Abstract
Cet article revient sur les méthodes employées pour investiguer les manifestations socio-économiques du chômage de masse, à travers le cas de la Grande Récession de 2008 en Espagne. Il s’agissait de se demander quelles répercussions un tel choc macroéconomique, et le chômage de masse qu’il a engendré, ont eu sur les économies familiales des chômeurs espagnols. Pour cela, nous avons articulé d’un côté des analyses statistiques « standards », et de l’autre une enquête qualitative par ethnocomptabilité visant à constituer des budgets de ménage de première main. Nous revenons ici sur cette démarche de recherche en montrant ses apports et ses éventuelles difficultés.
Introduction
Une des manifestations les plus frappantes de la récession de 2008 en Espagne, et plus largement dans d’autres pays européens, a été la très forte hausse du taux de chômage : celui-ci est passé, selon les chiffres officiels 1 et quelle que soit la définition du chômage adoptée, d’environ 8 % en 2007 à 26 % en 2014. Ceci a entraîné de notables baisses de revenus, et donc une augmentation des difficultés financières : de 2008 à 2013, la part d’Espagnols déclarant « ne pas pouvoir faire face à une dépense inattendue » ou « ne pas pouvoir se payer une semaine de vacances » est passée respectivement de 29 à 41 % et de 36 à 48 % 2 .
Dans ces conditions, ma recherche doctorale partait d’une question assez simple (Narotzky et Besnier, 2014) : comment font les ménages touchés par le chômage pour « joindre les deux bouts » (« llegar al final del mes », en espagnol), dans un contexte comme celui de la récession espagnole de 2008 ? De quelles manières la hausse du chômage a-t-elle modifié les économies familiales et comment celles-ci se sont-elles concrètement adaptées ? Ce questionnement a déjà fait l’objet de plusieurs contributions en sciences sociales, et nous l’inscrivons à la croisée de trois grandes traditions de recherche.
Un premier courant s’est centré sur l’étude des « fluctuations économiques » (Marchal, 1958), depuis les travaux historiques de François Simiand – Le salaire (1932) – jusqu’à ceux plus récents de Stuckler et Basu (2013). Leur point commun est de chercher à mettre en relation des évolutions de l’activité économique, mesurée à l’aune de différents indicateurs, avec certaines « évolutions sociales » (Simiand, 1932). Cette perspective a certes conduit à des résultats empiriques intéressants, mais sa principale limite tient à sa dimension parfois assez mécanique et « en surplomb », à l’instar des séries temporelles (quantitatives) sur lesquelles elle s’appuie. En effet, comment s’assurer de la pertinence des indicateurs mobilisés pour les ménages concernés par les changements économiques ? La distinction présumée entre économie et faits sociaux qu’opèrent ces études est également discutable.
D’un autre côté, on dispose de travaux moins axés sur les conjonctures économiques et plus centrés sur les budgets de famille, en particulier depuis les enquêtes réalisées par le collectif rassemblé autour de Frédéric Le Play (Le Play, 1855 ; Baciocchi et David, 2007) au XIXème siècle. Par « budget », il faut entendre ici la manière dont un ensemble de personnes parvient à « joindre les deux bouts ». Cette première définition est délibérément a minima à deux égards au moins. D’abord, elle ne fait pas d’emblée du « ménage » (ou foyer), tel que défini par exemple dans les enquêtes statistiques 3 , l’unité de compréhension pertinent pour comprendre comment des personnes gèrent leur budget 4 . Ensuite, elle comprend certes la dimension monétaire du budget, mais ouvre là encore le champ d’investigation à des dimensions plus qualitatives en termes d’emploi du temps, d’attention, de goûts, etc. Dans cette perspective, le collectif de Le Play produit des données de budgets de famille de première main en enquêtant directement auprès des ménages. Par-delà les opinions de certains enquêteurs qui apparaissent aujourd’hui comme réactionnaires et qui peuvent être qualifiées de datées, il s’agit des sources historiques les plus riches sur les conditions de vie au XIXème et l’organisation des économies familiales, à une échelle internationale. Dans la première moitié du XXème siècle, Maurice Halbwachs (1933) confronte cette tradition avec les travaux d’Engels et revient à un raisonnement plus quantitatif, dans un contexte de mise en place d’enquêtes de consommation qui ont perduré jusqu’à aujourd’hui (Herpin et Verger, 2008 ; Chauvel, 1999). Plus récemment, des travaux comme ceux de Florence Weber (1996) puis Ana Perrin-Heredia (2010), du Collectif Rosa Bonheur (2014a, 2014b), ou d’Alain Cottereau et Moktar Marzok (Une famille andalouse, 2012) ont poursuivi cette tradition d’études des budgets de famille – mais de manières un peu différentes, nous y reviendrons.
Enfin, l’étude fondatrice de Lazarsfeld et al. (1981[1934]) et d’autres travaux sur la crise des années 1930 aux Etats-Unis (Bakke, 1940) investiguent la vie quotidienne des chômeurs et donc notamment leurs budgets. Ils créent ainsi un pont entre ces derniers et la sociologie du chômage et montrent combien celui-ci a de conséquences économiques mais aussi sociales – constat qui ouvre un champ d’études développé jusqu’à aujourd’hui sur les « conséquences sociales » du chômage en termes par exemple de santé, de comportements démographiques, d’emploi du temps, etc. Toutefois, l’enjeu proprement dit des budgets de chômeurs a été délaissé depuis lors, au profit d’approches plus centrées sur le développement historique (Salais et al., 1986 ; Topalov, 1994) ou la comparaison internationale (Demazière, 1991, 2013) du statut de chômeur, et la remise en cause des liens sociaux qu’il est susceptible d’entraîner (Schnapper, 1994[1981] ; Paugam, 1991, 2006 ; Paugam et Gallie, 2000 ; Roupnel-Fuentes, 2012).
Je me situe à la croisée de ces trois traditions de recherche, en abordant le chômage sous l’angle des budgets de ménage. Plutôt que de se focaliser sur des relations causales élaborées a priori, je souhaite poser de manière inductive la question des « effets » des récessions, en montrant comment ceux-ci sont imbriqués dans des dynamiques de plus long terme. Mon approche entend ainsi procéder « par le bas », en prêtant attention à des dimensions peu visibles par ailleurs mais qui sont bien réelles du point de vue des ménages concernés.
Cette perspective a débouché sur au moins deux résultats marquants qui peuvent ici être synthétiquement énoncés. D’abord, elle a permis d’identifier un phénomène de « vague brisée » pour qualifier l’évolution des différents canaux de solidarité au cours de la récession, qu’ils soient de nature étatique à travers les indemnités de licenciement et de chômage, associative pour des aides matérielles et en particulier alimentaire, ou familiale avec des dons monétaires (recours à l’épargne) et en nature. En effet, ces différentes formes de solidarité s’activent dans les premières années et pallient aux baisses de revenus engendrées par le chômage. En revanche, dans un deuxième temps, et face à l’accroissement des besoins, toutes ces sources d’aides se tarissent : épuisement des droits aux allocations chômage, des réserves de dons des associations, de l’épargne personnelle et familiale. C’est alors que surviennent des situations de plus grande précarité, touchant de larges franges de la population et conduisant à une certaine « informalisation » du marché du travail et à des expulsions immobilières.
Un deuxième résultat a alors consisté à montrer que les ménages font face à ce contexte en mettant en œuvre une série d’ajustements monétaires, tels que la réduction de certaines dépenses et notamment celles impliquant le long terme (dépenses d’entretien automobile ou immobilier par exemple), ou la couverture des risque (dépenses d’assurances), mais aussi en recourant à ce que j'ai nommé des « réaménagements pratiques », d’ordre plus qualitatif : modification du temps d’achat de manière à acheter plus de produits en soldes, recours à des cartes de crédit comme « moyen de soudure » ou à du stockage d’aliments ou de matériaux à domicile.
