Par ce moyen, il était possible de laisser le résident « casser du sucre » autant qu’il le voulait sur l’encadrement, sans que ces plaintes dont j’étais le récipiendaire ne viennent me mettre en porte à faux avec l’équipe sociale ; ou bien alors on cherchait à s’isoler dans la chambre du résident. Dans tous les cas, je pouvais poser les questions les plus embarrassantes sur le fonctionnement de la structure sans que des oreilles ne viennent capter le sens de mes relances finalement axées sur ceux qui avaient tout intérêt à les percevoir comme étant dirigées contre eux.
La seconde attitude consistait à ne pas s’étendre. Par exemple dire bonjour, comme les hébergés, assez distraitement, et ne pas entamer la conversation. Pour cela, soit je reprenais immédiatement le fil de la conversation en faisant prendre conscience au travailleur social qu’il était indésirable, soit je déclarais ouvertement que cela faisait longtemps que l’on ne s’était pas parlé et que de ce fait j’allais le rappeler bientôt. Par ce moyen, je livrais une information à l’enquêté : c’est parce que je ne traine pas avec le professionnel que je suis légitime à lui dire que je vais passer le voir puisque cela fait longtemps que l’on ne s’est pas vu. Implicitement, le résident saisit que je n’entretiens pas de relation routinière avec le référent présent, même si en fait, il est possible que je l’eus croisé quelques jours auparavant. Cette distance était celle des résidents avec qui je trainais. Souvent dans la plainte ou la moquerie, ils ne pouvaient pas pour autant ne pas aller voir leur référent pour le suivi de leurs démarches. Mais ils s’arrangeaient le plus souvent pour différer la rencontre ou montrer aux autres qu’ils étaient capables de snober celui ou celle qui a un pouvoir sur leur vie. Je m’alignais sur cette sorte d’adhésion à éclipse qui indique que la relation est obligée, chaotique et peu investie dans le temps.
Cela n’était pas toujours facile. J’étais ainsi lié par des relations « d’amitié » avec le directeur communiste de tel foyer municipal. Je ne pouvais pas « le jeter » comme les autres membres de l’équipe sociale. Et c’était aussi un peu grâce à nos relations établies depuis des années que je pouvais faire à peu près ce que je voulais dans les foyers qu’il supervisait. J’avais participé au projet d’établissement et à la refonte des lieux en 2012–2013. J’avais organisé des soirées débats avec Georges. Quand je le voyais arriver, je mesurais l’implication de ma proximité : si j’étais avec Pascale et Alain, qui le détestaient et le surnommaient « La Chevriette », il ne fallait pas que j’arbore une attitude de complaisance. Je me retournais et allumait une cigarette, lui laissant le choix de faire celui qui ne me voyait pas ou de m’aborder en ayant l’initiative de la salutation. Quand cela est arrivé, j’ai bien vu qu’il entérinait ce choix de la distance. Il ne m’accostait pas. On se disait bonjour rapidement. En revanche, quand je me trouvais avec Mohamed, président du Conseil de la Vie sociale, lequel lui parlait toujours avec déférence et trainait aussi dans les ateliers « cuisine » où l’on préparait des gâteaux, je pouvais me relâcher et lui parler quelques minutes, en demeurant tous les trois sans crainte de passer pour un traître. En fin de compte, après deux années de terrain, j’ai présenté les résultats de ma recherche devant les équipes sociales. Souvent les professionnels ne m’avaient pas vu ou n’avaient pas trop compris ce que je faisais là. J’avais noué des relations avec quelques-uns mais sur une vingtaine de professionnels par foyer, la plupart découvraient alors la démarche ethnographique et l’objet de mon enquête. J’étais parvenu à entériner le principe de la distance sans trop éveiller leur méfiance. Je recherchais en fait leur indifférence.
L’onirisme social
Si l’ethnométhodologie ou la phénoménologie ont eu raison d’insister sur le pouvoir de catégorisation des acteurs sociaux, notamment leurs capacités de décrire leur monde ou leurs proches, elles ont identifié sans véritablement le développer le phénomène du décrochage entre les discours et la trajectoire. La phénoménologie (Husserl, Schutz) et l’interactionnisme (de Goffman à Strauss) ont identifié la zone du rêve social en apesanteur et, dans la lignée de ces courants théoriques, D.A. Snow et L. Anderson ont formalisé cette approche pour le public sous-prolétaire à la rue (Snow et Anderson, 1993). Je renvoie le lecteur au chapitre 5 de l’ouvrage Les mondes rêvés de Georges (2016) dans lequel j’ai systématisé cette approche en la connectant à une théorie plus générale du dédoublement, l’onirisme étant relié aux quêtes identitaires dans les sociétés sécularisées et individuées. J’ai tenté de montrer que ces fictive storytellings bercent la personne qui se remplit d’identités factices servies dans les interactions. Entre enjolivement et création pure, un imaginaire des grandeurs se déploie quand il ne reste plus que ce jeu sur l’identité héroïque pour exister. Sachant cela, j’ai renoncé très tôt aux entretiens semi-directifs avec des SDF comme méthode unique de collecte des données. Que ce soit sous forme d’entretien formalisé ou de conversations informelles, des mois d’échanges sont souvent nécessaires pour faire sortir la personne de sa bulle onirique. Il faut toujours passer par un temps d’apprivoisement pour neutraliser plus ou moins avec bonheur, cette part imaginaire des représentations 21 qui aide à survivre face aux routines de l’adversité. Outre le plaisir/fuite de raconter des histoires, les surnuméraires servent aussi des récits du malheur (Laé et Murard, 1995) forgés dans la longue fréquentation des services sociaux. Et, je le redis, les souffrances vécues sont incompatibles avec un récit concentré sur quelques heures d’entretien. Seul le travail ethnographique permet de dépasser ces obstacles avec le public sous-prolétaire.
C’est dire que se contenter de rencontrer des personnes dans le cadre de ce face-à-face du monde ordinaire a peu de chance de déboucher sur une confiance autorisant une remise à flot des représentations « sincères » sur soi. C’est en utilisant les ressources du monde ordinaire (activités sociales diverses) et plus spécifiquement celles des classes populaires (dénoncer l’encadrement – et ici le pouvoir de description réaliste des hébergés est, comme tout stigmatisé, puissamment soutenu – boire et fumer, pérorer autour des aventures féminines, parler sport et voitures ou avec d’autres musiques et films, parler de l’actualité) que le passage en douceur opère, encore une fois, sans que l’on ne puisse jamais contrôler totalement le statut des informations délivrées. Il faut sortir des « histoires » pour entrer dans l’histoire de vie. L’onirisme social est un cap, une sorte de mesure de l’entrée dans la confiance quand on en sort. Pascale et Alain ont surtout glorifié leur résistance dans la rue et leurs démesures alcooliques. Patrice n’a de cesse d’inventer des performances tous azimut, faisant même rire tous les autres, notamment en affirmant qu’il peut demander à la maire de Paris A. Hidalgo une salle de spectacle dans Paris. Niang a connu les plus grands footballeurs en Afrique, et un membre de sa famille évolue en division 1. Sonia est fixée sur une théorie du complot de l’Etat pour justifier le placement de ses deux enfants. Le légionnaire, habillé en tenue militaire dans le foyer, évoque ses faits d’arme comme Rambo. D’autres n’ont pas créé de récits mais refusent de parler de leur vie (Cyril, sortant de la DASS, Myriam ayant été expulsée d’un logement avec ses 4 enfants). Quelques rares enquêtés abordent leur récit de vie sans fard. Les discussions avec les résidents sont presque toujours problématiques, faisant alterner récits du passé, prouesses dans la manipulation des travailleurs sociaux (Georges lui était convaincu que son assistante sociale était amoureuse de lui), projets divers, petites histoires victorieuses sur un résident ou un prédateur extérieur. Mais ces contes ne donnent pas pour autant la coloration des jours. La trame des relations demeure celle des querelles à propos de choses mal faites par l’autre, d’insultes ou de regards trop insistants, de musiques trop fortes, de co-résidents voleurs, de plaintes contre le référent, d’agressions directes. Sur deux ans, le petit réseau que j’ai investigué en faisant la connaissance de Pascale et Alain a explosé. L’un s’en est pris à l’autre pour un vol de vêtement, l’une a craché sur l’autre pour avoir fréquenté un indésirable que la première ne supportait pas, l’une a dénoncé le vol d’un téléphone à la victime, et le prédateur a insulté et menacé la lanceuse d’alerte, l’un a essayé de coucher avec la compagne de l’autre pendant une cure du compagnon, etc. Fables oniriques et conversations tendues jouent à l’accordéon.
