Abstract
Ce texte reprend et approfondit une intervention faite le 11 janvier 2018 au séminaire : « Les sciences sociales en question : grandes controverses épistémologiques et méthodologiques ». Il présente les enseignements méthodologiques issus de 3 enquêtes auprès de patrons, menées en partie avec des jeunes chercheuses et chercheurs. Il rappelle d’abord que les patrons ne forment pas une catégorie homogène et que ce sont des enquêté.es comme les autres. Il interroge néanmoins les limites de ce type d’enquête par « entretiens-prélèvements », seule technique d’entretien possible auprès de cette population, surtout pour les plus « grands » d’entre eux, et discute des sujets qu’un.e sociologue peut aborder avec des patrons.
Les milieux patronaux ont longtemps été un sujet exotique 1 qui tend depuis peu à se banaliser (Zalio, 2004, 2007 ; Chauvin et al., 2014). Jusqu’à récemment, peu de chercheurs se risquaient sur ce terrain. Seuls les historiens avaient investi ce territoire. Le Dictionnaire historique des patrons français, dirigé par Jean-Claude Daumas (2010), permet de mesurer le chemin accompli.
Il y avait un ensemble de bonnes et de mauvaises raisons pour expliquer ce désintérêt, ainsi que le sort contrarié du travail de terrain en milieu patronal. A quelques exceptions près, l’ethnographie était peu praticable et il a fallu les travaux d’un Michel Villette, consultant reconverti en sociologie, pour apprendre à regarder le travail managérial en France (Villette, 2004 ; Villette et Vuillermot, 2005). Le fait de s’intéresser au « travail des patrons » et à leurs représentations de la société pouvait heurter le sens commun de sociologues hexagonaux, plus intéressés par les classes populaires. L’approche de Michel Pinçon et de Monique Pinçon-Charlot 2 concernait moins le métier de patron ou l’habitus patronal, que les formes de domination de la bourgeoisie et la question de la reproduction d’une classe sociale. Les auteurs donnaient certes à voir une certaine fascination pour cette élite sociale et des formes de décontenancement méthodologique face à ce terrain « prestigieux » ; il n’en reste pas moins que leur contribution à la banalisation d’un terrain novateur a été importante. Pourtant, ils ont été bien souvent considérés comme des chevaux de Troie des dominants, avant d’ailleurs de rompre leurs attaches, et de griller leur terrain dans des livres plus dénonciateurs.
Travailler sur ceux d’en haut se heurte bien souvent à plusieurs critiques qui reposent sur des formes stylisées d’objectivation sociale, voire sur des caricatures naturalisées. II y a d’abord le peu d’appétence pour un groupe qui, par ses propriétés de situation, partage forcément peu de valeurs et de pratiques avec le groupe des chercheurs. A la limite, l’objet patronat rejaillirait sur la déontologie des enquêteurs qui ne seraient au mieux que des naïfs prêts à endosser une vision du monde patronal, et au pire, les fourriers du néo-libéralisme dans les milieux universitaires. Dans l’espace social de La Distinction bourdieusienne (1979 : 140–141), ils se situent dans deux parties très clivées du monde social. Ceux du « tout en haut » ou du en haut à droite (détenteurs d’un fort volume de capital, principalement économique), sont à droite et sont suspectés de n’être mus que par des goûts et des appétits matérialistes et cupides.
Travailler en patronat comporte des risques, nous le verrons, le premier étant d’ouvrir une boîte noire peu explorée et donc d’accepter de renoncer à quelques lieux communs commodes, le premier étant de questionner et de complexifier la labellisation commune « LE Patronat » qui, comme toutes les entités qui agissent et qui parlent, pour décalquer Weber écrivant à Michels, fleurent bon l’anthropomorphisme : ‘L’État a…intérêt à sa propre conservation.’ Qui est l’État ? Anthropomorphisme. » 3 Ce peu d’appétence renvoie au peu d’intérêt du monde patronal français à l’égard des sociologues, forcément des « chevelus » et des « gauchistes » 4 . Prendre du temps et accepter un entretien avec eux, c’est perdre son temps, voire subventionner un travail qui ne pourra qu’être dénonciatoire. J’ai perçu cela à un autre niveau en travaillant sur les archives Schneider au Creusot : quand je me suis installé dans la salle, quelques anciens cadres de chez Schneider, qui concourraient bénévolement à la conservation des archives de l’Académie François Bourdon, sont venus me dire qu’ils espéraient que mon travail ne serait pas semblable à celui de docteurs qui avaient réglé leurs comptes avec la dynastie des Schneider au travers de leurs thèses. De plus, la situation de recherche entre chercheur et patron serait doublement asymétrique car ces dominants économiques (donc forcément dominants sociaux) ont plus de ressources et sont généralement, du fait des modes d’accession aux fonctions entrepreneuriales, plus âgés donc plus « imposants » notamment pour de jeunes chercheurs.
Enfin, sur un tel objet, on retrouve sur son chemin, en double inversé, la pauvre théorie bronnerio-vallsienne 5 de la sociologie comme rationalisation de l’excuse et comme justification présumée de toutes les pratiques des agents sociaux. Inversée ici, ce serait « le » patronat, forcément coupable, que l’on chercherait à excuser. Faire parler des patrons, faire parler les patrons, c’est faire taire la petite musique de l’ethos du sociologue réticent à l’égard de certains objets et imposer l’idée que la sociologie, c’est d’abord rendre compte de l’ensemble des pratiques de l’ensemble des milieux sociaux. C’est « vivre toutes les vies », pour démarquer Flaubert, et pas seulement prendre la parole pour ceux qui n’ont pas accès à la parole. Pourtant, cette méfiance et ce désintérêt se sont largement atténués, comme le montre la richesse croissante de la bibliographie, aussi bien du côté des chercheurs confirmés que des jeunes chercheurs. Un savoir cumulatif se met en place et quelques principes de méthode partagés peuvent être dégagés pour travailler en milieu patronal et « faire parler » des patrons.