D’un point de vue méthodologique, il est intéressant de noter que les budgets de familles ont été abordés de manières tantôt qualitative, par exemple par des entretiens ou enquêtes de terrain, et tantôt quantitative, par exemple au travers des enquêtes de consommation. C’est d’ailleurs bien cet exemple des budgets qu’utilise Alain Desrosières (2008[1989]) pour illustrer sa réflexion sur ces deux types de matériaux et les raisonnements qui les sous-tendent. Cette discussion entre approches qualitative ou quantitative des budgets était également centrale pour Maurice Halbwachs (1933) lorsqu’il concevait les premières enquêtes de consommation.
Dès lors, mon originalité est de ne pas avoir vraiment choisi, en associant les deux types de matériaux de deux manières principales 5 , énoncées ici puis illustrées par des exemples dans la suite de l’article :
1/ L’exploitation de première main des statistiques disponibles permet de « situer » le terrain d’enquête en termes d’évolutions (à l’aide de séries temporelles), de diffusion d’un phénomène (par exemple des privations de différents ordres), d’ordres de grandeur (par exemple pour les coefficients de consommation moyens), et de position dans l’espace social (Renisio et Sinthon, 2014). L’avantage des bases de données statistiques est qu’elles permettent, par construction et grâce à leurs questionnaires, d’embrasser l’ensemble d’une population – y compris si certaines cases sont discutables du point de vue des personnes concernées. L’exploitation statistique permet ainsi de contrôler la montée en généralité et ses limites en avançant des éléments sur la possible (non) représentativité (Halbwachs, 2012[1933]) et l’étendue des phénomènes observés. Ces données sont travaillées à tous les moments du raisonnement : en amont pour orienter le choix d’un terrain d’enquête (par exemple la sélection de certaines régions), mais aussi pendant et après le terrain. Situer quantitativement l’ampleur de certains phénomènes observés qualitativement leur donne une consistance supplémentaire.
2/ L’enquête de terrain offre une description fine de la situation des ménages enquêtés (Perrin-Heredia, 2010 ; Roy, 2006), ce qui permet d’une part d’élaborer des hypothèses (Lazarsfeld, 1970 ; Bozon, 1992) qui peuvent ensuite être testées/généralisées par des données statistiques (Uzzi, 1997 ; Gramain et Weber, 2001 ; Gramain et al., 2005 ; Vari-Lavoisier, 2011), et d’autre part de cerner concrètement les limites des mesures statistiques (Cottereau et Marzok, 2012). En effet, l’enquête de terrain donne à voir les angles morts de ces dernières, et suggère potentiellement des reformulations de questions (à propos de la solidarité familiale, des manières de chercher du travail…), autrement dit, permet de s’interroger sur la pertinence des indicateurs et nomenclatures statistiques plutôt que les tenir pour acquis.
Ma démarche méthodologique peut donc se lire comme une mise en regard de différents matériaux possibles pour appréhender les manifestations du chômage de masse, en allant des grandes enquêtes de la statistique publique jusqu’à une enquête de terrain ad hoc par ethnocomptabilité. Un premier mouvement dans cette direction est donc d’utiliser les premières pour investiguer empiriquement certains mécanismes d’adaptation au chômage de masse (départs en retraite précoces, allongement de l’âge de départ du foyer parental) et de pointer certaines limites des mesures quantitatives, par exemple quant à la solidarité familiale ou aux départs à l’étranger (I). Ce premier pas est important parce qu’il permet de caractériser empiriquement plusieurs aspects du contexte socio-économique de l’analyse, et de relever certaines limites inhérentes à ce type de données. Celles-ci ont néanmoins permis de situer l’échantillon enquêté de manière qualitative (II), ce qui s’est avéré fécond d’une part pour répondre empiriquement à l’habituelle critique de non-représentativité des enquêtes qualitatives, et d’autre part pour prendre conscience de certains partis pris implicites des questionnaires de l’Encuesta de condiciones de vida (ECV) que j'utilise. Enfin (III), je présenterai l’ethnocomptabilité à travers le cas d’un couple enquêté de manière approfondie, en m'attachant à expliquer comment je l'ai rencontré puis comment j'ai procédé, ainsi que quelques résultats.
Point de vue macroéconomique : cerner un contexte avec des données statistiques et poser la question des indicateurs pertinents
Pour procéder à un état des lieux des effets du chômage sur la distribution des revenus et sur les trajectoires professionnelles des actifs espagnols, j'ai utilisé respectivement des séries historiques d’indicateurs d’inégalité et de leur décomposition selon différentes sources de revenus (méthode de décomposition du coefficient de Gini), et l’analyse de séquences par appariement optimal. Ces modélisations s’inscrivent plus dans le versant « économie » de la recherche. Elles sont relativement classiques et je les restitue donc brièvement ici, bien qu’elles ne soient pas si communes dans les thèses de sociologie. En l’occurrence, elles étaient vraiment très utiles pour développer une « économie descriptive d’une récession » dans le sens fort de l’expression.
Le chômage touche surtout des personnes au bas de la distribution des revenus, et paraît donc susceptible d’entraîner en conséquence une augmentation des inégalités. Or les données montrent, pour les années consécutives à la récession (2008–2014), que ce fait empirique, qui semble évident, n’est pas complètement validé dans le cas de la récession espagnole de 2008 : celle-ci a certes stoppé la tendance à la réduction des inégalités qui prévalait depuis deux décennies, mais n’a pas entraîné de hausse proportionnelle à celle du chômage (Blavier, 2017b). Je me suis attaché à proposer trois grands types d’hypothèses pour expliquer ce paradoxe et à les tester empiriquement à l’aide de méthodes économétriques.
En premier lieu, cela peut être dû à l’évolution particulière de certaines sources de revenus : déclin supposé des revenus du capital en période de crise, augmentation des transferts sociaux (« stabilisateurs automatiques ») et familiaux. La décomposition de l’indice de Gini (Jenkins, 1995) permet d’opérationnaliser cette piste en distinguant les évolutions liées à chacune de ces composantes de revenus : la part des revenus du capital a effectivement stagné pendant la récession mais a rapidement repris sa croissance ; les transferts sociaux ont bien eu un vrai rôle d’amortisseur ; et il est difficile de conclure quoi que ce soit pour les revenus familiaux qui apparaissent résiduels.
Deuxièmement, le contexte de crise a pu engendrer certains changements comportementaux, par exemple des départs à la retraite anticipés pour les chômeurs plus âgés, le fait de rester au domicile parental plus longtemps pour les jeunes, ou pour les conjointes inactives, de rentrer sur le marché du travail pour compenser la perte de revenus liée au chômage du mari (added worker effect) – même si, étant donné le chômage de masse, il est en réalité très difficile pour ces conjointes de trouver un emploi. Ces hypothèses sont à chaque fois testées avec des modèles de transition d’un état à l’autre, et aucune n’apparaît vraiment décisive.
Enfin, le constat de faible augmentation des inégalités de revenus est aussi susceptible de refléter des changements dans la composition de la population espagnole conduisant à une sous-représentation de ses franges les plus pauvres, du fait des départs à l’étranger des jeunes et surtout des étrangers arrivés dans les années 2000, ainsi que des expulsions immobilières.