La dispersion
Par définition, les SDF n’ont pas de domicile fixe. Les suivre dans la rue n’est pas facile, même si la plupart d’entre eux sont tout de même territorialisés. Ce sont surtout les « punks à chien » qui tournent de festival en festival ou voyagent au gré de leurs envies de groupe. Cependant, dans les foyers, les personnes bougent aussi. Certains, parmi ceux que j’ai suivis, ont été relogés en HLM, comme Patrice ou Myriam. D’autres ont quitté le foyer pour un autre foyer (mieux ou équivalent) ou ont repris la route, comme Sabine, laquelle est partie en Espagne pendant un an, ou Mohamed, lequel a été mis au vert par l’équipe sociale parce qu’une bande de son foyer voulait lui faire la peau. Grâce aux liens développés avec Sabine, notamment mon intérêt pour ses croquis et esquisses mêlant la vie parisienne et la zone, j’ai pu la suivre, même quand elle a été renvoyée du foyer d’urgence, soi-disant parce qu’elle aurait mordu à l’oreille un hébergé qui ne voulait pas lui rendre son chargeur de téléphone. Elle avait été envoyée dans un foyer d’urgence après une hospitalisation à la suite d’un tabassage de son copain. Par la suite j’ai gardé le contact sans me rendre dans son nouveau CHU (il faut à chaque fois un temps long pour se faire admettre par le directeur, lequel se couvre souvent en prétextant devoir passer par sa hiérarchie). Puis j’ai appris qu’on l’avait placé dans un appartement social (un logement HLM standard mais partagé avec un autre résident, et sans possibilité de faire dormir ses deux filles), ce qui a été l’occasion de poursuivre les entretiens informels. Dans cette carrière de l’assistanat domiciliaire, elle était bloquée à cause d’une dette de loyer de presque 10000 euros. Elle ne supporta pas la prise en charge sociale et partit en Espagne avec un nouveau copain. Une année plus tard, elle m’appela pour me demander de l’aider à publier ses croquis. Puis elle m’a rappelé pour l’aider à la dépanner, alors qu’elle dormait dans une vieille camionnette. Mais je n’y suis pas allé n’étant pas en mesure de faire ce qu’elle attendait de moi 22 . Quelques semaines plus tard, je crois reconnaître sa voix dans un parc. Je comprends alors qu’elle s’est mise dans le pétrin, à nouveau, avec un prédateur. Je tente de nouer le contact avec elle mais son mentor m’insulte, un lieutenant me crache dessus, et je pars avant que les coups ne pleuvent. Depuis, elle ne répond plus à mes textos.
C’est ainsi dans le temps long, autour d’affinités pratiques, d’ouverture sur les activités sociales des acteurs, qu’un lien se dessine, hésitant, dépendant de la circulation de la personne dans les foyers et ses groupes de survie. Avec Pascale et Alain, le lien était organisé autour de plusieurs axes : restos chinois, consommation d’alcool, discussions sur l’actualité ou les potinages du foyer dans le réfectoire, partage de musique dans leur chambre en fumant cigarette sur cigarette, discussions récurrentes contre l’encadrement quels que soient les lieux. Avec Patrice, ce sont ses performances dans la vie passée, l’entretien des plantes et le jeu d’échec, comme pour Serge. Pour Christian et Sonia, ce sont les étrangers ou les professionnels qui les menacent, et leur demande d’écoute plonge le chercheur dans des récits paranoïaques. Pour Mohamed, c’est le partage du tabac et de l’alcool ; il invite toujours en premier pour mieux attendre des contre-dons plus importants, quand ce n’est pas une demande de prêt. Pour Myriam, ce sont les dernières sorties culturelles peu onéreuses sur Paris (une conférence gratuite, un cinéma de quartier le matin). Fixer les gens avec le développement « d’intérêts communs » est un des moyens utilisés pour qu’ils m’appellent aussi de leur côté quand ils viennent à disparaître ou passer d’une résidence à l’autre. Serge, ayant quitté le CHU pour une résidence sociale, m’a rappelé pour me présenter le « meilleur restaurant de couscous de Paris » et pour jouer aux échecs avec moi. Sonia, elle, m’appelait pour me tenir au courant des derniers événements dans le foyer, entrant dans le rôle de protectrice d’Alain. Mais elle utilise l’intérêt que je porte pour lui pour me demander aussi de passer la voir. Elle m’a tout le temps mis la pression : « Vous vous intéressez à nous ou non ? Vous ne savez pas ce qui vient de se passer ? Alors vous êtes jamais au courant de rien vous ! ». Khadija espère qu’on écrira un livre ensemble sur sa vie de sans-papiers et elle passe la plupart de son temps à me raconter ses avanies amoureuses.
Certains disparaissent aussi à cause de renvois (pour fait de violences le plus souvent, comme celui qui a frappé Patrice) ou de passages en cures, ce qui est assez fréquent, comme Claudio, un ancien boxeur italien qui a été hébergé un temps chez Georges, lequel l’a aidé à l’orienter vers un des foyers gérés par le directeur communiste ; comme David, un SDF devenu « pair-aidant » (une sorte de médiateur social) qui a « disparu » plusieurs mois. La première histoire des foyers, avant les routines, est celle des allers et venues, des entrées et des départs. Dans l’association Aurore, je m’étais lié avec un jeune de 20 ans qui sortait de la Boulangerie, un centre d’urgence dépotoir dangereux et précaire dans le 18eme arrondissement. Arrivé au Château d’Arcy, dans le fin fond du département 77, il trouva la paix. Il faisait venir se petite amie mais s’était fait remonter les bretelles parce qu’il faisait l’amour dans une chambre à deux. Son colocataire n’appréciait pas de devoir supporter le chahut avec ce jeune faisant entrer sa compagne. Quand cela se produisait alors qu’il n’était pas là, il pouvait être mis au courant par d’autres résidents. Ce que le co-résident ne supportait pas, c’était moins le phénomène du voyeur forcé que le risque que le jeune utilise son lit et le souille. Ces différends inévitables eurent pour effet de faire partir le jeune que j’aurais bien aimé continuer à voir puisque sa sexualité « à ciel ouvert » était particulièrement intéressante pour mon enquête. La mort est aussi une forme de sortie de la relation. La dispersion comprend aussi cet aspect particulier des relations avec des êtres extrêmement affaiblis, les uns ne parlant plus, d’autres étant souvent indéchiffrables, comme le jeune Mathieu qui, les oreilles collées à la bande originale d’un film passé en boucle, parlait sans pouvoir s’inscrire dans une communication dialogique.
L’éloignement du sociologue est donc tout autant physique que psychique. Au-delà du capital culturel, il est question des traumatismes de la vie, d’enfants abusés, de vies à la rue broyant les énergies, de femmes violées, de SDF épuisés par la survie dans la rue et les foyers d’urgence. Christian voit des Noirs partout voulant le tuer depuis qu’il s’est fait menacer par un groupe d’Africains : piégé par une maladie chronique qui l’oblige à dormir avec un appareil bruyant, l’équipe lui a attribué une chambre seule en faisant partir l’ancien résident, lequel est passé d’une chambre seule à une chambre à deux. Pour se venger, ses amis frappent au mur et l’empêchent de dormir. Désormais, pour lui, ils le suivent pour le tuer. A part cela, son histoire de vie tient à peu près la route, mais les discussions s’arrêtent souvent pour me montrer un « Noir » en train de l’espionner. Sonia parle de conspiration généralisée, s’en prenant aux praticiens hospitaliers qui lui ont donné un mauvais bébé, lequel est mongolien. Et aux professionnels du social qui depuis 20 ans l’empêchent de recouvrer l’autorité parentale. Elle est tellement meurtrie que quiconque entre dans son foyer ne peut pas ne pas entendre Sonia. Elle invective, elle parle fort, elle s’en prend rapidement à toute personne passant trop près d’elle. Au bout d’une année d’approches, elle a accepté qu’on se voit tous les deux hors du foyer. Après une heure sur une terrasse d’un café, je l’ai emmené en voiture pour la sortir de Paris et voir comment elle se positionnait face à un environnement nouveau, sans les scories de l’urgence ou du quartier du 13eme arrondissement où elle est résidente. Tout le temps, même après un bref passage chez mon dentiste, elle n’a cessé d’étayer la thèse du complot des équipes sociales visant à ce qu’elle ne récupère jamais ses enfants. Elle tourne en dérision les évaluations qui sont régulièrement faites à propos de sa santé mentale, fragilité sur laquelle s’appuient les professionnels pour lui interdire la reprise de ses deux enfants. Une histoire de vie avec elle tourne en boucle autour de ses viols dans les caves des cités, les tabassages par les conjoints, le placement de ses enfants après l’accouchement à l’hôpital et son impossibilité d’obtenir une garde, sauf une heure avec « un éducateur au cul qui prend des notes ». Satellite de Pascale et Alain, je l’ai vu par la suite rechercher à protéger Alain quand Pascale est morte. Le fait de pouvoir accéder aux chambres m’a permis de retrouver un peu le tissu de leurs routines, quand elle passe pour offrir un aspirateur (elle est biffin), des vêtements ou des babioles (dont des CD). Elle conteste mon regard sur l’amoureuse très tendre (ma façon de lui dire qu’elle n’est pas qu’une femme violée détestant les hommes qui la drague), arguant du fait que c’est juste « un copain ». Ces petites attentions ne sont perceptibles qu’en passant du temps dans les lieux de la vie ordinaire, gestes qui font ensuite l’objet d’âpres discussions autour de la nature de ses sentiments pour son « copain ». En prenant le temps de suivre le cercle des activités, il devient possible de repérer les manifestations discrètes de l’affection dans des foyers où tout le monde doit vivre dans la promiscuité.
