Abstract
Résumé
Cette recherche vise à comprendre le processus de négociation identitaire vécue par les personnes âgées. Le vieillissement s’accompagne des limites croissantes. Les personnes âgées doivent également négocier avec l’image sociale du vieillissement. Elles éprouvent cette négociation identitaire de manière emblématique en situation de mobilité. La recherche menée à partir d’une méthodologie ethnographique des voyages en train identifie quatre stratégies de négociation identitaire pour les personnes âgées : celle du fatalisme stoïque, de l’acceptation opportuniste, de l’appropriation valorisante, et de l’adéquation similaire. Ces quatre stratégies peuvent se retrouver chez une même personne au cours d’un même voyage. Elles sont ensuite discutées avec le concept de bien vieillir.
Introduction
Le processus de vieillissement est source d’anxiété et de crainte pour des sociétés contemporaines occidentales promouvant le jeunisme (Debray, 2004 ; 2013). Plus personne ne cherche à devenir vieux, mais au contraire à rester jeune (Finkielkraut, 1989). Le vieillissement n’est pas seulement lié à un phénomène physique irréversible (prendre de l’âge). Il est paré d’une image sociale qui oscille entre la figure de la sagesse positive et au contraire celle de la personne marginalisée dans des sociétés de plus en plus instables (Bauman, 2000 ; Rosa, 2010).
Barnhart et Peñaloza (2013) distinguent le déclin physiologique (ageing) et le vieillissement (getting old). Le vieillissement n’est alors pas un processus figé et se traduit par une négociation identitaire (Suis-je une personne âgée ? Qui suis-je en tant que personne âgée ?) Il fait l’objet de réajustements permanents (Arnould et Thompson, 2005). Cependant, la manière dont s’effectue cette négociation identitaire a été peu étudiée. Des recherches ont montré les processus de négation de cette identité chez des personnes encore suffisamment jeunes (50 ans et plus) (Tepper, 1994). Mais peu de travaux se sont intéressés à cette négociation chez des personnes âgées faisant face à un vieillissement physique qu’elles ne peuvent nier.
La mobilité spatiale est un marqueur important de la tension autour du vieillissement des personnes âgées, parce qu’elles continuent à se déplacer malgré les difficultés (physiques et cognitives) croissantes qu’elles peuvent rencontrer (Dumas, 2012). Lors de leurs trajets potentiellement difficiles, elles évoluent dans un environnement socio-matériel partagé avec d’autres. Elles ne peuvent nier leur vieillissement et doivent trouver des ressources (physiques, cognitives, sociales) pour se déplacer. Ces ressources ne sont pas seulement pratiques. Ces déplacements enclenchent des mécanismes de négociation identitaire des personnes âgées avec leur environnement.
Dans cette recherche, nous étudions ces mécanismes dans un contexte de mobilité. Nous nous intéressons aux questions de recherche suivantes : quelles stratégies de négociation identitaire les personnes âgées utilisent-elles pour se déplacer ? Comment les difficultés qu’elles surmontent en mobilité transforment-elles leur identité de personne âgée ?
Nous effectuons cette recherche à partir d’une enquête ethnographique et d’entretiens semi-directifs dans les gares et trains. Le train est un choix de mobilité qui n’est pas privilégié comme l’automobile 2 dans les déplacements. Il oblige les personnes âgées à une nécessaire gestion de leur identité avec autrui dans un contexte de transport collectif. Nos résultats détaillent leurs stratégies de négociation identitaire pour se déplacer. Puis nous discutons ces résultats au regard des mécanismes traditionnels d’adaptation au vieillissement (Baltes et Carstensen, 1996 ; Freund et Baltes, 1998 ; 2002 ; Guiot, 2006). Si ces recherches ont analysé les adaptations individuelles, elles n’ont pas porté leur attention sur la dynamique de négociation identitaire pour maintenir sa mobilité. Nous identifions également des recommandations managériales à destination des offres marketing s’adressant aux personnes âgées.
