Abstract
Résumé
Cet article rend compte d’un processus de recherche sur le champ des mathématiques au Chili, et en particulier sur la carrière des femmes dans le milieu scientifique, et l’ethos mathématicien. Ce projet a été mené à bien par une équipe de chercheur·e·s composée à parité de sociologues et mathématiciennes, ce qui constitue selon nous une expérience innovante d’interdisciplinarité. Nous l’abordons ici de façon réflexive, en la situant par rapport à la littérature sur l’interdisciplinarité et l’épistémologie féministe. Ensuite, nous présentons la méthodologie que nous avons mise en œuvre, celle des entretiens biographiques articulée à l’auto-ethnographie des mathématiciennes de l’équipe. Nous souhaitons enfin mettre en lumière les hiatus que cette collaboration interdisciplinaire a permis d’identifier, et les enseignements que nous en avons tiré quant à la constitution de l’ethos mathématicien.
Introduction
Cet article rend compte d’un processus de recherche interdisciplinaire entre sociologues et mathématiciennes de diverses universités chiliennes mené à la faveur d’un financement dédié à la « recherche associative » de l’Agence chilienne pour la recherche et le développement (Agencia Nacional de Investigación y Desarrollo) entre 2019 et 2022. Le projet dans lequel s’inscrit le travail de terrain présenté ici porte sur la configuration du champ des mathématiques au Chili, et en particulier sur la carrière – au sens de Howard S. Becker – des femmes, qui y sont sous représentées. Il s’agit de décrire et analyser la carrière de celles qui sont considérées comme des chercheuses « compétitives », selon le terme en vigueur : celles qui publient fréquemment et qui obtiennent les financements très sélectifs de l’Agence chilienne de la recherche 1 . Au-delà de l’usage de la notion de carrière comme « un instrument interactionniste d’objectivation » (Darmon, 2008), nous souscrivons à la labelling theory de Howard S. Becker (Becker, 2018 [1963]) et considérons le fait de mener une carrière de chercheuse dans un milieu si masculin comme une forme de déviance.
Malgré la diversité de ses objets et méthodes, le raisonnement mathématique repose souvent sur l’abstraction pure 2 . Son propos est de déduire ou démontrer selon un procédé logique, à l’appui de concepts qui lui sont propres, la véracité ou l’inexactitude d’un énoncé. Il s’agit en somme d’un type de connaissance qui ne se fonde ni sur l’observation ni sur l’expérience. Il est a priori difficile de supposer – et démontrer – que le choix de ces concepts ait été biaisé en fonction de visions du monde masculines ou féminines qui soient liés à des préconceptions androcentriques (Fennema, 2000 : 12 ; Damarin, 2008 : 115-116).
De fait, il existe aux États-Unis et en France – deux principaux pôles mondiaux en mathématiques 3 (Chang & Fu, 2021) – une nette division genrée du travail mathématique en fonction des échelles de prestige propres à ce champ scientifique. Les disciplines connexes que sont la didactique des mathématiques, les statistiques, mais aussi les mathématiques appliquées, sont nettement plus féminisées que les mathématiques dites pures (Zarca, 2006 ; Damarin 2008 4 ). D’autre part, les mécanismes de promotion et rétribution de l’excellence en mathématiques – comme l’attribution de la médaille Fields – ont eu tendance, au moins depuis les années 1960, à favoriser et surreprésenter les mathématiques faites par des hommes – jeunes – provenant majoritairement d’Europe et des Etats-Unis (Barany, 2018 ; Chang & Fu, 2021). À cela s’est ajoutée la construction culturellement située de l’image du génie mathématicien, précoce et solitaire, parallèlement à l’internationalisation croissante de la discipline (Barany, 2021 ; Erhart 2011).
Dans ce projet collectif, nous avons souhaité d’une part voir dans quelle mesure les échelles de prestige identifiées au niveau international (Schlenker, 2020) se reproduisent au Chili, mais aussi interroger la constitution et l’organisation des savoirs mathématiques dans leur dimension genrée. Cela ne se réduit pas à promouvoir plus de femmes dans les sciences ; il s’agit plutôt d’interroger le biais androcentrique qui a historiquement prévalu dans la production, l’organisation, la professionnalisation et la validation scientifique des savoirs (Fox Keller, 1982 ; Shumway & Messer Davidow, 1991). D’autre part, nous avons posé comme hypothèse de travail que la carrière de chercheuse en mathématiques constitue une forme de déviance par rapport à la norme masculine du travail mathématique (Becker, 2018). En effet, l’idée reçue selon laquelle « il est difficile de trouver des mathématiciennes qualifiées » reste tenace, nous l’avons lue dans des réflexions portant sur l’état de l’art aux États-Unis (Damarin, 2008 :102), et nous l’avons entendue dans la réalité académique chilienne. À cela s’ajoute la double stigmatisation socio-culturelle des femmes qui se consacrent aux mathématiques et qui appartiennent à deux catégories « marquées » [négativement] : celle de femme et celle de doué·e pour les mathématiques, puisque en dehors du milieu scolaire, l’attrait et l’aptitude pour les mathématiques sont loin d’être « socialement désirables » (Damarin, 2000 : 70). Nous avons articulé ces deux aspects à travers une étude biographique des chercheuses en mathématiques au Chili afin d’analyser comment celles-ci construisent et relatent rétrospectivement leur trajectoire « déviante » et leur rapport aux mathématiques.
L’enquête a été menée à bien par une équipe composée à parité de chercheur·e·s en sciences sociales et en mathématiques. Les deux premières années, nous étions trois mathématiciennes, deux sociologues et une psychologue spécialiste des organisations. La composition de l’équipe de sciences sociales s’est ensuite modifiée : de 2021 à 2022, nous étions trois sociologues (deux femmes et un homme). Les six chercheur·e·s sont affilié·e·s à une université de Santiago du Chili, et trois universités de la conurbation Valparaíso-Viña del Mar ; c’est cette équipe qui continue de travailler à partir des entretiens biographiques. Le projet a également compté trois assistant·e·s de recherche et un post-doctorant. Cette parité sociologie/mathématiques constitue une expérience peu habituelle d’interdisciplinarité. En effet, à la différence de notre recherche fondée sur des méthodes qualitatives, l’alliance entre sociologie et mathématiques se réalise en général autour d’approches quantitatives, comme les enquêtes statistiques. Rappelons également l’influence bourbakiste 5 sur la recherche en sciences humaines et sociales française des années 1960 (Lebaron & Leroux, 2013) : la théorie des champs, qui nous intéresse dans un autre volet de cette recherche, fut conceptualisée par Pierre Bourdieu en lien étroit avec l’analyse géométrique des données (Bourdieu, 1999 ; Lebaron & Leroux, 2013). En outre, l’interdisciplinarité est en général pratiquée entre disciplines voisines et se matérialise souvent par des transferts de concept ou emprunts méthodologiques entre l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la linguistique, etc. ; même si, comme nous le verrons, il existe dans l’histoire contemporaine des sciences de nombreux exemples d’interdisciplinarité entre disciplines éloignées. Quelles que soient les formes et le propos de l’interdisciplinarité, celle-ci constitue en tout cas une tentative de subvertir les écueils liés à la spécialisation et de modifier l’organisation disciplinaire des savoirs (Shumway & Messer Davidow, 1991 ; Valade, 2018), à l’instar du projet de « transformation féministe » par nature interdisciplinaire (Shumway & Messer Davidow, 1991 : 213 ; Serret, 1999). Les enquêtes collectives ont par ailleurs peu fait l’objet de retours d’expérience rendus publics 6 , particulièrement lorsqu’elles sont interdisciplinaires.
