Abstract
Nous étudions l’impact du deuil consécutif à la mort d’un proche (le deuil originel), et le deuil consécutif à toute perte significative (le deuil métaphorique) sur les comportements de consommation. Nous évoquerons la singularité du processus de décision de consommation en situation de deuil, et proposerons d’utiliser un nouveau cadre théorique, permettant de renouveler les interprétations relatives à l’incidence du deuil originel sur les comportements de consommation. Nous montrerons, par ailleurs, comment le deuil métaphorique permet de comprendre, de façon alternative, certaines réactions du consommateur aux stratégies d’abandon de marque, ou d’analyser différemment les processus d’acculturation. Nous ouvrons ainsi de nouvelles voies de recherche sur la relation à la marque ou à l’enseigne, ainsi que sur l’ethnicité. Pour réaliser cet agenda de recherche, nous présentons une revue de littérature sur le concept de deuil, en anthropologie, psychologie et sociologie, proposons une définition de ce concept et identifions les principaux modèles théoriques s’y référant. Une réflexion sur les conditions d’opérationnalisation de ces futures recherches et de nouveaux outils méthodologiques sont enfin proposés.
Introduction
En 1985, la compagnie Coca Cola décide de changer la formule héritée de Pemberton et de lancer le New Coke. Mal lui en prit : les consommateurs résistent, le siège de la firme est submergé de réclamations, et ce mouvement de protestation est relayé par les médias. « Un psychologue, engagé pour analyser le contenu des appels téléphoniques, conclut que le problème résidait dans un travail de deuil qui se faisait mal : pour les consommateurs, la suppression de Coke était une perte irréparable, une mort » (Fischler, 2001 : 223). Quand l’enseigne de distribution américaine Marshall Field & Co est devenue Macy’s, Otnes et al. (2009) évoquent également le deuil ressenti par les consommateurs face au changement d’enseigne. Plus récemment, Russell et Schau (2014) évoquent le deuil que doivent faire les téléspectateurs, confrontés à la fin de la diffusion d’une série : « Il est difficile de laisser partir des personnes qui vous préoccupent. C’est la même chose que lorsque quelqu’un meurt (…) je pense que c’est comme un processus de deuil » (Yvonne, dans Russell et Schau, 2014).
Arrêt de commercialisation et de diffusion de produit ou de service, changement d’enseigne, abandon de marque, ces pratiques marketing suscitent de véritables pertes pour les consommateurs qui y sont attachés. Si le concept de deuil est parfois évoqué pour les caractériser, il est peu étudié par les chercheurs en comportement du consommateur. En effet, force est de reconnaitre que les articles sur le deuil sont rares, sans doute en raison du tabou entourant la mort (Gorer, 1965 ; Sabri et al., 2010). Quelques études spécifiques ont bien porté sur l’étude du processus de décision des personnes endeuillées, à la suite de la mort d’un proche. Il en est ainsi de l’analyse de la consommation de produits funéraires (Gentry et al., 1995 ; Revat et Roederer, 2015), ou encore de l’étude de la consommation comme modalité possible d’ajustement à la suite de la perte du conjoint, afin de restaurer une identité amputée (Schouten, 1991). Cependant, ces recherches s’appuient sur un socle théorique ancien, ne mobilisent guère les connaissances les plus récentes sur le deuil et portent sur des champs restreints du comportement du consommateur. En outre, l’étude de l’influence du deuil sur les comportements de consommation s’est rarement intéressée à sa transposition à des pertes autres que la mort, c’est-à-dire à la fécondité de son utilisation potentielle dans le cadre de situations de pertes, telles qu’évoquées dans les exemples au début de cet article. Ceci nous conduit à nous interroger sur la portée de ce concept et l’étendue de son utilisation en comportement du consommateur, en ne limitant pas notre réflexion à l’analyse du deuil consécutif à la mort d’un proche, mais en intégrant également le deuil métaphorique, lié à toutes pertes significatives.
A l’appui d’un retour aux disciplines sources du deuil, cet article va tenter de répondre à cette interrogation. Il est structuré en quatre parties. Au cours de la première partie, nous délimiterons le concept de deuil, pour en proposer une définition générique. Nous distinguerons ainsi la forme originelle du deuil (consécutive à la mort d’un proche) et la forme métaphorique du deuil (consécutive à toute perte significative). Dans la seconde partie, nous aborderons les variables affectant le processus de deuil, tandis que la troisième partie discutera des modèles du deuil que nous avons recensés dans les disciplines sources. La quatrième partie abordera enfin l’utilité du concept de deuil en comportement du consommateur en proposant un agenda de recherche structuré en deux volets : l’impact du deuil originel d’une part, et l’exploration d’un nouveau champ d’application, avec l’étude de l’impact du deuil métaphorique d’autre part. Dans le premier cas, nous évoquerons la singularité du processus de décision de consommation en situation de deuil, et mettrons en évidence que certains affects – telle la nostalgie par exemple – ainsi que certaines variables – telles que l’âge et le genre de la personne endeuillée – impactent le déroulé de ce processus décisionnel. Nous proposerons également d’utiliser un nouveau cadre théorique inédit, permettant de renouveler les interprétations de l’incidence du deuil originel sur les comportements de consommation. Dans le second cas, nous montrerons comment le deuil métaphorique, considéré comme une amputation de l’extended self (Belk, 1988), permet de comprendre, de façon alternative, certaines réactions du consommateur aux stratégies d’abandon de marque, ou d’analyser différemment les processus d’acculturation. Une réflexion finale sur les conditions d’opérationnalisation de ces futures recherches et de nouveaux outils méthodologiques inconnus en comportement du consommateur seront enfin proposés.
Le concept de deuil
Afin d’identifier la portée du concept de deuil en comportement du consommateur, il nous est apparu indispensable d’aller puiser dans les disciplines sources des éléments permettant de nourrir notre réflexion. Certaines d’entre elles l’ont en effet abondamment traité. Nous avons ainsi réalisé une revue de littérature pluridisciplinaire en psychologie, psychanalyse, anthropologie et sociologie analysant les travaux les plus aboutis. La psychanalyse insiste sur la séquentialité des étapes du deuil, la psychologie privilégie une approche sous forme de déconstruction–reconstruction. L’approche socio-anthropologique pour sa part s’intéresse à la dimension sociale du deuil. Le tableau 1 synthétise les perspectives du deuil dans chacune de ces disciplines.
Synthèse des approches disciplinaires sur le concept de deuil.
Après avoir identifié différentes définitions du deuil, nous mettons en évidence plusieurs caractéristiques importantes à partir desquelles nous proposerons une définition de ce concept.
Définition et contours du concept
Etymologiquement le mot deuil vient du bas latin dolus qui signifie douleur et dolere, affliction (Dictionnaire de l’Académie Française). En ancien français, le duel qualifiait « l’affliction causée par la perte d’une personne aimée » (Encyclopédie Larousse). La mort d’un proche que l’on aime revient à perdre la dimension de soi que l’on a investi en lui (Seale, 1998 :57). On est d’ailleurs frappé par la polysémie du concept. Si le deuil qualifie « un évènement de vie significativement stressant » (Caserta et Lund, 1992), il désigne également « l’ensemble des marques, signes extérieurs d’affliction prescrits par l’usage à l’occasion de la mort d’un être proche : prendre le deuil, quitter le deuil » (Dictionnaire de l’Académie Française). Le deuil marque également un temps : celui durant lequel se porte le deuil et celui durant lequel le deuil se fait. Le deuil à faire renvoie au « travail de deuil » (Freud, 1915). De son côté le « deuil à prendre » marque les usages qui entourent la mort, ce sont alors les rituels qui le définissent.