Le travail ethnographique facilité par des convergences d’intérêt : l’alignement
Quand l’ethnographe entend rendre compte des points de vue et des pratiques des dominés et plus spécifiquement centrer son propos sur les maltraitances institutionnelles, il s’aligne sur les souffrances des résidents en tentant de comprendre leur vécu émaillé de faits d’infantilisation, en montrant la distance entre les règles officielles et les micro-pouvoirs des professionnels. Même s’il n’est pas en mesure de jouer le rôle de représentant des hébergés, il cherche à rendre compte du point de vue des résidents en les aidant à accoucher des faits significatifs, ce qui est là encore une co-construction rendant raison à Schwartz. Bien qu’ils soient accueillis dans des structures collectives très précaires, éloignées du droit commun, les personnes amalgament plusieurs registres de discours : la responsabilité individuelle, les autres résidents sales, la faute à pas de chance, les substances psycho-actives, quelques professionnels « vicieux ». Polarisé sur son objet, le chercheur tente d’extraire des récits en lien avec le thème en orientant les conversations, en extrayant un concentré des représentations ciblées sur les interdits et le vécu des prescriptions dans un cadre précaire où deux hébergés se côtoient dans 9 m2. C’est en se mettant au ras des pratiques de vie dans les foyers qu’il prend note de pratiques qu’eux-mêmes, souvent, tout comme l’encadrement, ne voient pas forcément. C’est dans cet état d’esprit que j’ai essayé de mettre en lumière les contraintes qui pèsent sur ces personnes, comme l’ont fait Liebow (1993) ou Lyon-Callo (2000). Et quand on entreprend ce catalogue des maltraitances en demandant l’éclairage des faits aux plaignants eux-mêmes, cet intérêt travaillé dans le temps définit une sorte d’alignement du chercheur sur des attentes confuses : dénoncer les conditions qui leurs sont faites. Le travail ultérieur du scientifique ne se réduit pas à enregistrer des plaintes ou des anecdotes. Mais il revient à l’ethnographe de consigner méticuleusement la myriade des brimades que les SDF subissent au jour le jour. L’alignement peut se définir comme cette part de l’empirisme irréductible où le chercheur va historiciser la relation d’enquête en vue de permettre aux personnes suivies de se mettre en position de réflexion sur leur propre condition, émaillée de souffrances multiples. L’ethnographie des (sous)prolétaires ne recueille pas des points de vue, elle recueille des plaintes, des envies de réparation. C’est autour de ces désirs que le travail commence. Avec des acteurs usés, stigmatisés, malades, sous dépendance de produits, craintifs à l’égard de l’encadrement, ou recroquevillés sur quelque principe arrêté, le chercheur tisse des fils autour des enjeux les plus importants pour la personne. C’est au fil des mois que les choses prennent une couleur différente. Les façades, l’onirisme social, les récits du malheur, les soucis du moment, laissent place à des récits plus en épaisseur, à partir des relances puisées dans les conversations informelles régulières. L’ethnographe fait de la sorte comprendre à l’enquêté qu’il saisit de mieux en mieux sa vie, comprend ses points de vue et participe à mieux l’accompagner dans la structuration de ses analyses personnelles. En offrant des interrogations et des pistes de réflexion sans risque de sanction, on atteint le texte caché qui dès lors est progressivement mis en forme.
Intérêts communs et key informant
La position de classe du chercheur est perçue d’une manière ou d’une autre par les résidents. Il est celui qui a un chez lui. Il a un salaire et parle d’égal à égal avec l’encadrement. L’ethnographe doit dépasser cette assignation à la dualité nous/eux. De fait, il existe une sorte d’intérêt objectif commun entre les dominés et la science sociale critique. La neutralité axiologique n’a aucun sens quand on aborde la question du choix de l’objet et celle de l’intérêt à dévoiler 23 . Le sociologue qui enquête sur les institutions totales souligne forcément les maltraitances envers les résidents, dans un pays qui se veut démocratique et respectueux des droits des humains. En remettant les choses dans l’ordre, contre la vitrine compassionnelle d’un Abbé Pierre qui le rend si populaire (les foyers Emmaüs ne sont pas moins violents, alignés sur les formats imposés par l’Etat financeur (Bruneteaux, 2006 : 105–125)), le chercheur invalide le sens commun et ce qui va de soi (le bon accueil des plus souffrants, les mauvais pauvres assistés), annihile les invisibilités (les résidents en foyers fermés), restitue les violences du social (les maltraitances institutionnelles). C’est en prenant le parti de montrer la part du caché que l’investigation le conduit à révéler banalement le sale boulot comme les pratiques de relégations. Pour en rendre compte, il peut tenter de dresser un état des lieux avec les équipes sociales. Mais les travailleurs sociaux de terrain ont peur des répercussions professionnelles que leur liberté de parole pourrait leur causer. Je l’ai expérimenté souvent : un montage d’une session du Théâtre de l’opprimé stoppé par la direction d’Emmaüs au moment final de sa phase active dans la rue pour interpeller l’opinion publique ; des débats avec des travailleurs sociaux qui sont interrompus au motif que les griefs relève de l’action syndicale, etc. S’ils parlent davantage que les dirigeants des organisations, ils ne disent pas tout et surtout ils ne voient pas tout. Ce que les agents d’accueil font la nuit n’est pas forcément accessible aux éducateurs ni aux assistantes sociales. Il faut donc absolument trouver des résidents qui puissent livrer les informations les plus précises sur leurs conditions de vie, et aller directement observer sur place. C’est ce qu’a fait par exemple Lyon-Callo (2000) dans un CHU américain où il a pratiqué le covert researcher en se faisant embaucher comme salarié.
Dans les institutions fermées, l’entrée par l’encadrement ne facilite pas le terrain avec tous les résidents, et cela d’autant plus que les travailleurs sociaux comme les résidents se croisent sans cesse. Pour le dire comme Goffman, je pouvais suivre facilement les pairs-aidants et tous les « collaborationnistes » (Asiles, 1974) 24 . Mais je devais aussi me rendre auprès de résidents qui, bien qu’hébergés, manifestaient leur rancœur contre la direction ou l’équipe sociale. Surtout, lorsque j’ai mené une enquête sur la vie privée (d’ailleurs presqu’impossible) dans les foyers, il me fallait accéder à des esprits critiques. Comme je passais mon temps dans les structures, organisant des débats, mangeant avec les résidents en changeant de « partenaire » autant de fois qu’il était possible ou ancrant le lien avec une personne entrevue, observant les « gueulards », je pouvais assez facilement identifier des refusants. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance d’un couple dont la femme, Pascale, se moquait régulièrement des travailleurs sociaux ou apostrophait le directeur ; base d’appui à partir de laquelle j’ai pu prendre attache avec leurs amis du moment qui pour certains sont devenus des ennemis au gré des prêts, « emprunts », vols et disputes. Pascale avait une verve rare qui provenait de son milieu social, issue d’une petite noblesse bretonne désargentée. Elle avait fui le domicile familial à sa majorité et, à Paris, était tombée rapidement dans la prostitution et la drogue. Zora, la meilleure amie du monde, confidente, est devenue une « salope, sale garce » parce qu’elle a parlé avec un gars qui met de la musique trop fort dans le réfectoire le soir et que Pascale abhorrait. C’est à l’occasion d’un repas le midi que je me suis présenté à ce couple en m’agenouillant au bord de la table, méthode de mise en égalité – utilisée par les maraudeurs d’Emmaüs qui s’agenouillent aux pieds des dormeurs la nuit (Bruneteaux, 2017 : 145–162) – posture qui casse le corps bureaucratique toujours debout, fixe, assuré.