On préférera donc ici l’article indéfini, car l’une des premières « découvertes » que l’on peut faire, pour ceux qui travaillent en milieu patronal, est d’abord l’extrême friabilité des analyses qui poseraient a priori l’unité du groupe. Certes il existe bien des caractéristiques communes à tous ceux qui sont classés dans la PCS 2 de l’INSEE (Artisans, commerçants et chefs d’entreprise) et qui sont enrôlés sous une bannière unificatrice, tant dans des mises en scène représentatives (le président du Medef comme « patrons des patrons », les syndicats rencontrent « le patronat »), dans des prestations performatives (« la croissance du nombre des entreprises en France montre le développement de l’esprit d’entreprise » ) que dans des stigmatisations dénonciatoires (« Salauds de patrons ! »). Mais la variété des dénominations qui sont données à ceux qui dirigent une entreprise et que se donnent les dirigeants, la multiplicité des trajectoires qui mènent à cette fonction (on naît peu souvent patron) et les façons très contrastées d’endosser un rôle et d’exercer le « métier » de chef d’entreprise 6 doivent rappeler que « faire parler un patron » n’est jamais une expérience répétitive.
Que sont les patrons ?
La nomenclature de l’INSEE propose plusieurs PCS (Professions et catégories socioprofessionnelles) incluant des patrons : la PCS 2 (artisans, commerçants et chefs d’entreprise), les sous-catégories 371a (cadres d’état-major) et 380a (directeurs techniques des grandes entreprises), dont beaucoup des membres se considèrent comme des patrons même s’ils ne sont pas propriétaires de leur entreprise. Le nombre d’entreprises (auto- entreprises exclues) est estimé à environ 3,1 millions en 2016, sur la base du registre du commerce et du répertoire des métiers. Il faut noter toutefois que le nombre d’entreprises ne correspond pas au nombre de patrons, dans la mesure où certains de ces derniers possèdent plusieurs entreprises. L’étude quantitative de ces entreprises nous apprend que l’immense majorité d’entre elles sont de très petite taille : ainsi seules 30 000 entreprises ont plus de 50 salariés, ce qui représente à peine 1% de l’ensemble des entreprises. Par ailleurs, le patronat se caractérise par une importante hétérogénéité sociale : le terme recouvre des individus dotés de capitaux économiques, sociaux et culturels extrêmement disparates. Les écarts de revenus vont de 1 à 5000. En termes de capital culturel, le patronat est une catégorie intermédiaire, qui se situe au-dessus des agriculteurs, des ouvriers et des employés, mais largement en-dessous des professions supérieures intellectuelles et libérales : seuls 25% des « patrons » ont un niveau d’études égal ou supérieur à Bac + 2 (35% pour l’ensemble des Français), le niveau d’études moyen augmentant avec la taille de l’entreprise.
Trois enquêtes, trois stratégies d’enquête
L’idée qui a présidé à mes trois enquêtes collectives successives – portant respectivement sur les organisations patronales, le métier de patron, et l’investissement des chefs d’entreprise dans la vie publique – a consisté à désenclaver la manière d’aborder le milieu patronal pour le travailler avec les acquis d’autres champs sociologiques.
Pour enquêter sur les organisations patronales, il a fallu affronter, comme pour toute organisation, une question circulaire. La recherche des interviewés a commencé à l’aveuglette, en passant par les organigrammes, les premiers alliés que l’on trouve, les grappes que l’on peut suivre, les « bons clients », tout en sachant que l’échantillon idéal, que l’on n’atteindra pas, est le premier résultat de l’enquête, quand tout est fini et que l’on se dit : « voilà quels auraient été les acteurs qu’il aurait fallu sélectionner ». Je suis passé, par choix méthodologique, par l’histoire et l’institutionnalisation d’une représentation du « Patronat » et j’ai essayé de comprendre le fonctionnement des organisations patronales par un détour auprès de ceux, souvent bien âgés, qui avaient été des dirigeants historiques des organisations, et auprès de ceux, très rares, qui maîtrisaient cette histoire de l’intérieur, notamment Bernard Giroux, récemment décédé, longtemps chef du service de presse du CNPF puis du Medef, qui a été un précieux informateur. Les témoignages des plus anciens s’apparentaient à des prises de posture pour l’histoire dont j’étais l’un des scribes. Ceux qui sont actuellement en charge ont fait montre de capacités très diverses à comprendre « où je voulais en venir », mais nombreux sont ceux qui ont adhéré à un questionnement qui n’était pas « journalistique ». Malgré ma mise à l’index par Laurence Parisot en septembre 2010, à la suite d’un article, paru dans L’Expansion, qui lui avait déplu, j’ai pu cependant poursuivre mon enquête, car – et c’est un des résultats auxquels je suis parvenu – le Medef est une confédération. Les entretiens que j’ai menés personnellement, plutôt avec des dirigeants – élus ou permanents – nationaux (confédéraux et fédéraux) ont été considérablement enrichis par ceux des mastériens qui ont travaillé dans le cadre de mon atelier de recherche (Paris1-ENS-EHESS-Dauphine) et qui ont eu accès à des représentants patronaux moins « imposants » 7 .