Le deuil est un ensemble d’affects déclenchés par la mort d’un proche
Le deuil, parce qu’il définit un vécu pénible et douloureux (Augagneur, 1995), porte en lui une dimension émotionnelle forte et un large spectre d’affects. Les affects négatifs sont ceux qui sont les plus soulignés dans les travaux. Il en est ainsi de la souffrance (Attig, 2004), du désarroi, de la meurtrissure, de la vulnérabilité morale (Augagneur, 1995), de la tristesse (Piette, 2005), de l’angoisse ou encore de la colère (Bowlby, 1980). Les recherches soulignent que ces affects vont et viennent au cours du deuil, tantôt angoisse, tantôt désespoir (Bowlby, 1980). Certains auteurs parlent ainsi de dépression (Bowlby, 1980 ; Fauré, 2004), qui s’accompagne également de nostalgie (Bowlby 1980 ; Fauré, 2004 ; Hanus, 2000). Enfin, la solitude émotionnelle est liée au deuil. Qualifiée d’état d’abandon (Lalive d’Epinay, 1996), elle « semble persistante et profonde parmi les personnes survivantes » (Bowlby, 1980 :135). Ces réactions affectives négatives ne sont pas exclusives et peuvent disparaitre au profit d’affects plus positifs qui achèvent le deuil. En effet, une fois surmontée la désorganisation affective, une phase de reconstruction commence à germer. Celle-ci mène l’individu progressivement de la fin du désespoir vers le début de l’espoir (Danforth et Glass, 2001). Si la source de ces affects peut être déclenchée par la mort d’un proche, cette proximité relève de la nature du lien d’attachement et de la place que tient la personne décédée dans la vie de l’individu. Au-delà de la mort d’un enfant ou d’un conjoint, on peut également se sentir en deuil suite à la disparition d’un personnage public dont on se sentait proche (Rockstar, personnage politique par exemple).
… ou par la perte d’un objet (tangible ou abstrait) auquel on est attaché
Le débat sur l’évènement déclencheur du deuil existe depuis longtemps dans les disciplines sources. Les travaux relevant du « foyer originel » du deuil considèrent que le deuil est uniquement déclenché par la mort d’un proche et s’interrogent sur la multiplication de son usage en dehors de ce champ (Lussier, 2007). L’école psychanalytique, au contraire, a très tôt élargi le territoire sémantique du deuil à des situations de pertes significatives, extérieures à la mort d’un proche. Freud (1915) définit ainsi le deuil comme « la réaction habituelle à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction mise à sa place : la patrie, un idéal, la liberté, etc. ». Parkes (2002) parle ainsi de deuil à chaque fois que l’individu est confronté à un changement important et durable dans son existence, comme la perte de statut par exemple. Pailot (2014) nous aide à comprendre ce glissement sémantique. Cela viendrait d’une substitution du terme de mort par celui de perte significative. Et ce ne serait pas tant les caractéristiques objectives de la perte d’un objet tangible ou abstrait qui seraient importantes pour caractériser un deuil, mais bien plus la force du lien d’attachement que l’individu entretient avec cet objet. Ainsi, un individu peut ne pas se sentir en deuil à la suite du décès d’un de ses parents qui a très tôt quitté le foyer et au contraire l’être en quittant une entreprise ou un lieu auxquels il était très attaché affectivement. De façon à distinguer ces deux situations de deuil, nous aurions pu suivre Sabri et al. (2010) qui distinguent la forme forte d’un terme de sa forme faible. Toutefois, nous ferons usage ici de termes plus intuitifs pour distinguer, d’une part, le deuil consécutif à la mort d’un proche, que nous qualifions de deuil originel et, d’autre part, le deuil consécutif à la perte de tout objet auquel on est attaché, que nous qualifions de deuil métaphorique.
…qui suivent un processus dynamique et transitoire
Comme le souligne Augagneur (1995), l’époque contemporaine a tendance à réduire le deuil à « un bref laps de temps qui irait de la mort d’une personne à ses obsèques ». Pour autant, le vécu effectif du deuil relève d’un processus au long cours. Ainsi Bowlby (1980) évoque la longue durée du deuil. Deux temps semblent alors émerger, liés au registre émotionnel précédemment évoqué. Le premier surgit après la mort et perdure jusqu’à la fin de la première année de deuil. Ainsi 40% des individus connaissent des signes prolongés de dérèglement ainsi qu’une forte anxiété pendant cette période (Neimeyer et al., 2002). « Entre six à dix mois après la mort, le deuil prend sa pleine dimension et la douleur atteint un paroxysme que l’on n’attendait pas » (Fauré, 2004 :71). Ces premiers moments sont comme un temps suspendu. « Pendant longtemps, le calendrier de mon bureau n’a pas tourné les pages : il est resté le jour où j’ai quitté mon père » (Piette, 2005 :56). Vient ensuite un second temps, celui du long rétablissement. Des recherches empiriques conduites auprès de veuves âgées soulignent ainsi que la majorité de ces femmes mettent entre deux à trois ans pour se rétablir (Bowlby, 1980). Un nouveau mode d’existence s’installe (Piette, 2005 :111). Si l’achèvement du travail de deuil est difficile à déterminer, il semble que la capacité à jouir de nouveau de la vie constitue le signe d’un deuil réussi (Hanus, 2000). A l’inverse, il existe des cas de deuils dits compliqués, au cours desquels les réactions négatives sont beaucoup plus intenses ou prolongées ou au contraire absentes.
…et provoquent une réponse comportementale ritualisée et intime
Les sociétés ont de tout temps tenté d’organiser des réponses face à la mort. Cette réponse est le « deuil social » (Thomas, 1995). Il qualifie « l’obligation que la société impose aux parents du mort pendant un temps plus ou moins long » (Thomas, 1995 :18). Deux éléments composent le deuil social. D’une part, le deuil public qui survient lors du décès d’un personnage important. Il se traduit par une cessation d’activité ou un jour de deuil national par exemple. D’autre part, les rites de deuil qui recouvrent « l’ensemble des attitudes et des comportements strictement imposés par la collectivité à tous ceux qui par leur origine, leurs alliances ou leurs statuts, sont concernés par le disparu, quel que soit le lien affectif qu’ils ont entretenu avec lui » (Thomas, 1995 :18). En ce sens, le deuil institutionnalise la mort, l’encadre et pose des obligations à l’individu à travers des rites et des lois. Selon Durkheim (2003), les rites funéraires sont un des rites piaculaires 1 les plus emblématiques. Dans le deuil donc, l’individu est à la fois libre de ses choix, mais est également contraint par un espace préfiguré de normes, de rites et de lois. Ceci étant, le fait que le rôle d’endeuillé soit socialement normé, ne signifie pas que les individus ne se l’approprient pas. En effet, comme le souligne Roudaut (2012), les endeuillés s’approprient leur rôle et le composent aussi. Au-delà des normes sociales, chaque endeuillé exprimera ainsi son deuil par des pratiques intimes visant, certes à commémorer l’être cher, mais également à se reconstruire sans lui, par des activités distractives, ou de nouveaux engagements qui lui sont propres. Ces pratiques font partie du deuil (Stroebe et Schut, 2010).
A l’appui des différentes recherches précédemment présentées, nous définissons le deuil comme
Les variables majeures affectant le deuil
Les travaux en la matière ont porté essentiellement sur le deuil originel. Si tous les deuils présentent des caractéristiques communes, certaines variables jouent un rôle important sur la façon dont les individus vivent le deuil. Nous avons ainsi recensé des variables d’ordre sociodémographique (âge et genre), sociologique (culture et croyances religieuses) ou encore psychologique (styles d’attachement).
