Abstract
Si les travaux s’interrogeant sur les perceptions ordinaires du pénal se sont historiquement intéressés à la technique de la vignette (vignette research), ceux-ci ne reposent que rarement sur des dispositifs comparés et continuent de faire un large usage des questionnaires amputant l’analyse des représentations pénales profanes d’une exploration de leurs raisonnements. Afin de remédier à cette limite méthodologique, cet article présente une démarche expérimentale adossée à un jeu de cartes et menée en France et en Allemagne entre 2017 et 2019. Le jeu est composé de 23 cartes présentant des cas criminels fictifs et de 10 cartes-peines ; il est attendu des joueur/ses qu’ils/elles attribuent à chaque carte une peine tout en justifiant les choix effectués. Nous présenterons dans cet article les étapes de la conception et les conditions d’administration, dans un contexte franco-allemand, de ce jeu qui se caractérise par un dispositif relativement directif allié à un mode de passation souple inspiré des enquêtes non-directives. Cet article met en évidence la flexibilité du jeu de cartes qui interroge différents aspects du crime en mettant les enquêté.es en situation de faire. Nous montrons enfin la robustesse de ce dispositif méthodologique dans des études comparées pour faire émerger les spécificités nationales des représentations pénales.
Cet article s’intéresse à une méthode encore peu répandue en sociologie, le « jeu de cartes ». Nous présenterons ses avantages pour une recherche comparative tout en proposant une opérationnalisation à l’aune d’une enquête de sociologie pénale menée en Allemagne et en France et portant sur les représentations ordinaires des peines et des délits. La méthode présentée est une articulation de la tradition de la vignette research (Rossi et Anderson, 1982), de l’expérience du jeu de cartes initiée par Boltanski et Thévenot (1983) et des enquêtes en sociologie pénale utilisant la technique des cas simulés. Appliqué pour la première fois au champ de la sociologie pénale, et de surcroît dans une perspective comparée, le jeu de cartes consiste ici en une série de cartes-vignettes décrivant des cas pénaux fictifs (23 cartes) et d’autres cartes oranges proposant des peines (10 cartes). Il est attendu des joueur/euses qu’ils/elles prennent connaissance des cas fictifs, délibèrent en exprimant leur point de vue et attribuent une peine à chacun d’entre eux. Le parti pris de cette méthode est donc de saisir les représentations (pénales) de profanes par le biais d’un dispositif qui place les enquêté.es en situation de faire la justice. Ce jeu a été administré sous la forme de passations individuelles, entre un.e meneur/euse de jeu (un.e étudiant.e spécifiquement formé.e pour l’enquête) et un.e joueur/euse, auprès de respectivement 68 et 77 enquêté.es en France et en Allemagne entre octobre 2017 et février 2019 dans le cadre d’une recherche s’intéressant à la production de pénalité dans les sociétés allemande et française 1 . Notons que les joueur/euses ont été recruté.es dans l’entourage secondaire des étudiant.es.
La méthode du jeu de cartes défend une approche sociologique par le bas dont l’objectif est de recueillir les perceptions ordinaires de pratiques savantes, ce que l’on retrouve dans l’enquête expérimentale initiée par Boltanski et Thévenot en 1983, dont l’objectif était d’identifier les logiques ordinaires de classification du monde social. Le dispositif place les enquêté.es dans une situation ludique qui se matérialise par la manipulation des différentes cartes sur une table et par un jeu de rôle consistant à produire des jugements comme un magistrat. Derrière ce type de dispositif parfois décrit comme « un cocktail efficace sociologiquement de ‘rigueur et de rigolade’ » (Penissat et al., 2015), la méthode que nous présentons s’insère aussi dans les travaux récents de sociologie du droit – on pense notamment aux legal consciousness studies (Sarat, 1990 ; Ewick et Silbey, 1998 ; Nielsen, 2000 ; Pélisse, 2005) – qui viennent renouveler les études sur les perceptions de la justice en étudiant les manières dont le droit est mobilisé par les gens ordinaires.
Alors que l’injonction de la comparaison internationale est largement diffusée en sciences sociales (Garcia et Van Ingelgom, 2010), un enjeu récurrent est de penser des dispositifs qui permettent l’identification de spécificités culturelles en fonction de l’espace national dans lequel ils sont opérationnalisés. Dans la sociologie pénale, domaine dans lequel s’inscrit notre enquête, la littérature comparée (Cavadino et Dignan, 2006) montre que les sociétés organisées de façon analogue en termes économiques et sociaux ont tendance à converger sur le plan pénal. L’Allemagne et la France sont ainsi regroupées dans un ensemble d’États conservateurs-corporatistes qui partagent des taux de détention et des niveaux de dépenses sociales comparables. C’est donc l’hypothèse d’une punitivité similaire entre l’Allemagne et la France que nous souhaitions tester en débutant cette étude. Dans ce cadre, nous verrons les possibilités de comparaison qualitatives qu’offre la méthode du jeu de cartes tout en permettant l’émergence de spécificités nationales concernant la perception des délits et des peines.
Proposer un jeu de cartes s’insère dans un autre questionnement méthodologique marquant de la sociologie pénale : les perceptions enregistrées diffèrent selon qu’elles sont mesurées à partir de questions portant sur des conceptions générales du crime (questions structurelles) ou sur des situations individuelles. Garland (2002) explique ainsi que sur des questions d’ordre individuel présentant un délit et son auteur.e, les profanes sont placés dans une situation se rapprochant sensiblement de la pratique des magistrat.es. Au contraire, si l’on formule des questions structurelles, les répondant.es sont invité.es à se positionner sur le système pénal ce qui se rapproche des activités des concepteur/trices des politiques pénales. Alors que la littérature a souvent privilégié des questions structurelles afin d’explorer la demande pénale populaire, nous proposons une méthode d’identification des représentations ordinaires par le biais de questionnements individuels, ce qui peut significativement influencer les résultats obtenus.
L’intérêt du jeu de cartes est double. Nous montrerons tout d’abord que l’utilisation de cas fictifs couplés à un mode de passation souple inspiré des enquêtes utilisant l’entretien non-directif permet l’identification de représentations pénales nuancées. On sort de dispositifs méthodologiques comme les questionnaires, trop peu explicatifs, ceux-ci ayant tendance à soumettre à l’approbation des répondant.es des déclarations générales. La méthode du jeu de cartes est également pensée comme une alternative à des entretiens qualitatifs en ce qu’elle place les enquêté.es en situation de faire et permet d’identifier l’articulation des raisonnements avec les décisions prises par les enquêté.es au cours du jeu. Ce dispositif méthodologique permet en outre de faire émerger des normes et des symboles propres à un pays et à une période. Afin de mener cette démonstration, nous présenterons le contexte épistémologique dans lequel le jeu de cartes s’inscrit. Dans un second temps, nous rendrons compte des étapes de la conception d’un jeu de cartes transnational et de son mode d’administration. Nous nous pencherons enfin sur l’étape de l’analyse des données récoltées afin de questionner la robustesse de cette méthode dans des études comparées.
La méthode du jeu de cartes : l’hybridation de plusieurs traditions de recherche
La vignette research, précurseur des enquêtes avec des cas fictifs
La vignette research débute avec des travaux reposant sur le traitement quantitatif de questionnaires et s’intéressant aux perceptions ordinaires des hiérarchies sociales (Rossi et al. 1974 ; Alves et Rossi, 1978) et du crime (Rossi et al., 1972). L’objectif des premiers est d’identifier les jugements concernant la distribution des revenus aux États-Unis. Des vignettes présentent très brièvement la composition de 50 à 95 foyers fictifs et leurs caractéristiques sociodémographiques. L’objectif pour les répondant.es est d’attribuer une note à chaque vignette selon la position estimée des foyers dans la hiérarchie sociale (Rossi et al., 1974) ou l’adéquation entre les informations contenues sur la carte et le revenu perçu (Alves et Rossi, 1978).