Tous mes entretiens informels ont été menés sur ce mode, en cherchant le plus possible à éliminer les aspects les plus saillants de la posture inquisitoriale : de fait, avec la plupart des résidents, on entamait la discussion en voiture, en marchant, en se rendant vers les transports publics, en buvant à des terrasses, par terre dans des parcs, sur les rebords des trottoirs, en appui sur un mur. J’ai suivi presque deux ans ce couple, en en faisant mes informateurs principaux. Non seulement parce que l’enquête sur la vie privée, comprenant la sexualité, la relation aux enfants, cadrait bien avec ce suivi particulier. Mais aussi parce que Pascale, forte en gueule, adorait disséquer l’encadrement, se moquer de tout le monde en décrivant des scènes, en rapportant des récits. Disposant de quelques économies, en plus de son allocation handicapée, elle rayonnait autour d’elle, distribuant des cigarettes ou prêtant de l’argent. Ce couple finançait souvent Mathieu, un jeune imposant, très sale, et qui faisait peur quand il parlait fort en affirmant qu’il avait déjà « massacré un gars avec un marteau ». Ils étaient ainsi protégés par ce garde du corps, car dans ce foyer mixte, Pascale s’en prenait aux hommes qui mettaient leur musique dans le réfectoire le soir, après le repas. A plusieurs reprises, elle s’était levée et marchait en direction de l’Antillais qui la toisait en riant. Il fallait l’intervention des agents d’accueil pour éviter autrement d’inévitables rixes. Dans le foyer où ils résidaient, j’évitais le plus possible d’aller voir le directeur communiste, haï par ce couple. Alain ayant été menacé pour dettes (plus de 1000 euros) par un dealer stationnant souvent devant le foyer, il n’avait pas supporté que l’encadrement botte en touche en lui disant d’aller porter plainte. Il s’était senti abandonné. Le couple dénonçait la lâcheté du directeur. Mais j’évitais aussi les travailleurs sociaux, surtout « la cheffe de sévices » punissant régulièrement un des membres du réseau du moment. En effet, à Pascale et Alain se sont adjoints Sonia, Mohamed, Akim, Myriam, Didier, Olaf, Patrice et Zora. Si ces hébergés se croisaient régulièrement à l’entrée, dans le réfectoire ou dans les chambres, mon parti de m’ancrer dans la vie de ce couple a attiré à moi les personnes que Pascale et Alain connaissait plus ou moins, contribuant ainsi à fixer les positions et à durcir l’interconnaissance. En effet quand ils savaient que je venais saluer le couple, ils nous rejoignaient dans la chambre, soit pour me « taxer » une cigarette (je donnais généreusement du tabac, jamais de l’argent, sauf lors des obsèques de Pascale ; voir plus loin), soit pour nous suivre parce que nous allions alors au « ravitaillement » (bouteilles d’alcool). Du fait de cette intensité des relations avec le couple et de la cristallisation des ressources, j’ai contribué à créer un groupe relativement stable sur deux années. Par ailleurs, j’assumais avec vigilance une fonction de juge de paix pour aplanir les conflits, lesquels survenaient toujours à propos de tout. Dans ces centres confinés où la proximité le disputait au manque généralisé, les jalousies et les pressions ne cessaient guère. Quand je parle de ce groupe de pairs, c’est donc à la fois un réseau et aussi un groupe fabriqué en partie par le travail ethnographique. C’est là un exemple de l’empirisme irréductible où l’objet est en partie une construction sociale involontaire et parfois, un effet de la stratégie plus ou moins contrôlée de l’ethnographe.
Par ailleurs, en tant que réceptacle de leurs histoires, oreille fortement demandeuse de leurs récits de souffrances, ils venaient me retrouver pour détailler le menu des vexations dont ils se disaient victimes jour après jour. Je me souviens d’une des premières histoires racontées explicitement au chercheur. Je fumais une cigarette à l’entrée avec le couple accompagné de Mathieu. Nous voyons alors Zora arriver, furieuse. Elle avait été punie pour avoir fumé dans sa chambre. Par la cheffe de service, elle fut contrainte à subir une corvée de patates pendant une semaine dans un autre centre. Elle en revenait après avoir dit au chef cuisinier qu’elle ne reviendrait pas l’après-midi, qu’il « pouvait aller se faire foutre ». La rigolade commune qui suivit son exposé libéra la parole sur toutes les petites vexations qui fourmillaient dans l’invisibilité des prises en charge. Je n’avais pas branché mon enregistreur et j’ai perdu une grande partie des informations. Il m’est arrivé d’assister à cette sorte de coup unique où tout se lâche une fois pour toute après des semaines ou des mois de pêche infortune à l’information. Quand on relance les fois suivantes, le contexte d’émulation n’est plus le même ou, pire, la personne peut-dire, « c’est ce que je t’ai dit l’autre fois ».
Sur la base des réglementations officielles et de ce que je vivais moi-même comme contraintes et autocensures (pendant une bonne moitié du terrain, je n’osais pas monter dans les chambres), je glissais jour après jour mes questions sur les interdits autour des visites, les problèmes d’intimité devant le droit d’accès de l’encadrement dans les chambres (les visites surprises existent dans certains foyers parisiens), les risques pour les femmes la nuit du fait de la mixité et de la circulation de prédateurs dans les étages. J’ai pu récolter des informations auprès de ce petit groupe informel de premier plan et d’une trentaine d’enquêtés secondaires dans ce seul foyer public parisien. A ma grande surprise, à trois reprises, des hébergés se sont présentés à moi spontanément et m’ont dévidé leur histoire de vie préformatée sans que je ne demande rien. Je savais que cela n’était qu’une première piste. Et souvent, les personnes ne voulaient pas aller plus loin. Ces personnes connaissaient donc mon statut et savaient que je recherchais des « histoires ». Cela m’inquiétait parfois parce que je me demandais toujours dans quelle mesure l’encadrement ne m’en voulait pas de chercher systématiquement le « négatif », à savoir les interdits, les punitions, les conflits. J’étais parvenu à organiser un petit groupe de discussion avec trois professionnelles du social. Mais après plusieurs semaines de stand by, au moment de la relance des réunions, la leader a décliné l’invitation. Avait-elle entendu des « bruits » me concernant ?
Les échanges s’effectuaient à l’entrée du foyer, équivalent du corner américain, au réfectoire, dans des cafés ou chez moi, lors de petites virées à la journée où la commune humanité (Bruneteaux, 2013a : 105–139) pouvait se manifester. En général, cela se passait bien, car ils mangeaient bien mieux que dans le foyer. Le couple rêvait de faire la cuisine, ce qui n’est pas possible dans le centre. Faire un barbecue signifiait retrouver une dignité, non seulement en contrôlant la nourriture, mais aussi en mangeant de la bonne viande. On restait ainsi des heures autour d’un barbecue, chacun ayant une mission qui le rapportait à la vie ordinaire. Recentrer les gens sur la banalité de leur normalité croisait ma volonté de leur ouvrir les portes de ma vie privée tout aussi banale, sauf que j’avais un toit. Je voulais qu’ils voient qu’un chercheur comme moi n’était rien d’autre qu’un bien logé sans pratique extraordinaire, dans son petit pavillon de banlieue 25 . Sortir mes informateurs du foyer était aussi une recette pour limiter les risques de croiser des travailleurs sociaux connus auprès de qui il aurait fallu dire bonjour ou parler un peu, ce qui aurait refroidi mes relations auprès de ceux qui se polarisaient sur le « nous ». Bien plus, des attaches affectives étaient nées et quand j’arrivais au foyer, je mesurais tout de suite la différence entre le statut d’informateur et celui d’enquêté au fait qu’il m’était impossible de ne pas aller dire bonjour aux premiers. Que ce soit dans le réfectoire ou dans les entrées, le couple se jetait sur moi, revendiquait une sorte de titre de propriété relationnelle. Parfois, ils coulaient la discussion en cours avec une autre personne, se sentant de la « famille » alors que n’importe quel enquêté n’est jamais venu, au-delà d’une rapide poignée de main ou embrassade, perturber un échange en cours. Il y a un prix à payer quand on vit l’ethnographie avec un informateur clé.
La réversibilité de l’instrumentalisation
L’instrumentalisation revêt différentes dimensions, dont les plus connues sont la demande d’argent ou celle de cigarettes. Tous les jours, du matin au soir, les hébergés se « tapent » et tentent aussi par tous les moyens de faire plier le type des classes moyennes « plein aux as ». Plusieurs m’ont accosté en prétendant rembourser les 20 euros le lendemain (la manche dans la rue tourne autour de 1 ou 2 euros. Dans les abords du foyer, la règle tacite est « d’emprunter » entre 10 et 20 euros, prix moyen d’une barrette de shit), d’autres qu’ils sont en manque et que c’est tragique, d’autres que c’est la dernière fois et que la demande est exceptionnelle. Comme ils me voyaient m’occuper de quelques informateurs avec lesquels, de temps en temps, je me rendais dans un restaurant pour améliorer l’ordinaire (surtout que la plainte autour de ce qu’ils mangent est un des sujets principaux de discussion), beaucoup voyaient en moi un bon samaritain. Quand je proposais à Sonia de discuter au café, elle fut toute excitée et prit une sorte de vodka très chère. Les autres prenaient une bière quand d’ordinaire ils se contentaient d’un café. Quand on buvait des bières dans les chambres du petit groupe, Momo tentait de m’emprunter de l’argent, Alain lorgnait sur ma veste en cuir, tous voulaient être dépannés d’un paquet de tabac. Si le cadre ethnographique met à l’aise le public, il peut aussi être débordé du fait du décalage entre les ressources de l’un et des autres. L’inégalité de la relation crée de facto une tension autour de la définition du contre-don que le chercheur doit assumer face au don que les enquêtés font en acceptant sa présence insistante au long cours.
Couplant cette ethnographie avec des débats citoyens et des entretiens classiques auprès de travailleurs sociaux ou des pairs médiateurs, j’ai pu approcher ainsi des femmes qui se sont senties en sécurité. Certaines m’ont dragué, m’ont parfois livré des histoires de harcèlement par des membres du staff, dénonciations que j’ai cherché à valider en interpellant l’encadrement qui se disait prêt à mettre à pied l’agresseur potentiel à condition que l’incriminante porte plainte. Fatou a finalement refusé. Voulait-elle se rendre « victime » auprès de moi et m’attirer à elle ? Est-ce un effet du nous/eux et de la paranoïa des femmes harcelées par les hommes ? Etait-ce vrai ? A la suite de quoi, elle se fit plus discrète et ne m’appela plus comme elle le faisait. Elle avait peut-être raison et dès lors, honte de ne pas avoir lancé de procédure officielle.