La seconde enquête portait sur le métier de patron et a consisté, dans le rapport au terrain, à rechercher des interlocuteurs diversifiés, sans prétendre à une représentativité statistique. J’ai ciblé, de mon côté, quelques patrons du CAC 40 bien disposés à la discussion avec des chercheurs ; des patrons des nouvelles technologies rencontrés lors de réunions et débats que j’ai pu avoir dans des cénacles patronaux ; et des patrons tirés au sort sur des listes de chambre de commerce, pour avoir des patrons de PME. Les refus, plutôt les silences, ont été nombreux, avec cette méthode. Les étudiants du second atelier (Patrons/Patronats) ont de leur côté, soit lancé des filets au hasard de leurs implantations géographiques en province, soit ont bénéficié de chaînes de complicité familiales plus ou moins étendues. Il s’agissait de faire parler des chefs d’entreprise de leurs trajectoires, sociales, professionnelles, éducatives, familiales voire patrimoniales, pour comprendre d’abord ce qui faisait sens commun au sein de ce groupe bien souvent qualifié de tout uniment patronal. Il s’agissait de les faire parler de leurs goûts et dégoûts sociaux qui les différenciaient des autres actifs (notamment leurs rapports au salariat, aux salariés et aux fonctionnaires). Dans une optique plus proche de la sociologie du travail, nous avons travaillé sur la quotidienneté de leurs activités et nous avons recherché ce qui, outre le rapport au gain – verbalisé dans des modalités très diverses – faisait la « double vérité du travail » pour reprendre le titre d’un article – généralement peu mobilisé dans ce genre de circonstances – de Pierre Bourdieu (1996). Il s’agissait enfin d’objectiver en entretien, les hiérarchies, les divisions, voire les fossés existant dans les pratiques et les points de repère de cette catégorie: Jean-Louis Beffa: « Mon père était ingénieur, il a une petite affaire à Nice » (…)
« Qu’est-ce qu’il y a de commun entre votre position et celle de votre père ? Vous êtes tous les deux chefs d’entreprise. Rien à voir Où passe la limite ? Il était patron d’une PME et moi patron d’un grand groupe; ça n’a rien à voir. C’est pourtant le même mot, chef d’entreprise Rien à voir. Le métier n’a rien à voir »
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(ancien PDG de Saint Gobain) «Puis nous quoi, toutes les PME de France qui sont le tissu local et c’est vrai que quand on a pffff…on a de patron que le nom, parce que franchement y a des moments où on est dans le même bain que les salariés, quoi. C’est vrai qu’on ne peut pas se comparer aux gens de là-haut, les parachutes les machins les trucs on sait pas ce que c’est tout ça.
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» (entrepreneur de transports, 90 salariés)
La troisième enquête, en cours, démarrée en 2015, porte sur les patrons et « la vie publique », expression large et partiellement indigène, qui renvoie aux façons diversifiées des chefs d’entreprise d’intervenir au nom de leur droit et de leur devoir d’exprimer des positions personnelles, et de contribuer au débat public et à l’intérêt général dont ils ont le sentiment que « l’entreprise » est aussi porteuse. Il s’agit là, pour la plupart, de dirigeants de grandes, voire de très grandes, entreprises (8 patrons du CAC 40 ont accepté notre demande). Certains ont refusé, prétextant un emploi du temps chargé, une assemblée générale à préparer ou une fusion-acquisition à mener. Plus crûment, une femme chef d’entreprise (40 000 salariés, 17 milliards de chiffre d’affaires) m’a déclaré : « Cher Monsieur, je ne peux pas, sur mon temps de travail, subventionner la recherche universitaire ». D’autres chefs d’entreprise qui ont investi en politique, à la tête d’entreprises généralement petites, ont été enquêtés. La question en ce cas a été de comprendre le lien existant entre leur capital entrepreneurial et leur capital politique, et les formes de convertibilité de leurs capitaux. Les entretiens ont donc porté sur leurs trajectoires biographiques et leurs plaisirs d’entrepreneurs, manière de nouer l’entretien et de faire parler sur des faits et des pratiques qui les intéressent, et sur les formes plus ou moins précoces d’investissements politiques et leur aspiration, souvent refusée notamment à la République en Marche, à la professionnalisation politique.
A l’heure actuelle, j’ai personnellement, pour ces trois enquêtes, recueillis plus de 200 entretiens formels, et les étudiant.es des ateliers que j’ai initiés, environ 200 également, les plus nombreux ayant été effectués par ces étudiant.es dans la première séquence, celle concernant les engagements dans des organisations patronales. Les premiers entretiens (souvent avec des anciens responsables patronaux, âgés voire très âgés) ont été recueillis à partir de 2007. Je n’ai cessé depuis lors de m’entretenir, avec des chefs d’entreprise ou avec des représentants d’organisations patronales.
Eu égard aux objectifs des entretiens, « l’échantillon » a tendance à être biaisé vers le haut puisque chez les patrons, comme chez les autres groupes sociaux, l’engagement au sens large du terme est fortement corrélé au niveau de diplôme. Seule la seconde enquête a permis d’approcher des chefs d’entreprise, majoritaires dans le groupe, non ou peu diplômés.
Je développerai ici trois points à propos de cette longue expérience d’entretiens auprès des patrons : concernant l’absence de spécificité de l’enquête en milieu patronal ; les limites de l’enquête par « entretiens-prélèvements » ; et les formes de l’interaction que l’on peut susciter à partir des « contrats d’entretien » qui ont été proposés à mes interlocuteurs.
Les chefs d’entreprise sont des enquêtés comme les autres
Méthodologiquement, il n’y a pas de spécificité des chefs d’entreprise. Ils doivent être considérés comme des enquêtés comme les autres. Dans leur variété d’abord, puisque leurs propriétés économiques et culturelles sont incommensurables ; mais aussi parce qu’il faut les aborder sans fascination ni sentiment de domination ou d’illégitimité. Certes mon âge et le titre de professeur à l’ENS 10 peuvent constituer un double « bouclier ». Certains interlocuteurs peuvent formuler du respect à l’égard de l’institution à laquelle j’appartiens et approuver que des sociologues de l’ENS puissent s’intéresser – « enfin » – aux entreprises et à leurs chefs. Mais, dans ces milieux comme dans les autres, l’ENS est très éloignée des cursus habituels de nombre de patrons, et peut être ignorée, perçue dans le flou, voire écorchée en « Ecole Nationale Supérieure ». Bouclier aussi pour ne pas avoir à tenir une « conversation ». Peu d’enquêtés m’ont demandé mon « avis » sauf un ancien député UMP voulant me faire dire que la France est vraiment marxiste ; et un chef d’entreprise du CAC 40 me faisant, en début d’entretien, préciser la « problématique » de mon dernier ouvrage et en fin d’entretien, me demandant ce que je pensais de Michel Crozier. Seul l’un de mes enquêtés a tenté de me demander quel avait été mon vote en 2017, et quelques autres se sont excusés de préférer Sarkozy en suggérant « mais vous êtes peut-être pour Chirac ».