Le vieillissement comme une négociation identitaire
Le vieillissement renvoie à une image sociale en évolution dans les sociétés occidentales (Kuyper et Bengtson, 1973 ; Gullette, 1997). Alors que le vieillissement était associé à des connotations négatives (Kuyper et Bengtson, 1973), les recherches mettent en lumière l’émergence d’un bien-vieillir positif (Tornstam, 1997). Les personnes âgées négocient cette image sociale du vieillissement (Barnhart et Peñaloza, 2013 ; Carstensen et al., 2003 ; Tornstam, 1997). Mais ces mécanismes identifiés par la recherche s’appuient essentiellement sur des stratégies discursives individuelles qui ne prennent pas en compte la dynamique de réarrangement identitaire vécue par les personnes âgées. La mobilité, parce qu’elle les met à l’épreuve du vieillissement (pouvoir se déplacer est un signe d’activité), est un révélateur de ces négociations.
L’image sociale du vieillissement entre marginalité et bien vieillir
L’imaginaire social associé aux personnes âgées est encore chargé de connotations liées au recul ou à la dégénérescence, à un déclin physique et physiologique (Crockett et Hummert, 1987 ; Ferraro, 1992 ; Gullette, 1997 ; Guiot, 2006 ; Gilleard et Higgs, 2013 ; Higgs et Gilleard, 2014). A titre d’exemple, les publicités s’adressant aux personnes âgées exagèrent le détachement des syllabes et utilisent un vocabulaire, une syntaxe et une grammaire simplifiés (Carrigan et Szmigin, 2000 ; Yoon et Cole, 2008 ; Yoon et al., 2009). Elles sont considérées comme des personnes vulnérables (Baker et al., 2005 ; Pavia et Mason, 2014), qu’il faut protéger (Hébel, 2010 ; Kang et Ridgway, 1996 ; Wells et Gubar, 1966).
Cette catégorisation du vieillissement comme handicap est propre aux cultures occidentales (Lamb, 2009). Kuyper et Bengtson (1973) avancent la théorie du social breakdown syndrome pour qualifier le décalage entre les valeurs de la société occidentale autour de la productivité et de la réussite et l’image des seniors « fragiles » et marginalisés. Les recherches en anthropologie du vieillissement illustrent l’évolution des représentations associées à ce processus. Le vieillissement passe d’une évolution naturelle et logique à une défaillance que la médecine doit prendre en charge. Gron (2016) en reprenant les travaux de Lamb (2009 ; 2014) illustre l’écart de perception entre les sociétés occidentales (américaines) et la société indienne. Alors qu’en Inde, le processus de vieillissement est normal et attendu, il s’apparente à un phénomène contre lequel la médecine doit lutter aux Etats-Unis. L’émergence du « jeunisme » déteint sur la représentation sociale de la personne âgée en Occident. L’image idéale des gens âgés n’est plus celle du vieux sage, mais de celui qui reste ouvert au changement et ne vieillit jamais vraiment (Ahmadi, 2001). Ahmadi (2001) montre qu’au début du XXème siècle, l’expérience et la maturité étaient privilégiées ; les jeunes s’efforçaient de paraître plus âgés. Dans des sociétés où la jeunesse et la flexibilité sont valorisées, le processus inverse s’établit ; les gens âgés font tout pour paraître jeunes. Ce mécanisme de défense peut s’illustrer par une différence entre âge objectif et âge subjectif au sein des personnes âgées (Barak et Gould, 1985 ; Barak et Schiffman, 1981 ; Guiot, 2001). Elles se perçoivent plus jeunes pour éviter d’être assimilées à des personnes âgées.