D’autres sociologues ont introduit des vignettes dans des dispositifs qualitatifs (Finch, 1987 ; Hughes, 1998). Les participant.es aux enquêtes sur vignettes doivent généralement répondre à ces historiettes en indiquant ce qu’ils feraient dans cette situation. Les scénarios prennent souvent la forme de dilemmes moraux. Les enquêteur/trices soumettent des situations concrètes mettant en scène des tiers au jugement des enquêté.es ce qui a pour effet de créer de la distance entre la situation traitée et la situation personnelle des répondant.es tout en laissant la possibilité à ceux/celles-ci d’évoquer des expériences personnelles. Intégrées dans des dispositifs qualitatifs, les vignettes permettent par ailleurs aux enquêté.es d’autoévaluer leurs propres décisions, leurs raisonnements et leurs émotions (Wallander, 2009). L’exposition à des cas fictifs invite donc les enquêté.es à faire preuve de réflexivité et permettent aux sociologues de retracer leurs représentations.
Une critique formulée contre ce type de dispositif est la différence entre les choix effectués dans une situation d’enquête et ceux qui seraient faits dans la vie ordinaire (Faia, 1979). Cette remarque n’est pas sans rappeler l’étude séminale de LaPiere (1934) qui montre que les réponses à un questionnaire portant sur les relations inter-ethniques aux États-Unis et les pratiques ordinaires peuvent sensiblement varier. La vignette présente néanmoins l’intérêt d’observer les principaux aspects du processus décisionnel des profanes en les plaçant dans des situations se rapprochant de situations réelles (Hughes, 1998). On sait que les décisions prises peuvent varier des comportements en raison du caractère simulé du jugement mais les modes de raisonnement, eux, sont très utiles afin de comprendre les représentations profanes du pénal. La vignette research permet enfin de standardiser la comparaison : il devient possible de comparer l’influence des différentes variables indiquées sur la vignette dans la prise de décision des joueur/ses et de comparer leurs réactions d’un cas à l’autre.
La tradition des simulations de jugement en sociologie pénale
Dès les années 1970, la sociologie pénale européenne s’est elle aussi intéressée à la vignette research. Une de ses problématiques porte sur les perceptions qu’ont les profanes du crime et ce qui les fonde à réprouver ce qu’ils réprouvent dans le crime (Ocqueteau et Diaz, 1990 : 254). Dès lors, des enquêtes ont développé des cas fictifs administrés à des juges allemand.es qui devaient expliciter les différentes étapes de leur raisonnement les conduisant à prendre une décision. L’objectif était d’identifier les déterminants de la décision judiciaire (Opp et Peuckert, 1971 ; Schöch, 1973).
L’intérêt se porte en parallèle sur les jugements ordinaires du crime afin d’interroger l’adéquation entre les décisions judiciaires et l’opinion publique. Des enquêtes avec des cas criminels fictifs sont conduites auprès de profanes. Les premières enquêtes anglo-américaines conçoivent des dispositifs ciblant des groupes sociaux spécifiques (étudiants, élites, habitants de Baltimore, etc.) à qui il est demandé d’évaluer la gravité d’actes criminels fictifs (Sellin et Wolfgang, 1964 ; Normandeau, 1966 ; Vellez-Diaz et Megargee, 1970 ; Rossi et al., 1974 ; Cullen et al., 1983). Les enquêtes intègrent une grande variété de délits ; cela permet de contourner une critique adressée aux études avec un nombre restreint de cas fictifs : la difficile identification d’une demande punitive (Baier et al., 2011). Néanmoins, ces dispositifs demeurent adossés à la technique du sondage ce qui complique l’exploration des perceptions du crime (Jacoby et Cullen, 1999).
Depuis les années 2000, les études sur les représentations des délits et des peines renaissent dans l’espace francophone (Dubouchet, 2004). Les équipes de Languin (2004, 2006) et de Kuhn (2005) conduisent par exemple des enquêtes par questionnaire sur les représentations de la justice en Suisse en utilisant à nouveau la méthode de jugements simulés sur une série de délits. Ces dispositifs permettent de dégager des « philosophies pénales distinctes » (Languin et al., 2004 : 159) et de comparer différents sous-groupes de la population investiguée (Kuhn et al., 2005). Et pourtant, ces dispositifs négligent toujours les raisonnements derrière les jugements profanes exprimés. Or, notre enquête s’inscrit dans un contexte marqué par un intérêt renouvelé pour la formation des jugements ordinaires. En France, le projet ManaJustice s’intéresse également aux représentations profanes des institutions pénales en conduisant des entretiens collectifs permettant de croiser les conceptions globales de la justice avec des questions structurelles laissées au débat et les avis portant sur des cas fictifs individuels (Gautron et Vigour, 2019).
Les jeux de cartes en sociologie des professions
Afin d’étudier la formation des jugements, nous nous sommes inspirés des enquêtes menées en sociologie des professions qui trouvent aussi leurs origines dans la vignette research et qui ont développé des jeux de cartes interrogeant les modes de catégorisations ordinaires du social. Boltanski et Thévenot (1983) ont été précurseurs en développant en France un jeu de cartes expérimental. Dans leur étude, les sociologues demandent à des enquêté.es profanes « de construire eux/elles-mêmes une taxinomie socioprofessionnelle » (Deauvieau et al., 2014 : 413). Les participant.es, divisé.es en équipes, reçoivent un paquet de cartes qui présentent des individus et leurs principales propriétés sociales. L’objectif du jeu est de former des piles regroupant les individus en fonction de leur catégorie sociale, de les nommer et de désigner une carte représentant le mieux chaque pile. Ce processus de catégorisation repose sur la discussion entre les participant.es jusqu’à ce qu’un consensus soit trouvé.
Issu de la sociologie pragmatique, ce dispositif méthodologique permet d’observer les pratiques des joueur/ses ou leurs légitimations en acte qui se basent sur un va-et-vient entre des jugements de fait (informations portées sur les cartes) et des jugements de valeur propres aux individus (Boltanski et Thévenot, 1991). Le jugement peut être retracé non seulement au travers de la pratique de classement mais également par les actions des enquêté.es consistant à argumenter et à se justifier (Barthe et al., 2013 : 186). En développant une méthode qui prend au sérieux les pratiques, les sociologues explorent l’articulation entre les modes argumentatifs des joueur/ses et leur rapport aux catégories officielles. Une analyse qualitative des jeux montre que les enquêté.es partagent avec les administrateur/trices de l’INSEE des principes communs de découpage du monde social tout en étant capables de prendre de la distance par rapport à des classifications savantes imposées par l’État (Boltanski et Thévenot, 1983 : 673ff.). Le dispositif du jeu de cartes, basé sur la justification, permet donc aux joueur/ses de mettre en balance différents types de jugements.
Le dispositif a par la suite été réadapté aux contextes nationaux dans diverses régions du monde (Schultheis et al., 1996 ; Filhon et al., 2013 ; Deauvieau et al., 2014 ; Mac-Clure et Barozet, 2016) ce qui souligne l’intérêt de s’interroger sur la passation d’un même jeu de cartes dans différents pays. À ce titre, une équipe de sociologues a mené une enquête transnationale avec un jeu de cartes (Filhon et al., 2013, 2016 ; Deauvieau et al., 2014 ; Hugrée et de Verdalle, 2015) en rendant compte des questionnements méthodologiques que cela a impliqué. La traduction des cartes du jeu est complexe tant il faut prêter attention aux différents systèmes nationaux ce qui peut conduire à produire des cartes asymétriques d’un pays à l’autre afin d’éviter de générer des « dissonances » pour les joueur/ses (De Verdalle et al., 2017). Ces aménagements ne sont pas sans conséquence sur la comparabilité des jeux obtenus, particulièrement dans des analyses quantitatives où l’on contrôle difficilement les réactions des répondant.es. Le jeu de cartes pénal a fait l’objet de passations test qui n’ont pas permis d’identifier de cartes posant problème aux joueur/ses français ou allemands ce qui explique des cartes-vignettes parfaitement symétriques dans les 145 jeux conduits. Il nous faudra cependant rendre compte plus loin des effets de ce choix sur les raisonnements des joueur/ses, ce que nous n’avons réalisé qu’au cours du traitement comparatif des données.