La mesure de ces dernières constitue un bon exemple de relative imprécision des sources. En effet, les données officielles recensent certes tous les contentieux judiciaires (Consejo General del Poder Judicial) à un échelon géographique assez fin (partidos judiciales), ce qui a permis de les cartographier (Mendez Gutierrez del Valle et al., 2014) et d’en donner des ordres de grandeur : plus de 500 000 jugements d’hypothèques et un minimum d’au moins 350 000 ordres d’expulsions locatives en Espagne de 2008 à 2014. Toutefois, ces données documentent peu les cas recensés, par exemple s’il s’agit d’une maison secondaire ou non, ou bien les propriétés sociales des protagonistes (revenus, situation professionnelle, nationalité, etc.). Dans ces conditions, il ne fait pas de doute qu’une bonne partie des cessations de paiement de crédit ont concerné des ménages pauvres, et en particulier des immigrés dans certains quartiers populaires bien décrits par Quentin Ravelli (2019) à partir d’une enquête sur l’association militante Plataforma de Afectados por la Hipoteca (PAH). Néanmoins, il reste plus difficile d’y voir clair pour les zones côtières, ainsi que les îles, elles aussi largement touchées. Cette question de source est primordiale, parce qu’elle suggère une interprétation duale de l’explosion de la « bulle immobilière » espagnole, avec d’un côté des ménages immigrés, pauvres, jeunes, acquéreurs dans des banlieues populaires, et d’un autre des appartements côtiers de classes moyennes ayant cru pouvoir s’acheter une résidence secondaire grâce à la prospérité des années 2000. Si c’est sans doute la première interprétation qui prime, comme y insisterait une grille de lecture militante, il reste audacieux d’éliminer complètement la seconde.
L’enjeu n’est pas ici de rentrer dans toutes les subtilités de ces arguments et des raisonnements statistiques menés (pour cela, voir Blavier 2017c), mais plutôt de montrer comment toutes ces analyses permettent de fournir une première description « macro » du contexte de récession, de pointer certaines limites des sources, concernant par exemple la mesure de l’entraide familiale ou la solidarité associative, ainsi que la nécessité d’opérer des distinctions au sein des chômeurs.
D’où ensuite l’idée d’aller vers un niveau d’analyse plus « micro » : rompre avec l’idée du chômage considéré de manière agrégée et homogène pour s’intéresser plus avant aux chômeurs eux-mêmes et notamment, à leurs trajectoires d’activité au cours de la récession. Pour repérer les grands types de trajectoires possibles, puis regarder comment elles renvoient aux caractéristiques des individus concernés, j'ai mis en œuvre une analyse de séquences par appariement optimal (Lesnard et Saint Pol, 2006) à partir du versant longitudinal de l’enquête ECV, laquelle comporte une information sur le statut d’activité des chômeurs mois par mois sur quatre années. Travailler directement sur les bases de micro-données permet ici de faire jouer plusieurs définitions de ce qu’est un chômeur, en prenant en compte les personnes qui ont été confrontées au chômage au cours des derniers mois ou même au moins un mois durant l’année précédant l’enquête, grâce au calendrier rétrospectif. Cela permet d’élargir de manière originale la focale au halo du chômage et de prendre en compte les personnes en emploi temporaire.
Après avoir abordé certains points techniques 6 , cette méthode m’a conduit à regrouper les chômeurs en quatre classes, allant des chômeurs retrouvant rapidement et durablement un emploi à ceux qui restent au contraire exclus du marché du travail, en passant par des primo-entrants jeunes sur le marché du travail ou des chômeuses proches d’un statut d’inactive. J’ai ainsi pu d’une part, donner des ordres de grandeur aux types de trajectoires observés ; ensuite, montrer leur évolution au cours de la récession, avec en particulier l’augmentation frappante des chômeurs de très longue durée (quatre années) ; et enfin, introduire plus de continuité entre des statuts habituellement considérés de manière très dichotomique (chômeur versus occupé). Cette analyse m’a permis de comprendre que la dimension temporelle d’une récession qui s’étale sur plusieurs années est primordiale, et cela en écho à des questions rencontrées sur le terrain : comment anticiper un futur incertain ? Comment maintenir des formes de solidarité durant toutes ces années de chômage élevé ?
Situer l’échantillon enquêté : les apports d’un « échantillonnage contextualisé »
L’enquête de terrain a d’abord consisté à rencontrer des chômeurs par interconnaissance (échantillon « boule de neige »), puis une soixantaine de ménages participant à une association d’aide alimentaire, avec lesquels j’ai mené au moins un entretien d’une heure avec le membre venant à la distribution sur les conditions de vie, les trajectoires d’activité et la composition du ménage notamment. J’ai ensuite approfondi les budgets d’une dizaine de ménages rencontrés par ces deux canaux. La principale recommandation pratique en la matière est sans doute déjà connue, et consiste à « garantir l’anonymat local » : ne surtout pas laisser filtrer d’informations reçues par un enquêté à d’autres enquêtés locaux. Cette recommandation est d’autant plus importante que cette confidentialité peut être testée par les enquêtés, parfois de manière inconsciente.
En collectant délibérément des matériaux permettant de situer mes observations dans un environnement plus large, plutôt que d’aller directement à un niveau très « micro », je me suis inspiré ici de la démarche de Clifford Geertz, par exemple dans Le souk de Sefrou (2003[1979]). Face au dilemme classique entre approfondissement et étendue, les travaux de Geertz proposent une économie de l’enquête qui invite à produire, dans la mesure du possible, des données qui ne se cantonnent pas au niveau « micro ». De telles données ont en effet l’avantage d’offrir une vue plus large sur l’environnement social au sein duquel peuvent être situés certains cas approfondis. Toutefois, un des problèmes rencontrés est la diversité de situations que recouvre le chômage. Celui-ci concerne des personnes très différentes, en termes d’âge, de durées d’emploi, de conditions de vie, etc. Comment se situent les chômeurs de cet échantillon enquêté de manière qualitative par rapport à l’ensemble des chômeurs espagnols ?
Pour jauger cela, j'ai procédé à une analyse des correspondances multiples (ACM) afin d’identifier quelques grands types de chômeurs. Sans rentrer ici dans les détails techniques (Blavier, 2017c), l’ACM prenait en compte les caractéristiques suivantes des chômeurs définis ici sur base de l’auto-déclaration dans l’enquête EU-SILC : caractéristiques socio-démographiques (genre, âge, diplôme, type d’habitat, pays de naissance, composition du ménage de résidence, statut conjugal), logement (en location ou propriétaire avec la période d’achat, habiter ou non avec au moins un parent), conditions de vie (retard de paiement du loyer ou du crédit, retard de paiement de factures, difficultés pour se payer une semaine de vacances par an, ordre de grandeur du revenu du ménage, etc.) et rapport au marché de l’emploi (nombre d’années travaillées, recherche ou non d’un emploi).
Le premier plan (axes 1 & 2, cf. Figure 1) permettait d’identifier quatre catégories de chômeurs et de donner des ordres de grandeur de leur importance quantitative : quelques chômeurs sans difficultés économiques (gauche de l’axe 1, Figure 1), un nombre important avec au contraire un cumul de problèmes financiers (droite de l’axe 1), des jeunes « nini » (ni en emploi ni en études) moins nombreux que ce que laisse croire leur visibilité médiatique, et un large pôle de chômeurs d’âge intermédiaire (30–50 ans) ayant conservé certains revenus, mais confrontés à des contraintes liées notamment à leur endettement et/ou à l’éducation d’enfants. Ce dernier type de ménage m’a particulièrement intéressé (on y reviendra dans la dernière partie du texte) parce qu’ils ont des budgets relativement complexes (liés aux enfants, aux trajectoires heurtées des parents, etc.), mais surtout parce qu’ils correspondent à une réalité qui a fortement crû avec la crise : l’enquête statistique enseigne ainsi que le nombre de ménages où tous les membres actifs sont au chômage comptait pour 4 % des foyers espagnols en 2007 (2,9 % parmi les foyers avec un couple et au moins un enfant mineur) mais 13,4 % en 2014 (12,2 %). Cela concerne donc deux millions de foyers espagnols au premier trimestre 2013, selon les chiffres régulièrement mis en avant à l’époque par certains médias et mouvements sociaux. Enfin, ce sont ces ménages pour lesquels la récession a vraiment enrayé l’amélioration des conditions de vie et la possibilité d’accéder à la propriété qu’ils avaient connues dans les années 2000.