Cependant, les représentations associées au vieillissement en Occident évoluent. L’arrivée de la génération du baby-boom à la retraite et le nombre croissant de personnes âgées participent de l’évolution de l’imaginaire associé à la vieillesse (Duyck et Guérin, 2006 ; Gergen et Gergen, 2000). Les « baby-boomers » auraient le poids démographique pour transformer les représentations négatives. Les personnes âgées ne sont plus seulement perçues comme des êtres fragiles et isolés. L’imaginaire du vieillissement se caractérise aussi par une responsabilisation croissante des personnes âgées, un maintien de leur santé, de leur plaisir et de leur bien-être (Gron, 2016). La recherche accompagne cette évolution sur les représentations du vieillissement. Les recherches sur le bien-vieillir se multiplient (Baltes, 1991 ; Bülow et Söderqvist, 2014) et s’opposent ainsi à une vision du “care” centrée sur la fragilité des personnes âgées. Les recherches mettent en avant un bien-vieillir des personnes âgées qui s’oppose à la dégénérescence physique (Guiot, 2006 ; Reed et Carstensen, 2012 ; Senges et al., 2014 ; Tornstam, 1997 ; 2005). Le bien-vieillir se mesure par des objectifs physiologiques, psychologiques et sociaux (Baltes et Carstensen, 1996 ; Senges, Guiot et Malas, 2014). Même s’il peut être désiré, il revêt des dimensions normatives à suivre pour la personne âgée qui doit continuer à être autonome, active, et socialement intégrée (Senges et al., 2014).
La définition des personnes âgées illustre la tension de l’imaginaire social associé au vieillissement en Occident. Guiot et Urien (2012) définissent l’entrée dans la catégorie personne âgée par l’âge (60 ans) et le statut (retraité), mais ces deux critères qui se combinent ou non en fonction des recherches ne prennent pas en compte les connotations liées au vieillissement. Tréguer (2007), en reprenant la classification par l’âge évoque les « libérés » (60–74 ans), les « paisibles » (75–84 ans) et les « Très Grands Vieux » (85 ans et plus). Dans cette segmentation, une opposition entre les difficultés liées au vieillissement et le bien-vieillir se manifeste. Plus spécifiquement, la différence entre « senior » et « personne âgée » marque les tensions autour de l’imaginaire social du vieillissement. L’épithète « senior » est devenu une norme qui condense les notions d’honorabilité (Ruaux, 2007). Le terme « senior » mettrait en exergue les compétences dont disposerait la personne âgée. Il serait caractéristique de l’injonction au bien-vieillir (Gron, 2016). Le terme « personne âgée » caractériserait à l’inverse la fragilité associée au vieillissement.
Les représentations du vieillissement sont donc traversées de tensions entre une dévalorisation par rapport à la productivité des sociétés occidentales et une image positive associée au bien-vieillir. Les personnes âgées négocient leur identité en s’appuyant sur cet imaginaire social.
La négociation identitaire des personnes âgées
Pour les personnes encore suffisamment jeunes et sans handicap physique et cognitif, des stratégies d’évitement par rapport à l’image sociale négative du vieillissement sont possibles. Elles peuvent refuser de se considérer comme « âgées » (Tepper, 1994). A l’inverse, les personnes plus âgées ne peuvent nier les effets visibles du vieillissement. Elles vivent des bouleversements identitaires suite à la diminution de leurs facultés physiques, mais doivent également prendre en compte l’image sociale du vieillissement, et particulièrement lorsqu’elles l’éprouvent dans les interactions avec autrui.