J’ai ensuite noué une relation très suivie avec une femme sans-papiers qui se situe sur le fil rouge. Faïza m’appelle très souvent, m’a invité une fois au restaurant (elle est aidée financièrement par ses frères et sœurs), ce qui est la résultante de ma demande forte de communication pour écrire un livre sur sa condition de femme bloquée socialement depuis cinq ans dans un foyer d’urgence. Mais je suis devenu aussi une sorte de proie toute désignée, comme le narre aussi avec beaucoup d’humour Whyte, car je réunissais, dit-il encore, les propriétés de l’acteur idéal pour un mariage. J’ai essayé de l’aider à trouver un partenaire de vie. Je ne sais pas si l’ethnographe doit déployer ce type de « services ». La culpabilité prend souvent les habits de l’éthique ou de l’humanité.
Entre commune humanité et trahison : le dilemme entre le travail caché et le travail public
Les dominés des foyers sont polarisés sur leur survie : addiction, nature du repas dans la journée, gens à croiser et à éviter, récits sur les proches et les autres. Quand on discute avec les résidents, les jours passent autour des mêmes plaintes et des mêmes attentes (nourriture, mauvaise relation avec un travailleur social, dénonciation d’un résident, prendre des nouvelles de proches). Si l’ethnographe enregistre les plaintes et les routines des résidents, il vient aussi avec des questions qui lui sont propres. Or, les sujets qui intéressent l’ethnographe sont souvent sensibles (punitions et infantilisations en foyer, sexualité et violences sexuelles, éléments de biographie portant sur les conditions de la chute dans la rue) et il faut attendre que l’enquêté ouvre une brèche, sans quoi la face de l’enquêteur ressemble à celle de l’inquisiteur. La longue fréquentation, jour après jour, sur plusieurs mois, offre ces opportunités sans même que le chercheur cherche à orienter le cours de la conversation. Pour demeurer dans le processus d’intercompréhension, il n’est pas possible de sortir un stylo ou d’enregistrer ouvertement. L’engagement dans la commune humanité est une sorte de piège qui interdit le formalisme de l’entretien en face-à-face. Je n’ai pu coupler les deux postures qu’avec Georges, parce que nous étions pendant des années une sorte de couple inséparable. On entrait dans la vie privée de l’autre comme deux amis. L’entretien semi-directif n’était plus un enjeu d’aucune sorte. Je pouvais sortir l’enregistreur sous son nez. Il savait, de plus, qu’on écrivait « son livre ». Il fallait pour cela du matériau.
Quand il s’agit d’enquête portant sur l’intimité des surnuméraires, ou leur vie privée dans des institutions totales, sorte de double peine pour les exclus qui ressentent une grande honte à vivre cette infantilisation, l’ethnographie devient incontournable pour démultiplier les situations pertinentes sans poser de questions directes à répétition. Par exemple, il m’était difficile, devant le couple Pascale et Alain, de leur poser directement des questions sur leur vie sexuelle. Pascale était en fin de vie, séropositive et touchée par un cancer. Deux pistes se sont offertes. La première, externe, est celle du micro-groupe fréquenté. Je profitais du commérage permanent pour saisir au vol un propos de Sonia, une intime de Pascale. Elle accusait Cyril d’avoir tenté de coucher avec Pascale alors qu’Alain était à l’hôpital pour une cure (consommateur de crack). Je gardais en mémoire cette information pour la tester plus tard. Quand Pascale mourut, après plus d’une année de fréquentations régulières dans le foyer et hors du foyer (cafés, ballades dans le 13eme, sortie chez moi pour un barbecue avec mon fils et Georges 26 parce que leur rêve alimentaire était de manger de la bonne viande), j’écoutais de longues heures Alain qui parlait de son amour éternel avec sa femme, chez moi ou dans la chambre de son foyer. Il parla abondamment de leur vie sexuelle, de son amour platonique sur la fin, depuis plus de 3 ans, à cause des souffrances de sa compagne et, du fait de l’alcool/drogue, de son absence d’envie sexuelle. Avec eux deux, j’avais pu aborder un peu leurs liens intimes dans la rue, avant d’arriver dans le foyer (ils y étaient depuis deux ans quand je fis leur connaissance). Mais, face à ce couple en détresse, je ne sentais jamais le moment légitime pour mieux cerner leur façon de s’aimer…à l’article de la mort. L’opportunité (cela fait maintenant 3 ans que je connais Alain) a supposé aussi de créer un cadre favorable à l’intimité de la relation de parole. Pendant les obsèques et pendant plusieurs semaines, par intermittence, à la fois pour éviter qu’il ne se suicide et aussi parce qu’il était devenu un informateur « en amitié », Alain venait régulièrement chez moi. C’est pendant ces soirées, en écoutant aussi les musiques préférées du couple, entre rires et pleurs, que nous avons pu approfondir cette connaissance de la vie amoureuse du couple et ce qui les heurtait, dans une vie publique en foyer. Il a confirmé avoir été dragué par Cyril devant sa femme après que ce dernier ait aussi tenté « le coup » avec sa compagne.
La fin de vie de Pascale, la proximité affective avec le couple, a rendu possible mon engagement dans l’organisation des obsèques de la femme d’Alain. J’ai lutté pour que sa compagne ne finisse pas à Thiais, forme commune d’enterrement des SDF que les travaux de D. Terrolle ont documenté (Terrolle, 2002). Alain voulait qu’elle soit incinérée et ses cendres dispersées dans la mer en Bretagne, sa région d’origine. Dans le même élan que Whyte (1984), lequel, comme Scheper-Hughes (1992) ou Bourgois (2009), ne dissocient jamais science et actions en faveur des enquêtés, j’ai organisé une collecte sur internet, et l’argent a permis de financer la cérémonie au cimetière du Père Lachaise, le voyage en Bretagne dans un gîte pendant 3 nuits, ainsi qu’une aide financière régulière pendant presque une année (portable, restaurants, livres/CD, tabac, alcool). Le voyage dans le Morbihan a été un moment d’une forte intensité sociale. Alain ne quittait pas l’urne. Momo et Patrice l’accompagnaient, aidant à la préparation des repas, au soutien psychologique jusqu’à la dispersion des cendres sur un voilier bien chahuté en ce froid janvier 2016. Je me disais que les dizaines d’heures ensemble ne devaient pas être perdues. Compte tenu de la durée des interactions, des activités à mener, du degré d’alcoolisation, il m’était impossible de quitter de temps en temps l’assistance pour aller prendre des notes. Je ne savais pas ce qui allait se passer et vu l’état des tensions permanentes qui régnait entre SDF, il me fallait être vigilant afin que ça ne dégénère pas. Les deux compères savaient de quoi il s’agissait et œuvraient en conséquence. Momo blaguait et rendait service (mettre la table, aller chercher à la gare avec moi la sœur de la défunte). Patrice faisait la cuisine. Mais je savais qu’ils ne s’appréciaient pas trop. Alain, paumé, avait demandé à être accompagné. A l’époque, il ne s’entendait pas trop mal avec ces deux résidents et je leur ai proposé de venir. Sonia a refusé alors qu’elle était très proche du couple. Je lui avais promis une chambre pour elle toute seule et ma protection. Un matin, la discussion faillit « partir en live ». Momo parlait du cannabis comme d’un médicament. Subitement, Patrice entra dans la bagarre en menaçant de partir si le moindre chichon apparaissait. Alain, gros consommateur de drogues de toutes sortes, banalisa la consommation mais j’intervins pour botter en touche.
L’enregistrement a permis de restituer fidèlement l’escalade et ma digression. Plus tard, au moment de l’embarquement sur le voilier, j’interdis à Patrice de monter à bord, ce dernier étant trop alcoolisé. Je voyais Momo et Alain assez paniqués à l’idée de prendre le bateau sur une mer houleuse alors qu’il pleuvait. Toutes ces activités de contrôle et de prévoyance ne me permettaient pas de mémoriser sereinement toutes les informations qui circulaient. L’enregistreur captait tout. En entamant la retranscription, j’ai découvert alors la richesse du procédé en pareilles circonstances. Une discussion collective fut particulièrement intéressante. Il s’agit du premier petit déjeuner, après une soirée d’arrivée bien arrosée, les courses ayant été faites dans un supermarché la veille. Patrice prépare le café. Alain est figé sur le canapé avec l’urne dans les bras. Il n’a pas dormi de la nuit. Il est silencieux. Il pue et embaume la pièce. Momo met de la musique, installe les bougies pour la cérémonie d’adieux du midi avant que l’on ne prenne la mer puis il m’aide à poser la table. Je commence par parler de ce qui manque pour le petit déjeuner (lait) et de ce que chacun aimait manger dans l’enfance. Ce qui permet de récolter des éléments biographiques. Et l’on reprend des propos de la veille. Je me moque de Patrice qui parlait d’Afrique et qui a dormi une fois dans la case d’un chef de tribu. A ce moment, Momo ajoute, reprend l’expression des Inconnus, « mais cela ne nous regarde pas ». Nous rions autant à imaginer la scène qu’à la défense vaine de Patrice. Cette phrase sera réutilisée à plusieurs reprises tout au long de l’échange, pendant 2 heures, alors que le récit fictif de Patrice ne cesse de grossir (secrets sur les sous-marins nucléaires, fréquentations de Mireille Darc et Gainsbourg). Dans le flux de l’interaction, je n’avais pas capté cette subtilité oratoire de Momo. Une sorte de complicité situationnelle me lie à lui et on chambrera Patrice, fort en gueule qui ne cesse de raconter des histoires. Je rétablis un peu l’équilibre de cette sorte. Momo sera une sorte de franc-tireur et ces piques viendront le calmer, avec ma bénédiction, vu que Patrice ne cesse de s’emballer dans son récit de ses aventures africaines et ses connaissances de célébrités.