Après avoir présenté un état des lieux du champ mathématique chilien (première partie), qui fait notamment apparaître une sous-représentation des femmes en termes d’emploi académique mais une surreprésentation relative dans les domaines de recherche les plus prestigieux, nous placerons la focale dans cet article sur les aspects méthodologiques et réflexifs de notre démarche. Nous montrerons en particulier comment l’interdisciplinarité entre sociologie et mathématiques ouvre des pistes de compréhension de l’ethos mathématicien 7 , au-delà de la description et de l' analyse du champ ou des carrières depuis les seuls points de vue et langage de la sociologie (deuxième partie). Pour cela, nous aborderons notre expérience de dialogue entre sociologie et mathématiques, en la situant dans la littérature et réflexion sur l’interdisciplinarité en pratique. C’est en cela que notre réflexion collective constitue un apport par rapport à des travaux très riches de sociologie des mathématiques comme ceux de Bernard Zarca (2009). Nous présenterons ensuite la méthode que nous avons mise en œuvre, celle des entretiens biographiques, avant de décrire la façon dont nous analysons le corpus biographique, en articulant la méthode de Howard S. Becker avec celle de l’analyse des récits de vie (troisième partie). Nous présenterons finalement une réflexion sur les hiatus que notre démarche interdisciplinaire a permis d’identifier, particulièrement autour du langage mathématique et de l’ethos mathématicien, mais aussi des inconvénients méthodologiques de l’entre-soi mathématique que nous avons dû recréer pour les besoins de l’enquête (quatrième et dernière partie).
Le champ scientifique mathématique au Chili
Pourquoi parler de champ mathématique? Y a-t-il une spécificité des mathématiques par rapport à la connaissance scientifique en général. Par rapport aux définitions proposées par Pierre Bourdieu (1976, 1997) du concept de champ, et de champ scientifique en particulier, nous retiendrons ici tout particulièrement l’autonomie. Selon Caroline Erhart, « les objets mathématiques, comme tous les autres produits intellectuels, possèdent une logique et un mode d’organisation spécifiques qui fait qu’ils ne sont pas complètement malléables et ne se laissent pas contraindre totalement par le monde social dans lequel ils sont produits et utilisés » (2011 : 28, cité par Alcaras, 2012, note 3). Le processus propre à la création mathématique et l’altérité de ses objets du point de vue du sens commun (Bessis, 2022) renforcent l’autonomie de ce champ de connaissances, et en font même, selon Bernard Zarca, en tant qu’objet sociologique, « un champ scientifique idaltypique » (Zarca, 2004). En outre, à la différence des termes « écrivain·e » ou « musicien·ne », que n’importe qui peut revendiquer et qui comporte une frontière « amorphe » entre amateur·ice·s et professionnel·les, « mathématicien·ne » est un qualificatif restrictif et difficile de s’approprier, y compris pour des femmes qui se consacrent à l’enseignement et la recherche dans cette discipline (Murray, 2000 : 86-87 cité dans Damarin, 2008 : 111) : « Actuellement, le terme “mathématicien” fonctionne comme une clôture entourant un très petit groupe, principalement composé d’hommes; ce groupe contrôle non seulement ses propres membres, mais aussi ce qui compte comme des mathématiques » (Damarin, 2008 : 118) 8 .
Une discipline fortement internationalisée, un champ national tardivement institutionnalisé
Le champ des mathématiques se caractérise également par la validité atemporelle de ses acquis. La validité d’un théorème s’applique dans les mêmes termes dans n’importe quel champ mathématique, et à toute époque. Le théorème de Pythagore conserve exactement la même validité et valeur explicative aujourd’hui qu’au moment de sa formulation. Ces propriétés des connaissances mathématiques permettent d’expliquer leur forte intégration internationale, puisque les particularités culturelles ou nationales n’affectent pas les vérités mathématiques. À cette caractéristique s’ajoute un facteur propre au contexte chilien, où le premier programme de doctorat en mathématiques a été créé dans les années 1970 ; les mathématicien·ne·s actuellement en poste à l’université ont, pour une large majorité d’entre elles et eux, obtenu leur doctorat à l’étranger.
Cela étant, le développement et rayonnement des mathématiques au Chili sont tributaires, comme ailleurs, de logiques institutionnelles. De ce point de vue, le développement des mathématiques universitaires y a été pour le moins tardif. Le premier docteur chilien en mathématiques, Jaime Michelow, a obtenu son doctorat à l’Université de Washington en 1962 (Cortez & Vera-Gajardo, 2022 : 1080). Cette même année a été créée la première licence en mathématiques du pays, à l’Université de Concepción (Ibid.). En 1975, l’Université Catholique du Chili a délivré le premier doctorat du pays en mathématiques, à Pablo Salzberg et la Société Mathématique du Chili (SOMACHI) a vu le jour (Ibid.). À la fin de la décennie 1970, il y avait 47 docteur·e·s en mathématiques dans le pays, dont cinq femmes (Ibid.). Cette situation contraste avec celle d’autres pays du cône sud, en particulier l’Argentine et le Brésil, qui bénéficiaient déjà de mathématiques institutionnalisées dès, respectivement, les années 1930 et 1950 (Ibid.). À la suite du coup d’Etat de 1973, de nombreux chercheur·e·s et étudiant·e·s ont dû quitter le pays, ce qui a atrophié la recherche scientifique jusqu’au mouvement de retour d’exil de la seconde moitié des années 1980 (Ibid.). Même si la situation des mathématiques ne peut se comparer à celle de la sociologie, laminée par la dictature, les effets de celle-ci sur la recherche scientifique sont indéniables.
La féminisation des mathématiques
Au Chili, suivant une tendance globale, les femmes 9 sont sous-représentées dans les disciplines STEM dès l’université. Selon un document public du Ministère chilien des Sciences, Technologie, Connaissance et Innovation, en 2020, seuls 8% des femmes qui ont obtenu un diplôme de premier cycle universitaire l’ont obtenu dans une discipline STEM, la proportion la plus faible parmi les pays de l’OCDE 10 . En 2022, alors que les femmes (52,7%) sont plus nombreuses que les hommes (47,3%) à s’inscrire à l’université et poursuivre leurs études jusqu’à l’obtention d’un diplôme, les filières STEM connaissent un écart de 40,5 points entre la proportion d’hommes et de femmes, au détriment de ces dernières 11 (Subsecretaría de Educación Superior, 2023). En 2020, toutes disciplines confondues, les femmes représentaient 35% des chercheur·e·s du pays (Ministerio de Ciencia, Tecnología, Conocimiento e Innovación, 2023) 12 .
En ce qui concerne la recherche féminine en mathématiques, nous avons élaboré en 2016 (Cortez & Hersant, 2016) un état des lieux sur la base d’un échantillon constitué en prenant en compte huit universités publiques et privées des quatre pôles mathématiques du Chili : Santiago, Valparaíso, Concepción et Talca. Ces informations sont forcément approximatives dans la mesure où il n’existe pas de données agrégées au niveau national. De cet échantillon de 421 enseignant·e·s-chercheur·e·s à temps partiel ou temps plein dans l’un des départements de mathématiques retenus, 97 étaient des femmes, soit 23%. Nous avons partiellement actualisé ces informations en 2023, en prenant en compte le personnel académique à temps complet des mêmes institutions, selon l’information disponible sur les sites internet des unités. D’un échantillon de 316 personnes, nous obtenons la même proportion de femmes (23%) qu’en 2016. Cette proportion est similaire à celle identifiée par Bernard Zarca en France, en 2003 (Zarca, 2006 : 47). Il convient de préciser que l’expression « personnel académique » recouvre des statuts différents : dans la plupart des universités chiliennes, il existe une catégorie de personnes qui se consacrent à l’enseignement, et qui n’ont pas nécessairement un doctorat (seul un master est requis la plupart du temps). Il en va de même pour les enseignant·es-chercheur·e·s aujourd’hui proches de l’âge de la retraite. Dans notre échantillon de 2016, 55,6% des mathématiciennes et 59,7% de leurs collègues masculins étaient titulaires d’un doctorat. Quant à la proportion d’hommes (31,7%) et de femmes (30,9%) employé·e·s à temps partiel, elle était similaire.