Deux constats peuvent être effectués à l’aune de cette revue de littérature : les dispositifs méthodologiques utilisant des vignettes sont rarement comparatifs et sont souvent adossés à des questionnaires ne permettant pas une analyse des raisonnements. Le dispositif du jeu de cartes apparait comme à même de répondre à ces enjeux : retracer de manière comparée, tout en laissant une place importante aux raisonnements individuels, la formation des jugements ordinaires – en l’occurrence celle des jugements pénaux.
Conception d’un jeu de cartes pénal transnational
Un jeu franco-allemand
Notre jeu de cartes a été conçu pour une étude franco-allemande interrogeant la construction de la pénalité dans ces deux pays. Nous souhaitions prendre de la distance avec de nombreux travaux comparés de la sociologie pénale anglo-américaine mesurant la pénalité à l’aune d’indicateurs tels que le taux de détention. L’affirmation par une partie de la littérature d’un tournant punitif dans les sociétés occidentales, particulièrement dans l’espace anglo-américain (Garland, 2001), couplée à l’intérêt grandissant pour les préférences pénales du public (Roberts 2002 ; Green, 2006) nous ont conduits à mesurer la punitivité du public en adoptant une approche innovante qui rend visible les raisonnements pénaux profanes. Concernant le choix des cas, la France et l’Allemagne sont toutes deux rangées dans les pays conservateurs-corporatistes, c’est-à-dire marqués par des taux de détention moindres que dans l’espace anglo-américain mais supérieurs à ceux observés dans les pays scandinaves (Cavadino et Dignan, 2006). Malgré tout, les deux pays se distinguent par des différences nettes concernant leur politie (fédéralisme vs. unitarisme décentralisé), leur système électoral (système de représentation largement proportionnel vs. majoritaire) mais aussi leur paysage médiatique (existence vs. absence d’une presse tabloïd). Dans les systèmes politiques relativement centralisés, en particulier dotés d’un système électoral majoritaire, la politique pénale suit un cours sévère ; alors que dans les pays fédéraux avec un système proportionnel, des politiques pénales plus modérées se font jour. Par ailleurs, la presse tabloïd a tendance à attiser les peurs du public ce qui génère, dans ces pays, une demande pénale punitive. Ces éléments structurels, qui peuvent fortement influencer les représentations pénales (Lappi-Seppälä 2014), justifient une comparaison franco-allemande.
Le jeu de cartes pénal fait partie d’un programme de recherche plus large. Dans ce cadre, nous savons d’un sondage conduit en 2018 auprès d’un échantillon représentatif des populations allemande et française et soumettant des cas fictifs délictueux que Français.es et Allemand.es ont des jugements très proches, à l’exception de quelques délits comme les violences conjugales ou la conduite en état alcoolisé (Jobard, 2019). Le jeu de cartes pénal visait à comprendre ces jugements. Son objectif était d’expliquer les divergences avérées mais aussi de tester l’hypothèse d’une équifinalité (même peine mais raisonnements différents) sur les autres délits.
Administré à 145 enquêté.es de l’entourage secondaire d’étudiant.es allemand.es et français.es, le jeu est composé de deux catégories de cartes : 23 cartes-vignette présentant des délits et crimes fictifs et 10 cartes oranges sur lesquelles sont inscrites des peines pénales (cartes-peines) (voir Annexe 1). Au début du jeu, le/la joueur/se, assis.e devant une table, prend connaissance des cartes-peines qu’il/elle peut disposer à sa convenance puis se saisit des cartes-vignettes empilées de manière aléatoire. Le/la meneur/se de jeu qui lui fait face énonce ensuite la consigne : il est attendu des joueur/ses qu’ils/elles lisent à voix-haute une première vignette, qu’ils/elles verbalisent leur raisonnement, apposent ensuite une ou des peines au cas comme s’ils/elles étaient juges et ainsi de suite. Les joueur.ses sont informé.es de la possibilité de modifier les peines tant que le jeu n’est pas fini et d’attribuer des peines qui ne sont pas indiquées sur les cartes oranges. Les joueur/ses manipulent donc les cartes, puisqu’il s’agit de les saisir une par une et de les ordonner sous différentes cartes oranges
Au fur et à mesure, des piles de vignettes se forment. Le/la meneur/se de jeu, un.e étudiant.e formé.e à la méthode, note dans un tableau la peine finalement attribuée pour chaque cas fictif et relance régulièrement les joueur/ses.
« Jouer au juge » avec des cartes
Les vignettes doivent paraître plausibles et peuvent donc s’inspirer de faits réels (Finch, 1987). Il faut également qu’elles contiennent suffisamment d’informations afin que la situation soit comprise par les enquêté.es tout en laissant des éléments ouverts à l’interprétation (Barter et Renold, 1999). Lors de la conception du jeu, nous nous sommes inspirés de l’enquête de Müller (2004) qui a développé un questionnaire avec des cas fictifs sur lesquels des juges allemand.es et français.es devaient se prononcer en choisissant une peine parmi celles proposées. En tant que juriste, elle a adapté les peines en fonction des systèmes juridiques : elle intègre ainsi le travail d’intérêt général (TIG) dans le questionnaire français mais pas en Allemagne où le TIG constitue un aménagement de peine. Sur 17 cas fictifs, Müller n’intègre que des cas de petite et moyenne délinquance, s’inspirant d’affaires réelles. En effet, les crimes font l’objet d’un jugement devant la cour d’assise en France avec la présence de juré.es et non seulement de juges. Afin d’éviter un biais qui lui semblait indépassable dans la comparaison, l’enquêtrice a choisi de ne pas inclure de cas de grande délinquance dans une enquête destinée à des magistrat.es.
Notre enquête ne s’adressant pas à des professionnel.les du droit, nous avons choisi d’ajouter des cas criminels. Notre jeu comporte ainsi 23 vignettes décrivant des délits ou des crimes dans les deux pays : vol, vol avec effraction, vol à main armée, violences conjugales, viols, proxénétisme et traite d’êtres humains, évasion fiscale, délinquance économique, violences contre personnes, trafics de drogues, outrages à agent, groupement de malfaiteurs à visée terroriste, pédophilie et conduite en état alcoolisé. Comme dans les cas fictifs de Müller, le format des vignettes est standardisé et contient une description du délit commis et de ses circonstances, les propriétés sociales du/de la mis.e en cause ainsi que ses éventuels antécédents judiciaires 2 , ses liens avec la victime, les dommages qu’il/elle a causés et la présence ou non d’aveux. La longueur des vignettes varie de 73 mots pour la plus courte à 142 mots pour les deux cas fictifs les plus longs. Ces derniers concernent un cas de proxénétisme/traite d’êtres humains et un cas de délinquance économique – ces deux fictions nécessitant plus d’explications en raison des temporalités longues de ces crimes.
Exemple de carte
A la sortie d’une boîte de nuit, M. Moreau a insulté un homme qu’il a rencontré par hasard sur le parking de l’établissement et l’a tabassé sans raison apparente, notamment au moyen d’une barre de fer trouvée sur les lieux. L’homme a été immédiatement hospitalisé mais une infirmité permanente lui a été attestée, en l’espèce une paralysie définitive des membres inférieurs. Âgé de 23 ans, M. Moreau est de nationalité française. Il est célibataire et sans enfants. Il est chauffeur routier et gagne 1200 € nets par mois. Il est endetté auprès de la banque à hauteur de 6 500 € pour l’achat d’une voiture. Son casier judiciaire est vierge. (L’ensemble des cartes est disponible dans l’annexe 1)
L’opération de traduction français-allemand, effectuée en coopération avec des collègues allemand.es, n’a pas posé de difficultés immédiates. Cependant, lors des passations, les deux cas d’outrages faisant suite à des contrôles d’identité sans raison apparente (voir Annexe 1) ont plongé une partie des joueur/ses allemand.es dans la perplexité, certains d’entre eux/elles s’étonnant que les policiers aient agi de la sorte. Cela s’explique par la rareté des contrôles d’identité en Allemagne alors qu’ils sont très courants en France (De Maillard et al., 2016). D’une part, cette observation nous rappelle qu’il faut prêter, lors de l’élaboration des vignettes, une attention particulière à l’effet que les (non)-pratiques des acteurs pénaux peuvent avoir sur la passation des jeux sans se limiter à des questionnements sur la simple existence ou non de l’infraction dans l’arsenal pénal national. D’autre part, l’analyse des réactions des joueur/ses au dispositif méthodologique permet de faire émerger des éléments d’analyse qui sont des résultats qui restaient invisibles dans les données collectées lors du sondage 3 .