L’âge
L’incidence de l’âge auquel survient le deuil peut être approchée à l’appui de trois angles conjoints. Le premier est relatif à l’âge du défunt. Sous l’effet des progrès médicaux et de l’allongement de la durée de vie, la mort est devenue plus lointaine. Il y aurait en quelque sorte un âge du défunt pour lequel il y une relative « acceptation » du deuil. Comme le souligne Clavandier : « 80 ans est devenu un âge symbolique, pour bon nombre de personnes, mourir avant 80 ans parait le summum de l’injustice » (Clavandier, 2009 :148). Le second est relatif à l’âge de la personne endeuillée. Ce point ne fait cependant pas l’objet d’un consensus dans les recherches. Certaines soulignent ainsi que plus l’individu est âgé et plus il lui est facile de donner du sens à la perte (Davis et al., 1998). D’autres soulignent que le deuil est plus difficile « lorsque le décès du conjoint frappe après la retraite et le départ des enfants, alors qu’il n’est plus possible de trouver son salut dans l’investissement professionnel et parental » (Caradec, 2001). Le troisième angle est générationnel. Julier-Costes (2012) souligne ainsi que les jeunes « bricolent leur propre panthéon », développent leurs propres pratiques de deuil au sein desquelles les TIC (technologies de l’information et de la communication) jouent un rôle clé : « quand un jeune meurt, il n’est pas rare que ses amis créent un blog, diffusent des vidéos via Dailymotion ou YouTube et inondent la page Facebook du défunt ou en créent à cette occasion » (Julier-Costes, 2012).
Le genre
Par rapport à l’expérience de deuil pour les hommes, Delbes et Gaymu (2002) soulignent que l’expérience du deuil pour les femmes de plus de 60 ans se traduit par une perception de la vie et de la retraite plus négatives, une plus grande solitude et des tendances dépressives plus fréquentes. Pour Bowlby (1980), les différences se font sur la facilité d’expression des émotions et la manière de faire face aux bouleversements de la vie sociale et professionnelle. Ce sont les codes culturels qui expliqueraient les différences entre les hommes et les femmes. Différences culturelles qui se retrouvent dans « le gouffre existant » entre l’image du veuf, socialement valorisée et positive, alors que l’image de la veuve est négative car elle constitue une « menace » vis-à-vis des couples (Fauré, 2004).
La culture
Le deuil et les pratiques qui l’accompagnent constituent un fait éminemment social. En effet, confrontées à la mort, donnée biologique universelle, les sociétés ont de tout temps tenté d’organiser des réponses. Pour Roudaut (2012 : 13), il n’existe pas de société qui, socialement et culturellement, ne définit des idées, attitudes et comportements à l’égard de la mort. Dans notre culture, le deuil a connu de profondes transformations. On constate ainsi un recul des pratiques rituelles partagées par une société vers plus d’intimisation. Cette privatisation n’obère pas le poids des normes sociales, ni l’impact toujours fort des cadres sociaux sur le deuil (Roudaut, 2012). Bonnano et Kaltman (1999) soulignent ainsi que la nature des liens avec les personnes disparues est culturellement déterminée.
Les croyances religieuses
L’une des puissantes voies culturelles qui façonnent le deuil s’opère par le biais des discours religieux (Neimeyer et al., 2002). Pour Durkheim (2003), les rites sont, avec les croyances, deux éléments essentiels des religions. Les rites de deuil sont ainsi des rites piaculaires assez emblématiques (Durkheim, 2003 :551). Même à l’époque contemporaine, en France par exemple, et en dépit d’un recul du fait religieux, les prescriptions des funérailles se fondent fréquemment sur une tradition chrétienne (Clavandier, 2009 :74). Selon Davis et Nolen-Hoeksema (2001), les croyances religieuses jouent un rôle dans l’adaptation au deuil et peuvent aider les personnes survivantes à surmonter la mort d’un proche, car les religions donnent du sens à cet évènement.
Les styles d’attachement
Si le lien de parenté entre la personne survivante et la personne décédée est important, si la nature du lien conjugal l’est tout autant, il semble que les figures d’attachement parentales développées durant l’enfance jouent un rôle décisif et les différents styles d’attachement conduiraient à des deuils plus ou moins compliqués (Neimeyer et al., 2002). Nous savons en effet qu’il existe différents styles d’attachement (Bowlby, 1980). Les interactions avec les protecteurs (parents) dans la plus tendre enfance vont avoir un impact sur la nature des relations familiales et amicales nouées à l’âge adulte. Bartholomew et Horowitz (1991) ont identifié quatre styles d’attachement définis selon deux dimensions (niveau d’anxiété et niveau d’évitement) : le style « sécure » (anxiété et évitement faibles), le style « enclin au rejet » (anxiété faible / évitement fort), le style « préoccupé » (forte anxiété et faible évitement) et enfin le style « évitement craintif » (anxiété et évitement forts). Or, le style d’attachement impacte la façon de vivre le deuil et prédit l’intensité de la douleur et son évolution au cours du deuil (Wayment et Vierthaler, 2002 ; Wijngaards-de Meij et al., 2007). Ainsi, les styles d’attachement « fortement anxieux » seraient par exemple associés à des deuils douloureux.
Les modéles du deuil
Plusieurs auteurs ont tenté de modéliser le deuil et ses réactions adaptatives. Nous distinguerons ici les modèles diachroniques qui conceptualisent le deuil comme un processus qui s’opère par étapes et les modèles synchroniques qui entendent sortir de cette vision séquentielle et tentent d’expliquer et d’identifier les causes des réactions de deuil.
Les modèles diachroniques
Ces modèles insistent sur la séquentialité du deuil et la succession d’étapes dont, néanmoins, les limites temporelles ne sont pas stabilisées. Trois modèles sont ci-dessous présentés.
Le modèle du travail de deuil
Initié par Freud, ce modèle d’orientation psychanalytique est devenu une forme de paradigme. Selon cette approche, le deuil est un « mouvement dans lequel est induit celui ou celle qui reste » et qui mène la personne survivante de « la désorganisation interne et externe de son existence à une réorganisation plus ou moins partielle » (Augagneur, 1995). Ce mouvement s’opère selon un processus en différentes étapes. Le modèle initial de Freud compte trois phases (choc / désorganisation / résolution). Certains auteurs en ont identifié quatre (sidération / chagrin aigu / déstructuration / restructuration) (Augagneur, 1995 ; Fauré 2004). Kübler-Ross (1985) en propose cinq (déni / colère / marchandage / dépression / acceptation). Worden (1991) approche le deuil selon une série de tâches à accomplir qui rejoignent les étapes du travail de deuil. Ces tâches sont au nombre de quatre : accepter la réalité, vivre la douleur, s’ajuster au milieu sans la personne décédée, réinvestir de nouvelles relations. Des travaux ont également mis au jour le pouvoir créateur du deuil. Le modèle du processus créateur de deuil d’Anzieu (1991) souligne que le deuil peut être une transformation faisant qu’une vie peut enfin s’épanouir. Le modèle du travail de deuil privilégie cependant une approche clinique et médicale du processus qui s’enclenche à la suite de la mort d’un proche. C’est ce postulat qui sera remis en cause et suscitera la proposition de nouveaux modèles.
Le modèle de l’attachement
A l’appui de la théorie de l’attachement, Bowlby (1980) propose d’aborder le deuil comme « une réponse comportementale normale », dont l’objectif est de rester proche de la personne perdue d’une part et de minimiser la séparation avec l’objet d’attachement d’autre part. Le modèle de l’attachement (encore qualifié de modèle des phases) décline le deuil en quatre phases : engourdissement, languissement, désespoir, réorganisation (Bowlby, 1980). Ce modèle présente deux apports clés. D’une part, il différencie la nature de la réponse comportementale en fonction du style d’attachement. En cela, et nous l’avons évoqué plus haut, les sentiments d’insécurité ou de sécurité rencontrés durant l’enfance avec la figure d’attachement parentale conduiraient à des deuils plus ou moins compliqués (Neimeyer et al., 2002). D’autre part, la théorie de l’attachement souligne le caractère non pathogène mais au contraire adaptatif du maintien des liens avec le défunt. Ainsi, les liens entre les disparus et les survivants peuvent perdurer au-delà de la mort, ils sont transformés (Molinié, 2006). Caradec (2001) souligne par exemple que « la relation conjugale ne s’éteint pas avec la mort du conjoint mais que s’établit peu à peu un nouveau rapport avec le défunt ».