Afin d’évaluer la féminisation des différents domaines mathématiques, nous avions recensé les sites internet des unités de notre échantillon et sollicité auprès de leurs services administratifs des informations plus détaillées (Cortez & Hersant, 2016). Sur la base de cette information imparfaite, nous n’avons pu classer par discipline que 216 personnes, 173 hommes et 43 femmes. Les données recueillies ne firent pas apparaître de façon univoque une sous-représentation des femmes dans les domaines les plus prestigieux – qui sont les plus abstraits (Zarca, 2006). C’est certes en pédagogie/didactique des mathématiques, de tous les domaines mathématiques, qu’elles étaient le plus présentes en valeur absolue (11 femmes, soit 25,6% de l’échantillon), et c’est également le seul domaine où elles étaient plus nombreuses que les hommes. Pourtant, c’est dans les domaines considérés comme les plus prestigieux que les femmes de l’échantillon étaient le plus présentes : 30,2% d’entre elles appartiennent aux domaines de la théorie des nombres, algèbre, et géométrie pris ensemble, contre 25,6% des hommes de l’échantillon (Cortez & Hersant, 2016 : 67). D’ailleurs, entre 2013 et 2016, si seuls 13,5% des financements Fondecyt ont été attribués à des femmes, un quart de ces projets « féminins » s’inscrivaient dans les domaines de la géométrie et l’algèbre (Ibid : 68). Ces résultats s’écartent de la distribution genrée dans les différents domaines mathématiques observée en France (Zarca, 2006) et aux Etats-Unis (Damarin, 2008) ; cela étant, ils masquent de fortes disparités si l’on regarde le rapport numérique des femmes par rapport aux hommes : en théorie des nombres, on dénombre 2 femmes et 8 hommes ; en algèbre, 4 femmes et 15 hommes; en géométrie, 7 femmes et 14 hommes. Enfin, le faible nombre de cas au Chili invite à la prudence dans la comparaison.
Interdisciplinarité et étude des carrières féminines en sciences et mathématiques
Au Chili comme ailleurs, l’interdisciplinarité est perçue comme permettant un gain en termes de connaissances scientifiques et aussi d’accès de ces connaissances au grand public. Elle suscite à ce titre un engouement croissant de la part des institutions publiques de la recherche depuis la fin des années 1990 et bénéficie, de plus en plus, de fortes incitations qui en facilitent l’accès au financement de la recherche (Undurraga et al., 2023).
Sociologie qualitative et mathématiques : une expérience innovante d’interdisciplinarité ?
De quoi parle-t-on lorsque l’on invoque l’interdisciplinarité de notre démarcheCertaines définitions, comme celle de Bernard Lepetit (1999) dans sa « proposition restreinte pour l’interdisciplinarité » se limite aux « différentes sciences de l’homme » 13 . D’autres définitions associent d’emblée les « sciences de la nature » aux « sciences de la société » (Teixeira, 2004) – ce qui ne permet pas d’inclure les mathématiques 14 .
La définition de Julie Thompson Klein (1990) – qui fait référence dans la littérature anglophone – n’est pas fondamentalement différente, mais plus ample puisqu’elle inclut les démarches collaboratives autour de problèmes concrets (« collaborative problem-solving »), par exemple l’accompagnement des personnes dans le cadre de soins palliatifs entre médecine et travail social. Elle met également l’accent sur les théories qui se constituent au croisement de plusieurs disciplines, comme le marxisme ou le structuralisme ; et sur les domaines de recherche qui émergent des entrelacs d’une ou plusieurs disciplines comme la psycholinguistique, la criminologie, l’égyptologie ou les études urbaines (Thompson Klein, 1990; cité par Shumway & Messer Davidow, 1991 : 213). Thompson Klein (2017) distingue l’interdisciplinarité méthodologique – comme l’usage de l’ethnographie dans une enquête sociologique – de l’interdisciplinarité théorique – comme les transferts ou emprunts conceptuels. Il existe également une solide tradition d’interdisciplinarité entre disciplines éloignées, qui s’est développée au cours du 20ème siècle, plus particulièrement pendant et juste après la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis (Graff, 2015 ; Ash, 2019). Harvey Graff a en particulier compilé et décrit des recherches alliant génétique et sociologie, nanotechnologies et cultural studies, biologie moléculaire et études de l’illettrisme, etc. (Bryson, 2016). Plus récemment, des travaux se sont approprié l’étude des pratiques d’interdisciplinarité entre disciplines éloignées (Teixeira, 2004, Undurraga et al., 2023) : comment des chercheur·e·s appartenant à différents champs disciplinaires s’organisent-t-ils et elles ?
Plus que l’inscription de notre démarche dans l’une ou l’autre de ces définitions, nous souhaitons contribuer à combler une lacune en sociologie des sciences, laquelle « […] continue à négliger l’analyse des pratiques elles-mêmes et la nature des échanges entre des chercheurs appartenant à différentes disciplines » (Teixeira, 2004 : parag. 7). À la différence de travaux plus récents en sociologie des sciences comme celui d’Undurraga et al. (2023), qui observent les pratiques d’interdisciplinarité d’autres scientifiques, nous opérons dans la deuxième section de cet article un retour réflexif sur notre propre mise en œuvre de l’interdisciplinarité entre sociologie et mathématiques. Cela nous semble particulièrement pertinent dans un contexte chilien de relative précarité institutionnelle de la recherche, où celle-ci est principalement orientée vers la résolution de problèmes publics à l’échelle nationale ou comme un moyen d’améliorer les indicateurs économiques (Hersant, 2020; Ureta, 2021) ; ce alors que la littérature sur l’interdisciplinarité reflète généralement les conditions de recherche dans le « Nord global » (Undurraga et al., 2023). Nous mettrons également en relief l’asymétrie de statut entre mathématiques et sociologie, paradoxalement mise en lumière par le type de financement dont nous avons bénéficié.
Dans l’immédiat, il convient de situer notre objet – la carrière des femmes en sciences et en mathématiques en particulier – dans la littérature existante.
Etat de l’art sur l’étude des trajectoires féminines en mathématiques
Alors que de nombreux travaux en sciences de l’éducation ont montré la désaffection des filles pour les mathématiques dans le contexte scolaire et pré-universitaire (l’orientation vers certains choix de filières) 15 , les études sociologiques et socio-historiques des trajectoires féminines professionnelles en mathématiques sont moins fréquentes, surtout en ce qui concerne l’Amérique latine.
Margaret Murray (2000) a décrit les transformations du groupe professionnel des mathématicien·ne·s aux États-Unis depuis la fin du 19ème siècle : selon elle, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, il n’y avait pas de hiérarchie entre les tâches d’enseignement et de recherche, et les femmes y étaient représentées de façon non négligeable. Murray situe dans les années 1940 et 1950 le début de la dévalorisation de l’enseignement par rapport à la recherche mathématique, produisant un écart croissant entre une majorité de chercheurs masculins et une minorité de femmes se consacrant aux tâches liées à l’enseignement. Selon l’autrice, à cette époque a commencé à se forger le « mythe du mathématicien » (Murray, 2000 : 199), de façon congruente avec les observations de Michael Barany (2021) : un homme blanc au talent découvert dès son plus jeune âge, qui a étudié et travaille dans des institutions prestigieuses en ayant le loisir de se consacrer aux mathématiques.
C’est cet aspect qu’aborde Suzanne Damarin, et en particulier la signification que revêt le fait d’être mathématicien·ne, dans sa recension des travaux consacrés à l’articulation du genre et des mathématiques aux États-Unis (Damarin, 2008, 109-110). Sur la base des travaux de référence de la fin des années 1990 et du début des années 2000 (Burton, 2004 ; Henrion, 1997, Murray, 2000 ; Ruskai, 1997), Damarin aborde un autre aspect non moins important : l’incapacité, jusqu’alors, de la plupart des travaux sur les femmes mathématiciennes de s’abstraire de la référence à leur rôle en tant que filles, épouses ou mère ou leur résistance à ces rôles (Ibid.). Dans le même temps, les figures masculines en mathématiques sont présentées à travers leurs pratiques et apports aux mathématiques (Ibid.). Enfin, Damarin pointe à ce sujet le manque de dialogue entre études féministes et études des trajectoires féminines en mathématiques, ainsi que le manque de mise en perspective intersectionnelle de ces dernières (Damarin, 2008 :103, 114). On en trouve pourtant au moins un exemple stimulant avec la thèse doctorale de Mary Carroll Day (1997), que Damarin ne retient pas dans sa révision de la littérature.