Par ailleurs, le jeu repose sur l’attribution de sanctions. Ne pas proposer de cartes-peines aurait limité l’effet d’imposition de la méthode aux joueur/ses. Nous aurions néanmoins couru le risque de mettre en difficulté les enquêté.es ne disposant pas de connaissances juridiques préalables tout en compliquant la comparaison des réponses. Proposer des peines renforce enfin la dimension ludique de l’exercice tout en offrant la possibilité aux joueur/ses d’exprimer leur opinion sur le système pénal existant. Les 10 cartes-peines oranges couvrent la palette des peines existant dans les codes pénaux des deux pays (voir Annexe 1). Des peines n’existant pas dans l’un ou l’autre des ordres juridiques ont été introduites. Dans ces cas, la difficulté était de penser une traduction qui assure la clarté de la peine proposée : l’équivalent français de Einstellung des Verfahrens mit Geldauflage (littéralement : abandon des poursuites avec paiement d’une amende) a par exemple été traduit par « amende non-inscrite au casier judiciaire ». Le choix de traduction motivé par des raisons culturelles et linguistiques fragilise nécessairement la similarité des peines entre les deux pays mais s’avère indispensable pour la compréhension des joueur/ses.
Enfin, il aurait été envisageable de proposer des peines décrivant le droit tel qu’il pourrait être. Lors des réflexions préliminaires, avait été discutée la possibilité d’ajouter une peine « autre » laissant la possibilité matérielle aux joueur/ses d’exprimer leur rejet du système de peines existant. Des recherches soulignent en effet l’intérêt des citoyen.nes ordinaires pour les peines alternatives, inexistantes dans le code pénal. Il peut s’agir « du remboursement de la somme dérobée dans les cas de vol ou du dommage causé dans les cas de violence à la peine capitale en passant, entre autres et selon le cas considéré, par la confiscation de la voiture du conducteur ou encore la castration du violeur » (Bugnon, 2017 : 395). Cette option n’a cependant pas été retenue afin de faciliter la comparaison. Nous avons néanmoins mentionné dans la consigne de jeu la possibilité de recourir à des peines non indiquées sur les cartes oranges, ce qui a d’ailleurs conduit des joueur/ses à opter pour des peines alternatives (peine de mort, torture, retrait du permis de conduire, interdiction d’exercer certaines professions en lien avec l’infraction commise, obligation de pointer en commissariat) ou à préciser la teneur des peines proposées (effectuer un travail d’intérêt général dans des institutions en lien avec l’infraction commise). Une peine « autre » aurait certainement limité l’effet d’imposition de la méthode aux joueur/ses qui est marqué en l’état actuel et constitue une limite du dispositif. Ce cadre, assez directif, constitue un biais dont il faudra évaluer les effets dans l’analyse des données.
Diversité des vignettes
Le jeu de cartes présente une grande variété de délits et de crimes parce que la littérature en sociologie pénale montre que la tolérance envers le crime dépend du type de criminalité. Le jeu que nous avons administré comporte ainsi 23 vignettes. Étant donné que les jeux durent en moyenne 1h30, les joueur/ses n’ont pas pris plus de quelques minutes pour statuer sur chaque cas. Lors de la conception du dispositif, nous avons dû arbitrer entre laisser aux joueur/ses le temps d’explorer longuement chaque cas et notre objectif théorique qui était de nous interroger sur la punitivité des populations allemande et française, ce qui nécessitait des cas variés. Après une phase de test du jeu auprès de profanes, nous avons réduit le nombre de cas de 27 à 23 afin d’éviter une lassitude trop importante des joueur/ses.
Les passations montrent néanmoins que les vignettes relatant le vol d’un pull-over dans lesquelles nous avons fait varier le revenu et les antécédents judiciaires du mis en cause (voir Annexe 1) ont souvent généré un effet de répétition chez les joueur/ses. Ceux/celles-ci ont longuement délibéré sur l’une des variantes du vol et se sont ensuite contenté d’adapter la peine aux circonstances des autres cas de vol sans se justifier de manière extensive. Par ailleurs, les joueur/ses ont pris la liberté de raisonner plus ou moins longuement sur les vignettes en fonction de l’intérêt qu’éveillait chaque situation. Le cas de terrorisme a toujours engendré des questionnements, cependant plus ou moins marqués selon les appartenances sociales des joueur/ses, tandis que d’autres cas comme l’escroquerie ont suscité un intérêt plus limité en Allemagne où la médiatisation et la politisation des fait divers sont moindres qu’en France (Hubé, 2007). Le corpus obtenu reflète donc les ajustements opérés par les joueur/ses. En cela, le jeu de cartes pénal offre différentes entrées dans la comparaison, qui peut être nationale et/ou sociale, puisque les attitudes sont doublement clivées (Garcia et Van Ingelgom, 2010).
Notre recherche visait avant tout à comparer les raisonnements expliquant les différences observées dans le sondage dans une approche infraction par infraction. Nous avons choisi de former un échantillon conséquent (pour une enquête qualitative) afin de pouvoir écarter de l’analyse les jeux dans lesquels la vignette nous intéressant n’aurait pas fait l’objet d’une délibération approfondie. Une autre manière de parer cette difficulté consiste à réduire le nombre de cartes-vignettes dans le jeu afin de rallonger les temps de délibération pour chaque cas, ce qui aurait néanmoins comme conséquence d’obtenir une image plus restreinte de la punitivité des profanes.
Le mode d’investigation empirique : l’influence de la tradition non-directive
L’échantillon final du jeu de cartes pénal est constitué de 145 jeux, 68 ont été menés en France et 77 en Allemagne (voir Annexe 2 téléchargeable sur le site internet du BMS). Les passations durent d’une à quatre heures : à titre indicatif, les corpus recueillis en France et en Allemagne représentent respectivement 2000 et 1500 pages de retranscription 4 . Les jeux, enregistrés et généralement filmés, ont été menés par 40 étudiant.es en droit de l’Université Libre de Berlin et de l’Université de la Ruhr-Bochum en Allemagne et par 20 étudiant.es en science politique de l’Université de Versailles et de l’Université de la Sorbonne 5 . Tous et toutes ont préalablement été formé.es à la méthode du jeu de cartes par l’auteure dans le cadre de séminaires de recherche empirique s’étalant sur un semestre – temps nécessaire pour des étudiant.es n’ayant pour une partie d’entre eux/elles aucune expérience de conduite d’entretiens sociologiques. Les formations ont été organisées de la même manière en France et en Allemagne : présentation de la méthode du jeu de cartes, familiarisation avec le jeu et ses vignettes, simulation de passations, identification d’enquêté.es potentiel.les dans l’entourage secondaire des enquêteur/trices, accompagnement individuel des étudiant.es particulièrement après le premier jeu, et enfin analyse des données récoltées et présentation des premiers résultats.
Définir l’échantillon : le choix de l’entourage secondaire
Ventilation des appartenances sociales
Afin d’assurer une comparabilité entre les enquêté.es allemand.es et français.es, nous avons prêté attention à créer un équilibre entre les quatre variables suivantes : âge, sexe, lieu de résidence et catégorie socio-professionnelle (à partir de la profession et du diplôme). Cet échantillonnage souple nous a parfois conduit à opérer des alignements sur le fondement de catégories englobantes (Garcia et Van Ingelgom, 2010). Nous avons par exemple favorisé la situation professionnelle dans le choix des enquêté.es, ce qui a eu pour conséquence d’invisibiliser les éventuels effets de mobilité sociale. Or le système éducatif allemand accorde une large place à la formation professionnelle, tandis qu’une proportion plus importante de la population française accède à l’université. Les éventuelles différences de parcours de formation entre Allemand.es et Français.es doivent donc être intégrées au traitement des données.