Le modèle des rites
Ce modèle présente un processus de deuil en trois étapes : 1° la transformation, 2° la transition, 3° la connexion. Il s’adosse à la théorie des rites de passage qui met en évidence trois étapes importantes lors du franchissement des principales étapes de vie : la séparation, la marge (ou liminalité) et l’agrégation (Van Gennep, 1960). La phase de transformation correspond à celle de la séparation, la phase de transition à celle de la liminalité, la phase de connexion à l’intégration. Chacune des étapes du deuil s’accompagne de rituels qui marquent tant le détachement avec les précédents rôles et statuts, que l’appropriation des nouveaux. Si les rituels de deuil sont normatifs et collectifs, par référence aux « rituels commémoratifs sociaux » (le jour des morts par exemple) (Caradec, 2001), l’époque contemporaine met en exergue des rites profanes (Elias, 1998), autrement dit privés, qui sont l’expression de la « singularité et de l’autonomie du sujet » (Dechaux et al., 1998 : 317).
Au terme de cette section, il est possible de présenter les principales caractéristiques des modèles diachroniques du deuil. La mort d’un proche est ici considérée avant tout comme la rupture d’un lien d’attachement. Les comportements adaptatifs portent alors sur la gestion dynamique de cette rupture, sous forme de réinvestissement, de maintien de ce lien sous une autre forme, ou de l’utilisation des rituels pour franchir ce passage douloureux. Il se pose à présent la question importante de la validité de ces différents modèles ainsi que leur pertinence. Bien qu’exclusivement centré sur les études de nature psychologique et psychanalytique, l’important travail de synthèse mené très récemment par Pailot (2014) nous permet d’envisager une lecture critique de celles-ci. Les modèles processuels diachroniques font en effet l’objet d’abondantes critiques. En s’appuyant sur plusieurs auteurs majeurs ayant travaillé sur le deuil, Pailot (2014) n’hésite pas à affirmer que « leur vulgarisation excessive a ainsi largement occulté la question de leur validité scientifique ». Trois critiques principales portant sur les modèles processuels sont identifiées : leur universalisme et déterminisme prétendus, l’absence d’investigation des véritables causes des réactions de deuil et une trop grande focalisation sur le registre affectif, négatif de surcroit. Nous insisterons ici sur la première critique, la plus sévère à notre sens. Walter et McCoyd (2009) parlent par exemple de contingence du processus de deuil. McCabe (2003) considère que ce processus ne serait valide que dans des contextes pathologiques. Plus grave, Maciejewski et al. (2007), ainsi que Holland et Neimeyer (2010), montrent que « les études de suivi épidémiologique n’ont jamais permis de distinguer de stades ou d’étapes dans le deuil » (Pailot, 2014). De fait, « l’idée d’un déroulement normatif et universel du processus de deuil est fausse sur le plan empirique et théorique » (Pailot, 2014). La lecture de ces différentes critiques montre toute la prudence qu’il convient de prendre lors de l’utilisation des modèles diachroniques du deuil.
Les modèles synchroniques
Ces modèles remettent en cause l’approche processuelle précédemment présentée et opèrent un changement de perspective du deuil. Dans cette nouvelle optique, le deuil est approché soit comme un processus de mutilation ou de déconstruction cognitive (modèle du trauma), soit comme un évènement stressant (modèle de l’affliction).
Le modèle du trauma
Au-delà de la perte d’un proche, le deuil s’accompagne d’autres pertes auxquelles il convient de s’adapter. Il en est ainsi de la perte de certains repères et de la perte du monde admissible (Davis et al., 1998). Le monde admissible correspond aux postulats et théories qui structurent les références et construisent les espérances qu’un individu nourrit sur lui-même et le monde qui l’entoure (Janoff-Bulman, 1989). L’approche en termes de trauma souligne l’importance du sens à donner à la perte. Selon Caradec (2001) cette recherche de sens se fait par plusieurs voies non séquentielles : la relativisation (je suis moins malheureux que d’autres), la consolation (c’est mieux pour lui que de rester en survie), la relecture positive de son existence (finalement notre vie de couple était belle), l’épreuve qui pousse à se dépasser (je veux reprendre le dessus).
Le modèle de l’affliction (ou modèle dual d’adaptation)
Dans cette approche, la mort d’un proche est l’évènement stressant initial. Le deuil qui s’ensuit est à la fois « ce qui arrive et ce que nous faisons de ce qui nous arrive » (Attig, 2004) et il nécessite la mise en œuvre de stratégies d’adaptation à la perte subie. Cette réponse adaptative s’articule en objectifs à atteindre (Attig, 2004) que Stroebe et Schut (1999) ont conceptualisé à travers le Dual Process Model (DPM). Ce dernier présente les moyens par lesquels les individus parviennent à mettre un terme au deuil ressenti (Stroebe et Schut, 2010). Le deuil se ferait ainsi par oscillation entre deux volets d’adaptation (Hansson et Stroebe, 2007 :45). Le premier volet recouvre les stratégies orientées vers la perte (loss-oriented coping, LO) ; il concerne les stratégies visant à gérer le stress de la mort d’un proche. On y retrouve par exemple la gestion des émotions du deuil (i.e. la tristesse, la colère) de façon orale ou écrite (lamentations, récits). Le second volet recouvre les stratégies orientées vers la restructuration (restoration-oriented coping, RO). Celles-ci visent à s’adapter aux conséquences de la mort d’un proche, considérées comme les facteurs de stress secondaires (i.e. solitude, perte de revenu, tâches relevant habituellement du conjoint). Il peut s’agir de prendre soin de sa maison et de son alimentation (Lund et al., 2010), de s’engager dans de nouvelles activités (Richardson, 2010). Dans ce modèle, le répertoire adaptatif procède par oscillation, va-et-vient, juxtaposition, alternance des stratégies mises en œuvre (Richardson et Balawasmy, 2001). En suivant les fondateurs de ce modèle, il est également possible d’identifier des profils individuels et culturels d’endeuillés plutôt « orientés perte », ou davantage « orientés restructuration ».
Contrairement aux modèles diachroniques, les modèles synchroniques sont aujourd’hui considérés comme disposant des bases scientifiques les plus rigoureuses. C’est notamment le cas du Dual Process Model (DPM) de Stroebe et Schut (2010), curieusement absent des travaux de chercheurs en gestion et en comportement du consommateur. Il s’agit pourtant du modèle de référence aujourd’hui. Un numéro spécial de la revue Oméga : Journal of Death and Dying publié en 2010 lui a d’ailleurs été consacré. Ce numéro visait à faire le point sur les dix ans de recherche sur ce modèle.
Les champs possibles d’application du deuil en comportement du consommateur et ses conditions de mise en œuvre
Au cours de cette section, nous aborderons tout d’abord l’impact du deuil originel sur le comportement du consommateur. Nous en exposerons les principales limites et envisagerons des voies de recherche futures prometteuses. Puis, nous insisterons sur un nouveau champ d’application, parfois évoqué en marketing mais peu analysé : l’utilisation du deuil métaphorique pour la compréhension et l’analyse de certains comportements de consommation (perte d’objets spéciaux par exemple) et pratiques marketing (changement de marque ou d’enseigne par exemple). Nous nous interrogerons enfin sur les conditions d’opérationnalisation de ces recherches et les outils méthodologiques à retenir.