Nous n’avons pas pu identifier d’études sociologiques ou historiques de trajectoires de mathématicien·ne·s pour l’Amérique latine et le Chili, mais plutôt des témoignages à la première personne comme cette somme publiée en 2022 par l’Association for Women in Mathematics, intitulée « 50 years of women in mathematics » ; à laquelle ont contribué deux mathématiciennes de notre équipe avec un récit de la formation du Collectif de Femmes Mathématiciennes au Chili (Colectivo de Mujeres Matemáticas de Chile).
Point de vue féministe et déroulement de l’enquête
Y a-t-il une perspective de genre dans la façon dont nous avons mené à bien le terrain? Notre recherche est-elle féministe? Suivant Sandra Harding (1988), il nous paraît important de rappeler qu’il n’existe pas de « méthodes féministes » en sciences sociales, au sens de technique de production de données; la méthodologie – comprise comme le choix de cadres conceptuels et orientations spécifiques dans l'analyse – répond a une posture épistémologique, qui est ici celle de la théorie féministe. Face à la tentative de développement de Harding (« L’une des caractéristiques de la recherche féministe est qu’elle génère ses problématiques à partir de l’expérience des femmes ») (Ibid. : 7), Isabelle Clair nous semble plus convaincante: « On peut proposer qu’une méthodologie puisse être qualifiée de féministe […] si et seulement si 1) elle promeut le fait de penser ensemble théorie et méthode ; 2) elle fonde cette théorie sur une acception selon laquelle le genre est une catégorie d’analyse et non un objet ou une « donnée » à observer ; 3) elle s’appuie sur un corpus bibliographique féministe – entre autres corpus » (Clair, 2016 : 70).
Notre recherche est féministe dans la mesure où elle adopte une perspective féminine sur les mathématiques, dans le but de modifier les rapports de force en termes de connaissances produites et avec l’espoir de contribuer à informer les pratiques et représentations qui découragent les femmes – et plus généralement les personnes qui ne sont pas des hommes cisgenres – de poursuivre une carrière dans la recherche mathématique. En ce sens, la perspective de genre irrigue notre réflexion depuis la conception du projet jusqu’à l’analyse du matériel empirique. Nous nous distancions de Sandra Harding, néanmoins, dans la mesure où son œuvre nous paraît trop centrée sur une opposition binaire entre femmes et hommes cisgenres ; nous considérons cette recherche comme une étape dans l’exploration du genre dans les mathématiques, qui devrait inclure à terme l’altérité sexuelle (les personnes LGBTIQA+) (Bonato, 2022 ; Valente, 2021), ainsi que les effets du genre en intersection avec la « race » et la « classe » 16 .
Constitution d’une équipe interdisciplinaire
L’équipe de recherche s’est constituée suite à une collaboration ponctuelle entre deux de ses membres, une sociologue et une mathématicienne, qui s’étaient rencontrées à la faveur de réseaux de sociabilité et d’interconnaissance, et ont préalablement publié ensemble une étude préliminaire (Cortez & Hersant, 2016). Le projet a d’emblée été pensé en articulation avec les actions du Collectif des Femmes Mathématiciennes au Chili, ce qui s’est traduit par un important volet consacré à la divulgation des mathématiques comme un outil d’accès aux sciences et de justice sociale (Dawson, 2019), depuis une perspective de genre et avec une préoccupation toute particulière pour les publics féminins (Saez et al., 2022). Cet aspect, allié à la forte composante interdisciplinaire de la recherche proposée, a sans doute pesé dans le fait que notre projet ait été sélectionné par un programme prestigieux et très sélectif de l’Agence chilienne de la recherche, lequel en 2018, une fois n’est pas coutume, fut fléché en sciences sociales quand il n’est habituellement ouvert qu’aux sciences formelles. L’évaluation des projets au Chili comporte une importante dimension quantitative en lien avec les paramètres de productivité scientifique, qui selon les concours constituent un filtre ou un critère permettant de départager des projets aux évaluations qualitatives équivalentes. De ce point de vue, l’alliance avec les mathématiques a probablement joué en notre faveur en ce qui concerne l’aspect bibliométrique : à la différence des revues de sciences sociales, les principales revues scientifiques en mathématiques sont indexées dans les bases de données de référence, en particulier Clarivate, et correspondaient aux « quartiles » les plus élevés. Nous étions donc assurées d’obtenir un score élevé.
Le projet s’est articulé autour de deux aspects identifiés par les collègues mathématiciennes : la fracture genrée entre enseignement et gestion administrative d’une part, recherche de l’autre; ensuite, le sentiment d’étrangeté que génère le fait de se sentir en décalage à la fois par rapport au milieu des mathématiques et par rapport aux représentations sociales qui n’associent pas les femmes aux carrières scientifiques et en font des personnes « bizarres » (Damarin, 2000; Valenzuela et al., 2022). Pour les mathématiciennes de l’équipe, ce sentiment d’étrangeté a été renforcé par le fait de participer à un projet de sciences sociales qui équivalait, en termes d’évaluation de leur parcours et donc de leur avancement de carrière, selon leurs propres termes, à participer « à un atelier de crochet », en référence à un passe-temps qui plus est considéré comme féminin. Cette expression renvoie au fait que toute recherche menée en dehors du cadre des mathématiques est considérée comme annexe et subalterne. À la différence d’une tendance dans les universités et l’agence chilienne de la recherche qui incitent fortement à la recherche interdisciplinaire depuis une dizaine d’années, celle-ci est très peu valorisée au sein des mathématiques pures (non appliquées). Ainsi, alors que la sociologue qui dirigeait le projet les deux premières années a obtenu une décharge partielle de cours et des félicitations appuyées de sa hiérarchie, les mathématiciennes ont dû assumer un coût personnel de participation au projet plus élevé. Nous avons néanmoins réussi à maintenir un investissement équitable dans cette recherche.
L’importance du financement obtenu était minée par le fait qu’il s’agissait d’un projet en sciences sociales. Nous n’avons pas été confrontées à des réactions de mathématicien·ne·s péremptoires et dénigrantes comme celles qu’a reçues Bernard Zarca (2004) en tant que sociologue. Néanmoins, comme il l’analyse fort bien, les échelles de prestige entre disciplines ont affecté sa relation avec ses enquêté·e·s mathématicien·ne·s. Dans notre cas, nous avons eu des échanges révélateurs de la façon dont les collègues en mathématiques jaugent les sciences sociales. Ainsi, au bout de quelques mois de réunions d’équipe hebdomadaires où nous définissions l’échantillon, les critères d’inclusion, la grille d’entretiens des focus groups, l’une des mathématiciennes s’est dite « agréablement surprise » dans la mesure où elle pensait jusqu’alors que les sciences sociales n’avaient pas vraiment de méthodologie. Une autre anecdote : le doyen d’une faculté de mathématiques de notre échantillon a suggéré à une enseignante – à laquelle le doctorat était exigé en raison des nouvelles normes de son université, mais qui estimait n’avoir pas le temps nécessaire à y consacrer – de s’inscrire en doctorat en sciences de l’éducation, « beaucoup plus facile ». La dichotomie entre facilité et difficulté est souvent liée au degré d’application ou d’abstraction d’un domaine ; mais elle traduit aussi une croyance selon laquelle le fait de maîtriser un langage spécifique – ici le langage mathématique – dote ses locuteur·trices d’une supériorité sur les autres disciplines. Lors d’une discussion avec un collègue à la sortie d’un séminaire de divulgation mathématique à destination d’un public de mathématicien·nes (qui vise à partager les recherches sur un sujet dans un langage accessible à des non spécialistes du domaine), celui-ci demanda à la sociologue présente (Jeanne Hersant) si elle avait « compris quelque chose ». Celle-ci lui a répondu que non, qu'elle était venue plutôt pour voir comment est présenté un raisonnement mathématique dans ce type d'instance. Le collègue a renchéri : « oui, tu n’as pas notre chance, nous on peut comprendre n’importe quelle discipline ». Elle a alors compris d’où venait l’idée de facilité associée à d’autres disciplines : le fait que, dans la plupart de celles-ci, la communication se fasse dans une langue véhiculaire (en l’occurrence, l’espagnol).