Le jeu de cartes pénal a été administré par quatre groupes d’étudiant.es en droit et science politique (deux en France puis deux en Allemagne) entre l’automne 2017 et l’hiver 2019 à l’issue de sessions de formations au jeu de cartes. Cette temporalité relativement longue a permis d’ajuster les échantillons. En effet, ceux-ci sont composés de personnes issues de l’entourage secondaire des étudiant.es qui ont mené les jeux. Or les enquêteur/trices étaient pour la majorité issus des classes moyennes et supérieures ce qui est marquant en Allemagne où l’accès à l’université, et a fortiori aux facultés de droit, demeure réservé à une proportion restreinte d’une classe d’âge. Nous avons donc dû faire face, dès le début de la collecte des données, à une surreprésentation des joueur/ses urbain.es et diplômé.es. Certaines zones géographiques ou trajectoires sociales étaient trop peu représentées dans la première campagne de jeu des deux pays. Les secondes vagues de jeu ont tenté de rééquilibrer les échantillons. Afin d’assurer une diversification des profils interrogés, nous avons choisi des cas significatifs de milieux sociaux variés : profils religieux pratiquants ou ayant au contraire des pratiques cultuelles moins régulières, profils militants de différents horizons, diversité des activités professionnelles allant de l’armée aux professions artistiques.
Notre échantillon final connaît cependant des limites : les joueur/ses français.es sont majoritairement francilien.nes ; en Allemagne, des régions rurales comme le Nord de l’Allemagne demeurent largement sous-représentées. Cela s’explique par l’origine géographique des étudiant.es avec lesquels nous avons travaillé, qui venaient majoritairement d’espaces urbains comme Berlin ou de la conurbation Rhin-Ruhr. De la même manière, les classes moyennes supérieures et inférieures demeurent surreprésentées. Nous avons été limités dans l’accès à des répondant.es en situation d’exclusion sociale ou à l’inverse à des représentant.es des deux derniers déciles de revenus. Ce type de biais rappelle l’intérêt d’opérationnaliser des dispositifs complémentaires s’intéressant spécifiquement à ces populations (par exemple Braconnier et Mayer, 2013 sur le vote des personnes précaires). Les difficultés d’accès à certaines populations s’étant posées en termes similaires dans les deux pays, cette limite ne pèse pas de manière importante sur la comparabilité des échantillons.
La thèse de l’entourage secondaire
Les recherches basées sur des entretiens non-directifs défendent généralement la thèse d’un échantillon composé d’enquêté.es étranger.es à l’enquêteur/trice (Duchesne, 2000) afin, notamment, que celui/celle-ci puisse assurer son rôle de miroir face au/à la joueur/se. Dans le cadre de notre enquête, nous pensons que s’adresser au second cercle de connaissance des enquêteur/trices a été un compromis présentant des avantages. L’une des critiques faites aux entretiens menés avec des personnes familières est le risque de collecter des jeux dans lesquels celles-ci ne se dévoilent pas complètement par peur de décevoir l’enquêteur/trice. Nous avons pourtant constaté que l’interconnaissance permettait d’établir un lien de confiance durant le jeu qui favorise le partage d’expériences vécues, parfois intimes.
Joueuse (57 ans, gérante d’une PME, France) sur le cas de violence conjugale :
Déjà, ce monsieur, s’en prendre comme cela après sa femme, c’est terrible…Voilà. C’est comme si sa femme était son objet, c’est intolérable. Je suis profondément…contre la violence faite aux femmes parce qu’on m’a tapé une fois…et je me suis dit…La prochaine fois qu’on me frappe…Dans une vie antérieure, je pense que si j’avais un couteau, je poignardais. Parce qu’une femme, on n’a pas à se laisser massacrer par un homme. Donc ce monsieur, je lui fous de la prison, je lui mets une obligation de soins…et…il manque une étiquette…Je lui colle 6 mois de prison, ferme car on ne s’en prend pas comme cela après une femme. C’est tout.
Comme souligné par les recherches travaillant avec des vignettes (Finch, 1987), cet exemple montre que l’interconnaissance entre l’enquêtée et l’enquêtrice n’empêche pas cette dernière de se prêter au jeu en abordant des aspects personnels afin de justifier la carte-peine choisie. Enfin, et compte tenu du format de passation, assumé par des étudiant.es, le recrutement d’individus issus de leur entourage secondaire a permis l’administration d’un grand nombre de jeux dans une période réduite.
Le recrutement de connaissances peut cependant conduire des joueur/ses à adopter des positions volontairement dures face à certains cas comme les violences de genre lorsqu’ils/elles jouent avec des meneuses de jeu de leur entourage. Au cours de l’enquête, chaque jeu a fait l’objet d’un retour détaillé lors des séminaires de recherche : en France mais surtout en Allemagne, plusieurs enquêtrices ont par exemple fait part de leur étonnement après avoir constaté la tolérance de certaines de leurs connaissances face aux violences faites aux femmes 6 . Cela nous permet d’avancer que l’interconnaissance n’a pas toujours biaisé les réactions des joueur/ses. Malgré tout, il reste difficile de contrôler l’effet de l’interconnaissance sur la manière de jouer des enquêté.es et l’on ne peut exclure que dans d’autres cas, les joueur/ses aient été sévères afin de ne pas apparaitre sexistes. Pour de futures enquêtes, une possibilité serait, une fois les enquêté.es identifié.es, de procéder à un échange entre étudiant.es afin que ceux/celles-ci ne mènent pas le jeu avec des connaissances. L’inconvénient, qui est de taille, est le coût organisationnel d’une telle procédure.
Administration du jeu de cartes : faciliter l’expression des représentations pénales
Les modalités d’administration du jeu influencent fortement l’expression des représentations du crime. Comme signalé en amont, la passation des jeux a été individuelle (un.e meneur/se de jeu face à un.e joueur/se) et a été assurée par des étudiant.es allemand.es et français.es 7 . Il aurait été envisageable de procéder à une passation collective en formant des groupes rassemblant des participants homogènes en termes de milieux sociaux et de savoirs juridiques. Cette option aurait certainement permis la mise en avant de « significations partagées » (Duchesne et Haegel, 2004 : 38) et donc un accès aux référentiels normatifs communs. L’organisation d’entretiens collectifs aurait toutefois généré un grand nombre de difficultés pratiques pour la première opérationnalisation de cette méthode comparée. Il aurait fallu former des groupes homogènes en évitant d’inclure des individus atypiques, c’est-à-dire trop haut ou bas socialement par rapport aux autres participants (Garcia et Van Ingelgom, 2010). Plus pragmatiquement, il aurait fallu faire face à des problèmes liés à l’organisation d’un entretien collectif (trouver une date et un lieu satisfaisant les emplois du temps des enquêteur/trices et des participant.es au jeu). Enfin, la formation des étudiant.es au jeu de cartes aurait été allongée. Il a donc été décidé de repousser cette possibilité à des enquêtes ultérieures.
La passation des jeux repose sur deux préceptes de l’entretien non-directif : la consigne et la relance. Il aurait été possible de concevoir une passation plus directive engageant un dialogue assumé avec le/la joueur/se afin de le/la pousser dans ses retranchements, si nécessaire, pour questionner ses logiques. Cependant, la majorité des étudiant.es n’étaient pas familiers de l’entretien sociologique. À cet égard, l’initiation à une passation inspirée des préceptes de la non-directivité semblait plus praticable pour obtenir des données relativement homogènes dans un temps limité. Cette option présentait enfin l’intérêt d’assouplir un dispositif, somme toute assez directif.
La consigne et « l’art de la relance »
Les premiers jeux menés ont montré l’importance de la formulation de la consigne. Dans la configuration où les enquêteur/trices oubliaient de préciser qu’il convient d’abord de verbaliser son raisonnement puis d’attribuer une peine, les joueur/ses ont été moins prompt.es à faire état de leurs questionnements et perceptions. Cela compliquait fortement les relances du/de la meneur/se de jeu qui sont pourtant centrales mais néanmoins délicates dans la méthode du jeu de cartes. En se basant sur les préceptes de Blanchet et Gotman (2010) portant sur l’entretien non-directif, nous avons repris trois interventions caractéristiques permettant aux enquêteurs/trices d’aider les joueur/ses à clarifier ou à approfondir leur réflexion.