L’impact du deuil originel en comportement du consommateur
A partir d’une synthèse des travaux en marketing sur le deuil, cette section en discute les limites d’une part et identifie des voies de recherche prioritaires d’autre part. Nous avons ainsi repris les recherches évoquant ou étudiant l’impact du deuil déclenché par la mort d’un proche sur les comportements de consommation. Puis, nous les avons analysées à l’aune de la structuration de la précédente section en insistant sur les caractéristiques définitoires évoquées et les modélisations mobilisées. Cette analyse est présentée dans le tableau 2.
Panorama des principales recherches marketing sur le concept de deuil.
Propriétés psychométriques des principales mesures du deuil (adapté de Neimeyer et Hogan, 2001 et Bourgeois, 2005).
TRIG : Texas Revised Inventory Grief ; GEI : Grief Experience Inventory ; CBI : Core Bereavement Items ; ICG : Inventory of Complicated Grief ; (++ : très favorable ; + : favorable ; – : défavorable ; – – : très défavorable ; ? : peu ou pas d’information disponible).
Critiques et limites des recherches en marketing sur le deuil original
Sur une période d’une trentaine d’années, il n’y a finalement eu que peu d’études de nature empirique. Rares sont celles qui ont fait l’objet de publications dans des revues académiques. Les autres contributions sont de nature plus théorique ou conceptuelle, ayant fait l’objet de communications ou de chapitres d’ouvrage. Tous les travaux insistent sur les affects négatifs liés au deuil. Aucun d’eux n’évoque le processus dynamique qui remet en cause l’unipolarité des affects, ni ne parle des affects positifs liés à la fin du processus de deuil. Nous avons souligné d’autre part que le deuil varie selon trois séries de variables : sociodémographiques (âge et genre), psychologiques (styles d’attachement) et sociologiques (culture et croyances religieuses). Pour autant, ces variables n’ont été que peu investiguées : les travaux font ainsi l’impasse sur la culture, les croyances religieuses et les styles d’attachement. S’agissant des designs de recherche, les travaux empiriques adoptent majoritairement des méthodologies qualitatives. Les entretiens conduits évoluent de postures non directives à semi-directives. Par contre, rares sont les travaux d’ordre quantitatif et aucun ne mesure spécifiquement le deuil. Quant aux modèles qui sous-tendent la compréhension de l’influence du deuil sur les comportements de consommation, ils relèvent essentiellement des modèles diachroniques (modèles des rites et du travail du deuil). Seuls les travaux de Mathur et al. (1999 ; 2003 ; 2006) considèrent la perte d’un proche comme un évènement stressant. Mais il n’est fait aucune mention des modèles de l’attachement, du trauma ou de celui plus récent de l’affliction (le Dual Process Model par exemple). L’analyse de la synthèse de ces travaux ainsi que l’exposé des principales limites mettent en évidence trois voies de recherche prioritaires ci-après présentées.
Mieux comprendre le processus de décision en situation de deuil
Au-delà de champs d’application spécifiques (telles les funérailles par exemple), les recherches futures pourraient s’intéresser à certains concepts fondamentaux du comportement du consommateur. Le processus de décision en situation de deuil pourrait en constituer une priorité. Il apparait en effet que le deuil provoque des processus de décisions singuliers. Gentry et al. (1995) parlent ainsi de processus de décision en état liminal en faisant référence au modèle des rites. Mais les auteurs ne détaillent nullement ce processus. Pour investiguer plus avant ces spécificités du processus décisionnel, nous soulignerons deux approches : la première se focalisant sur la nature des affects (a) et la seconde se focalisant sur la dynamique des affects (b).
a) Alors que nombre d’auteurs parlent de désordres affectifs pour caractériser les situations de deuil, on ne connait pas le rôle et l’impact spécifique ou conjugué de l’anxiété, de la colère ou encore de la nostalgie sur les décisions de consommation des personnes en deuil. Le deuil d’un proche constitue par exemple « une période propice à la nostalgie » (Divard et Robert-Demontrond, 1997). Il s’agirait alors de mieux comprendre comment la nostalgie pourrait intervenir dans le choix de l’endeuillé de continuer à acheter ou d’abandonner les marques qui étaient traditionnellement achetées lorsque le conjoint décédé était vivant. Dans le premier cas, ces marques constitueraient-elles une évocation rassurante pour préserver les souvenirs ? Dans le second un rappel douloureux du défunt ? Rappelons que les souvenirs laissés par la personne décédée peuvent agir comme prescripteurs des décisions des survivants (Gentry et al., 1995).
b) La dynamique des affects constitue la seconde approche que nous proposons. En effet, parmi les recherches en marketing, aucune n’a considéré le deuil dans une logique dynamique. Par exemple, la nostalgie, précédemment évoquée, est-elle plus saillante ou intense en début ou en fin de période de deuil ? Perdure-t-elle au-delà ? Les recherches mettent en évidence des abandons de marque ou de service sans évoquer à quel moment ils interviennent au cours de la période du deuil ni si ces abandons sont durables. Les disciplines sources du deuil nous fournissent pourtant des informations importantes s’agissant de la temporalité du deuil. Bowlby (1980), par exemple, souligne qu’un deuil normal s’effectue entre un et trois ans. Bonnano (2001) met en évidence que les difficultés émotionnelles apparaissent un ou deux ans après la perte. Il conviendrait ainsi d’investiguer comment le processus décisionnel change à mesure que le temps du deuil s’écoule et que les différentes réactions affectives surgissent et s’atténuent. Des recherches de type longitudinal apparaissent ici nécessaires.
Intégrer certaines variables modératrices dans les recherches futures
Nous avons mis en évidence en première partie de cet article que trois types de variables influençaient le deuil. Pour autant, les recherches marketing n’ont guère investigué l’impact qu’elles avaient sur le comportement du consommateur. Des prémisses sont néanmoins posées, attestant la nécessité d’aller plus avant dans ces recherches. S’agissant du genre par exemple, Schewe et Balazs (1992) soulignent que veuves et veufs ne sont pas égaux face au deuil du conjoint, mais ces auteurs limitent leur point de vue au seul aspect financier. Alors que Plaud (2014) montre que les veuves ont des attentes spécifiques en matière de services, nous ne disposons pas de recherches identiques sur les veufs. Pourtant, les travaux dans les disciplines sources insistent sur les différences de genre, différences que l’on retrouve dans l’expression des émotions (Bowlby, 1980) ou encore dans le sens attribué à la mort du partenaire (Danforth et Glass, 2001). De même, il convient de questionner l’impact de l’âge. Sur ce volet, soit nous disposons de recherches sur les plus de 60 ans (Plaud, 2014 ; Mathur et al., 2003), soit ce critère n’est tout simplement pas pris en compte dans la constitution des échantillons et ne fait dès lors pas l’objet d’analyses comparées. Or, comme le soulignent Danforth et Glass (2001) ainsi que Lalive d’Epinay (1996), l’âge auquel survient la mort d’un proche, a fortiori d’un enfant ou d’un partenaire, va influencer le cours du deuil, le sens que les personnes survivantes pourront lui donner et donc les comportements qui s’ensuivent. De façon plus spécifique, les attitudes et comportements de consommation pourraient être ainsi impactés.
Renouveler le cadre théorique en mobilisant les modèles synchroniques
En avançant l’existence d’un processus décisionnel en état liminal comme caractéristique du deuil, Gentry et al. (1995) ont fait un choix théorique fort : celui de limiter la perspective du deuil au seul modèle fondé sur les rites. En cela, les décisions de consommation sont approchées uniquement par le prisme de comportements ritualisés qui permettent de sortir d’une phase transitoire pour intégrer une nouvelle normalité. Cette posture laisse de côté toute la potentialité offerte par les modèles synchroniques du deuil. En effet, le postulat de ces derniers est de considérer que le deuil est à la fois un processus de déconstruction et de construction, un processus affectif tout autant que cognitif. L’ajustement au deuil s’opère par un processus de va et vient, de juxtaposition des stratégies mises en œuvre. A notre connaissance, aucune recherche ne repose sur l’approche la plus récente et la plus novatrice, celle du modèle dual d’adaptation à la perte (Stroebe et Schut, 1999 ; 2010). A l’appui de ce dernier, nous proposons donc de situer les recherches marketing en fonction du double mécanisme de l’affliction, puis nous étudierons l’intérêt de ce modèle alternatif pour la recherche en marketing.