Projection a posteriori (individus supplémentaires) dans le plan factoriel de l'enquête EU-SILC des individus interrogés. Source : L'ACM de référence est (individus actifs) élaborée à partir des données issues de EU-SILC, 2007-2015. Champ : chômeurs âgés de 18 à 62 ans. Lecture : en rouge figurent tous les enquêtés rencontrés. En vert, le couple Isabel-Bruno enquêté de manière plus approfondie par ethnocomptabilité et qui sera développé en partie III/. Les couples sont reliés par un segment. L’ACM comportait en actif cinq ensembles de variables pour qualifier la situation des individus : variables sociodémographiques (genre, âge recodé en tranches, niveau d’étude, type d’habitat rural ou urbain, statut matrimonial, composition du foyer, nationalité), caractéristiques du logement (endettement immobilier et montant), indicateurs de conditions de vie (difficultés à finir le mois, etc.), revenus, et caractéristiques de la situation professionnelle (recherche ou non d’emploi, expérience).
Cet espace factoriel est assez simple, mais il a le mérite de donner un aperçu pondéré et synthétique de qui sont les chômeurs espagnols. Cette analyse permet aussi, dans le versant des individus et non plus des variables, de projeter en individus supplémentaires les N=108 cas (compris dans N=94 foyers) rencontrés sur le terrain. Ce procédé (Bennett et al., 2009 ; Renisio et Sinthon, 2014) donne directement un aperçu de leurs situations, et donc de l’espace social auquel ils appartiennent. Outre cette localisation dans un espace de possibilités plus large, cette opération est pertinente parce qu’elle déplace la question de la représentativité ou non d’un échantillon qualitatif : celle-ci n’est plus vraiment un impératif dès lors que nous sommes en capacité de pointer empiriquement les biais et les caractéristiques de notre échantillon par rapport à l’ensemble des chômeurs espagnols.
Ceci permet donc un premier constat, très visible dans la Figure 1 : mes enquêtés se situent majoritairement à l’est du premier plan factoriel, autrement dit du côté des chômeurs confrontés à d’importantes difficultés économiques. Plusieurs se situent même à l’extrême-est du graphique, signe d’une très grande précarité synonyme d’un cumul de vulnérabilités. Cela est cohérent au vu des moyens d’entrée sur le terrain via un milieu globalement populaire, des collectifs de chômeurs issus de classes populaires, ou une association d’aide alimentaire qui par définition aide les plus pauvres. Quelques-uns se situent au nord du graphique, au sein des couples de chômeurs d’âge intermédiaire (la quarantaine), dont celui que nous détaillerons infra.
Enfin, cette opération a aussi le mérite d’attirer l’attention sur une série d’approximations inhérentes au codage statistique de la réalité observée sur le terrain, c’est-à-dire sur des conventions qui autrement ont de grandes chances de demeurer implicites. Pour les chômeurs jeunes ni en emploi ni en études, par exemple, qui habitent avec leurs parents (catégorie étudiée infra), dans quelle mesure peuvent-ils être considérés comme appartenant à un ménage composé d’un couple avec ou sans enfant ? D’un côté, ils sont majeurs et ont terminé d’éventuelles études ; d’un autre ils habitent toujours chez leurs parents et en sont tout à fait dépendants. De manière similaire, quelle distinction opérer entre ménages et individus, par exemple lorsqu’il s’agit de la possession d’une voiture pouvant appartenir à une personne ou à tout un ménage ? Ces questions n’ont pas de réponse toute faite : elles renvoient pour certaines à de vraies situations d’entre-deux pertinentes sur le terrain, mais qui sont difficiles à rendre compte d’un point de vue statistique.
Enquêter les budgets de ménage de première main : choix d’un terrain d’enquête et ethnocomptabilité
Choix et entrée sur un terrain d’enquête
Une fois cette mise en contexte réalisée, mon ambition était de produire une description transversale des conditions de vie et plus précisément des manières de « faire face » au chômage de masse. C’est dans cette optique que j’ai entrepris une enquête de terrain de plus d’un an et demi (avril 2014 – décembre 2015) dans la région de Valence. L’entrée sur le terrain mérite d’être décrite pour comprendre comment une enquête de type « ethnocomptable » (voir infra) a concrètement pu être conduite.
L’idée de départ était d’ouvrir un terrain « au plus commun », c’est-à-dire ici dans une ville de taille au moins régionale, avec au moins un peu d’industrie (quelques usines locales, un centre de tri ferroviaire, etc.), tourisme, services, des commerces dans le centre-ville, une gare, un club de foot, quelques hôtels. Cette ville moyenne pouvait aussi être un quartier, ou la banlieue lointaine d’une ville plus grande.
La pré-sélection de certaines régions s’est faite selon deux critères : tout d’abord, éviter une région très spécifique comme il en existe quelques-unes en Espagne pour différentes raisons (par exemple la Catalogne et le Pays Basque très régionalistes, Madrid la capitale, les îles Canaries, etc.) afin de ne pas nuire à une certaine montée en généralité eu égard aux régions moins particulières ; ensuite, choisir une région où le chômage a beaucoup augmenté avec la récession, de 2008 à 2014. J’avais ainsi repéré par l’analyse statistique que certaines régions espagnoles avaient les plus forts taux de chômage d’Europe à l’époque, toujours au-delà de 23 %, chiffre impressionnant malgré d’éventuelles approximations de mesure. Ce taux concernait des régions telles que Murcie, Asturies, Castille-la-Manche, ainsi que Valence et ses communes environnantes, région qui a finalement été choisie. Celle-ci est la troisième agglomération d’Espagne après Madrid et Barcelone, et se situe à environ 300 km au sud de cette dernière, au bord de la Méditerranée.
Valence est parmi les régions les plus touchées par la récession (Albertos Pueblo et Sánchez Hernández, 2014) : c’est en fait la 4ème région d’Espagne où le taux de chômage a le plus augmenté entre 2007 et 2012, passant de 7 % à 29 %. Cela s’est accompagné d’un effondrement brutal des prix de l’immobilier occasionnant une perte du PIB régional par habitant estimée à de plus de 20 % (Llaneras, 2014). En quelques années on passe donc de revendications de type « fordiste », marquées par la quasi absence de chômage et donc liées à la répartition des bénéfices (négociations salariales) ou l’amélioration des conditions de travail, à un contexte de crise marqué par le chômage de masse. Toutefois, la trajectoire socio-économique de cette région est bien différente de celle d’une région comme Roubaix étudiée par le Collectif Rosa Bonheur (Rosa Bonheur, 2014a) : à Valence, le changement vers un contexte de chômage s’est effectué de manière plus rapide (entre 2008 et 2014), plus intense. Il ne s’inscrit donc pas dans une « crise structurelle depuis 30 ans » comme cela peut être le cas à Roubaix.