Il s’agit d’une part de la réitération qui prend soit la forme d’un écho soit celle d’un reflet. Lorsque le/la joueur/se formule une pensée intéressante mais qui demeure peu explicite, il s’agit pour le/la meneur/se de jeu de reprendre une partie de sa phrase ou un mot (écho, voir ci-dessous) ou de reformuler son énoncé en ajoutant un préfixe modal (reflet, par exemple : « vous pensez que le mis en cause a été sage »). Ce procédé signale au/à la joueur/se que le/la meneur/se le/la comprend et a prêté une attention marquée à ce passage de son raisonnement. La réitération enjoint subtilement le/la joueur/se à expliciter son propos. L’expérience montre cependant qu’il ne faut pas abuser de cette relance. Chez les joueur/ses ayant des difficultés à verbaliser leur raisonnement, cette relance ne suffit pas toujours pour approfondir la réflexion. A contrario, d’autres remarqueront le procédé s’il se répète trop souvent.
Un second type de relance possible est l’acte déclaratif. Celui-ci prend la forme d’une interprétation. Cette intervention permet au/à la meneur/se de jeu de relier différents énoncés du/de la joueur/se et de les interpréter. Cette relance l’invite à expliciter son propos : par exemple, « tu penses que les policiers abusent parfois » alors qu’un joueur français jugeant d’un outrage à agents se demandait si l’État d’urgence ne conduisait pas à des dérives. En l’occurrence, la meneuse de jeu identifie une critique à l’encontre de l’institution policière en raison d’un contexte politique précis et formule une relance ce qui l’amène à clarifier sa position. L’interprétation fait l’objet d’une approbation par le joueur qui précise son raisonnement et dévoile une vision nuancée des rapports entre la police et la population en France.
La posture non-directive reposant sur des relances est facilitée par la capacité des joueur/ses à penser à haute voix durant le jeu. Mais parfois, ces relances ne suffisent pas et il convient de les aider en formulant des interrogations plus directes. Si celles-ci peuvent avoir un effet perturbateur (Blanchet et Gotman, 2010), elles se sont révélées indispensables auprès d’enquêté.es éprouvant des difficultés à verbaliser leur pensée.
Bilan des passations
Chaque passation a fait l’objet d’un bilan collectif en classe durant lequel les étudiant.es rendaient compte de la manière dont le jeu s’est déroulé. Dans ce contexte, les enregistrements vidéo permettent non seulement d’échanger avec les étudiant.es sur les difficultés rencontrées mais également d’identifier – dans l’optique du traitement des données – les jeux qui ne pourraient être intégrés dans l’échantillon final 8 . Aucun refus de jouer n’a été observé ni en France ni en Allemagne : si le recrutement d’interconnaissances est une piste explicative, il apparait que les refus ont été rencontrés lors de la phase de négociation de l’entretien et ont la plupart du temps été justifiés par un manque de temps ou d’intérêt pour les questions de justice malgré l’accentuation de l’aspect ludique de l’enquête.
L’enjeu principal dans la passation du jeu est la maitrise des relances par le/la meneur/se de jeu. Pour cette raison, les entrainements préalables ont permis d’harmoniser les styles des enquêteur/trices. Cependant, et c’est une limite de la passation du jeu par un grand nombre de personnes, l’harmonisation ne peut être complète. Certain.es enquêteur/trices ont formulé des relances qui permettent un véritable approfondissement des raisonnements, tandis que d’autres – moins nombreux/ses – ont rencontré de plus grandes difficultés à mettre en œuvre cette méthode. Suite aux passations, les étudiant.es ont procédé, en groupe, à l’analyse des données dont ils disposaient mais il n’a pas été possible de débuter une analyse comparée collective en raison des compétences linguistiques que cette opération requiert. L’analyse comparée des données a donc été effectuée au sein de l’équipe de recherche du projet par ses membres maitrisant l’allemand et le français. Cela constitue une autre limite du dispositif : l’étape du traitement qualitatif des données requiert une maitrise du français et de l’allemand ; l’élargissement du dispositif à un nombre important de pays avec des traditions linguistiques variées compliquerait sensiblement l’analyse des données.
Analyse comparée des données à l’aune du dispositif du jeu de cartes
Les données récoltées ont fait l’objet d’une analyse thématique par cas fictif ou groupe de cas (par exemple, les cas de violence faites aux femmes). Le traitement des données était dans un premier temps orienté par les résultats du sondage et les questions qui avaient été formulées à son issue : par exemple, pourquoi est-ce que les répondant.es allemand.es sont moins répressifs que les répondant.es français.es concernant les violences conjugales ou la conduite en état alcoolisé ? Une attention particulière a été portée aux raisonnements exprimés, aux cadrages de l’infraction par les profanes et aux modes de construction de la figure du délinquant, ou au contraire les mécanismes conduisant les joueur/ses à minorer la faute commise. D’autres cas – existant dans le sondage et auxquels les répondant.es français.es et allemand.es avaient apposé des peines similaires ou des cas criminels introduits pour la première fois dans le jeu – ont ensuite été analysés de manière plus inductive afin d’identifier d’éventuels raisonnements divergents entre Français.es et Allemand.es : c’est ainsi que nous avons remarqué les différences évoquées précédemment sur les cas d’outrage à agents.
Le rôle du dispositif du jeu de cartes sur les comportements profanes face aux délits et aux peines
Le droit dans les modes de jugement profanes
L’opérationnalisation du dispositif montre que les joueur/ses ont tendance à faire usage de l’ensemble des peines proposées dans le jeu – ce qui n’est pas un prérequis puisqu’une peine peut être réutilisée. Le dispositif de 23 cartes à jouer rappelle en outre l’activité des magistrat.es. Il est donc peu étonnant que les enquêté.es prononcent des jugements différenciés venant s’adapter aux différentes situations décrites, ce que l’on définit en France comme le principe d’individualisation de la peine. En cela, la méthode oriente les comportements profanes. Comme dans l’expérience menée par Boltanski et Thévenot (1983), le jeu permet d’observer des modes de jugement profanes qui s’apparentent aux jugements des professionnel.les. Une illustration peut être trouvée dans l’étude du rapport individuel des joueur/ses au jeu de cartes. On observe en effet une appropriation de référentiels savants. Les joueur/ses justifient ainsi leurs décisions en mobilisant des textes ou pratiques judiciaires :
Cas de conduite en état alcoolisé :
Joueur (37 ans, sans emploi, France) : Prison ferme de 1 à 5 ans, c’est obligatoire, il a tué une personne quand même. Et il a bu, je ne lui mettrais pas plus de 5 ans mais entre 1 et 5 ans. Et même s’il prend 5 ans de prison…C’est logique, il a tué une personne quand même et il a bu.
Les pratiques des expert.es du droit et la représentation qu’en ont les joueur/ses sont valorisées et sont, dans la mesure du possible, mimées. Si cette observation peut être interprétée comme un biais instauré par la méthode du jeu, elle nous permet aussi de constater que les profanes sont en capacité de mobiliser le droit dans leurs discours pour faire sens d’une situation. Cela est d’ailleurs en accord avec les résultats obtenus dans le pan quantitatif de l’enquête montrant que les répondant.es français.es et allemand.es partagent une punitivité commune avec les juges français.es (Jobard, 2019).