Cette articulation entre l’expression « Cela…», le timing de la répétition, l’articulation entre nos brisures de cadre et les reprises de Patrice, ne pouvaient être retrouvés hors de l’enregistrement. De même, c’est en réécoutant à plusieurs reprises la bande sonore qu’il m’a été possible de récolter tous les thèmes abordés par les uns et les autres, les digressions, les transitions, les moments où les risques de dérapages me donnent à voir comme coacheur, Patrice s’étant emporté quand Momo parle de shit. J’ai aussi pu mesurer mes erreurs, mes mauvaises relances, notamment quand je coupe trop vite la parole ou lorsque je m’étale sur ma vie en voulant donner le change alors qu’en fait, je casse le rythme d’une discussion. Si cette technique est utile (dévoiler son soi restaure l’égalité de tous devant la production des informations), elle devient oiseuse quand le reste du groupe en vient à ne plus trop parler !! L’enregistrement est un outil d’autoévaluation très performant pour déceler les failles dans les compétences du chercheur, tout au moins quand ce dernier aspire à se perfectionner. C’est aussi un bon outil pour mesurer les oublis et les relances à effectuer par la suite. Enregistrer clandestinement ne peut se faire comme principe de l’action ethnographique. Non seulement parce que la retranscription de tout prendrait des années. Mais aussi du fait des oublis, des moments où l’on pense maîtriser la situation, des moments imprévus où il va se passer quelque chose, et, en été, quand la légèreté des vêtements rend impossible la dissimulation de l’enregistreur.
La question de l’enregistrement caché n’est pas dissociable de la posture de covert researcher. Accuse-t-on Roy d’avoir mené une activité d’ouvrier sans en informer l’entreprise ? Dénonce-t-on l’entrisme de D. Bizeul (2003) au Front national sans décliner toutes ses identités ? Reproche-t-on à Goffman de n’avoir pas informé tous les patients à propos de son statut social ? Doit-on dénoncer Pialoux d’être entré clandestinement dans certains ateliers de l’usine Peugeot ? Dans cette lutte de classement autour des normes, Bourgois (1990) a été accusé par le comité d’éthique de l’association américaine des anthropologues de ne pas avoir averti les autorités de sa venue dans différents Etats d’Amérique centrale où il étudiait les multinationales et le travail sur les plantations. Que cache-t-on aux enquêtés – et à ceux qui les contrôlent – et que leur livre-t-on finalement ? Même dans l’annonce de l’objet, les chercheurs n’enrobent-ils pas les objectifs de leur enquête afin de minimiser l’impact de leur investigation ? Pour ma part, la question éthique de l’usage d’un appareil d’enregistrement soulève symétriquement celle de l’éthique de la restitution fidèle des propos des personnes. Pourquoi la communauté scientifique ne s’interroge-t-elle pas davantage sur les déformations associées à l’inscription, sur un journal de terrain, plusieurs heures après les échanges, parfois un jour après, d’informations réécrites entièrement avec les phrases de l’enquêteur ? Si le chercheur s’identifie devant son public et présente l’objet de son enquête, pourquoi ne pas chercher à saisir le plus exactement possible les propos des acteurs livrés en connaissance de cause ? La fétichisation du journal de terrain n’est-elle pas cette sorte de compensation narcissique – il serait dépositaire de faits bruts au point de fournir une sorte de matériau direct mobilisable tel quel dans les publications : les fameux extraits de terrain – à l’impossibilité morale, pour la plupart des ethnographes, d’enregistrer les moments clés de leurs interactions avec leurs enquêtés ? S’il est vrai que le postulat de base de l’ethnographie repose sur l’observation directe – et en ce sens le chercheur construit sa restitution des faits sans passer par la médiation des propos des enquêtés – il demeure que ce qu’il observe n’est pas composé uniquement d’activités ou de scènes corporelles. Ce sont des interactions où le langage des acteurs est toujours au premier plan, quelle que soit la pratique sociale observée. Pouvoir de temps en temps bénéficier de l’enregistrement de scènes d’actions ou d’échanges entre personnes (car les SDF ont peu d’activités mais parlent beaucoup dans leurs temps morts autour de fumeries et de consommations alcooliques) permet justement cette comparaison avec le journal de terrain. Pour ma part, ce dernier est toujours bien plus pauvre quand il s’agit de rendre compte de processus d’argumentation des enquêtés qui durent plusieurs heures.
C’est donc la conjugaison entre un informateur-clé, des sites de proximité comme celui-là, dans lequel nous avons passé plusieurs jours ensemble et des enregistrements cachés (sur 90 heures de vie communes, je n’ai enregistré en fait que deux séquences de 2 heures – un repas et un petit déjeuner – le reste étant composé de notes rédigées à mon retour), sans parler bien-sûr de tout le jeu diplomatique pour gérer le groupe, qui fait la richesse des informations ethnographiques : des bribes de vie lâchées en confiance (les violences des mères qui nourrissent mal leur enfant ou sont absentes, le meurtre d’un homme pendant une mission à Djibouti, les différents boulots occupés, les préférences alimentaires ou musicales), des observations sur la vie au quotidien (aucun d’entre eux n’avait emporté de nécessaire de toilette et ça a été tout un cirque de faire circuler la serviette de bain que j’avais emportée ; les consommations d’alcool sur 3 jours), l’éventail des sujets de conversations en temps plein. Qu’aurais-je récupéré si j’avais fonctionné de manière classique ? Je pense à l’assurance de tous ceux qui font confiance à leur mémoire : ils procèdent à des reconstructions hasardeuses des interactions hors du vernaculaire des acteurs et des mille subtilités de langage qui se perdent au fur et à mesure des échanges. Pour autant, il faut savoir que la part de ces enregistrements cachés est résiduelle. Il est impossible de trouver le temps de retranscrire des centaines d’heures de conversation. Tout compte fait, l’ethnographe mobilise sa mémoire et il peut alors comparer ce qu’il conserve grâce à elle. Il perd la fidélité de la forme, la subtilité des répliques et parfois des informations importantes. Quand le sociologue est identifié comme tel, l’éthique de la transparence est-elle supérieure à l’éthique de la fidèle restitution du sens ? Imposer ses outils en face-à-face (enregistreur ou cahier) ou devoir s’isoler pour résumer apporte-t-il des matériaux supérieurs au principe de ce qu’on peut appeler le covert tool mais sans covert researcher ? Pour ma part, il est clair que l’enregistrement constitue aussi une forme de respect presque maladif des propos issus du terrain. C’est une archive audiovisuelle qui peut servir à fournir la preuve de ce qu’on avance, tandis que la prise de note positionne le chercheur en juge absolu du sens, sans contrôle des pairs. Sans même parler de mensonge, n’est-il pas possible d’inférer de la quête de matériaux pertinents un tropisme poussant l’ethnographe à surcharger de ses mots et de ses attendus les restitutions d’interactions largement brouillées par le temps passé ?
Endossement de rôles sociaux et banalisation de la présence
Je terminerai par un survol de mes conditions d’entrée sur les derniers sites investis depuis 2015, à savoir essentiellement les foyers d’urgence. L’enjeu est de montrer que les rôles d’indigénat institutionnels sont de grands facilitateurs.
Mon enquête ethnographique est, depuis 1995, une succession de terrains sur des sites diversifiés (Emmaüs et Le Secours catholique puis, après le mouvement des Enfants de Don Quichotte, L’Armée du Salut, la Mairie de Paris et Aurore). Relancée en 2015, après des actions en pointillés (débats, expertise, suivi de Georges devenu un travailleur pair informel depuis son relogement en 2007), elle n’a plus vraiment de commencement. Bien sûr, pour chaque personne rencontrée, il y a bien un commencement de la relation. Mais la posture de l’ethnographe, telle que je l’ai investie, s’est diluée dans une myriade de rôles et de présences dans plusieurs associations caritatives et structures municipales qui prennent sens dans une histoire couplée de l’ethnographie fondamentale et de l’ethnographie appliquée.