Plusieurs sites ont d’abord été visités (Miranda de Ebro, Valladolid, Leon) au cours de semaines exploratoires au printemps 2014 (du 7 au 30 avril), avant de me fixer dans une petite ville en bordure de Valence (11km, 12 minutes en train de banlieue). L’installation sur ce terrain a pu se faire grâce à la rencontre d’une « personne-ressource » qui m’a hébergé et facilité plusieurs prises de contact. Cela peut sembler anodin, mais il faut rappeler que c’est une condition de possibilité de ce genre d’enquête. Il s’agit d’un chômeur de 33 ans, licencié en sociologie et de sa famille, avec lequel une connaissance m’avait mis en contact.
Un point capital pour nouer une relation de confiance et de sympathie est sans doute de donner des éléments sur qui on est : en l’occurrence, un jeune chercheur de nationalité belge mais ayant étudié en France, commençant une thèse, et donc pas journaliste. Il importe aussi d’expliquer ce qu’on cherche : comment vivent les chômeurs et la population espagnole avec autant de chômage ? Je précisais aussi que je souhaitais travailler dans la durée, en annonçant les dates de mes différents séjours, que mes données étaient anonymisées, et que j’habitais chez cette famille d’accueil. Enfin, je m’excusais de parler espagnol avec des fautes et expliquais que j’étais en train d’apprendre : l’apprentissage de la langue est considéré comme un moyen de nouer relation et comme une épreuve de terrain à part entière, selon une tradition répandue en anthropologie. J’imagine que je fus bien accueilli parce que j’avais en effet l’air d’un jeune étudiant, parce que je m’intéressais à ce qui se passait en Espagne, et parce que cette famille d’accueil me cautionnait. Mon intégration au lieu se fit de diverses manières : je jouais au football avec les jeunes locaux, j’allais à la piscine, je fréquentais les cafés, je participais au commerce local, j’établissais des rituels quotidiens et hebdomadaires (autour de matchs de foot, de cafés, de distributions alimentaires), je me portais bénévole aux associations locales et notamment à une en particulier : la RSP (Red de Solidaridad Popular) venant en aide aux plus pauvres.
Encadré : présentation synthétique de la RSP (Red de Solidaridad Popular)
Il s’agit d’une association nationale qui s’est implantée dans plusieurs villes d’Espagne en réaction à la récession et dans la foulée du Mouvement des Indignés du 15 Mai 2011. Son principe est que les participants s’auto-organisent pour collecter des aliments puis les redistribuer. Autrement dit, ils en sont à la fois les bénéficiaires et les animateurs, même si, dans les faits, il est très difficile d’impliquer la majorité des ménages membres. Les aliments proviennent de différents canaux (glanage, invendus, dons, etc.).
C’est le couple enquêté (dont on parlera plus loin) qui m’y a conduit. De manière à mieux les situer par rapport aux autres ménages de leur environnement et à rencontrer de nouveaux enquêtés potentiels, j’ai commencé des entretiens avec d’autres foyers, visant à faire au moins un entretien avec le ou la représentante de chacun des 60 foyers que comptait l’association au moment de l’enquête. Ces entretiens duraient en moyenne une heure, et portaient sur sept thèmes : la présentation du ménage : âge, sexe, lieu de naissance, relations de parenté entre chacun des membres, ainsi que leurs statuts d’activité, diplôme, etc. le rapport au chômage : depuis combien de temps, recherche d’emploi, pratique d’un « boulot de chômeur », etc. emploi du temps : activités de la journée, récit de la journée d’hier. revenus du ménage : épargne, allocation chômage ou aides sociales, « boulots de chômeur », soutien familial. dépenses du ménage : logement, nourriture, utilisation d’une carte de crédit. rapport à la RSP : satisfaction, proposition d’amélioration. positionnement politique, principalement à travers le vote.
Cette démarche renvoie à toute une tradition en anthropologie (autour par exemple d’Evans-Pritchard) et à l’enquête de terrain (Beaud et Weber, 1997). Ses avantages sont de mettre en relation des sphères de la vie sociale qui sont habituellement séparées dans l’analyse, et de permettre des jeux d’échelles (a fortiori couplée avec les analyses statistiques présentées supra), des descriptions fines des raisonnements en jeu et du sens qui y est investi par les acteurs, ainsi que plus généralement de « tout ce qu’on ne peut pas voir avec les statistiques » (Lazarsfeld, 1970) ou dont la mesure est difficile. Ceci correspondait à la volonté d’aborder de manière délibérément inductive la question des « effets » des récessions plutôt que de préjuger de relations causales élaborées a priori.
Présentation et mise en pratique de l’ethnocomptabilité
En revanche, la manière d’enquêter s’est faite de manière particulière, à partir d’une démarche inspirée de l’ethnocomptabilité élaborée par Alain Cottereau et Mokhtar Mohatar Marzok dans Une famille andalouse (2012). L’ethnocomptabilité 7 se définit comme une « anthropologie de l’évaluation » ou une « comptabilité contextuelle », qui vise à « prendre en compte ce que les gens prennent en compte » (2012 : 14). Il ne s’agit donc pas de faire une étude de marché ou de comptabilité, mais plutôt de comprendre comment une famille « joint les deux bouts », et donc les dispositifs, les évaluations, les arbitrages que cela nécessite au sein du ménage. Ce qui est original, ce n’est pas l’objectif de description dense (Geertz, 1998[1973]) en tant que tel : beaucoup d’anthropologues ont bien sûr déjà appelé à documenter les pratiques budgétaires et la gestion des ressources, en particulier récemment pour la récession (Narotzky, 2012 ; Gibson-Graham, 2014). Toutefois, beaucoup plus rares sont ceux qui se sont dotés d’une démarche empirique permettant de constituer des matériaux aussi exhaustifs que possibles, c’est-à-dire qui permettent de mettre en regard certains aspects du budget avec son ensemble. Cela est décisif, non seulement pour respecter l’impératif d’égalité comptable, mais aussi pour comprendre comment tient un ménage, en articulant différentes pratiques budgétaires. L’ethnocomptabilité prolonge donc le pari, déjà au centre des réflexions de Le Play, selon lequel l’économie doit se comprendre comme un assemblage hétérogène de « formes » qui sont à décrire. Ce point de vue quasi morphologique questionne l’unité présumée du monde économique, et donc la possibilité de sa mise en séries statistiques.
L’une des originalités de l’ethnocomptabilité est de procéder par relevés et comptages aussi minutieux que possibles, bien que ce ne soit pas inédit 8 .
D’abord, cela permet de produire des ordres de grandeur de la tenue du budget de ménage, ainsi que les limites de cette mesure. Produire ainsi ces données de première main 9 sur les budgets de famille permet de les mettre ensuite en regard soit avec d’autres enquêtes comme nous le ferons ici avec l’étude d’A. Cottereau et M. M. Marzok, ou avec les mesures statistiques existantes qui peuvent alors être discutées. Cette démarche de comparaison permet donc une cumulativité des enquêtes (cf. infra). Je me suis ainsi aperçu que les enquêtes budgétaires statistiques sont discutables parce qu’elles rendent difficilement compte d’horizons temporels divers, et d’éléments aussi décisifs que l’endettement immobilier ou l’épargne, ou bien plus invisibles tels que l’autoconsommation, le travail informel, ou les crédits non-institutionnels. Cette mise en regard permet de relever les « trous » des mesures statistiques existantes. En l’occurrence, cela m’a conduit à mener une réflexion sur la pertinence des indicateurs statistiques, et à suggérer de potentielles reformulations de questions (par exemple à propos des dons familiaux ou des manières de rechercher du travail).