Négociation identitaire avec elles-mêmes
Les personnes âgées développent des stratégies avec elles-mêmes pour affronter ces questionnements identitaires. C’est en éprouvant les effets du vieillissement qu’elles négocient leur identité (Billaud et Brossard, 2014). Le vieillissement entraîne une série de handicaps physiologiques liés aux facultés sensorielles mais également des pertes cognitives notamment de la mémoire épisodique (capacité à se souvenir d’événements marqués dans un contexte) (Giffard et al., 2001 ; Guiot, 2006). Les personnes âgées développent des mécanismes d’acceptation de ces difficultés physiques. Elles distinguent le fait d’être vieux (attaché à des infirmités perturbantes) et celui de se sentir vieillir. Lorsqu’elles se sentent vieillir, elles ont des difficultés qui, tout en perturbant le quotidien, ne sont pas totalement handicapantes (Balard, 2011). Elles apprennent à vivre avec ces difficultés et les mettent à distance. Gourmelen, Urien et Le Gall-Ely mettent également en avant cette stratégie de distanciation (2016). Ils montrent que le vieillissement se caractérise par une perception du temps restant à vivre limité qui aboutit à un processus de retour sur sa vie. Comme ils le soulignent, « l’objectif est de comprendre sa vie pour accepter sa mort » (2016 : 3). Les personnes âgées trouvent une unité dans leur histoire de vie (Guillemot et Urien, 2010). Elles créent une identité-ipséité autour d’une cohérence narrative (c’est l’histoire de soi qui donne une unité à leur identité) (Ricœur, 1990). L’expérience acquise permet de mieux réguler leurs émotions dans la vie quotidienne et de se focaliser sur des buts émotionnels auxquels elles tiennent particulièrement (Carstensen et al., 2003). Elles deviennent plus sélectives dans le choix de leurs interactions et se tournent en priorité vers leurs proches et leurs amis (Guiot, 2006). Tornstam (2005), en développant sa théorie de la gérotranscendance, postule également que les personnes âgées se détachent d’une perspective rationnelle et matérielle pour se tourner vers une dimension spirituelle, cosmique et transcendantale (Moal-Ulvoas, 2014 ; Tornstam, 2005). Des recherches avaient même illustré qu’elles ressentent des niveaux de bien-être et de satisfaction à l’égard de la vie comparables à des populations plus jeunes (Doyle et Forehand, 1984 ; Herzog et Rodgers, 1981). Cette négociation identitaire est une acceptation subjective d’un processus de vieillissement perçu comme irrévocable.
Négociation avec l’image sociale du vieillissement et autrui
La négociation identitaire implique de prendre en compte l’image du vieillissement au niveau macro-social. Les personnes âgées peuvent adhérer à cette image par désir de conformité. Selon la Théorie du Management de la Terreur (Greenberg et al. 1986 ; Solomon et al., 1991 ; Urien et Guiot, 2007), les personnes âgées vivent une terreur issue du hiatus entre l’instinct de conservation et la perspective de disparaître. Elles règlent ces angoisses identitaires en souscrivant à la vision du monde valorisée par leur culture (Greenberg et al., 1986 ; Solomon et al., 1991 ; Urien et Guiot, 2007). Elles peuvent ainsi se conformer à l’image sociale positive du bien-vieillir en adéquation avec les valeurs de la société contemporaine. Elles continuent à entretenir un processus de désir et d’accomplissement personnel (Dowd, 2012). Cependant, comme le souligne Guiot (2006), ces adaptations deviennent plus anecdotiques lorsque les difficultés s’accumulent sur la personne âgée. Et l’image sociale du bien-vieillir peut devenir un poids. Les recherches récentes sur le vieillissement révèlent combien l’imaginaire du bien-vieillir oblige à se conformer à cet idéal (Lamb, 2014 ; Gron, 2016). Paradoxalement, l’évolution du vieillissement vers le bien-vieillir devient une injonction et renforce la stigmatisation des personnes âgées qui ne peuvent se conformer à cet idéal. Ces recherches soulignent le hiatus entre l’injonction au bien-vieillir et la réalité vécue par les personnes âgées. Cependant, elles ne précisent pas comment gérer ces contradictions.
Une autre stratégie peut être de se conformer à l’imaginaire social de la vulnérabilité et de la fragilité. Les personnes âgées assument de ne plus avoir leur place dans une société responsabilisante et productiviste. Elles peuvent alors choisir le retrait. Caradec (2004) illustre que le vieillissement des personnes âgées s’apparente à un désengagement progressif de la société. Ce désengagement s’effectue par un triple mécanisme (le détachement aux objets, le détachement progressif par rapport à l’intérêt pour les choses du monde, et le désengagement plus radical par rapport au sentiment d’appartenance à la société). Contrairement à l’âge adulte, les personnes âgées seraient dans un processus de fermeture identitaire. Les difficultés croissantes favoriseraient une identité vécue en retrait de l’évolution de la société. Cependant, ces recherches excluent les personnes âgées qui, tout en éprouvant des difficultés, veulent continuer à être partie prenante de la société.