Pratiquant le travail collectif avec des étudiants et des chercheurs jeunes 11 , voire très jeunes, je suis toujours attentif aux formes asymétriques possibles de la situation d’entretien. Il faut se reporter aux réflexions méthodologiques pointues que tous les jeunes chercheurs qui ont travaillé sur cet objet ont développées, en lien avec les situations qu’ils ont pu affronter, surmonter, voire subir, en usant des multiples ficelles du métier de sociologue qui permettent malgré tout d’accéder à un terrain et à s’y installer 12 . Cela peut passer par l’usage de relations parentales, par l’acceptation d’une relation dominée dans l’apprentissage des « vérités » des enquêtés, par une transaction de maternage (l’enquêtée traitant l’étudiante enquêtrice comme sa fille), par une bonne volonté pour aider – jusqu’à un certain point, calculée - lorsque l’observation implique un minimum de participation. Ainsi les doctorant.es qui ont travaillé sur des clubs de sociabilités ou des syndicats patronaux ont-ils/elles pu donner un coup de main pour accueillir les participant.es, rédiger les invitations ou faire la synthèse de séances de travail. Cela n’est pas propre à ce type de terrain et implique une participation auto-limitée dans les activités internes voire externes du groupe. Cela passe aussi par un apprentissage pour résister à la condescendance que certains enquêtés peuvent chercher à imposer dans leur relation à un.e jeune étudiant.e ignorant comment fonctionne une entreprise ou le monde des affaires. L’âge importe particulièrement sur ce terrain et le sexe aussi, qui dans un milieu très masculin peut être une ressource, utilisable avec d’infinies précautions, ou une contrainte à gérer parfois douloureusement dans les lacis de rapports de genre qui sont eux aussi très socialement différenciés. 13
De mon côté, l’accoutumance à la situation d’entretien, et désormais à l’entretien avec des chefs d’entreprise, me prémunit contre des formes de révérence ou d’admiration, voire de jalousie, à l’égard d’interlocuteurs qui peuvent gagner un salaire supérieur à 200 fois le mien. Il faut savoir éviter l’usure, car les argumentaires des enquêtés se ressemblent à la longue dans les diverses catégories patronales, et rester éveillé, empathique et intéressé pour des trajectoires, des combinaisons de ressources et des créations de « produits » à délivrer sur les marchés, qui ne cessent de nous en apprendre sur le monde social. En bref, faire son métier de sociologue. La situation d’entretien est généralement acceptée par des interlocuteurs, qui pour les plus « importants » d’entre eux ont décidé dans leurs arbitrages temporels de recevoir un sociologue. Cela peut être un sujet d’interrogations d’ailleurs : pourquoi acceptent-ils de consacrer du temps – une heure minimum est-il précisé dans mes demandes – à un professeur, certes de l’ENS, voire à des étudiants, certes de l’ENS, de la Sorbonne ou de Dauphine ? Cependant cette acceptation est parfois ténue et, contrairement à certains préceptes de méthode conseillant de laisser filer les silences, il peut être nécessaire de reprendre de la « directivité » pour éviter que ne vienne une phrase conclusive précoce : « Alors nous avons fini ? »
La relation d’entretien est d’une certaine manière « protectrice », surtout lorsque les questions intéressent visiblement l’enquêté à qui il a fallu prêter attention longuement, en préparant l’entretien à partir de bases de presse, afin de faire ressortir des anecdotes ou des traits biographiques qui peuvent servir d’épigraphe à l’entame de l’entretien, pour ne pas avoir à utiliser la formule banale, mais cependant assez efficace et générale : « Pouvez-vous me parler de votre entreprise ? ». Il s’agit de prendre rapidement le contrôle de l’entretien pour éviter, et c’est une banalité, de laisser des acteurs habitués statutairement à être écoutés, de prendre la direction de l’interaction.
Quelques situations d’interlocution
Entamer l’entretien
On pourrait commencer par Saint Etienne de Caxul ? Grand rire…Bien sûr. Vous voulez savoir pourquoi j’ai été conseiller municipal (Chef d’une très grande entreprise, Octobre 2016). Je ne sais pas, on pourrait commencer par votre choix de faire des études d’expert-comptable ? Tiens c’est rigolo, on remonte aussi loin. (Député LREM, 75 salariés, Juin 2018). Comme première question je pourrais vous demander comment vous êtes devenu membre du parti socialiste ? Oulà..il y a très longtemps…euh…silence ..là je vous demande de ne pas voir cela écrit. (Chef d’une très grande entreprise, Juillet 2016). Alors on commence par quoi ? l’entreprise ou la mairie ? (rire) L’entreprise, c’est plus vieux. (Cheffe d’entreprise, 6 salariés, maire d’une commune rurale, Janvier 2017). Je ne sais pas, on pourrait commencer par Monsieur Cabrilloud ? Mais comment avez-vous su le nom de mon instituteur ? (ancien ministre, chef d’entreprise, Avril 2018).
Réticences
Parfois j’ai pu avoir avec tel grand patron des interrogations, ainsi : Je ne sais pas. Je suis en train de vous dire des tas de choses. Mais à quoi est-ce que ça va servir ce que je vous raconte là à faire l’objet d’un livre ? Je suis un tout petit peu pris de court par toutes les questions. Vous vous exprimez…non, non, mais… Je n’ai aucun problème parce que je suis assez ouvert. Je n’ai rien à cacher, mais je suis un peu surpris par le détail. (Chef d’une très grande entreprise, Juillet 2017).
Ou lorsque l’on aborde avec cet autre grand patron ses engagements religieux :
Là vous m’agacez, là je ne réponds pas » (Chef d’une très grande entreprise, Octobre 2016).