Des jugements profanes nuancés
L’enjeu du dispositif était de permettre l’exploration de la formation des perceptions du crime, ce qui est négligé dans la littérature sur les représentations pénales (Jacoby et Cullen, 1999). L’identification des raisonnements rend possible l’analyse des « bricolages » opérés par les enquêté.es afin d’attribuer une peine. La formation des jugements se nourrit parfois de considérations apparemment contradictoires qui conduisent les joueur/ses à verbaliser les dilemmes auxquels ils font face. L’identification de ceux-là est permise par une analyse « manuelle » du corpus. Les enquêté.es sont amenés à soupeser plusieurs options de sanctions qui comportent avantages et inconvénients :
Cas de vol avec effraction (cambriolage), le casier du mis en cause comporte une condamnation :
Joueuse (55 ans, naturopathe, France) : Ce n’est pas une première fois donc prison ferme de moins d’un an. (…) C’est pour punir. Je ne peux malheureusement pas dire que les prisons vont servir à le remettre sur le droit chemin. Je ne suis pas certaine de ça, loin de là…Ce qui est bien dommage d’ailleurs, parce que je pense que c’était bien le but à l’origine, mais on sait que ce n’est pas le cas…Malheureusement, c’est ça en fait. (…) Il faut qu’il soit puni pour ce qu’il a fait parce que c’est la seconde fois, mais peut être que ça va l’aider en allant en prison à se rendre compte…à avoir une prise de conscience, se dire il ne faut pas que je recommence sinon je me retrouve en prison, ça peut être que quelques mois…voilà. (…) Mais malheureusement, je ne compte pas sur la prison pour l’entourer et l’aider qu’il ait une compréhension…(…) Dans l’idéal, ce serait qu’on lui réexplique le côté civique etc. Que ça se fait que…tu vois, l’aider à prendre conscience, tout ça, mais malheureusement, non, ce n’est pas le cas. (…) Mais je pense que là pour le coup, c’est plus de lui faire prendre conscience qu’il ne peut pas recommencer indéfiniment. Si on ne le punit jamais il va recommencer toute sa vie.
La joueuse identifie un dilemme entre l’enfermement comme punition permettant une prise de conscience et son jugement négatif face à l’institution pénitentiaire et favorise finalement la punition à la prise en charge éducative. La visibilisation de ces raisonnements nuancés nous permet de développer une analyse allant au-delà de l’étude des positionnements individuels par rapport à des questions d’ordre général portant sur la justice. Répertorier et analyser ces dilemmes nous a permis de mettre en avant des jugements nuancés dans les jeux aboutissant à des peines variées selon les joueur/ses, ce qui va contre la thèse d’une partie de la littérature anglo-américaine arguant une demande pénale forte des populations.
Du cas par cas aux profils de joueur/ses
Le jeu de cartes pénal, a fortiori lorsqu’il est administré dans deux pays, a pour principale conséquence de générer un corpus volumineux ce qui complique son traitement qualitatif. Il nous a donc fallu trouver un moyen praticable d’effectuer une comparaison systématique des raisonnements profanes afin de comprendre les demandes punitives allemandes et françaises. Pour cette raison, nous avons d’abord opté pour une analyse comparée par cas (ou groupe de cas) ce qui permettait de se familiariser avec le corpus par segment. Cette approche s’explique également par la consigne du jeu qui invitait les enquêté.es à penser les peines de manière individuelle. Ceux/celles-ci ont logiquement démontré un raisonnement casuistique ce qui invitait d’autant plus à la comparaison des raisonnements allemands et français par cas criminel (ou par catégorie d’infraction). Ce type d’analyse qui permet de répondre à nos questions de recherche a donc été privilégié. S’intéresser à la punitivité en naviguant d’un type d’infraction à l’autre contribue à des débats contemporains des sciences sociales en offrant un point de vue comparé : la sociologie du genre par le biais des représentations des violences faites aux femmes ou les débats sur les relations police-population avec les cas d’outrage à agent. Sectionner le corpus permet enfin d’identifier le rôle des différences structurelles entre la France et l’Allemagne dans les représentations pénales profanes (voir section suivante). La limite de cette approche réside néanmoins dans la difficulté d’obtenir une vue d’ensemble sur le corpus.
Une autre piste analytique possible passe par l’identification de profils de joueur/ses à partir des raisonnements exprimés ce qui a, d’un point de vue théorique, le mérite de complexifier les profils punitifs identifiés dans les recherches en sociologie pénale jusque-là (voir Languin et al., 2004). L’enjeu est d’aller au-delà des typologies habituelles des représentations pénales, selon lesquelles la demande punitive des individus est dominée par une philosophie pénale, en retranscrivant les nuances des raisonnements profanes puisque l’analyse cas par cas du corpus montre qu’un.e joueur/se peut mobiliser différentes philosophies pénales en fonction des situations criminelles qui lui sont proposées (Laumond et Jobard, 2019). Une analyse des données textuelles permettrait une telle approche et serait facilitée par une étude « manuelle » du corpus préalablement (Scelles, 1997 ; Glady et Leimdorfer, 2015). En conduisant une analyse linguistique qualitative de chaque jeu qui s’intéresse au « sens du discours » (Krief et Zardet, 2013), on pourrait tenter d’identifier des univers (Fallery et Rodhain, 2007). On peut imaginer établir à partir de cela une cartographie cognitive décrivant la structuration des représentations pénales de chaque enquêté.e et pointer les constantes et les différences entre joueur/ses puis entre populations. Les entretiens étant filmés, il serait enfin possible d’étudier la manière dont les cartes sont manipulées par les joueur/ses à partir par exemple des regards sur la vignette durant la verbalisation du raisonnement, le rôle des émotions dans la prise de décision, ou encore l’articulation entre le rythme de parole du/ de la joueur/se et ses décisions (voir Rissoan, 2004).
L’épreuve de la comparaison : jouer comme un.e Français.e, jouer comme un.e Allemand.e
De la manière de jouer aux cartes
Nous avons pu constater que la passation du jeu a été plus complexe en Allemagne qu’en France. Les éléments de justification fournis par les joueur/ses permettent d’objectiver ce constat. En Allemagne, les enquêté.es appréhendent la consigne de manière restrictive et jouent en portant une attention marquée aux différentes informations contenues sur les cartes. Puis, ils/elles sélectionnent des éléments considérés comme pertinents dans les cartes, les articulent entre eux, les soupèsent par rapport à d’autres vignettes du jeu afin de formuler un jugement :
Sur un cas de vol à l’étalage (montre d’une valeur de 2000€) :
Ok, c’est encore un vol, mais je trouve que c’est C’est ce que tu comprends du texte. D’après les informations dont on dispose. Oui et pour cette raison, je dirais
En contraste, les jeux français illustrent le dépassement du hiatus habituel en sociologie pénale entre questions individuelles et questions structurelles. Les joueur/ses ont en effet tendance à juger le récit des vignettes dans son ensemble pour ensuite élargir leurs réflexions à des questions plus larges portant sur la justice comme l’illustre cet extrait dans lequel le/la joueur/se préconise une réforme du système judiciaire :
Sur un cas de vol à l’étalage (pull d’une valeur de 50€) :
Franchement…pour moi
Pour vous, justice égale lenteur ?
En fait c’est
Une institution à part de la justice ?
A part ouais. Pour les délits mineurs, comme celui-là…
Ça serait quoi comme institution par exemple ?
Comme pour les loyers, la location d’un local, il y a la
Vous pensez que pour des délits…
Ouais…
pour des délits mineurs il faudrait mettre en place des institutions en parallèle de la justice ?
Pour régler des petites affaires au quotidien (…).
Étudier le rapport à l’acte de jouer révèle des représentations nationales de la justice : en discutant les cas proposés dans le contexte pénal actuel, les joueur/ses français.es expriment un jugement informé par la réalité judiciaire de leur pays. Les joueur/ses allemand.es se représentent le jugement pénal comme une épreuve détachée de considérations liées au fonctionnement du système judiciaire et rattachée au prévenu et à l’infraction commise.
En somme, le dispositif du jeu de cartes a des effets différenciés sur les joueur/ses et influence l’analyse comparée. S’il permet ici l’identification des traits nationaux dans les représentations pénales, il peut également déséquilibrer une comparaison systématique des corpus puisque le dispositif ne parvient pas à visibiliser aussi nettement les perceptions des joueur/ses allemand.es sur leur système judiciaire, là où les Français.es sont plus prolixes.
Des raisonnements influencés par le contexte national
Nous observons des raisonnements similaires parmi les joueur/ses allemand.es et français.es sur une série de délits ce qui confirme l’hypothèse de punitivités semblables en Europe continentale (Cavadino et Dignan, 2006). Pourtant, une étude des peines choisies laisse apparaitre la polarisation entre les populations allemande et française sur certains cas. L’analyse des raisonnements exprimés et de références culturelles développées par les joueur/ses lors de l’enquête permet d’expliquer ces différences :
Sur un cas de conduite en état alcoolisé conduisant à la mort de la victime :
Je vais même être pire que ça. Je vais mettre prison ferme d’un à 5 ans. Il savait ce qu’il faisait. Il a bu, il a tué quelqu’un, il a pris ses responsabilités malheureusement. Tu m’as dit c’est terrible. Pour toi il y a un gros dilemme dans ce cas ? Là tu détruis sa vie. Il a trois enfants, il ne lui est jamais rien arrivé, il est agent de la fonction publique.