Nous avons ainsi repris les travaux réalisés en marketing sur le deuil originel et avons classé les différentes stratégies selon le double volet adaptatif proposé dans le modèle dual : les stratégies « orientées perte » et les stratégies « orientées restructuration ». Au sein des stratégies visant à s’ajuster à la perte, peuvent être considérés en premier lieu les comportements erratiques, addictifs (sur-consommation d’alcool ou de tabac, dépenses financières inconsidérées). L’individu ne peut plus s’autocontrôler et est dominé par ses émotions (Gentry et al., 1995 parlent ici de liminalité). Au demeurant, il ressort que les recherches marketing ont peu étudié les stratégies orientées vers la perte, portant l’attention principalement aux stratégies de restructuration (nouveaux rôles, nouvelles tâches, nouvelles activités par exemple). Les recherches évoquent ainsi les désirs d’indépendance et d’autonomie de certaines femmes dont le conjoint est décédé et qui se traduisent par l’engagement dans de nouvelles activités culturelles, sportives ou ludiques (Schewe et Balazs, 1992) ou encore par le recours à la chirurgie esthétique (Schouten, 1991). L’adaptation au deuil peut également se traduire par le désir de nouveaux liens sociaux (Goodwin et Gentry, 1997 ; Gentry et al. 1995).
Une telle classification (stratégies LO – loss oriented – et RO – restoration oriented) permet de cerner plus précisément les activités de consommation adaptatives au cours du deuil. Mais, au-delà, le modèle dual d’adaptation à la perte présente l’intérêt de considérer que l’ajustement peut se faire par oscillation simultanée entre la gestion de la perte d’une part et les efforts de reconstruction d’autre part. Ce qui permet de mieux cerner la complexité des comportements adaptatifs et leurs effets. Ainsi, selon le modèle dual, ces deux types de stratégies peuvent advenir simultanément (i.e. se lamenter de la perte de revenus et dans le même temps chercher des sources substitutives de revenus). Il est également possible d’identifier des profils d’endeuillés plutôt « orientés perte », ou davantage « orientés restructuration », ce qui permet d’envisager de nouveaux critères de segmentation de cette population et des offres différenciées en termes de produits et de services.
L’impact du deuil métaphorique sur le comportement du consommateur : un nouveau champ d’application
Parfois évoqué en marketing mais peu analysé, le deuil métaphorique a pourtant fait l’objet de quelques travaux en sciences de gestion. En France, Pailot (1995 ; 2014) a sensibilisé les chercheurs à l’intérêt de ce concept pour les organisations. Depuis, des recherches se sont développées, que nous pouvons synthétiser autour de trois angles principaux. Le premier concerne la transition repreneur / cédant (Bah, 2009), le second s’intéresse aux rituels de deuil dans les organisations (Dubouloy, 1996), le troisième à celui de la perte d’emploi (Joannette et Brunel, 2001). Pour autant, en marketing, les recherches sur le deuil métaphorique sont liminaires. A travers l’analyse du deuil en tant qu’amputation du soi étendu (extended self ; Belk, 1988), nous proposons de montrer en quoi l’utilisation du deuil métaphorique est tout à fait pertinente pour lire autrement plusieurs thèmes de recherche importants en comportement du consommateur. Nous insisterons plus spécifiquement sur les réactions du consommateur consécutives aux stratégies d’abandon de marque et sur celles liées au processus d’acculturation.
Amputation de l’extended self et deuil
Que ce soient la perte des objets chéris ou spéciaux, le passage de certaines étapes du cycle de vie familial (départ des enfants, séparation familiale), les difficultés d’acculturation après immigration, ces différents thèmes de recherche nous semblent pouvoir être interprétés au travers du concept de deuil. Depuis les travaux de James (1963), nous savons qu’il convient d’intégrer dans notre identité « le registre matériel, social et spirituel de ce qui est mien ». S’appuyant également sur Prelinger (1959, cité dans Belk, 1988), Belk (1988) proposera plus tard le concept d’extended self, ce soi étendu qui intègre tous les éléments auxquels un individu est attaché. Ainsi, la mort d’un proche n’est finalement qu’un cas particulier de situation d’amputation identitaire. Et c’est cette dernière qui suscite l’ensemble des réactions affectives caractéristiques du deuil. Belk (1988) n’hésite d’ailleurs pas à parler du deuil ressenti par les individus victimes de cambriolage ou de catastrophe naturelle : « tout comme on peut pleurer la mort d’un être cher qui a été une partie de sa vie (…), ceux qui ont perdu des possessions (…), ont traversé un processus de deuil (…) allant du déni à la colère, à la dépression, et finalement à l’acceptation (souvent après quelques mois) ». Ainsi, à chaque fois qu’il y a perte d’une partie de ce qui compose le soi étendu, le concept et les modèles théoriques du deuil peuvent être mobilisés. Une séparation conjugale, le départ des enfants, l’immigration, peuvent être alors considérés comme des amputations du soi étendu, créant autant de situations de deuil. Pourtant en marketing, et au-delà de quelques allusions, rares sont les travaux aboutis ayant mobilisé les modèles du deuil pour approcher différemment certaines thématiques importantes. En effet, stricto sensu, seule une recherche a utilisé le deuil métaphorique : Russell et Schau (2014) à propos des réactions liées à l’arrêt d’une série télévisée.
Amputation du brand extended self et deuil
Conjointement, se pose la question de savoir si les connaissances sur le deuil, que nous avons identifiées et structurées, peuvent proposer des voies nouvelles de recherche pour d’autres problématiques marketing, telles celle de la relation à la marque ou à l’enseigne. Collin Lachaud et al. (2012) soulignent par exemple qu’un changement de nom d’enseigne peut signifier que les clients habitués doivent faire leur deuil de l’ancien nom. Otnes et al. (2009) évoquent le deuil que les consommateurs ont ressenti face au remplacement d’une enseigne de magasin américaine, Marshall Field & Co, par l’enseigne Macy’s. Dans un contexte brésilien, Fonseca Da Silva Diniz et al. (2013) évoquent le processus de deuil lié à l’abandon d’une marque de voiture, et mobilisent à cet effet les travaux de Kübler-Ross (1985) pour interpréter les différentes étapes liées au processus de deuil. Toutefois, dans ces travaux, il ne s’agit que de simples allusions ou des réflexions succinctes et bien souvent théoriques, les auteurs limitant leur interprétation à l’utilisation du modèle de Kübler-Ross ou à celui des rites. Or, nous avons souligné précédemment que ces modèles diachroniques sont aujourd’hui dépassés et remis en cause.