Pourtant, et bien que cela puisse paraître paradoxal, cette recherche suscitait énormément d’attentes de la part des collègues mathématicien·ne·s. Après avoir reçu un accueil mitigé, voire houleux, lors de ses premières interventions en 2016, dans le cadre du congrès annuel de la Société Mathématique du Chili, le Collectif des mathématiciennes du Chili a contribué à installer le problème des inégalités de genre dans la recherche en mathématiques, quand la préoccupation pour la désertion féminine reste souvent centrée sur l’école et les filières universitaires. Ainsi, au début de notre enquête, en 2019, les collègues mathématicien·ne·s espéraient des « solutions » concrètes et rapides au problème de la sous-représentation des femmes dans les mathématiques. Bien que nous n’ayons pas répondu à leurs attentes de ce point de vue (ce n’était pas l’objectif de notre recherche), ils et elles ont participé en nombre aux séminaires de présentation de nos avancées que nous avons organisés à Santiago et Valparaiso au cours du premier semestre 2022.
Mise en place des entretiens (auto)biographiques et recrutement des participantes
Nous voulions dans un premier temps réaliser une cartographie du champ mathématique chilien, notamment afin d’identifier les barrières à l’entrée et les marqueurs de prestige au sein de la discipline : l’appartenance à certains domaines, la culture matérielle des mathématicien·ne·s (le tableau, le papier et crayon, dans certains cas le recours aux calculs par ordinateur, etc.) et la perception des inégalités de genre (Valenzuela et al., 2022; Valenzuela et al., 2023). Nous avons pour cela réalisé 11 focus groups dans trois régions du pays, certains mixtes, d’autres non mixtes, auxquels ont participé 20 mathématiciennes et 42 mathématiciens à différents stades de leur carrière, de postdoctorant·e à professeur titulaire (le grade le plus élevé à l’université au Chili). Une fois cette étape terminée, nous avons mis en place les entretiens biographiques.
D’après Mary Beth Ruksai, « l’étude du genre [en mathématiques] a été en grande partie une étude de l’incapacité des femmes à avoir du succès dans les mathématiques » (Ruskai, 1997 citée dans Damarin, 2008 :109). Pourtant, « une conception du genre et des mathématiques qui n’accorde aucune place aux femmes qui réussissent est manifestement très erronée » (Ibid.). Cette posture partagée, ainsi que la problématisation de la carrière des femmes mathématiciennes comme une carrière « déviante » (Becker, 2018) nous a conduites à élaborer un protocole d’enquête qui nous permette de saisir les logiques du champ reflétées dans des trajectoires socio-professionnelles féminines considérées comme réussies ou remarquables 17 . C’est-à-dire des femmes auxquelles est reconnue la capacité à produire des raisonnements mathématiques valables scientifiquement, mais aussi qui soient jugés significatifs et élégants (par opposition aux résultats « triviaux »). Il s’agissait en somme de comprendre « à quelle condition (c’est-à-dire dans quelles conditions sociales) des mécanismes génériques comme ceux qui régissent en tout champ l’acceptation ou l’élimination des nouveaux entrants ou la concurrence entre les différents producteurs peuvent déterminer l’apparition de ces produits sociaux relativement indépendants de leurs conditions sociales de production, que sont les vérités scientifiques » (Bourdieu, 1976 : 88).
Il peut paraître insolite d’articuler ainsi l’approche bourdieusienne du champ avec la sociologie interactionniste réputée aveugle aux structures sociales et contextes socio-politiques. Pourtant, s’il ne prend pas en compte l’origine socio-économique de ses interlocuteurs pour élaborer les étapes de la carrière de fumeur de marihuana, Howard S. Becker (2018) expose clairement l’intersection de différents types de domination comme substrat de sa labelling theory.
Pour pouvoir apprécier plus précisément la féminisation des mathématiques universitaires et la répartition homme/femme entre les tâches nobles (recherche) et « subalternes » (enseignement), nous nous sommes penchées sur l’implication des femmes dans la recherche scientifique à travers l’assignation des fonds très compétitifs, dans le cadre d’une politique de la recherche chilienne principalement fondée sur le financement par projets.
Afin de mettre en œuvre notre hypothèse de travail – la carrière de chercheuse en mathématiques constitue une forme de déviance par rapport à la norme masculine du travail mathématique – et d’identifier les étapes de ladite carrière, nous avons défini les critères qui nous permettraient de sélectionner nos enquêtées. Ces critères, tout comme l’élaboration postérieure de la grille d’entretien, ont été définis au cours de discussions entre les sociologues et les mathématiciennes de l’équipe de recherche. Le premier critère était d’être considérée comme mathématicienne par ses pairs, c’est-à-dire d’avoir obtenu un doctorat en mathématiques ou dans une des disciplines connexes; et d’occuper un poste permanent d’enseignante-chercheure dans une université chilienne au moment de l’enquête. L’un des points de discussion entre les membres du groupe était celui de la didactique des mathématiques, qui est généralement considérée comme une discipline distincte à la croisée des sciences de l’éducation et des mathématiques. Nous avions donc en principe décidé de ne pas l’inclure dans les critères de sélection de l’échantillon, mais nous verrons comment ce critère a ensuite évolué.
Nous avons également défini un critère qui soit à la fois un marqueur d’« excellence » 18 et d’une carrière universitaire déjà installée : nous avons pour cela retenu le fait d’avoir obtenu au moins une fois l’un des financements phare de l’Agence chilienne de la recherche (ANID), nommé Fondecyt (Fondo Nacional de Ciencia y Tecnología), qui comporte deux types de financement selon l’étape de la carrière dans laquelle se trouvent les postulant.e.s. Nous avons retenu le Fondecyt Regular, lequel à la différence de sa version « Initiation » (Fondecyt de Iniciación) s’adresse à des chercheur.e.s établi.e.s. Par ailleurs, la version « Regular » existe depuis 1980 et nous permettait de pouvoir constituer un échantillon plus divers en termes générationnels, alors que la version « Iniciación » a été créée en 2006 face à l’afflux de jeunes docteur·e·s. L’obtention d’un financement de ce type remplit la double fonction de validation scientifique et de promotion au sein de l’institution qui emploie les chercheur.e.s puisqu’elle est souvent, au même titre que la production scientifique, prise en compte dans les évaluations administratives qui président aux avancements de carrière (Hersant, 2020). Le taux de sélection des projets financés est de l’ordre de 30%. En 2020, pour la première fois en 30 ans, en mathématiques aucune femme ne s’est vue attribuer un « Fondecyt Regular » ; à titre de comparaison pour la période 2013-2016 seuls 13,5% de ces financements ont été attribués à des projets portés par une femme (Cortez & Hersant, 2016 : 68).
Hormis ces critères qui répondaient à notre question de recherche, nous souhaitions faire en sorte que nos enquêtées présentent une diversité générationnelle, de situations conjugales et familiales, qu’elles proviennent d’horizons géographiques et institutionnels divers. Sur ce dernier point, il existe en effet une spécificité des universités au Chili qui sont soit publiques, soient privées, soit privées avec mission de service public (Hersant, 2020). Enfin, un critère d’importance devait être la disposition de nos interlocutrices à nous accorder au moins trois entretiens approfondis, ce qui n’était pas une moindre affaire étant donné que le temps est une ressource rare pour les enseignant.e.s-chercheur.e.s 19 , particulièrement les femmes, probablement plus encore en contexte de pandémie (Gewin, 2020).