Ou lorsque qu’il est question de financement d’une campagne électorale :
« Nous parlons depuis une demi-heure, vous êtes sympathique, mais je ne vous connais pas qu’allez-vous faire de tout cela ? » (Consultant, leveur de fonds électoraux en 2017, Décembre 2018)
Ou, à la suite d’une relance imprécise : Alors là je suis obligé de vous dire qu’on sent que vous n’avez pas une connaissance d’entreprise pour poser cette question. (Chef d’une très grande entreprise, Juillet 2014). D’accord, et votre femme ? Ah nan ! Mais vous voulez quoi aussi ? Son groupe sanguin ? (Entretien d’un député LREM, ancien consultant, par Manon Piazza, Février 2018)
Vertus et limites des entretiens-prélèvements
Il convient donc de décliner les questions habituelles qui se posent pour tout chercheur qui entend travailler par le biais d’une large campagne d’entretiens. Quels interlocuteurs choisir et comment les intéresser à une prise de rendez-vous ? Quelles questions leur poser et comment les poser ? Quels bénéfices tirer de cette source, souvent principale, que constituent ces entretiens ? Que donne à voir et que cache cette technique de l’entretien-prélèvement, c’est à dire d’un entretien le plus souvent unique ? Dans nombre de cas, le temps de l’entretien est une parenthèse. Le chercheur attend dans l’antichambre, ouvre son enregistreur, échange pendant un temps, certes conquis et suffisamment long, range ses affaires, est parfois raccompagné à l’ascenseur et prend congé. Les possibilités et les limites d’une enquête, fût-elle large, à partir d’entretiens-prélèvements, ni précédés d’une connaissance préalable de l’enquêté ou d’interactions informelles, ni suivis d’un retour ou d’une relation continuée, doivent donc être constamment présentes à l’esprit pour comprendre un résultat final qui vaut par ses aspects cumulatifs. En une heure trente maximum, il est bien souvent difficile pour l’enquêteur d’aller au-delà d’une présentation de soi plus ou moins contrôlée et plus ou moins rejouée selon une rythmique plus sociologique que journalistique (faire un « portrait »), selon l’accoutumance de l’interlocuteur à la parole publique sur soi, et selon son appétence à parler sélectivement de tels ou tels aspects de sa vie. Bien sûr il s’agit d’être attentif aux sirènes de l’illusion biographique et aux formes de reconstructions identitaires qui ont pu être proposées, imposées, préparées pour et au cours de l’entretien (Bourdieu, 1986, 1993 ; Pudal, 1994 ; 1995 ; Chamboredon et al., 1994 ; Buton et al., 2016). Mais on a fait le pari qu’il s’agissait là d’enquêtés comme les autres, même ceux qui sont les plus élevés dans les hiérarchies patronales et sociales, même ceux qui sont les plus exposés aux sollicitations médiatiques. Chaque entretien mériterait à soi seul de nombreux autres entretiens croisés (avec la famille, les associés, les salariés, les concurrents de l’intéressé) ; chaque entretien nécessiterait une ethnographie de son quotidien pour permettre une appréhension plus aigüe de ses pratiques, ici stylisées et décrites par la parole à grands traits souvent mélioratifs.
Ces limites ne sont pas propres à l’entretien en milieu patronal. Chaque chercheur sur des terrains différents a pu ressentir les bornages qu’induisent ces modes d’investigation par entretien-prélèvement. Ce type de méthode est sans doute ici la seule qui puisse convenir pour des agents réceptifs depuis peu, et avec des préventions, à l’enquête sociologique. La certitude d’avoir raison (économiquement et socialement) et de pouvoir le dire face à des universitaires, n’a cependant pas fait se lever leurs réticences : la protection du secret des affaires et la préservation de l’entre-soi sont des obstacles à une ethnographie, au sens plein du terme, du monde patronal dans son travail quotidien. Certes, en France, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont pu être introduits dans les demeures de la bourgeoisie. Mais il s’agissait moins d’une sociologie de la bourgeoisie au travail, que d’une enquête sur les modes et styles de vie (Pinçon et Pinçon-Charlot 1999, 2000). Certes Olivier Godechot (2006) a pu enquêter sur les salles de marché et Sylvain Laurens (2015) sur l’interpénétration entre fonctionnaires européens et professionnels du lobbying. Mais il n’est pas venu le temps où l’on pourrait, sans en faire partie, observer sur une longue période, un conseil d’administration ou un COMEX d’une très grande entreprise, le conseil de l’AFEP (Association Française des Entreprises Privées) ou le Conseil Exécutif du Medef (à l’assistance duquel j’avais benoîtement postulé et pour laquelle Laurence Parisot, présidente du Medef et avec qui j’étais alors en bons termes avait été intéressée) : j’ai dû me contenter d’une séance de l’Assemblée permanente du Medef et de quelques séances du Comité directeur de la CGPME, instances non-décisionnelles composées de plusieurs dizaines de délégués. L’entretien-prélèvement permet au moins/au mieux de se « faire raconter comment cela se passe ». Les milieux patronaux n’ont pas la générosité du Parti Socialiste de François Hollande, qui avait admis Carole Bachelot dans ses instances dirigeantes pendant plusieurs années (Bachelot, 2012). Michel Villette dans ses travaux a cependant pu approcher l’entre-soi dans certaines entreprises, tout comme Marlène Benquet (2013), ou comme Sophie Louey dans sa thèse en cours sur les sociabilités patronales dans une ville moyenne de province.
Ce que j’ai cherché à rencontrer et à comprendre, ce sont à la fois des trajectoires individuelles et « une partie de ce que le monde social a déposé en elles » (Lahire, 2002 : VII), ce qui les a fait devenir des chefs d’entreprise et ce qu’ils font de cette position. Et ce, pour chacune des trois enquêtes, car faire parler de l’entreprise est un moyen d’attirer l’intérêt de l’interlocuteur et de brouiller les limites entre les thématiques de l’entretien, a priori pas axé sur le « biographique ». Pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu dans La misère du monde, il s’agit de « comprendre », « d’offrir les instruments pour les appréhender comme nécessaires, pour les nécessiter, en les rapportant méthodiquement aux causes et aux raisons d’être ce qu’ils sont », « d’expliquer sans épingler », « d’éviter la curiosité entomologique » (Bourdieu, 1993 : 903-925).
Dans les citations, commentaires et analyses des entretiens, je me suis donné comme mot d’ordre d’éviter tout à la fois la biographie littéraire et descriptive et les formes d’objectivation sauvage dont le chercheur peut s’autoriser pour « régler son compte » et étiqueter un individu qui aura consenti à prêter un peu de son temps, au nom d’ailleurs d’une acceptation de l’entretien qui peut revêtir de multiples significations : du rendre service à un.e ami.e ou une relation, au goût du dialogue, ou encore à la satisfaction de parler de soi et de porter un message à visée générale.