Dans la première période d’enquêtes sur les publics sans logement normé, avec Corinne Lanzarini (puis seul), à Emmaüs, de 1995 à 2002/2003 environ, j’ai associé le travail dans les foyers, dans la rue (seul, avec Georges ou en maraudes de nuit), avec des rôles d’expert suivant une responsable des actions santé. Nous organisions des débats, parfois en massant les pieds des SDF qui, à l’époque, tournaient chaque jour ou, au mieux, chaque semaine, dans différents centres après avoir passé des heures à contacter le 115. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Georges, un résident qui officiait aussi bénévolement comme « relais santé ». Par la suite, j’ai repris peu à peu le terrain entre 2007 et 2010, pendant le mouvement des Enfants de Don Quichotte (Bruneteaux, 2013b). C’est à cette occasion que j’ai renoué le dialogue avec des SDF suivis auparavant, notamment « R. » (rencontré dans un foyer du Secours catholique) que j’évoque dans le livre consacré à cette mobilisation. Comme je n’avais cessé de suivre Georges, et que ce dernier, relogé en 2007, poursuivait sa démarche de relais santé dans les accueils de jour et dans un centre de la mairie de Paris dont il connaissait le directeur communiste, je bénéficiais aussi de son réseau. Je le suivais régulièrement et il m’ouvrait des portes, alors même que je travaillais la plupart du temps à la Martinique (sur la pauvreté et l’insertion). J’intervenais épisodiquement dans un centre mixte CHU/CHRS 27 de la ville de Paris, devenant un proche du directeur qui m’associa au projet d’établissement (passage à la mixité, refonte des locaux), me sollicita pour des débats avec les résidents. C’est vraiment après 2015, ayant achevé le travail biographique sur Georges et d’autres recherches très différentes sur les Métropolitains à la Martinique (Bruneteaux et Pulvar, 2014), que j’ai trouvé le temps de me réinvestir sur le social urgentisme en France. Je continuais à fréquenter Georges mais rapidement, ayant deux enquêtes de terrain à mener, j’ai presque cessé de le voir ; la sortie de l’ouvrage le concernant (Bruneteaux, 2016) venant assécher la dynamique de recherche nous ayant liés pendant presque une quinzaine d’années.
Suite à un débat en 2015 où le directeur d’un SIAO 28 présentait cette nouveauté administrative devant près de 1000 directeurs et travailleurs sociaux, je fis la connaissance d’un directeur militant de l’Armée du Salut qui me demanda d’intervenir auprès de résidents et notamment de SDF militants appartenant au CCRPA 29 . Je fus aussi contacté par un militant bénévole du collectif Les morts de la rue afin de travailler sur des courriers de SDF en vue d’une publication. Je mis en lien les deux initiatives et c’est ainsi que je devins bénévole à l’Armée du Salut en organisant des débats citoyens avec les résidents dans l’objectif de publier un ouvrage sur le thème « La rue la vie », en veillant à éviter tout misérabilisme. Avec mes relations dans certains foyers de la Mairie de Paris, je répondis à un appel d’offre de l’Etat sur les « pairs-aidants ». La chance fit que, ayant échoué avec la Mairie de Paris, je fus sollicité par ce directeur de l’Armée du Salut dont le projet fut retenu par la DIHAL (Direction interministérielle à l’hébergement et à l’aide au logement). A cheval sur le réseau public parisien, l’Armée du salut et « Les Morts de la rue », je commençais à suivre des SDF choisis pour devenir des sortes de travailleurs sociaux. Parallèlement, avec mes collègues C. Blanchard et T. Pimor, spécialistes de fractions du sous-prolétariat (respectivement les punks à chiens et les zonards des squats), nous avions été financés par la CNAF pour mener une recherche sur la vie privée des SDF, autour de la question : « Les SDF peuvent-ils faire famille ? ». En 2015, je pouvais compter sur mes ouvertures de terrain pour coller les deux enquêtes sur ces espaces où étaient hébergés des SDF célibataires, des couples et des familles. C’est dire que la recherche appliquée sur les pairs-aidants a nourri aussi l’enquête fondamentale sur l’intimité et la vie sexuelle et familiale des résidents. Je pouvais profiter aussi bien des liens tissés pendant les débats citoyens que des effets de l’interconnaissance avec les pairs-aidants et certains travailleurs sociaux. C’est par cette multiplicité de rôles que j’ai pu m’inscrire durablement dans des institutions fermées.
A ce moment, la coupure avec George se fit plus profonde. Je l’avais associé initialement à la mise sur pied des premiers pairs-aidants. Mais le directeur ne put lui établir de contrat vu qu’il était à la retraite. Georges le prit mal, d’autant plus que son action bénévole à la Mairie de Paris rencontra aussi quelques difficultés. Le directeur communiste voulait contrôler ce qu’il faisait dans ses réunions avec des résidents alcooliques. Il lui avait imposé la présence d’une psychologue. Georges largua cette affaire avec beaucoup de rancœur. Il m’en voulait de ne pas l’avoir associé et subissait des déboires dans son fief de la Poterne des Peupliers, le foyer où opérait le directeur communiste, aujourd’hui à la retraite. Surtout, les liens que je commençais à établir avec des résidents de plusieurs foyers d’urgence me prenaient tout mon temps. On ne se voyait plus qu’une fois tous les trois mois et il se sentait abandonné. Je sus, après ses obsèques en mai 2018, par sa famille, qu’il m’en avait voulu d’écrire un livre auquel il ne comprenait rien. Je devais à la fois courir pour mener à bien mon terrain et travailler aussi avec les équipes sociales dans le cadre de la démarche des pairs-aidants. Quelles que soient les enquêtes, le fait qu’elles soient financées par l’Etat et la CNAF rassuraient les dirigeants d’associations ou de structures publiques, comme les professionnels du social. La recherche appliquée est un cheval de Troie afin de mener des recherches fondamentales. Mais elle est aussi un engagement politique au service de la collectivité, rétribution symbolique qui cicatrice le sentiment d’inutilité sociale de la science sociale, quand bien même les dons associés à la commune humanité assumée avec les informateurs prolongent aussi ce chapeau de pompier social auprès de quelques personnes.
Ce mixage entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée est une alternative à l’autorisation officielle « froide » des directions d’organisations en charge des SDF. Il permet de ne pas attendre des mois un accord des plus hautes autorités (en ce qui me concerne, uniquement le directeur d’établissement, parfois un chef de service), facilite l’effet boule de neige auprès d’autres structures grâce au réseau des responsables sociaux avec qui on travaille (en l’occurrence d’autres CHU des organisations investies), dégèle les relations au point de gagner énormément de temps dans les demandes d’interview des professionnels et surtout, permet de naviguer comme bon me semble dans les établissements en entretenant des relations avec les hébergés que l’on peut par la suite continuer à voir en dehors des structures. En dépit de toutes ces facilitations, il y a toujours différentes sortes de gardes-barrières qui peuvent freiner la poursuite du terrain. En particulier, il est toujours stratégique de ne pas se mettre à dos les surveillants.
A l’opposé de ces salariés, que j’ai trop peu investigués mais qui sont souvent très méprisés par les résidents (il faut alors faire des choix), la recherche appliquée autour des pairs-aidants, à l’Armée du Salut, a permis de réaliser des entretiens autour de leurs pratiques professionnelles. J’ai pu coupler l’ethnographie avec des histoires de vie menées en entretiens semi-directifs avec des personnes qui sont devenues de véritables informateurs sur la vie du centre. En tant que sociologue mandaté pour suivre une expérimentation sociale sur une démarche de médiation avec des SDF, j’ai pu réaliser, parallèlement au travail sur leurs pratiques professionnelles, des entretiens classiques approfondis, vu combien la confiance était déjà profondément ancrée. Par leur intermédiaire, ce sont des dizaines de résidents qui ont pu être rencontrés puisqu’ils les suivent dans le cadre de leur activité expérimentale de travail social à partir de leur vécu de SDF. Comme j'ai du aussi mesurer l’impact de leur action auprès des bénéficiaires, c’est une entrée par l’évaluation qui a rendu facile la prise de contact avec le public des foyers d’urgence de l’Armée du Salut, au-delà des enquêtés et des informateurs rencontrés dans le cadre de mon activité de bénévolat (les débats citoyens). Le passage par les pairs-aidants est doublement facilitateur. Ces personnes représentent en fait l’aristocratie de la précarité. Souvent cultivés, raffinés, ils sont proches des habitus des classes moyennes, le logement en moins. L’abordage des femmes, toujours compliqué pour un homme, s’est révélé être par ce biais, relativement facile. Si le chercheur, en tant qu’il mobilise l’outil ethnographique, se trouve souvent en position de vulnérabilité face aux surnuméraires, on peut dire tout au contraire que l’entrée par l’institution, a fortiori avec le coup de main des pairs-aidants, rend presque invisible la démarche même de l’enquêteur inscrit dans la longue durée. Les hébergés perçoivent le chercheur comme un « sociologue de la maison », même si, une fois le lien engagé, le travail de mise en confiance leur permet d’envisager une perspective critique à l’égard de l’institution.
L’ethnographie s’inscrit donc dans une histoire scientifique du chercheur, faisant intervenir ses enquêtes passées (les relations, positives, tissées avec des acteurs sociaux, l’effet branche pourrie 30 ), ses réseaux dormant réactivés en fonction des opportunités d’enquête (sollicitations externes, appels d’offre, reprise du terrain spontanée dans une période de temps libre, SDF avec qui des liens sont maintenus), les stratégies du moment (écrire un livre sur l’urgence maintes fois abandonné et repris, au-delà des articles, reprendre le terrain dans le mouvement de recherches de collègues qui exercent un effet d’émulation, connaître un sentiment de culpabilité à ne pas faire suffisamment de terrain). Depuis 1995, soit plus de 20 ans, j’ai ainsi alterné les périodes chaudes d’ethnographie directe avec les périodes actives de latence (entretien des liens, invitations ponctuelles), sans jamais quitter d’une manière ou d’une autre le terrain. Cette tension entre le chaud et le tiède se voit nettement quand le travail de terrain s’effectue loin du domicile. Les périodes ethnographiques se distinguent alors des échanges par téléphone ou des invitations (comme N. Barley qui a invité ses informateurs Dowayos à Londres). Quand le terrain est au pas de la porte, dans la région parisienne, les présences furtives, le temps d’un café ou d’un repas, sont faciles, quoique onéreuses en argent et en temps. Le temps dépensé est toujours considérable car il faut voir régulièrement les personnes. Avec Khadija, souvent à sa demande d’ailleurs même si j’ai pris l’initiative du récit de vie, je passe une après-midi par mois minimum depuis 3 ans, sauf pendant les grandes vacances.