Les stratégies de négociation identitaire prenant en compte l’image sociale du vieillissement se traduisent également à un niveau micro-social dans les relations avec autrui. Les personnes âgées ne sont pas seules dépositaires de l’image qu’elles renvoient. Barnhart et Peñaloza parlent d’une identité co-construite au sein d’un ECE (Elderly Consumption Ensemble) qui comprend les personnes âgées, les membres de la famille ainsi que les soignants qui interviennent au domicile des personnes âgées (Barnhart et Peñaloza, 2013). Etre considéré comme « vieux » est un statut négociable. Certains individus peuvent refuser de se considérer comme tels alors que leur entourage leur assigne cette identité, et vice-versa. Cette négociation identitaire se prolonge également en dehors de leur entourage.
L’identité des personnes âgées peut également être négociée avec des anonymes. Les stratégies de négociation identitaire s’intègrent alors dans des interactions sociales. Ces interactions sont comme des scènes de théâtre dans lesquelles chacun joue un rôle (Goffman, 1973). Les personnes âgées mettent en jeu une image (face) dans les interactions avec d’autres inconnus (Goffman, 1973). Ceux-ci leur accordent ou non le droit d’utiliser cette face sociale.
Négociation avec les objets
Le processus de négociation identitaire implique également une négociation avec des dispositifs socio-matériels. Les objets peuvent être des miroirs dans lesquels les personnes âgées déposent leur identité (Belk, 1988). Mais les dispositifs socio-matériels influencent également en retour l’identité des individus. Ces dispositifs encadrent les pratiques individuelles (Orlikowski, 2007). Finalement, c’est l’imbrication entre les éléments matériels et humains, qui permet aussi de rendre concrète l’identité (Paring, et al., 2017). En utilisant des objets, les personnes âgées doivent s’adapter à des modes de fonctionnement qui les mettent aux prises avec la négociation identitaire.
La négociation identitaire se déroule dans des contextes où les personnes âgées mettent en jeu des compétences sous le regard d’autrui et utilisent des dispositifs socio-matériels. La mobilité spatiale peut être considérée comme un tel environnement.
La mobilité comme contexte de négociation identitaire du vieillissement
La mobilité devient une valeur essentielle dans des sociétés liquides caractéristiques des civilisations occidentales actuelles (Bauman, 2000). Ces sociétés s’opposent à des structures « solides » établies. Les sociétés « solides » se perpétuent et assurent une prévisibilité de la vie sociale des individus. L’accélération du rythme social (Rosa, 2010) accentue le rôle de la mobilité dans les sociétés liquides. Elle devient une valeur d’intégration sociale et un enjeu identitaire. Elle peut alors se définir en termes de compétence et de capital (Kaufmann, 2005 ; Kaufmann et al., 2004).
La mobilité chez les personnes âgées tend vers une réduction progressive (Dumas, 2012). Le vieillissement physique rend les trajets difficiles et diminue le désir de sortir du domicile (Lord et al., 2009). Ne pas pouvoir se déplacer accentue l’image de la personne âgée perçue comme fragile et mise à l’écart, tant la mobilité est un enjeu social dans lequel chacun doit montrer ses compétences. Un hiatus semble s’opérer entre une mobilité valorisée et des difficultés croissantes.
Des recherches ont étudié les stratégies individuelles d’adaptation mises en place par les personnes âgées. La théorie SOC (Sélection, Optimisation et Compensation) classe ces différents mécanismes (Baltes et Carstensen, 1996 ; Freund et Baltes, 1998 ; 2002 ; Guiot, 2006). De manière générale, la personne âgée sélectionne les buts qu’elle souhaite réaliser. Elle va ensuite faire un effort de motivation et de persévérance pour optimiser ses ressources et les moyens à sa disposition pour atteindre ses buts. Lorsque les moyens mis en œuvre ne fonctionnent pas, elle peut compenser ces pertes. La compensation consiste à remplacer les ressources en diminution par des ressources en abondance.