Avant de recruter les participantes, et afin de tester la grille d’entretiens articulée autour de quatre questions principales, les trois mathématiciennes de l’équipe de recherche y ont répondu par écrit, en les insérant dans un récit autobiographique. Dans sa forme écrite, celle-ci constitue, selon Daniel Bertaux, « la forme optimale de récit de vie, car l’écriture conduit à la constitution d’une conscience réflexive chez le narrateur » (Bertaux, 1980 : 208). Il permet aussi un rapport à l’intimité plus difficile à faire émerger dans le cadre d’un entretien ; c’est pourquoi nous avons souhaité mettre à profit la confiance entre les membres de l’équipe et le double statut en son sein des collègues mathématiciennes. De fait, leurs récits comportent des éléments centraux pour l’étude des rapports de genre, qui n’ont été abordés dans aucun des entretiens postérieurs : le jugement implicite des pairs sur la vie sexuelle de l’une d’entre elles, ou l’expérience d’une autre de harcèlement par son directeur de mémoire. Nous avons ensuite réalisé un entretien avec chacune d’elles pour éclaircir ou compléter certains aspects de leur récit.
Description de l’échantillon
L’étape suivante a été le recrutement des participantes par la diffusion d’une affichette sur les réseaux sociaux et parmi les départements de mathématiques que nous avions retenus pour cette recherche, ainsi qu’aux participant.e.s aux focus groups que nous avions réalisé dans la première partie de l’enquête. Grâce à cette diffusion nous avons pu constituer un échantillon de huit mathématiciennes, d’âges et de profils scientifiques divers. C’est d’ailleurs en prenant en compte le profil des femmes qui ont répondu à notre annonce que nous avons décidé d’assouplir les critères de sélection des participanes, puisque l’une d’entre elle n’a justement jamais obtenu de Fondecyt Regular malgré le fait d’y avoir postulé à plusieurs reprises. Une autre a un parcours orienté vers la didactique des mathématiques, mais a fait des études de 3ème cycle en mathématiques formelles afin de se légitimer au sein du département de mathématiques où elle travaillait. Nous avons en somme retenu le principe de la valeur heuristique de l’exception (Ermakoff, 2017) par rapport aux autres profils de notre échantillon, ou « cas négatifs » selon Howard S. Beker (1986 :107).
Nous avons obtenu un échantillon de onze femmes de 36 à 75 ans 20 , en incluant les trois mathématiciennes de l’équipe et leurs récits respectifs, dont nous présentons les caractéristiques socio-démographiques en annexe. En particulier, dans le tableau 3 de ladite annexe figure une adaptation de la nomenclature des PCS que nous avons utilisée par « commodité » (Descamps & Foudi, 2022), puisqu’il n’en existe pas au Chili où elle serait d’ailleurs probablement inopérante étant donné l’ampleur de l’économie informelle. Cette grille permet de visualiser l’origine socio-économique de nos interlocutrices. Nous l’avons complétée par la prise en compte du diplôme universitaire de premier cycle, qui s’obtient en quatre à cinq ans selon les filières, et est généralement sanctionné par un mémoire ou un examen final, en plus d’une période de stage d’au moins un semestre. C’est un capital important sur le marché du travail, autant qu’un signe de prestige et d’ascension sociale, dont la valeur s’est néanmoins érodée ces dix dernières années avec la diffusion des études de troisième cycle, en particulier les masters.
L’analyse des récits de vie
Le processus d’analyse a, comme la réalisation des entretiens, été mis en œuvre de façon collective et est toujours en cours à l’heure où nous écrivons ce texte. Comme nous l’avons indiqué plus haut, il était important pour nous d’avoir une diversité générationnelle parmi nos interlocutrices, afin de pouvoir identifier à travers leurs récits les changements intervenus au sein du champ mathématique chilien au cours des dernières décennies. Cela nous a néanmoins obligé à renoncer, au moins provisoirement, à mettre en œuvre l’approche séquentielle qui nous aurait permis d’identifier les étapes de la carrière de mathématicienne. En effet, le mode opératoire suivi par Howard S. Becker est éminemment synchronique et n’accepte pas de variation dans les expériences qui constituent chaque séquence (Becker, 2018).
Nous avons décidé de suivre le processus analytique décrit par Nathalie Heinich (1999) dans son étude biographique d’autrices et auteurs qui rencontrent soudainement le succès à la faveur de la remise d’un prix littéraire ; et plus précisément la conceptualisation de la réussite qu’elle propose à travers la problématique des « écarts de grandeur » (Heinich, 1999 : 182) 21 . La première phase du traitement des entretiens consiste en une réécriture de la transcription des propos tenus oralement « de façon à atténuer les effets d’oralité sans pour autant faire perdre le caractère parlé du discours » (Ibid. : 33). La deuxième phase consiste à reconstituer « derrière les récits, les anecdotes, les souvenirs, les opinions, […] le sens et la cohérence de ce qui a été vécu […] » (Ibid.). Il s’agit ensuite de « sérier les énoncés en fonction des thèmes les plus saillants ou les plus récurrents » (Ibid). Nous sommes au stade de cette deuxième phase dans notre travail collectif d’analyse, au cours de laquelle nous avons identifié des catégories émergentes. Bien qu’ayant abandonné – provisoirement – l’ambition d’une analyse de séquences, nous avons ici choisi de nous laisser guider par la finesse de l’analyse de Howard S. Becker (2018) dans son souci de les identifier : par exemple, de la même façon qu’il faut apprendre à reconnaître puis à apprécier les effets de la marihuana pour pouvoir se convertir en consommateur régulier, certaines de nos interlocutrices évoquent le fait de se laisser emporter par leur « amour » des mathématiques, une fois habituées à la difficulté du raisonnement mathématique et à l’austérité du mode de travail intellectuel qui y est associé, lequel inclut de longues périodes de travail solitaire. Il restera ensuite à mettre en œuvre la troisième phase de l’analyse, qui consiste à « raconter l’histoire », en « reconstituant la cohérence de l’expérience à partir de l’analyse thématique des propos […] » (Heinich, 1999 : 35).
Réflexions autour d’un hiatus
Avant même la mise en place du dispositif d’analyse, au cours de la première ronde d’entretiens, nous avons pris conscience d’un hiatus que la démarche interdisciplinaire nous a permis d’interpréter. C’est ce qu’il nous a paru important de mettre en avant dans cette réflexion méthodologique.
Dans un autre contexte que celui de notre recherche, Martine Champagne-Vergez a analysé « en quoi le langage dans des usages scolaires contribue ou pas à l’apparition de hiatus et le rôle que ces hiatus peuvent avoir au sein des pratiques orales scolaires » (Champagne-Vergez, 2010 : 22). Il s’agit d’identifier et d’interpréter des incohérences (au moins apparentes) provoquées par la mise en contact d’un langage à visée scolaire (transmettre des enseignements) et du langage non scolaire (celui des élèves). Nous entendons les hiatus comme des points ponctuels de rupture ou d’inadéquation dans les interactions langagières; cette rupture peut néanmoins être constitutive d’un produit ou processus (Ibid. : 69). La visibilité de ce phénomène langagier dépend à la fois du contexte et de l’analyse du contexte qu’en font les acteurs impliqués (Champagne-Vergez, 2010).
L’invité surprise : le langage mathématique
Nous avons réalisé trois rondes d’entretiens pendant la pandémie de Covid-19, avec chacune des huit mathématiciennes de notre échantillon, entre août 2020 et janvier 2021. Ces entretiens ont été réalisés par l’intermédiaire de la plateforme Zoom, étant donné qu’au Chili, les écoles et universités ont été fermées et les cours dispensés en ligne de mars 2020 a décembre 2021, soit deux années universitaires complètes. Chaque série d’entretiens a été réalisée par le même binôme, constitués de façon à éviter de possibles biais d’interconnaissance entre les mathématiciennes de l’échantillon et celles de l’équipe de recherche. Entre chaque ronde d’entretiens, nous révisions les transcriptions en binôme puis nous les mettions en commun entre les six chercheuses impliquées dans cette étape, au cours de réunions virtuelles. Cela nous a permis d’identifier des points à approfondir, des angles morts du récit ou des redondances, et aussi d’affiner la grille d’entretien initiales. Cela nous a également permis de nous imprégner des récits de ces huit femmes et de commencer à identifier des thèmes émergents.