A l’appui du concept de brand extended self proposé par Sprott et al. (2009), il est en premier lieu possible de mobiliser le deuil métaphorique pour comprendre autrement la perte d’une marque pour le consommateur. En effet, le brand extended self définit la propension d’un individu à incorporer des marques importantes dans le concept de soi. De fait, si les marques auxquelles on est attaché font partie de ce soi étendu, on conçoit tout à fait que la perte d’une marque favorite, consécutive à une stratégie d’abandon de marque, puisse être vécue comme une amputation de sa propre identité et susciter les mêmes réactions que celles décrites par Belk (1988). Le cas de la marque Kiss Cool, dont le Groupe Cadbury avait décidé d’arrêter la commercialisation à la fin des années 2000, est une illustration intéressante. Thierry Spencer (2009), dans son blog «Sens du client », s’émeut de l’arrêt de la marque et parle du « sacrifice de la marque sur l’autel de la mondialisation » ; il évoque que « la mort de Kiss Cool est un crêve-cœur », ou encore que « la marque Kiss Cool est morte. Tuée par sa maison mère (…), la marque de bonbons n’a que peu de chances d’être exhumée du cimetière des grandes marques défuntes ». En dépit de l’importance croissante des restructurations de portefeuille de marques, la recherche académique en la matière est peu développée. L’analyse en termes de deuil pourrait proposer de nouvelles voies de recherche. Au-delà de la gamme des affects du deuil qui peuvent s’appliquer aux réactions liées à la disparition d’une marque à laquelle on était attaché (la colère, la tristesse, la nostalgie par exemple), il s’agirait de voir dans quelle mesure les différents styles d’attachement peuvent impacter la nature de cette séparation 3 . Le style d’attachement joue en effet un rôle sur la façon de vivre le deuil et prédit l’intensité de la douleur et son évolution au cours du deuil (Bartholomew et Horowitz, 1991 ; Wijngaards-de Meij et al., 2007).
En second lieu, on ne peut que conseiller aux futurs chercheurs de dépasser les théories traditionnellement mobilisées pour retenir le modèle dual d’adaptation à la perte. Ce modèle permet de mieux rendre compte de la simultanéité et de l’oscillation des réactions à l’abandon de marque par exemple (lamentation liée à la perte d’une part, et dans le même temps, tentative de récupération de la marque ancienne pour la restructuration, d’autre part) et dépasse la séquentialité des modèles diachroniques, peu opérants dans ce cadre. En reprenant l’exemple de Kiss Cool, Thierry Spencer (2009) s’émeut, dans son blog, de la perte de la marque (cf. supra), mais crée simultanément une page Facebook « Kiss cool doit revivre », totalisant 1300 membres au plus fort de son succès. Dans le premier cas, nous avons des verbatim que l’on peut qualifier d’orientés perte (mur des « lamentations » de type Facebook). Dans le second cas, il fédère les consommateurs qui se regroupent alors pour faire pression et faire revivre la marque, illustrant les stratégies de restructuration. Car une marque peut revivre ; ce fut le cas de Kiss Cool qui a été relancée en 2013. Les réactions de ces consommateurs « endeuillés » n’y furent sans doute pas étrangères.
Ethnicité, acculturation et deuil
Un autre champ d’investigation, de forte actualité, s’impose également : celui de l’ethnicité. Un travail de synthèse récent appelle à renouveler la conception de l’ethnicité dans l’étude du consommateur (Özçağlar-Toulouse et al., 2009). Défini comme un « processus de socialisation par lequel un consommateur d’une culture apprend les attitudes, les valeurs et les savoirs liés à la consommation d’une autre culture » (Peñaloza, 1989), le processus d’acculturation est au cœur du concept d’ethnicité. Si l’on considère que quitter son pays d’origine de façon contrainte est une forme d’amputation de l’extended self, les modèles théoriques du deuil peuvent être alors mobilisés pour interpréter autrement les processus d’acculturation des immigrés et les comportements de consommation qui s’en suivent. Au premier abord, une conception diachronique du deuil nous encouragerait à lire le processus d’acculturation comme un processus d’assimilation linéaire. Les différentes phases du deuil, telles que les phases de sidération / chagrin aigu / déstructuration / restructuration d’Augagneur (1995), de Fauré (2004) ou même celles de Worden (1991) – accepter la réalité / vivre la douleur / s’ajuster au milieu / réinvestir de nouvelles relations – pourraient rendre compte du processus d’acculturation. Cependant, non seulement le caractère linéaire, diachronique et prétendument universaliste du processus de deuil a été remis en cause, mais il en est de même du processus d’acculturation (Wallendorf et Reilly, 1983). Pour comprendre de façon alternative les mécanismes d’acculturation, il parait dès lors préférable de se tourner vers les modèles synchroniques du deuil qui, d’une part dépassent la vision linéaire du processus de deuil, d’autre part laissent place à toutes les nuances possibles de réponses comportementales en fonction des types de culture. Appliqué à l’acculturation, ce modèle permettrait de comprendre les oscillations entre le maintien de la culture d’origine (orientation perte) et l’acquisition de la culture d’accueil (orientation restructuration), décrites par Laroche et al. (1998). Metha et Belk (1991), évoquant brièvement le deuil mais ne l’utilisant pas comme grille d’analyse du processus d’acculturation, parlent d’ailleurs des « compromis » mis en œuvre par les immigrants indiens venant aux Etats Unis, oscillant entre la volonté de préserver une identité indienne et celle de s’adapter à la culture américaine. Cette oscillation se traduit dans les choix de consommation, notamment en termes d’habillement ou de produits alimentaires (Metha et Belk, 1991). Par ailleurs, ce modèle permettrait de penser les différences d’acculturation en fonction des profils culturels. Ainsi, les cultures « orientées restructuration », montrant peu ou pas de signes manifestes de douleur dans leur vie quotidienne (Stroebe et Schut, 2010), auraient un processus d’assimilation/intégration plus aisé. Alors que les cultures « orientées perte », exprimant ouvertement leur chagrin, et se rassemblant pour se remémorer et partager l’angoisse de leur perte (Stroebe et Schut, 2010), pourraient être plus enclines à la nostalgie du pays. Autant de voies ouvertes pour penser les modalités d’acculturation différemment, et appréhender les comportements de consommation correspondant. Il reste à savoir, si, au-delà de la culture, d’autres variables modératrices pourraient être mobilisées dans ce cas.
Les conditions de mise en œuvre de ces recherches : renouveler les méthodologies d’étude de l’impact du deuil sur les comportements de consommation
Le développement des travaux sur le deuil en marketing ne pourra s’effectuer que si des méthodes et outils sont disponibles pour comprendre et mesurer l’impact du deuil sur les comportements de consommation. En marketing, la quasi-totalité des travaux empiriques mobilisent des méthodes qualitatives. Aussi, les rares études quantitatives ne mesurent pas spécifiquement le deuil (Radford et Bloch, 2013 ; Mathur et al., 2006). Pourtant, un détour par les disciplines sources révèle non seulement la variété des méthodes qualitatives à mobiliser, mais surtout l’existence de nombreuses échelles de mesure du deuil, aspect totalement méconnu en marketing. Nous n’insisterons pas sur les approches qualitatives, pour partie déjà utilisées en marketing, mais renvoyons les lecteurs intéressés aux travaux synthétiques de Neimeyer et Hogan (2001) et ceux de Bourgeois (2005). S’agissant en revanche des outils quantitatifs, plusieurs échelles de mesure ont été élaborées en psychologie. Ces échelles n’étant pas connues au sein de notre discipline, et donc non utilisées, nous allons les présenter plus longuement. Dans leur étude comparative, Neimeyer et Hogan (2001) analysent plusieurs échelles, de portée générale ou spécifique. Les échelles spécifiques ne seront pas abordées ici car elles portent sur des deuils particuliers (périnatal par exemple). Trois échelles sont détaillées en annexe (A1). Au titre des échelles mesurant l’intensité du deuil, apparaissent le TRIG ou Texas Revised Inventory of Grief (Fachingbauer et al., 1981), le GEI ou Grief Experienced Inventory (Sanders et al., 1979), le CBI ou Core Bereavement Items (Burnett et al., 1997) et, enfin, l’ICG ou Inventory of Complicated Grief (Prigerson et al., 1995). Pour évaluer chacune de ces échelles, Neimeyer et Hogan (2001) ont porté leur attention sur la cohérence interne, la fidélité test–retest, la validité convergente et discriminante, la validité de construit et la validité factorielle.