Mais surtout, cette procédure doit se concevoir comme un guide d’enquête pour décrire ce qu’on pourrait appeler les « tensions de budget », c’est-à-dire permettant de collecter les évaluations que portent les acteurs concernés sur les différents aspects de leur budget. Dès lors, cette collecte ne concerne pas que la dimension monétaire du budget, même si elle l’inclut au même titre que d’autres relevés concernant par exemple les emplois du temps ou les menus. Certaines pratiques sont bien sûr impossibles à chiffrer 10 , mais s’y essayer est heuristique. De ce point de vue, l’ethnocomptabilité propose un pas de côté par rapport à une tradition anthropologique qui accorde une large place aux rapports enquêteur-enquêté et qui centre son attention sur le non-marchand – comme si le monétaire relevait d’autres disciplines telles que les sciences économiques, ce qui entraine une posture assez défensive à l’égard de celles-ci. En comptant, l’ethnocomptabilité propose de considérer la valeur monétaire au même titre que d’autres dépenses et ressources non-monétaires. Le point important de ce relevé de l’argent mais aussi d’autres éléments qu’ils est possible de lister, comme par exemple les emplois du temps des membres du ménage, les menus consommés, ou des inventaires de biens tels que les vêtements ou les ustensiles de cuisine, est donc qu’il constitue un guide d’enquête qui permet de suivre de manière systématique les évaluations des acteurs, en récoltant impérativement leurs commentaires accompagnant le relevé des données de terrain. Cela permet de révéler de manière très probante un ensemble de caractéristiques du ménage, telles que les relations familiales, les emplois du temps des uns et des autres, les goûts, etc. Il s’agit donc toujours de relier ces observations avec les évaluations que leur portent les acteurs concernés – y compris s’ils n’ont pas d’avis particulier, auquel cas cette absence est à documenter au même titre qu’une évaluation qui est formulée à l’enquêteur.
Dès lors, le lien entre les données objectives et les préférences des acteurs n’est plus considéré comme acquis, à l’instar des coefficients de consommation souvent considérés comme révélateurs des goûts des ménages. Ce lien est ici discuté empiriquement en récoltant des données à la source et en les rattachant à un contexte. Dès lors, cela permet d’opérationnaliser les jeux d’échelle décrits plus haut, par exemple en termes d’horizons temporels pertinents ou eu égard aux différentes institutions engagées dans la tenue d’un budget de famille.
Détailler le budget d’un ménage en particulier
Un ménage s’est révélé particulièrement heuristique et a été enquêté de manière approfondie. Il s’agit d’un couple et de leur fils, âgé de huit ans au début de l’enquête qui dura de juillet 2014 à juin 2015. Quand je les rencontre en 2014, leurs revenus ne sont plus que de 896 € mensuels, dont 306 € sont alloués au paiement mensuel du crédit immobilier de l’appartement où ils habitent. Avant de présenter certains résultats qu’ils m’ont permis d’établir 11 , il faut d’abord évoquer la façon dont s’est nouée la relation d’enquête, puis les raisons du focus sur ce ménage plutôt qu’un autre.
Nouer une relation d’enquête permettant une enquête approfondie déployée dans le temps
En effet, enquêter un ménage en proie à d’importantes difficultés financières et confronté à une dégradation notable et récente de ses standards de vie ne va pas de soi. Ainsi, après avoir plusieurs fois rencontré la femme dans le collectif de chômeurs auquel elle participe dans son quartier (été 2014), j’ai sollicité un entretien et me suis d’abord heurté à un refus : elle aurait été personnellement d’accord pour participer mais pas son mari qui selon elle « est quelqu’un de très fermé pour ce genre de chose ». Je n’insiste pas et continue à suivre de près le collectif dont ils font partie, où de fait je rencontre ensuite son mari.
Ce n’est que quelques mois plus tard (décembre 2014) qu’ils s’ouvrent à une enquête sur leur ménage, lorsque je leur rends visite à leur stand sur un marché d’artisanat. Cela aboutit à trois longs entretiens (au moins deux heures) avec lui (janvier 2015), puis avec elle, puis avec les deux à différentes occasions jusqu’à accumuler pendant cette période d’enquête entre janvier et juin 2015 une vingtaine d’heures d’entretien intégralement retranscrites (130 pages) ; à des observations et rencontres informelles consignées dans un cahier de terrain spécifique (80 pages) ; ainsi qu’à des observations systématiques de mobilisations et d’assemblées de chômeurs notées dans un cahier consacré plus généralement à la conduite de l’enquête sur place. Je me suis souvent demandé pourquoi ce couple avait accepté de se prêter au jeu de l’enquête alors que malgré mes explications, ils semblaient ne la comprendre que confusément : pour aider un étudiant faisant une étude universitaire ? Par sympathie ? Par volonté de faire connaître les galères des chômeurs ? Pour toutes ces raisons mélangées ?
Un point-clé dans la conduite de l’enquête a été sa progressivité, avec l’idée qu’une relation de confiance ne peut s’instaurer que dans la durée. D’où un terrain long, qui m’a aussi permis un meilleur maniement de la langue et son apprentissage in situ. Les premiers mois de terrain, avant d’élargir le nombre d’enquêtés, sont nécessairement consacrés au perfectionnement linguistique. Mais pour un francophone, en espagnol, une compréhension minimale est rapidement possible même si elle conduit à une déperdition de certaines informations ou de nuances. Le principal inconvénient de cette démarche est ainsi le temps nécessaire pour la mettre en œuvre. Mais son avantage est que les enquêtés savent gré à l’enquêteur de ses efforts pour apprendre leur langue, et beaucoup ont rapidement à cœur de l’aider. Dans cette position, beaucoup de questions, qui seraient jugées indélicates de la part d’un concitoyen hispanophone, deviennent possibles, autorisées en partie par les efforts langagiers de l’enquêteur – qui apprend ainsi d’autant plus vite la langue et ses subtilités.
Dans le cas de ce couple, la principale difficulté rencontrée dans cette relation d’enquête a été l’impossibilité de fait d’accéder à leur logement, alors que par ailleurs l’enquête était bien acceptée, qu’ils me livraient des informations parfois intimes et qu’une vraie relation de confiance était manifestement établie : ils m’ont donné des documents administratifs où figuraient leurs données personnelles (relevé de vie professionnelle, factures), ils ont accepté que je les accompagne dans certaines institutions (banque, bureau de chômage, aide alimentaire) où ils m’ont présenté comme étudiant, ils ont gardé pendant un mois leurs tickets de caisse quotidiens pour me les confier. Mais, comme indiqué supra, ne pas accéder au logement empêchait par exemple de faire des observations précises sur l’alimentation, leur emploi du temps, mais aussi leurs vêtements et autres biens (inventaires).
L’enquêteur de terrain est toujours in fine dépendant de ce que ses informateurs veulent bien, consciemment ou non, lui donner. Même s’il est arrivé que d’autres enquêtés m’invitent chez eux, le temps passé sur place m’a appris que ce genre d’invitation à domicile « ne se fait pas trop » à Valence, où le principal lieu de vie sociale et amicale est le café, auquel eux ne vont jamais. Ne voyaient-ils pas l’intérêt pour moi de venir chez eux ? S’étaient-ils concertés à ce sujet ? Cette non-ouverture du logement s’inscrit-elle aussi dans une conception du foyer comme refuge fermé au monde extérieur, à l’instar de ce que décrit Olivier Schwartz (1990) pour les ouvriers français du Nord ? Bien sûr, j’aurais pu insister, mais c’était prendre le risque de couper ou de dégrader la relation d’enquête alors que celle-ci était déjà très riche et instructive. C’est un phénomène paradoxal rarement relevé et explicité : lors d’une relation d’enquête approfondie, qui a nécessité du temps pour s’installer, le coût d’une éventuelle rupture, notamment lorsqu’il s’agit d’aborder des questions « délicates », est beaucoup plus élevé que, par exemple, lors d’une passation de questionnaire. Ce risque de rupture évolue de manière paradoxale, puisqu’a priori il décroît au fur et à mesure que la relation s’approfondit tandis qu’inversement, son coût hypothétique augmente.