C’est au cours d’une de ces réunions que nous avons identifié un hiatus autour de la première question de la grille d’entretien, qui ne « fonctionnait » pas avec certaines répondantes. Cette question était la suivante : « Quel est ton premier souvenir d’un intérêt pour les mathématiques» 22 . Cette façon d’ouvrir l’entretien et de « briser la glace » nous avait été inspirée par Isabelle Collet, avec qui nous avions eu l’occasion d’échanger autour de son livre Les oubliées du numérique (2019), et qui avait procédé de cette façon dans ses entretiens. Il convient de signaler que la formulation initiale de la question, proposée par une sociologue de l’équipe, plus ample – « Qu’est-ce qui t’as incité à étudier les mathématiques» – avait soulevé l’objection de deux des mathématiciennes de l’équipe : ingénieures de formation et s’étant spécialisées en mathématiques au cours de leur cursus, elles souhaitaient que la formulation de la question prenne en compte la possibilité que nos enquêtées n’aient pas forcément opté pour les mathématiques dès le niveau de licence.
Pour en revenir au hiatus identifié : nous souhaitions obtenir dans les réponses la réminiscence d’un moment, une anecdote, un souvenir, mais la question provoquait visiblement un malaise chez certaines de nos interlocutrices, et une réponse du type « je ne sais pas ». Ce constat appelait tout d’abord une interprétation sociologique : il nous indique qu’il n’y a pas un moment clé, un point de départ, et que – d’après le récit de nos interlocutrices –, l’attrait pour les mathématiques se construit peu à peu, le plus souvent au cours de la scolarité. Mais cela ne nous semblait pas expliquer entièrement le malaise que nous sentions chez quelques-unes des répondantes, jusqu’à ce qu’une des mathématiciennes de l’équipe propose l’hypothèse suivante autour du langage mathématique, qui s’est alors invité dans l’enquête : la formulation de la question a produit un hiatus entre le langage mathématique et « le langage des humains » (Bessis, 2022), générant une forme de dissonance cognitive chez nos interlocutrices. Afin de mieux expliquer cette idée, il convient de décrire le langage mathématique et sa fonction dans le raisonnement mathématique.
Par langage mathématique, nous entendons tous les symboles, graphiques, diagrammes et mots du langage courant qui sont utilisés pour faire des mathématiques. Nous identifions le langage mathématique à ce que Wells & Wells (2003) nomment le « registre mathématique », qui comprend à la fois des mots techniques et des mots du sens commun, des phrases et des constructions grammaticales qui, bien qu’ayant un sens dans le langage commun, ont un autre sens pour les mathématiques. C’est-à-dire qu’il existe des mots ou des phrases qui appartiennent à la fois au registre mathématique et au registre du sens commun, mais dont le sens varie d’un registre à l’autre. Un exemple en est le mot « fonction », qui dans le langage commun a différentes significations, mais en mathématiques est un objet spécifique ; en gros, une règle de correspondance entre deux ensembles ayant certaines propriétés. Il convient donc de se demander si la proximité du langage courant et du langage mathématique ne délimite pas certains types de subjectivités, de structures de pensées et de manières d’interpréter le langage quotidien. À partir du constat de proximité entre de nombreux termes du sens commun et mathématiques, la description que fait David Bessis du langage mathématique nous semble particulièrement éclairante : « Dans la vie quotidienne, nous ne définissons jamais correctement les mots que nous utilisons. La meilleure façon d’expliquer ce qu’est une banane, c’est d’en montrer une. Cette approche […] pose de vraies difficultés, dont la plus concrète est celle-ci : quand une chose n’existe que dans votre tête, comment faire pour la pointer du doigt? À un niveau très profond, les mathématiques sont la seule tentative réussie de l’humanité pour parler avec précision des choses que nous ne pouvons pas pointer du doigt » (Bessis 2022 : 69).
En conséquence, dans le langage mathématique le sens des mots se réduit entièrement à leur définition (Ibid. : 70) : « […] si avoir une trompe fait partie de la définition d’un éléphant, alors un éléphant dont on coupe la trompe cesse immédiatement d’être un éléphant ». Ainsi, le langage mathématique permet de formaliser et transmettre une façon de penser propre aux mathématiques afin de démontrer une vérité en utilisant les lois de la logique. Comme on l’a vu plus haut à propos du théorème de Pythagore, la vérité mathématique est absolue, globale et éternelle, en ce sens qu’elle ne dépend pas des contextes sociaux ou culturels ni des moments historiques dans lesquels elle émerge.
D’autre part, le théorème du bon ordre stipule que tout sous-ensemble des entiers positifs (constitué des nombres 1, 2, 3, 4, 5, …) doit avoir un élément premier, c’est-à-dire un nombre qui est plus petit que tout autre nombre de ce même ensemble. Cet élément premier est unique. Or, suivant la logique mathématique, si l’on veut affirmer qu’un nombre est le premier élément d’un certain ensemble, il est essentiel de prouver qu’il l’est effectivement. Ces explications pourraient nous aider à comprendre ce qui s’est passé avec la première question pendant les entretiens biographiques : les fondamentaux mathématiques incorporés – dans la mesure où ils font partie de la formation élémentaire de tout.e étudiant.e en mathématiques – peuvent avoir trouvé un écho chez nos interlocutrices. « Premier » est un de ces termes partagés entre le registre mathématique et le langage courant, dont la signification est similaire, mais dans un cas l’ethos mathématicien, cela exige une démonstration pour affirmer la catégorie de « premier ». Pour le dire autrement, en interrogeant des mathématiciennes sur leur premier souvenir mathématique, nous les avons mises involontairement devant le dilemme de devoir prouver qu’un tel souvenir remplisse la condition d’être véritablement le premier. Étant donné que les souvenirs sont fugaces et que l’ordre dans lequel ils sont stockés dans notre mémoire n’est pas toujours le « bon ordre », il est très probable qu’une personne formée aux mathématiques préfère, par un mécanisme qui n’est pas nécessairement conscient, ne pas répondre ou se sentir désorientée par la question au point de ne pas savoir comment y répondre.
D’ailleurs, lors du premier entretien, l’une des mathématiciennes de l’équipe a eu l’idée de formuler la question d’une manière différente, ce qui a donné lieu à une réponse fluide. Cette fois, la question était formulée ainsi « Si tu pouvais choisir parmi tes souvenirs liés à l’éveil d’un intérêt pour les mathématiques, lequel choisirais-tu? ». Apparemment, cette nouvelle question ouvrait une fenêtre de liberté, désormais sans restriction sur la position temporelle du souvenir, qui permettait à l’interviewée de donner une réponse concrète sans entrer en conflit avec la rationalité mathématique.
L’inadéquation au stéréotype
Cette interprétation du hiatus a fait l’objet de discussions au sein de l’équipe. Les deux autres mathématiciennes n’étaient pas convaincues : selon elles, les mathématicien·ne·s sont tout à fait capables de comprendre le sens commun des termes mathématiques. L’évaluation anonyme de la première version de cet article, dont les éditeur·ice·s de la revue nous ont indiqué qu’elle a été réalisée par deux chercheur·e·s en sciences sociales et deux chercheur·e·s en mathématiques, nous a placé·e·s face au même dilemme : les spécialistes en sciences sociales semblaient trouver convaincante l’hypothèse d’un hiatus provoqué par une dissonance cognitive, les mathématicien·ne·s beaucoup moins. L’un des rapports confirme néanmoins indirectement notre hypothèse en mentionnant : « Je ne pense pas que cela soit une caractéristique propre aux mathématiciennes ainsi qu’au sens mathématique du mot ‘premier’. Une scientifique d’une autre discipline, ou n’importe qui ayant à cœur de ne pas se tromper
23
, aurait également pu rencontrer des difficultés pour répondre à cette question ».