Il s’agit toujours de réencastrer les dispositions au calcul et à l’endossement du rôle de chef d’une entreprise économique, dans une histoire sociale et dans des « structures sociales, des structures cognitives, des schèmes pratiques de perception et d’action » qui ont pu, selon des processus et des profondeurs très variés en fonction des individus, contribuer à leur socialisation. Mais ces apprentissages et ces prises de rôle ne peuvent aussi se comprendre qu’au regard des autres formes d’apprentissages (dans diverses sphères de vie) qui peuvent « congruer » ou « incongruer » avec d’autres expériences et ne peuvent résumer l’habitus d’un chef d’entreprise à n’être qu’entrepreneurial. L’ouvrage Patrons en France est ainsi une tentative, et c’est au lecteur de juger si elle est conforme à ce projet, pour tenir l’ensemble de ces attendus. Nous avons voulu donner à lire un matériau, généralement moins exposé au regard de la critique – des entretiens – , et des commentaires ayant pour objet de le mettre en perspective, et d’éclairer, à partir d’un angle d’analyse raisonné, les modes de fonctionnement et de raisonnement d’acteurs, ici des chefs d’entreprise.
Questions congrues et incongrues
Un tel dispositif d’enquête doit être pensé avec lucidité. On accordera à l’enquêteur qu’il n’est pas seulement un « idiot utile » susceptible d’être instrumentalisé par ses interlocuteurs et qui, du fait de la technique de la boule de neige, ne rencontrerait que des patrons « présentables ». On lui accordera aussi qu’il sait acquiescer et relancer avec empathie et sans servilité. Il faut conjurer ce risque et savoir ne pas enregistrer avec passivité les présentations de soi parfois très maîtrisées de ses interlocuteurs qui lui parlent avec affection de leur vie comme réalisation d’un projet et d’une vocation, et, pour les plus émérites d’entre eux, de leur amour de l’entreprise, de l’emploi, et du bien commun. Tout cela contraste avec les caricatures de cupidité, d’avidité et ce désir de réalisation monétaire égoïste et individuelle qui sont l’évidence de la représentation ordinaire des jouissances patronales. Le passage au politique redouble cette revendication du désintéressement qui entend mettre les compétences managériales au service du bien commun.
Le dispositif d’enquête permet de poser, mais à certains moments de l’entretien seulement, certaines questions qui fâchent ou qui paraissent incongrues puisqu’elles empiètent sur la sphère personnelle, intime – d’ailleurs délimitée différemment selon les enquêtés – qui n’était pas a priori incluse dans le « contrat d’entretien » 15 . Ce qui apparaît comme relevant des limites du « contrat d’entretien », ce qui est élusif – les ruptures biographiques notamment : que faire au détour d’une phrase d’un « ma femme voulait à tout prix être maîtresse de maison et c’est pour cela que j’ai divorcé », ou « j’ai eu deux enfants mais l’un est décédé » – n’est pas approchable dans un tel dispositif d’enquête. Cependant des enquêtés acceptent de parler de ces ruptures et bifurcations biographiques comme les deuils, les séparations, les catégorisations paternelles ou scolaires, les dépôts de bilan couplés à un divorce qui tourmentent une trajectoire. Parfois, les dépôts de bilan n’apparaissent pas forcément comme une tare mais comme un élément structurant du CV. Et d’aucuns peuvent témoigner, au-delà de l’invasion possible de l’entreprise dans toutes les sphères de la vie sociale de la chute, du « pétage de plombs » : « j’ai eu un coup de passage à vide cet été…qui arrive d’ailleurs avec beaucoup d’entrepreneurs, beaucoup…c’est après que je m’en suis aperçu et qui était un sujet presque tabou, c’est dommage…qui est le burn out…donc…j’en ai eu pour la première fois de ma vie…c’est, bah…c’est vous – vous vous effondrez. Psychologiquement. » 16
Des revendications affleurent parfois, et des explicitations des illégalismes d’en haut que certains d’entre eux peuvent commettre. Leur déclaration semble parfois plus aisée quand il s’agit des transgressions du code du travail (absence de délégués du personnel, pression sur les salariés pour les inciter à partir – « on n’est pas mariés ensemble » –, non-déclaration intégrale du salaire versé pour diminuer les charges sociales, manipulation du syndicat-maison…). Le contournement du code des impôts est plus complexe à investiguer au-delà de formules comme « Je m’en fous, voyages, hôtels, restau, tout ça passe en notes de frais. Et les notes de frais c’est des impôts en moins ». Les petits arrangements avec la légalité peuvent ainsi poindre dans le cours ordinaire d’un entretien qui a bien « pris » et dans lequel l’interlocuteur peut prendre à témoin le chercheur au sujet de la voracité de l’État et de la nécessité de jouer sur les zones grises plus ou moins tolérées par l’administration fiscale afin d’assurer la pérennité d’une entreprise, petite donc « méritoire » et fragile. Ces accommodements peuvent être éthiquement justifiés ou compréhensibles, selon certains patrons de PME, par le fait que les grandes entreprises, qui sont le miroir constant des chefs d’entreprise petits et moyens, disposent, elles, des coudées franches pour s’accommoder, grâce à l’optimisation fiscale, ou pour obtenir des passe-droits : « C’est à dire que les grandes entreprises, quand ils sont reçus à Bercy, ils disent : “Bon. Cette année, j’ai tant d’impôts, tant de charges. Bon. Alors vous nous faites sauter ça parce que sinon, c’est tant de licenciements”. Ça se passe comme ça. On le sait. Bon. Mais c’est purement répugnant. ».
Sur le même argumentaire, on peut se voir expliquer comment on lisse le chiffre d’affaires ; on peut aussi se voir confier, par exemple par des entrepreneurs du bâtiment : « les gens ils demandaient à ne pas payer de TVA et puis c’est tout ! », « on faisait un peu de travail au noir », « c’est super facile de frauder la TVA, vous faites votre déclaration à la fin du mois en disant j’ai 10 000 euros de TVA à récupérer et dans les 15 jours qui suivent, le fisc va vous verser 10 000 euros sur votre compte. » Cependant, comme le montre Camille Herlin-Giret (2018), faire parler d’argent est souvent délicat même si la thématique de l’entretien porte sur cet aspect précis, comme dans sa recherche. Les enquêtés « revendiquent fortement le droit de se protéger contre les regards extérieurs » et l’enquêteur pratique parfois une auto-censure qu’il faut surmonter par rapport à ces questions. Aussi, dans un entretien « généraliste », comme ceux que j’ai menés, il faut savoir faire un arbitrage sur le temps consacré à cet aspect, et choisir le moment d’aborder cette question délicate, par rapport à tout ce que l’on veut/peut apprendre dans une interaction.