La question de la sortie du terrain ne se pose plus vraiment. Certains liens durent, d’autres s’usent. L’éthique de la commune humanité, sans qu’on y réfléchisse trop et quand elle devient habitus, fait primer la relation sociale sur la relation scientifique. Quand celle-là sert celle-ci, sans intention de manipuler, alors une dialectique féconde de la dignité et du savoir s’instaure. C’est dans le temps que s’éprouve cette connivence ; tandis que la rapidité, à savoir vouloir faire parler pour partir relativement vite, trahit un usage purement scientifique de la relation. Les dominés ne s’y trompent pas. La science est prise dans les cultures de résistance scottiennes (Scott, 1985) et c’est en essayant d’appartenir un peu à l’autre monde que l’on érode aussi un peu la partition nous/eux. L’ethnographie est cet outil du dépassement relatif d’un clivage social, au carrefour des créations du chercheur et de celles des enquêtés.
Conclusion : Transgression de la confiance et plus-value ethnographique
La démarche ethnographique est sans conteste la méthode la plus appropriée – sinon la seule – pour approcher des publics précaires qui ont maille à partir avec les cadres officiels de la société. Mais cette souplesse a sa contrepartie : la question des frontières que l’on pose à la relation sociale. Si le temps social dépensé, souvent avec plaisir, inscrit l’échange sur un rail relativement stable, avec ses routines et ses gratifications, que fait, au fond, l’ethnographe quand il utilise cette proximité pour produire ses propres résultats ? Quand le livre sur Georges est sorti, ce dernier a ressenti un sentiment de trahison. Ce n’était pas l’ouvrage qu’il attendait. Il aurait voulu que j’expose une collection de petites histoires à la Pierre Bellemare. Il en a été peiné et l’a dit à sa famille, laquelle a bien failli me fermer les portes de l’Institut médico-légal quand il est décédé en mai dernier. La sociologie n’est pas seulement un sport de combat. Le sociologue agit aussi un peu en agent secret, déployant toute sorte de stratégies : présentation euphémisée de l’objet de la recherche, rôles d’indigénat, covert researcher, dissimulation de l’enregistreur, observations dans les phases dites de pause, notamment les repas, ne pouvant jamais tout dire à ses enquêtés, à toutes les phases de l’enquête, et, in fine, lors de la rédaction des résultats. Il lui faut des années pour mettre en confiance les personnes du petit groupe qu’il étudie, voir qu’il constitue, et parvenir à récolter des données pertinentes sur son milieu. Cette intimité se retourne finalement en partie contre les enquêtés quand le travail d’objectivation (ou induction analytique diront les ethnographes) se réalise. La plus-value ethnographique se conclut de fait par une transgression de la confiance nouée avec ses enquêtés au profit de sa liberté de chercheur d’interpréter et de mettre en forme comme il l’entend ses matériaux ; ce qui revient bien à dire qu’il exerce là une forme de domination.
Comment puis-je gérer un tel décalage ? De la même façon que l’enregistrement secret vise à restituer le plus fidèlement possible les données tandis qu’au nom de la science, ou de la transparence, on manipule l’interaction par omission (la personne ne sait pas qu’elle est enregistrée, mais elle sait que je suis un sociologue qui ne cesse de poser des questions), la posture du chercheur est forcément celle du double jeu. L’ethnographe est bien un agent secret en ce sens qu’il ne dévoile pas ses stratégies d’entrée, ses rôles, ses contenus de journaux, et il ne transige pas sur ce qu’il entend dire des expériences de terrain qu’il a traversées, quand bien même ses enquêtés sont devenus en partie des amis et lisent une partie de ses restitutions. En tous les cas, c’est la tension dans laquelle je me suis toujours trouvé au fil de mes recherches, quel que soit le groupe investigué. Car, finalement, je me suis toujours dit que les résultats que je m’efforce de produire les plus exacts possibles ne servent pas uniquement la science, fusse-t-elle sociale. Ils arment ma démarche de sociologue « appliqué » à changer le social. En articulant science et recherche-action, j’ai toujours cherché à utiliser directement mes données dans le sens du changement social, que cela soit en collaborant avec le pôle militant du travail social, en élaborant des rapports pour des organismes publics ou en donnant des conférences auprès de populations ciblées (militants, enseignants, travailleurs sociaux).
La question éthique des enregistrements secrets, ou celle du privilège que constitue le fait de rédiger de façon autonome et de signer en nom propre les résultats de l’enquête n’ont de sens, en ce qui me concerne, qu’au vu de la collectivisation des résultats et de leur mise au travail, dans divers chantiers sociaux. L’ethnographe n’est pas un travailleur social ou un psychologue diligenté exclusivement pour le soutien ou l’écoute (si on laisse de côté le contrôle social). Sa mission publique est celle du savant qui doit produire des recherches les plus objectives possibles dans un Etat de droit qui respecte au mieux les citoyens, fussent-ils des sous-prolétaires « hors » du monde social ordinaire. On peut dire que la tension qui m’anime et qui traverse tout l’article se trouve là : entre l’exigence de ne pas violenter les personnes dans le processus de la recherche, quand bien même certaines formes de prélèvement des données se réalisent plus discrètement – mais, au fond, est-ce que mémoriser les paroles des enquêtés à leur insu comme le font tous les chercheurs de terrain n’est pas aussi une forme de traîtrise orale, un mensonge dans le cours de l’interaction ? – et la nécessité de poursuivre la mission pour laquelle la science sociale publique existe : produire des données fiables. Il est trop facile à mon sens, de se soumettre à l’exigence de l’autonomie du champ scientifique comme le clamait Bourdieu. Si la meilleure des choses est de ne rien demander aux chercheurs, alors la science sociale devient de l’art pour l’art. Que le contrat soit rappelé, que l’Etat impose aussi des recherches autour de la question sociale n’est pas remettre en cause l’autonomie des savants. C’est les pousser, notamment grâce à l’ethnographie, à s’investir dans ces domaines de la vie sociale où les violences extrêmes sont souvent invisibles. En ce sens, cela revient paradoxalement à interroger l’Etat sur ses missions, une attitude que je préfère à celle qui consiste à prendre la mouche devant les partenariats, les conventions et les recherches sur commande.
Pour jouer pleinement ce rôle d’ethnographe appliqué, il faut que l’Etat accorde du temps aux chercheurs qui, pour que leur travail porte ses fruits, ont besoin de données fines, lesquelles ne sont produites qu’au sein de relations intimes et soutenues avec quelques informateurs et de rencontres fréquentes avec plusieurs dizaines d’autres. A ce don de temps, offert par le contribuable, l’ethnographe peut répondre par un contre-don adressé au service public, sous la double forme d’une restitution exemplaire et d’un engagement au sein d’institutions. Or, à ce jour, cette double réponse n’est guère actée dans les Universités, comme si elle avait quelque chose d’honteuse. Il faut multiplier et institutionnaliser les masters professionnels autour de la question sociale. Les écoles de travailleurs sociaux se trouvent pour l’essentiel hors du champ d’activités de l’Université.
Pour ma part, la sociologie critique qui m’anime affute un regard ethnographique qui, au bout du compte, investit la méthodologie pour tenter des expérimentations sociales. Travailler avec les professionnels du social, former des SDF au travail de pair-aidance, c’est aussi réfléchir avec eux comment améliorer les conditions d’hébergement des résidents. Que le chercheur garde ses secrets, qu’il ne dévoile pas tout sur son objet, ses outils ou sa manière de les pratiquer ne se justifie que parce qu’il s’engage au service des gens qu’il étudie. Ce faisant il s’efforce ainsi de limiter les effets perturbants de sa présence tout en promouvant des actions ultérieures qui profiteront, espérons-le, en tous cas je l’espère, à un grand nombre de personnes aujourd’hui maltraitées.
Footnotes
Remerciements
Je tiens à remercier Sophie Duchesne et Olivier Fillieule pour la lecture attentive de cet article, leurs critiques étant toujours précises et constructives, surtout avec un article de cette taille qui leur a demandé beaucoup d'efforts.
Déclaration de conflit d’intérêts
Le, la ou les auteur.e.s déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêt potentiel pour tout ce qui concerne le déroulement de la recherche, les droits d’auteur et/ou la publication de cet article.
Financement
Le, la ou les auteur.e.s n’ont bénéficié d’aucun soutien financier particulier relatif au déroulement de la recherche, à ses droits d’auteur et/ou à la publication de cet article.