La joueuse verbalise ses perceptions de l’évolution de la politique pénale et justifie son choix de peine par l’existence d’une politique publique luttant contre l’alcoolisme au volant (Devillard et Marchetti, 2008). Cette intériorisation de la norme consistant à ne pas conduire en état alcoolisé se matérialise par la reprise d’une partie du slogan de la sécurité routière « Boire ou conduire, il faut choisir ». Les joueur/ses allemand.es ont au contraire tendance à relever la négligence de l’infracteur conduisant à la mort de la victime et à discuter l’importance de l’intention dans la peine. Ce faisant, ils apposent des peines moins afflictives que les joueur/ses français.es (sursis et mise à l’épreuve, tandis que les Français.es privilégient l’emprisonnement). Or, on sait que les infractions causées par un acte de négligence en Allemagne ont historiquement eu tendance à conduire à des abandons de poursuite par les magistrat.es, tendance néanmoins en repli depuis deux décennies (Singelnstein, 2019). En somme, la conduite en état d’ivresse causant la mort d’une victime demeure une infraction perçue, par les professionnel.les du droit et les profanes en Allemagne, comme concernant M. Tout-le-monde et mélangeant registre de normalité et de criminalité (ibid.).
De la même manière en ce qui concerne les cas de violences conjugales, la comparaison des deux corpus permet d’opposer raisonnements français et allemands (Laumond, 2020). En Allemagne, une large partie des enquêté.es est réticente à punir par l’enfermement des infractions perçues comme relevant avant tout de la sphère privée ; le recours à l’amende ou à la thérapie comme peine alternative est privilégié. En contraste, les raisonnements français sont marqués par une volonté de réprimer ; le fait que ces actes soient perpétrés dans l’intimité du domicile est plus fréquemment perçu comme un facteur aggravant. Les raisonnements recueillis grâce au jeu de cartes ont notamment permis d’identifier des cadrages des violences conjugales divergents et d’expliquer ces différences. L’analyse des jeux permet de montrer que les controverses publiques autour des violences de genre contribuent davantage à forger les représentations profanes que l’arsenal pénal actuel. Sur le cas du viol conjugal par exemple, nous démontrons que les perceptions d’une partie de l’échantillon allemand reposent sur l’ancienne législation pénale qui favorisait la mise à l’abri des femmes violentées sans pénaliser le viol conjugal et dont la réforme en 1997 a donné lieu à de vifs débats politiques. Cela se matérialise dans les jeux allemands par des références fréquentes aux Frauenhäuser (refuges pour femmes), absentes dans le corpus français, et à des arguments reprenant les positionnements des groupes politiques longtemps opposés à la pénalisation du viol conjugal. En France au contraire, la répression des violences de genre a fait l’objet d’une médiatisation historique, notamment à travers des campagnes de prévention dont on retrouve la trace dans les références des joueur/ses, et a été relativement unanime dans l’arène politique permettant d’expliquer le cadrage dominant chez les Français.es.
La comparaison franco-allemande est finalement rendue possible par une analyse qualitative des raisonnements qui montre l’importance des politiques publiques, des pratiques judiciaires et des discours médiatiques sur les représentations des délits. Les données issues des jeux permettent d’identifier des éléments propres à chaque pays nourrissant les raisonnements profanes et rappelant que les perceptions du crime demeurent nationalement situées.
Conclusion
Cet article avait pour objet la présentation de la conception et de l’opérationnalisation de la méthode du jeu de cartes de manière comparée. La méthode du jeu de cartes est le produit de différentes traditions de recherche. Alors que nous souhaitions collecter un matériau nous permettant d’identifier les représentations profanes du crime, nous avons utilisé les apports de la vignette research plaçant les enquêté.es dans des situations de jugements simulés et du jeu de cartes permettant de retracer la formation des jugements ordinaires. Si le dispositif place les enquêté.es dans une situation les invitant à « jouer au juge » et donc à se référer à des connaissances du droit et du monde judiciaire, cette méthode expérimentale présente finalement trois intérêts.
Premièrement, les vignettes abordent différents aspects de la criminalité puisque le jeu de cartes comporte 23 cas fictifs et le jeu permet donc d’interroger les représentations du crime de manière différenciée. En fonction des hypothèses de recherche, il est possible d’adapter le jeu en modifiant le nombre de vignettes, leur contenu ou le degré de directivité dans la passation. D’un point de vue théorique, le jeu de cartes pénal permet de mettre en avant des perceptions nuancées de la justice et vient interroger la thèse d’une forte demande punitive par l’opinion publique.
Deuxièmement, la méthode du jeu de cartes allie deux dimensions a priori peu compatibles des enquêtes qualitatives : les cartes-vignettes permettent d’aborder des aspects du crime déterminés par les enquêteur/trices ressemblant ainsi à la méthode de l’entretien pré-structuré tout en laissant aux joueur/ses une marge de manœuvre conséquente puisque l’administration du jeu est guidée par des principes de non-directivité. Cette approche permet l’identification de différents systèmes de représentations et la comparaison de plusieurs populations.
Troisièmement, le jeu de cartes est un dispositif conçu pour voyager. Il offre d’intéressantes possibilités de comparaison bien que l’étape de la conception du jeu nécessite la rédaction de vignettes avec lesquelles tous/tes les enquêté.es pourront jouer. L’un des résultats marquants est la capacité du dispositif à faire émerger des spécificités nationales qui s’expriment jusque dans la manière de jouer aux cartes. Il serait à ce titre intéressant d’élargir le jeu à des comparaisons de systèmes politiques, juridiques et culturels éloignés pour éprouver les limites de cette méthode. De même, de nouvelles potentialités du jeu de cartes pourraient être identifiées en l’administrant sous la forme de passations collectives.
Matériel supplémentaire
Supplemental Material, sj-pdf-1-bms-10.1177_0759106320939892 - La méthode expérimentale du jeu de cartes pour étudier les représentations pénales ordinaires en Allemagne et en France
Supplemental Material, sj-pdf-1-bms-10.1177_0759106320939892 for La méthode expérimentale du jeu de cartes pour étudier les représentations pénales ordinaires en Allemagne et en France by Bénédicte Laumond in Bulletin de Méthodologie Sociologique
Footnotes
Matériel supplémentaire
La liste complète des entretiens (ou des jeux) réalisés en France et en Allemagne (annexe 2) peut être téléchargée sur le site du BMS, avec l’article.
Déclaration de conflits d’intérêts
L’auteure déclare n’avoir aucun conflit d’intérêt potentiel pour tout ce qui concerne le déroulement de la recherche, les droits d’auteur et/ou la publication de cet article.
Financement
Le projet franco-allemand « Cultures Pénales Continentales » (2017–2020) est financé conjointement par les agences de recherche française et allemande (ANR-16-FRAL-0009).
Remerciements
Je remercie Fabien Jobard, Claire Dupuy et les éditrices du BMS pour leurs remarques avisées, les deux évaluateurs/trices anonymes pour leur retour constructif, ainsi que les membres de l’équipe du projet de recherche « Catégoriser le monde social » pour les échanges toujours fructueux autour de nos jeux de cartes respectifs. Je remercie enfin les étudiant.es qui ont mené les jeux présentés dans cet article.
Notes
Cartes-peines
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| Abandon des poursuites |
| Amende non-inscrite au casier judiciaire |
| Obligations de soins non-inscrite au casier judiciaire |
| Amende (d’un montant inférieur à un mois de salaire net) |
| Amende (d’un montant supérieur à un mois de salaire net) |
| Travail d’intérêt général |
| Prison avec sursis et mise à l’épreuve |
| Prison ferme de moins d’un an |
| Prison ferme d’un à cinq ans |
| Prison ferme de plus de cinq ans |
References
Supplementary Material
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