On n’obtiendra rien d’un trésorier du Medef sur les finances de l’organisation et sur le nombre des adhérents. Huit ans après l’entretien, je l’ai rencontré par hasard dans une rue de Paris. Il ne m’a pas reconnu au premier abord, puis a dit : « Ah oui ! c’est vous qui vouliez démontrer que le Medef n’était pas représentatif ! ». Je lui réponds alors : « Vous m’aviez servi une belle langue de bois ! ». Il poursuit « J’avais fait ce que j’ai pu. Mais vous étiez vachement fort ! Vous aviez les bons chiffres ».
Que l’on ne se méprenne pas, on n’obtient pas non plus grand-chose quand on pose une question comme : « Et votre salaire, dans quelle fourchette le situez-vous ? ». D’une part, parce que ce salaire est soumis à variations et d’autre part, parce qu’il peut être négligeable par rapport aux dividendes que le chef d’entreprise décide ou non de se verser. Un député entrepreneur me faisait ainsi remarquer que les informations qu’il avait dû donner pour remplir sa « Déclaration d’intérêts et d’activités » pour la HATVP (Haute autorité pour la transparence de la vie publique) ne correspondaient aucunement à ses revenus. De plus, plus on monte dans les hiérarchies patronales, plus les revenus salariaux deviennent peu significatifs par rapport aux dividendes, aux bonus et aux revenus du patrimoine dont la consistance et la diversité sont hors de portée d’un entretien « généraliste » négocié autour des thématiques que j’ai présentées. Dès lors, poser des questions sur les revenus, « le rapport à l’argent », « que faites-vous de votre argent ? » ou « quels sont vos luxes ? », permet de comprendre la plus ou moins grande réticence qu’a l’enquêté à parler de ces questions, et de documenter la manière dont il contrôle son rapport aux questions matérielles médiées par l’argent. Cela montre aussi le rapport qu’il entretient avec le reste de la population puisque certains peuvent évoquer la question de ce qu’est un « bon salaire ». L’un de mes enquêtés, après m’avoir confié qu’il avait gagné, pendant une période de sa carrière, 1 million d’euros par an, a ajouté « c’est correct ».
Ainsi la question de l’argent dans les entretiens, si elle est complexe, peut être ouverte et ne pas constituer a priori un sujet qui fâche, à condition bien entendu de ne pas l’introduire et la formuler comme une réprobation à l’égard des riches. Quitte parfois à recueillir des réponses conventionnelles : « Après tout c’est une forme assez logique, je dirais de cohérence entre la charge que vous avez, le temps que vous passez à travailler sur vos sujets et la rémunération que vous en tirez. Mais ça doit toujours être dans des proportions qui se relient au bon sens. Voilà. » (Grand dirigeant d’une multinationale française, entretien, juillet 2017).
Ce qui peut plus fâcher c’est la question de l’éthique des affaires, et des positions que peuvent endosser mes interlocuteurs à l’égard des licenciements et parfois, de la violence des fusions-acquisitions ; mais en règle générale, sauf pour certains entrepreneurs chrétiens qui peuvent exprimer une mauvaise conscience, – au point « d’aller à confesse » après avoir licencié –, la ligne générale est de s’abriter derrière la loi du marché, voire les exigences des actionnaires en soulignant « je ne l’ai pas fait de gaieté de cœur » ou en développant l’idée, largement répandue parmi les redresseurs ou retourneurs d’entreprise : « mieux vaut couper un bras que deux bras et une jambe ». Ou encore, selon ce patron d’une grande multinationale : « Et du coup on fait de la Chine pour baisser les coûts, puisque que votre coût moyen baisse parce que vous avez ajouté des Chinois et au lieu de licencier les vieux j’ai ajouté une couche de Chinois à bon marché pour réduire le coût moyen des ressources. » (Juillet 2016)
Peuvent en revanche être considérées comme des questions personnelles la religion et la politique. La première est soit arborée comme signe d’identité personnelle cardinale, soit rejetée hors entretien comme faisant partie d’une sphère intime qui n’a pas à être portée en étendard et commentée devant un sociologue. Tout comme la politique, qui pour la plupart des grands patrons, appartient au domaine du secret du vote. Les grands dirigeants entendent généralement ne pas s’exposer en énonçant leurs votes rétrospectifs (certains disent ne pas s’en souvenir) ou leur appétence partisane, en soulignant soit que cela n’intéresse pas le sociologue ; soit qu’ils sont tenus par la prudence eu égard aux rapports qu’ils doivent entretenir avec les pouvoirs publics, quelle que soit leur couleur politique ; soit qu’ils sont tenus par une obligation de réserve qui leur interdit, même à titre privé, d’engager le nom de l’entreprise qu’ils dirigent sur un terrain partisan. Ils acceptent en revanche de parler de politique « dans le sens noble du terme » quand ils détaillent les divers modes d’engagement dans « la vie de la cité ».
Quant à l’accès aux faits délictueux ou criminels, mieux vaut aller en suivre la trace dans les enquêtes des journalistes d’investigations ou dans les Panama Papers. Certes Denis Gautier-Sauvagnac a souhaité me raconter de quelle manière il distribuait des enveloppes à ses interlocuteurs, me narrant avec gourmandise sa première rencontre de délégué général de l’UIMM avec un grand dirigeant syndical français – qu’il ne nomme pas – et qui lui aurait déclaré, après avoir fait un tour d’horizon de la situation économique et sociale française, « Je crois, Monsieur, que c’est vous que l’on vient voir désormais pour la chose ». Certes, François Ceyrac, président du CNPF de 1972 à 1981, élude mes questions sur le soutien apporté aux partis et aux parlementaires, tout en attisant ma curiosité au sujet de ces derniers : « Il y en avait qui étaient plus malheureux que d’autres ». Mais les « révélations » ne sont guère au rendez-vous, quand un ancien directeur général d’une très grande entreprise de travaux publics refuse de documenter les pratiques de son entreprise à l’égard des élus locaux, pour des faits remontant au début des années 90 ; ou quand un ancien ministre, ayant quitté la politique à la suite de condamnations pénales pour recel de biens sociaux, se justifie au sujet de son large train de vie de l’époque en me déclarant que l’argent provenait de « sa famille » et qu’il n’avait aucune raison de s’interroger sur son origine.