En l’occurrence, l’enquête s’appuie donc surtout sur des entretiens suivis, répétés, facilités notamment par les permanences qu’effectue Isabel dans le local de son association de chômeurs de quartier. Ce n’est que fin juin 2015, à la toute fin de cette année d’enquête (juillet 2014 – juin 2015) que j’entre pour la première fois dans leur appartement, à l’occasion de leur invitation à un dîner de départ (ils savaient alors que je reviendrais quelques mois plus tard, à partir d’octobre 2015). Je leur offre alors un jambon (58 €) pour les remercier de m’avoir aidé dans mon étude – cadeau qui les a manifestement touchés, cela fait des années qu’ils ne peuvent plus se permettre ce genre de dépenses.
Une question déontologique se pose quant à savoir si j’aurais dû et pu les aider à mieux s’en sortir financièrement ou leur donner des conseils en ce sens (par exemple à propos de leur crédit immobilier ou de leurs cartes de crédit). Comme dans d’autres études ethnographiques, force est de constater que mon aide n’aurait de toutes façons pas suffi face à des enjeux structurels ; on peut alors se demander pourquoi aider cette famille plutôt que de nombreuses autres rencontrées au cours de l’enquête.
Enfin, pourquoi avoir étudié ce couple en particulier ? Il n’y a aucune prétention à faire le tour de la question des budgets de famille en temps de crise à partir d’un seul cas, mais au-delà des aléas de l’enquête de terrain, ce couple a été enquêté de manière particulièrement approfondie pour au moins deux raisons. D’abord, il correspondait à une situation, les ménages de chômeurs en couple avec enfants, qui s’est fortement développée avec la récession (cf. supra). Ensuite, c’est un couple « exemplaire » au vu de l’ensemble de l’enquête de terrain réalisée, dans le sens où, sans même parler de représentativité, il permet d’aborder de nombreux aspects de l’expérience du chômage. C’est bien le chômage qui les a fait entrer dans des difficultés économiques jusque-là inconnues car ils ne présentent aucun des facteurs de précarisation repérés par ailleurs (problèmes de santé, handicap, conduites addictives, dépression lourde, prison, séparation conjugale, etc.). Ils apparaissent en quelque sorte comme un « cas négatif » de ces autres phénomènes qui recoupent parfois le chômage. Celui-ci les confronte à un certain délitement qui les dépasse et enraye le cours de la reproduction sociale qui prévalait jusque-là.
L’intérêt de documenter les différentes sources de revenus 12
J’ai compilé les revenus d’Isabel et Bruno de janvier 2008 à juillet 2015 à partir de leurs relevés de vie professionnelle pour les périodes d’emploi contractuel, de ce qu’ils me disent pour les montants, et du suivi semaine par semaine de mars à juin 2015. Ces données permettent d’observer concrètement l’évolution et la composition de leurs revenus dans le temps, autant d’éléments sur lesquels on dispose de peu d’informations par ailleurs en histoire sociale.
La Figure 2 provient simplement des explications des deux enquêtés, appuyées quand c’est possible sur des relevés officiels (par exemple feuille de salaire). Dans le cas des chantiers que réalise Bruno, j’ai procédé avec lui à un relevé de toutes les expériences dont il se souvient. Quelques imprécisions subsistent du fait de l’exercice de remémoration, par exemple sur l’évaluation qu’il porte de chacune de ces expériences de travail ou sur leurs durées exactes, mais les ordres de grandeur paraissent vraisemblables. La figure distingue délibérément différentes sources de revenus et les compile simplement sur la période, de manière à visualiser ce qui est visible ou invisible du point de vue d’une enquête statistique, ou des administrations publiques.

Compilation des revenus salariés contractuels et des autres revenus monétaires du foyer, mois par mois (janvier 2008 – juin 2015). Source : Matériaux issus de l’enquête de terrain : entretiens, documents administratifs, suivi au quotidien. Lecture : en avril 2008, le total des revenus monétaires du foyer, entièrement constitués de leurs salaires (1000 € mensuels pour le mari, 600 € pour le mi-temps de la femme), se montent à 1600 € mensuels. Notes : En août 2009 et en juin 2011 les revenus connaissent des pics à respectivement 8000 € et 3300 € mensuels en raison des indemnités de licenciement de Bruno (6000 €) puis d’Isabel (2200 €). * Les revenus invisibles du point de vue des administrations sont les dons familiaux et les revenus générés par les « petits boulots ». Le relevé est fondé sur des entretiens répétés et systématiques avec le mari, d’où quelques imprécisions liées à l’exercice de remémoration, par exemple sur l’appréciation de l’expérience de travail ou sur sa durée exacte. Il se souvient manifestement assez bien des données chiffrées en jeu. Autrement dit, il compte même sans la présence de l’enquêteur.
Cela permet plusieurs constats. Premièrement, la baisse des revenus monétaires totaux du foyer est progressive, passant donc de 1 600 € en janvier 2008 (période d’avant-récession) à des montants inférieurs jusqu’à un minimum de 200 € d’aide familiale d’octobre 2012 à février 2013. Le chômage a donc entraîné une baisse des revenus par paliers, suivie de fortes fluctuations. Ces évolutions s’imposent à eux comme une évidence et génèrent une situation qu’Isabel qualifie de « sinvivir » (littéralement « sans vivre ») : « C’est la sensation que tu ne peux jamais être tranquille, ce n’est pas une bonne qualité de vie, tu es toujours sur les nerfs pour savoir comment arriver à la fin du mois » (entretien, juin 2015).
Enfin on constate une « désalarisation » des revenus : les salaires sous contrat sont l’unique source en janvier 2008 mais ne représentent plus que 270 € à partir de juillet 2013 (Figure 2) sur un total de revenus monétaires d’environ 900 €, soit seulement 30 % des revenus totaux. Même s’ils s’amenuisent au cours du temps, plusieurs « amortisseurs » ont donc compensé au moins en partie la perte des revenus salariaux. Ces changements compliquent la description de leur situation et montrent d’emblée à quel point elle a été fluctuante.