Parmi ces échelles, la TRIG est aujourd’hui la plus utilisée. Elle est composée de 21 items et est structurée en deux facteurs : les comportements passés et les sentiments actuels. Si le premier facteur correspond davantage aux réactions adaptatives liées à la mort d’un proche, le second facteur correspond aux réactions affectives stricto sensu. C’est toutefois l’ICG qui apparait la plus satisfaisante sur le plan de la validité. Elle présente cependant la caractéristique de mesurer des deuils compliqués. Enfin, Caserta et Lund (2007) ont proposé la première échelle fondée sur le modèle dual d’adaptation, l’Inventory of Daily Widowed Life (IDWL), composée de 22 items, mesurés par des échelles de Likert (de 1 à 4). Cette échelle mesure spécifiquement le degré auquel des personnes endeuillées s’engagent dans des activités d’ajustement orientées perte (LO) ou orientées restructuration (RO) et l’oscillation entre les deux (Caserta et Lund, 2007). Conjointement, dans l’optique de comprendre la dynamique de l’ajustement, les auteurs proposent de calculer le score d’oscillation en soustrayant le score LO par rapport au score RO. A partir de cette quantification, il apparait donc tout à fait envisageable d’élaborer des profils d’endeuillés, ceux qui sont davantage orientés perte et ceux qui sont davantage orientés restructuration.
En comportement du consommateur, et dans le cas de l’étude du deuil originel, les approches qualitatives ont été souvent retenues. Or, l’utilisation de l’échelle de Caserta et Lund (2007) permettrait par exemple de mieux cerner les profils des endeuillés et d’identifier des offres de services dédiées, marchandes ou non marchandes. La nature du service de soutien social, par exemple, ne sera pas la même selon que l’on s’adresse à des endeuillés davantage « orientés perte » ou davantage « orientés restructuration ». Dans le premier cas l’offre se centrera sur des services visant à partager la peine (participation à des groupes de parole par exemple) dans le second cas, il s’agira d’offre visant la reconstruction d’une nouvelle vie (offre de formations par exemple).
Dans le cas de l’étude du deuil métaphorique, le design de recherche pourrait s’appuyer d’une part sur des récits de vie et des expériences de consommation. Ceci permettrait de cerner le sens et la symbolique de la perte de la marque du point de vue du consommateur (contexte d’usage de la marque, histoire du consommateur avec la marque, etc.) et de comprendre les comportements adoptés à la suite de cette perte : rejet de la nouvelle marque, contamination de ce rejet aux autres marques de la gamme, etc. D’autre part, une étude quantitative pourrait mobiliser les échelles de mesure du deuil présentées précédemment en adaptant les items à la situation de la perte d’une marque. Il pourrait être tout à fait intéressant de créer une véritable « échelle de deuil de marque » à partir des items de l’Inventory of Daily Widowed Life (IDWL). Caserta et Lund (2007) ajoutent d’ailleurs : « malgré le fait que nous nous sommes focalisés sur des situations de veuvage et de deuil, les items de cette échelle pourraient être utilisés dans d’autres situations de perte avec des modifications ». De façon plus spécifique, l’étude de l’impact du style d’attachement sur la façon de vivre la perte de la marque, que nous avons également évoquée, apparait assez aisée à mettre en œuvre. Il s’agirait de s’inspirer de l’étude de Swaminathan et al. (2009). Ces auteurs ont ainsi utilisé différents scenarios permettant d’activer les styles d’attachement en suivant la procédure de priming de Bartz et Lydon (2004). Il s’agirait alors de tester l’impact du style d’attachement du consommateur sur le fait de vivre un deuil plus ou moins compliqué, en utilisant l’ICG (Prigerson et al., 1995), dont il conviendra au préalable d’adapter les items à la perte d’une marque. Une autre étude pourrait s’attacher à identifier des styles d’endeuillés parmi une clientèle donnée, en utilisant, après adaptation, l’Inventory of Daily Widowed Life, et tester l’impact de ces profils sur différentes réactions à la suite de la perte d’une marque favorite : lamentation / création de mémoriels physique ou virtuel pour les endeuillés orientés perte, achat de la nouvelle marque ou achat d’une marque concurrente pour les endeuillés orientés restructuration.
Conclusion
Concept rarement exploré en comportement du consommateur, le deuil peut intéresser tant les acteurs académiques que les praticiens. Cet article a proposé une définition du concept de deuil fondée sur les travaux menés en sciences sociales, a analysé les principaux facteurs qui l’affectent et présenté les principaux modèles théoriques s’y référant. Aussi, nous avons structuré les connaissances en marketing abordant explicitement, ou de manière plus allusive, le concept de deuil. Ce qui nous a permis de suggérer des champs d’investigation prometteurs en marketing. Au terme de cet article, nous pensons avoir ainsi précisé la portée et les conditions de légitimité de l’utilisation du concept et des modèles du deuil en comportement du consommateur, qu’il s’agisse de l’aborder dans sa forme originelle ou dans sa forme métaphorique. Nous avons notamment insisté sur les voies de recherche liées au deuil de marque suite aux stratégies d’abandon de marque, ou encore celles liées à l’étude des processus d’acculturation des consommateurs. Nous avons également présenté de nouveaux modèles théoriques non connus en marketing, dont le modèle dual d’adaptation à la perte, qui ouvre de nouvelles perspectives de recherche en marketing. Nous avons enfin précisé les conditions de mise œuvre des futures recherches en la matière en proposant aux chercheurs intéressés des outils de mesure inconnus en marketing. Il conviendra toutefois de les adapter aux contextes de consommation au sein desquels ils pourront être mobilisés.
L’étude des situations de deuil réel – originel – amorcée par Gentry et al. (1995) ou encore Mathur et al. (2006) demande un certain nombre de précautions. En effet, les populations concernées sont vulnérables (Hill, 1995). A charge donc pour les chercheurs et les praticiens de définir les principes moraux qui s’imposent à eux quand ils s’engagent dans de tels travaux. Le chercheur dispose aujourd’hui d’un certain nombre de règles de conduite et de principes déontologiques qu’il convient de mettre en pratique (Robert-Demontrond, 2004) notamment sur les objectifs de recherche et les procédures de collectes des données.
Enfin, d’autres applications du deuil métaphorique sont envisageables, en marketing social et en marketing des seniors notamment. S’agissant du marketing social, le deuil métaphorique peut renouveler les recherches sur la compréhension des comportements d’addiction, tel l’alcoolisme ou le tabagisme. En effet, à la suite des travaux de Vabret (2006), il est possible de considérer que passer de l’alcoolisation à l’abstinence s’opère selon les étapes du processus de deuil. Il s’agit de faire le deuil de ce que l’on fut pour construire un autre soi. Ce faisant, les modèles théoriques du marketing social, principalement celui du modèle transthéorique (Prochaska et DiClemente, 1983) peuvent être enrichis des modèles synchroniques du deuil en permettant de dépasser la vision séquentielle. S’agissant du marketing des seniors, le deuil métaphorique et le modèle dual d’adaptation à la perte peuvent renouveler les recherches sur le passage à la retraite. Alors que cette étape du cycle de vie est souvent considérée comme une perte de rôle et de statut social, de récents travaux en marketing l’évoquent comme celle de la renaissance identitaire, proposant ainsi une vision plus positive de la retraite (Schau et al., 2009). Entre les deux images de la retraite, celle du retrait (liée à la baisse des revenus, la perte de certains liens sociaux) et celle de la renaissance, une oscillation est sans doute plus réaliste. Ainsi, convient-il, dans la perspective du modèle dual, de l’approcher selon le double mécanisme adaptatif : l’orientation perte (perte des revenus, perte de repères temporels, perte du lien social) et l’orientation restructuration (recherche d’activités rémunérées de substitution, engagements dans des activités culturelles ou associatives, constitution de nouvelles relations).