C’est justement de cela qu’il s’agit : la formulation de cette question induit, semble-t-il, la réaction selon laquelle « il ne faut pas se tromper ». Grâce au second rapport élaboré par un·e spécialiste en mathématiques, nous avons pu identifier un troisième élément que nous avons pu approfondir à travers des échanges avec des mathématicien·ne·s. Ce rapport suggère : « Se pourrait-il que ces femmes aient du mal à s’identifier au mythe du goût inné pour les mathématiques, et perçoivent la question comme une estimation de leur adéquation à ce stéréotype? ». Cette remarque pointe un biais dont nous n’avions pas conscience en recréant l’entre-soi mathématique et en soumettant ainsi nos interlocutrices au regard de leurs pairs. Nous ignorions que les biographies ou entretiens de mathématiciens célèbres – et moins fréquemment de mathématiciennes célèbres – dont se nourrissent les passionné·e·s de mathématiques, impliquent le plus souvent des questions sur leur inclinaison supposée innée ou précoce pour les mathématiques. Nous avons pu nous en rendre compte en consultant quelques-unes des interviews réalisées dans la presse spécialisée à des récipiendaires de la médaille Fields 24 : les interviews commencent systématiquement, pour les hommes, par « quand/comment avez-vous réalisé que vous souhaitiez devenir mathématicien ». Lorsqu’il s’agit d’une femme, Karen Uhlenbeck, la question introduit le fait qu’elle était un « garçon manqué » étant enfant, ce qui « paraît incompatible avec le goût pour la lecture ». Hormis ce dernier aspect, en ce qui concerne les réponses, plusieurs sont assez semblables à celles de nos interlocutrices : un goût pour les mathématiques durant la scolarité, mais sans forcément savoir que le « métier de mathématicien » existe, sauf pour les personnes – homme et femmes – qui, de par leur milieu familial ou social, étaient entourées de scientifiques. Pourtant, dans le cas de mathématiciens primés et particulièrement jeunes, par exemple dans le cas de Terence Tao, le récit confine au téléologique et à la reconstruction biographique : outre qu’il s’est intéressé aux mathématiques aussi loin que remonte sa mémoire, ses parents « ont toujours su » qu’il deviendrait mathématicien, notamment parce que « dès l’âge de deux ans, il enseignait l’alphabet et les chiffres aux enfants de son entourage ».
La première question de notre grille d’entretien, apparemment anodine, pouvait dès lors renvoyer nos interlocutrices au mythe du génie, qui a contribué à ce que les femmes aient du mal à s’identifier avec ce qu’est censé être un·e « vrai·e » mathématicien·ne (Harding, 1988 ; Zarca 2006 : 64). Il n’est pas à exclure que l’ambigüité involontaire que recelait ladite question ait été amplifié par le face-à-face avec des collègues en situation de succès dans le champ des mathématiques. Dans un champ scientifique si exigu et peu féminisé, il était difficile pour les enquêtrices de ne pas connaître au moins de nom la plupart des répondantes, et vice versa. Bien que nous ayons veillé à ce qu’il n’y ait pas de lien direct (amitié ou affiliation à la même unité académique) entre elles, et que certaines ne se connaissaient pas personnellement, au moment des entretiens, deux des chercheuses principales de l’équipe étaient également membres du comité qui coordonne l’évaluation scientifique des projets de recherche présentés en mathématiques pour l’obtention de financements Fondecyt. L’appartenance à ce comité confère une certaine position d’autorité au sein de la discipline. Bien que certaines de nos répondantes en aient également fait partie dans le passé, cette situation peut avoir généré une certaine asymétrie entre les enquêtrices et nos interlocutrices moins avancées dans leur carrière. Entre tant de préoccupation et d’efforts pour la mise en place d’un langage commun au sein de l’équipe de recherche et de discussions pour établir une grille d’entretien qui fasse sens pour tous ses membres, cet élément était passé inaperçu ou nous n’en avions pas pris la mesure.
Le hiatus identifié comme rupture de sens dans des interactions langagières prend tout son sens avec la mise en récit de notre expérience d’interdisciplinarité, où s’articulent des éléments de langage comme de contexte propres aux disciplines sociologiques et mathématiques. C’est là une des difficultés méconnues de la démarche interdisciplinaire, le défi de générer un langage commun entre les différent·e·s chercheur·e·s.
Conclusion
Cet article apporte une contribution à la sociologie des mathématiques en ce qu’il propose un état des lieux de la recherche féminine en mathématiques au Chili dont les caractéristiques sont différentes de ce qui a été observé en France et aux États-Unis : il y a certes une sous-représentation des femmes chercheuses à l’échelle de la discipline, mais pas dans les domaines les plus théoriques et prestigieux. Cette observation confirme néanmoins l’hypothèse de la sursélection des femmes, qui prend au Chili une forme particulière.
En second lieu, nous avons retracé dans cet article un parcours collectif de recherche, qui nous a enseigné une mise en pratique équitable et approfondie de l’interdisciplinarité, que nous espérons avoir su restituer afin d’inciter d’autres équipes de recherche à la mettre en place. Il nous semble nécessaire de penser l’interdisciplinarité non seulement comme un emprunt de concepts et méthodes, mais aussi comme une immersion dans le registre discursif et cognitif, et la matérialité de chaque discipline. En effet, pourquoi une question formulée de la même façon avait-elle fonctionné dans le cas d’une enquête avec des informaticiennes (Collet, 2019) et non dans la nôtre? Probablement en raison de l’importance de la matérialité dans l’imaginaire informaticien à travers l’ordinateur : celui-ci est forcément incorporé de manière tangible dans la mémoire des informaticien·ne·s et leur permet de mobiliser des souvenirs associés à l’entrée de cet objet dans leur vie.
Mais aussi en raison de la configuration propre de notre enquête. La discussion autour de la formulation de la grille d’entretien, dans un souci de réelle mise en œuvre de l’interdisciplinarité – c’est-à-dire la recherche d’équilibre et de consensus au sein de l’équipe entre représentantes des deux disciplines – a, peut-être, omis le bon sens empirique : en recréant l’entre-soi mathématique pour les besoins du dispositif d’entretiens biographiques, nous avons involontairement mis nos enquêtées en situation de se sentir évaluées. Néanmoins, comme dans toute entreprise sociologique de type inductif, l’erreur ne cesse jamais d’être heuristique. En jetant une nouvelle lumière sur les données obtenues et le contexte qui les a produites, elle a permis d’enrichir la réflexion initiale et nourrit l’analyse des données en cours.
Footnotes
Remerciements
Les autrices remercient María Isabel Cortez, Fernando Valenzuela, Consuelo Dinamarca et Tania de Armas pour leurs commentaires sur les versions successives de ce texte; également Felipe Aguila et Francisca Rioseco pour leur collaboration active à cette recherche.
Une première version de ce texte a été rédigée durant un séjour de Jeanne Hersant au Centre Max Weber de l’ENS Lyon, en janvier et février 2022, en particulier au cours de deux séminaires qui lui ont permis de bénéficier des commentaires bienveillants d’Isabelle Collet, Christine Détrez, Camille Martin et Marie Vogel.
Les autrices remercient également les évaluateurs et évaluatrices anonymes de cet article pour leurs commentaires et orientations extrêmement stimulants.
Déclaration de conflits d’intérêt
Les auteures déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêt potentiel pour tout ce qui concerne le déroulement de la recherche, les droits d’auteur et/ou la publication de cet article.
Financement
Cette recherche a bénéficié du fonds PIA ANILLO SOC180025 de l’Agence chilienne pour la recherche et le développement (ANID), entre 2018 et 2022.