Durant la période étudiée (janvier 2008 – juin 2015), Bruno et sa famille ont contribué au budget du ménage à hauteur de 61 032 € et Isabel et la sienne à hauteur de 55 097 €. Il faut toutefois nuancer cette différence d’apports entre les deux familles : c’est Isabel qui a trouvé l’emploi à temps partiel de Bruno par l’intermédiaire d’un parent d’élève de l’école de leur fils, et ce dernier est ramené à la maison et nourri au moins une fois par semaine par les parents de Bruno. Ce dernier a apporté légèrement plus à l’économie familiale et les décisions budgétaires sont prises ensemble. Par contre, cette répartition a fluctué sur la période (Figure 2), vers un resserrement de l’écart entre les deux. La période de juin 2012 à juin 2013, où l’apport de Bruno est le plus faible (continûment inférieur à 400 €) alors qu’Isabel trouve un emploi à temps plein, a généré de vives tensions dans le couple :
« Donc quand j’arrivais à 20h30, c’était quand Bruno était sans travail. Le petit commençait l’école et Bruno était à la maison toute la journée. Quand j’arrivais, le dîner n’était pas fait, il n’avait pas baigné le gamin, et moi j’arrivais épuisée. J’étais la seule assistante : ouvrir les portes, assister la dentiste, être debout toute la journée, c’est épuisant, tu n’arrêtes pas […] C’est qu’il m’a fait halluciner Pierre. Quand tu as un fils, normalement tu retournes chaque pierre pour chercher du travail [traduction littérale]. Eh bien quand il était sans travail, s’il avait cherché, il aurait trouvé. » (Entretien avec Isabel, mars 2015)
Du point de vue des aides publiques, Isabel et Bruno ont chacun touché pendant pratiquement deux ans des allocations chômage, à hauteur dégressive de 70 % du dernier salaire les 6 premiers mois de chômage, puis de 60 % et enfin de 50 % du 18ème au 24ème mois. Ensuite Isabel a bénéficié d’une aide sociale mensuelle de 426 € pendant 18 mois (août 2013 – février 2015), et enfin d’un « subside pour la recherche d’emploi » d’un montant similaire (398 €) qui lui a été accordé pendant 6 mois à partir de février 2015. Autrement dit, depuis deux ans le couple ne dispose en termes de revenus déclarés disponibles (ils ne paient pas d’impôts sur le revenu) que de 426 € d’allocation sociale et 270 € de salaire de Bruno pour son travail à temps partiel, soit un total de 696 €. Or l’étude du budget de leur consommation a révélé qu’une famille de ce type ne peut descendre en-dessous de 950 € mensuels de dépenses. Cette somme ne suffit donc pas pour faire vivre le ménage, d’où le recours à trois autres types de ressources que l’enquête a permis découvrir : les « petits boulots » de Bruno (Blavier, 2016b), la fabrication puis la vente de produits artisanaux par Isabel, et une aide familiale en réalité plus importante que le seul versement mensuel en provenance de la mère de Bruno. En effet, relever l’ensemble des aides familiales monétaires nous a permis de montrer l’importance d’autres formes de dons familiaux (Blavier, 2016a) liés à différentes motifs (autres dons ponctuels, anniversaires, matériel électroménager en panne, règlement d’une facture mettant en difficulté le ménage un mois donné) et qui doivent être pris en compte au moment de jauger la solidarité familiale globale.
Du côté des dépenses : des réaménagements pratiques selon différents horizons temporels
Un autre volet de l’enquête avec ce couple a consisté à récolter le même type de données, mais pour leurs dépenses (Blavier, 2017a). En calculant leurs coefficients de consommation à la manière des enquêtes de consommation, ce qui là encore n’était pas évident (il est par exemple difficile de mesurer les frais bancaires), leur cas a pu être à nouveau situé par rapport à l’ensemble des autres ménages espagnols et plus particulièrement, aux couples avec enfant.
Cette démarche a également conduit à plusieurs résultats, en montrant des modifications de leur budget en termes monétaires (réduction des dépenses de sorties par exemple), mais aussi de leurs pratiques, et notamment la nouvelle organisation de l’approvisionnement : recours à l’aide alimentaire de plusieurs associations, économie d’énergie, « courses aux promotions » qui requièrent plus de temps. Tout ceci explique que leur alimentation ait finalement peu changé, mais que ses coûts monétaires se soient réduits. En documentant le point de vue des intéressés, je me suis aperçu que cette dimension matérielle de la tenue d’un budget en période de chômage de masse et de réduction des revenus avait des implications différenciées selon les horizons temporels : les choix de long terme, comme un éventuel déménagement ou avoir un autre enfant, font l’objet de renoncements.
Enfin, de telles données ouvrent à la voie à une réelle cumulativité des matériaux et à une comparaison raisonnée des conditions de vie à l’échelle européenne. Par exemple, le taux d’imposition global sur l’ensemble des dépenses, en tenant compte des taux différenciés de Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA), est de 13 %. C’est plus que les 9,9 % qui s’appliquaient à leur budget et aux taux d’avant récession, mais c’est moins que les 19 % trouvés par Cottereau et Marzok (2012 : 222 et 206, tableau 20) pour le ménage marocain sur lequel ils ont enquêté, qui en plus comprenait deux enfants. Mais dans ce dernier cas, les auteurs comptent les marchandises de leur enquêté, Mohamed, qui sont assez bien taxées (à 16 %), et ne comptent pas dans les dépenses monétaires les 5 mois de loyer qui ne sont pas payés par leur famille : ce sont dont 20 % des dépenses monétaires totales non-taxées qui ne sont donc pas pris en compte. S’ils déduisaient les marchandises et les loyers rajoutés, ils obtiendraient un taux d’imposition de 12 %. Autrement dit, ces données, même assez simples et sur un seul cas, permettent des comparaisons efficaces et raisonnées.
En outre, ces calculs permettent de réfléchir aux effets concrets d’une politique publique comme ce qu’on désigne par « l’austérité ». En effet, une des mesures prônées par les instances européennes face aux déficits publics engendrés par la récession était d’augmenter les impôts sur la consommation. Le gouvernement espagnol a appliqué ces injonctions, en augmentant la TVA de 16 à 21 % pour son taux général, et de 8 à 10 % pour son taux réduit 13 . Ces impôts sont plus ou moins progressifs selon les inégalités qui pèsent sur la consommation des biens. Quel est concrètement l’effet de ces mesures pour un ménage comme celui étudié ? En considérant ici la part du budget qu’ils ont maintenue, dont la nourriture pour laquelle le taux d’imposition de 5 % n’a pas changé, nous avons calculé que leurs impôts mensuels sont passés de 96,2 € à 124,8 €, soit une augmentation de près de 30 %. La part de ces impôts dans le total de leurs dépenses est donc passée de 10 à 13 % : un ménage comme le leur a donc contribué à assumer une partie du coût de la crise économique. Toutefois, l’effet demeure limité, du moins en ce qui concerne ici l’augmentation des impôts, et il est donc difficile de parler d’un véritable « choc structurel ». Si l’austérité a eu des répercussions, c’est plutôt du côté du marché de l’emploi qu’il faut les chercher, à travers le lien entre absence de relance budgétaire et taux de chômage élevé (politique anti-keynésienne), mais ce canal demeure encore aujourd’hui très discuté (y compris par les Keynésiens).
Conclusion
L’idée de cette recherche était donc d’articuler des matériaux collectés « à la source », d’une part en utilisant directement les fichiers de bases de données disponibles pour en tirer des statistiques et d’autre part, en s’inspirant de l’ethnocomptabilité pour enquêter de première main sur les budgets de ménage. Il s’agissait de disposer de données aussi précises que possible sur « comment le ménage parvient à joindre les deux bouts », et donc de tracer au plus près la tenue du budget, dans une logique quasi naturaliste, délibérément descriptive, dans le bon sens du terme. L’apport en connaissance d’une description fine est de gagner en réalisme. Sa contrepartie est peut-être que, en rentrant dans les détails d’un budget, on s’aperçoit vite de la difficulté à modéliser ce qui demeure largement « sous les radars » des indicateurs disponibles. Ici, nous n’avons présenté que le ménage qui est particulièrement développé dans la thèse, mais cette démarche revêt un sens supplémentaire, plus large, dès lors qu’il s’agit d’aller vers une « mosaïque » (Becker, 1986) de budgets de famille en écho à ceux déjà élaborés par Le Play au XIXème siècle, ou plus récemment, dans un collectif d’ethnocomptabilité (Le Méner, 2016). Il s’agit ainsi d’aller vers une encyclopédie empiriquement étayée des conditions de vie et des pratiques de subsistance des chômeurs européens.
Footnotes
Remerciements
L’auteur remercie Sophie Duchesne, Viviane Le Hay et les rapporteurs anonymes pour leurs retours et l’édition de ce texte.
Conflits d’intérêts
L’auteur déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts potentiel pour tout ce qui concerne le déroulement de la recherche, les droits d’auteur et/ou la publication de cet article.
Financement
L’auteur n’a bénéficié d’aucun soutien financier particulier relatif au déroulement de la recherche, à ses droits d’auteur et/ou à la publication de cet article.