On voudrait terminer par deux ficelles, qui, si elles ne sont pas originales et ne sont pas spécifiques aux milieux patronaux, permettent néanmoins de lier mon propos. Il convient d’abord de rappeler qu’il est important de faire parler de choses qui ne serviront pas forcément dans l’analyse et la rédaction finales, mais qui intéressent l’interlocuteur et qui permettent de nouer l’interaction ; et de déborder le contrat général initial et volontairement flou de l’entretien. Comment imposer aussi un entretien biographique à quelqu’un que l’on est venu voir comme chef d’entreprise ou comme « militant » patronal ? Et il est nécessaire de ne pas s’illusionner sur ce que peut « forer » un entretien même réussi. Il faut faire en sorte que la multiplicité des enquêtés et des angles puisse permettre de faire parler des individus qui se pensent sur un mode singulier et singularisant, mais dont le portrait de groupe renvoie à un « normal exceptionnel » pour parodier la formule de Grendi (1977). A défaut de faire parler « les » patrons, faire parler « des » patrons, des classes de patrons, illustratifs, et aussi représentatifs de la diversité des mondes patronaux.
Footnotes
Remerciements
Je tiens à remercier les étudiants des ateliers successifs qui ont eu pour thème les patronats. Ces ateliers m’ont permis de travailler de manière stimulante et collective autour de ces thématiques. Merci à toutes les Ecoles doctorales et à tous les laboratoires et séminaires qui m’ont invité à exposer mes résultats et mes interrogations et à les mettre en question, Aix (IEP), Amiens, Besançon, Bordeaux, CSO, CSU, EHESS, Lille, Lyon (Triangle), Nanterre, Paris-Dauphine, Rennes (IEP), Saint Etienne, Strasbourg (IEP), Toulouse (IEP), et merci aussi pour les séminaires de Sophie Béroud qui nous ont permis de croiser nos expériences complémentaires et contrastées. Merci aux doctorant-es qui ont accepté de me suivre sur ce terrain scabreux dans leurs travaux de thèse et qui ont enrichi nos réflexions. Merci à la DARES et au Centre Maurice Halbwachs qui ont soutenu et accompagné toutes ces recherches.
Conflits d’intérêts
L’auteur déclare n’avoir aucun conflits d’intérêts potentiel pour tout ce qui concerne le déroulement de la recherche, les droits d’auteur et/ou la publication de cet article.
Financement
L’auteur déclare le soutien financier particulier relatif au déroulement de la recherche, à ses droits d’auteur et/ou à la publication de cet article suivant : Je remercie mon laboratoire, le Centre Maurice Halbwachs (ENS-EHESS-CNRS) pour le soutien apporté à mes recherches.
Notes
Annexe 1. Thèses traitant des patrons et des patronats*
Bernardin, Stève : « La fabrique privée d’un problème public. La sécurité routière entre industriels et assureurs aux Etats-Unis (années 1920 à 2000) », thèse de sociologie, ENS-EHESS, 2014.
Biaggi, Chloé : « Sociologie des DRH » thèse de sociologie, EHESS (en cours).
Chambard, Olivia, « La fabrique de l’entrepreneur. Sociologie d’un projet éducatif au cœur de la transformation des rapports entre monde académique et monde économique », thèse de sociologie, ENS-EHESS, 2017.
Ciccotelli, Mickaël : « L’engagement des organisations d’employeurs en matière de retraite (1980-2010) », thèse en cours, Paris Dauphine.
Coulouarn, Tangui : « Au nom des patrons. L’espace de représentation patronale en France », thèse de science politique, Université de Paris 1, 2008.
Frau, Caroline : « Agir sur un marché contesté. Une sociologie politique du groupe professionnel des débitants de tabac, Thèse de science politique, Paris 1, 2012.
Gantois, Maïlys : « Négocier en France. Pour une sociologie politique des relations professionnelles », thèse de science politique, Université de Paris 1, 2016.
Herlin-Giret Camille : « Les mondes de la richesse. Travailler et faire travailler le capital », thèse de science politique. Paris-Dauphine, 2016.
Mesgarzadeh, Samina : « Les “clubs” de cadres et dirigeants racialisés en région parisienne: un espace de regroupement et de mobilisation polarisé », Thèse de sociologie, Paris ENS-EHESS-Lausanne UNIL, 2017.
Louey, Sophie : « Les engagements des petits patrons dans les espaces patronaux : ethnographie territorialisée d’une nébuleuse », Thèse de sociologie/démographie, Université de Picardie Jules Verne (en cours).
Monier, Anne : « Mobilisations philanthropiques transnationales : les « Amis américains des institutions culturelles françaises », Thèse de sociologie ENS-EHESS, 2016.
Morival, Yohann : « Les Europes du Patronat : l’enjeu “Europe” dans les organisations patronales françaises depuis 1948 », Thèse de sociologie ENS-EHESS, 2015.
Pavis, Fabienne : « Sociologie d’une discipline hétéronome. Le monde des formations en gestion entre universités et entreprises en France. Années 1960-1990 », Thèse de sociologie Université de Paris 1, 2003.
Rabier, Marion : « Entrepreneuses de cause. Contribution à une sociologie des engagements des dirigeantes économiques en France. », Thèse de sociologie, ENS-EHESS, 2013.
Rozier, Sabine : « L’entreprise-providence, Mécénat des entreprises et transformations de l’action publique dans la France des années 1960-2000 », Thèse de science politique, Université de Paris 1, 2001.
*soutenues sous ma direction, à l’exception de celle de Tangui Coulouarn, soutenue sous la direction de Daniel Gaxie et celle de Camille Herlin-Giret soutenue sous la direction de Brigitte Le Grignou.