Dans le cas de la mobilité, la voiture est associée à un niveau optimum pour les personnes âgées associant choix, accessibilité, opportunité et liberté (Alsnih et Henser, 2003). Pour continuer à conduire, elles optimisent leurs ressources. Lord, Joerin et Thiérault (2009) identifient ainsi une modification des trajets, des horaires et des lieux. Mais, si elles ne peuvent plus conduire, les personnes âgées ayant des difficultés de déplacement peuvent compenser ces handicaps en mobilisant des ressources techniques, familiales ou sociétales, notamment via les transports collectifs (Alsnih et Henser, 2003 ; Lord et al., 2009 ; Shunway-Cook et al., 2003).
La théorie SOC a mis en exergue des pratiques individuelles d’adaptation de leur mobilité. Elles s’appuient essentiellement sur des stratégies discursives qui ne reflètent pas nécessairement la réalité vécue de la situation de mobilité. Par ailleurs, ces stratégies ne mettent pas en lumière la négociation identitaire en jeu lors de leurs déplacements. Avec leurs difficultés croissantes, les personnes âgées délèguent une partie de leur mobilité (en substituant les transports collectifs à l’automobile par exemple). Elles sont dans un environnement de mobilité partagé avec d’autres personnes, interagissent avec des dispositifs socio-matériels collectifs. La mobilité n’est plus seulement pratique individuelle. Elle engage leur identité et les confronte à leur image sociale. Notre recherche s’intéresse aux stratégies de négociation identitaire mises en place par les personnes âgées pour maintenir leur mobilité.
Méthodologie
Notre objectif est d’étudier comment les personnes âgées mobilisent leur identité lorsqu’elles sont en mobilité. Nous avons privilégié un terrain de recherche dans lequel elles ne peuvent se contenter d’adaptations pratiques pour se déplacer et sont engagées dans une négociation identitaire.
Nous avons choisi le train comme terrain d’étude (TER et TGV). Le train est un moyen de transport en commun difficile pour les personnes âgées (Chapon, 2015). Il met en lumière leurs difficultés notamment parce que les propriétés socio-matérielles (escaliers, bornes de réservation) ne sont pas spécifiquement adaptées aux personnes âgées. Ces déplacements difficiles en train ne sont pas anodins et obligent à des négociations identitaires. Les personnes âgées partagent avec les autres (passagers de la gare, de la rame, personnes de leur connaissance) leur mobilité. Elles doivent également maîtriser un système socio-matériel spécifique (réservation du billet, déplacement en gare, choix des sièges) qui est commun avec les autres voyageurs.
Les trajets font rarement l’objet de réminiscences dans le discours, a fortiori pour des personnes pouvant avoir des troubles cognitifs ou de mémoire. Nous avons voulu capter leurs stratégies déployées dans l’espace, les gestes, les microdécisions qu’ils prennent, l’état d’esprit au cours du voyage tout en comprenant leurs négociations identitaires des personnes âgées. Dès lors, nous avons privilégié une approche ethnographique (Arnould et Wallendorf, 1994 ; Badot et al., 2009; Robert-Demontrond et al., 2013). Cette méthode a eu pour objectif de comprendre l’expérience vécue par les personnes âgées au cours de leurs déplacements. Elle a combiné des observations in situ ainsi que des entretiens compréhensifs au domicile des personnes âgées. Les observations permettent en effet de se concentrer sur ce que les personnes âgées font et non sur leur discours. Elles peuvent avoir du mal à s’exprimer sur ces sujets identitaires notamment lorsqu’ils mettent en valeur des thématiques comme la mort (Gourmelen et al., 2016). La récolte des données s’est déroulée selon un calendrier autorisé par la SNCF. Elle nous a autorisé sur des périodes restreintes (février–mars 2014 et mai 2014), l’accès aux trains du TER (février–mars 2014) dans deux régions de France (la Bretagne et la région Rhône-Alpes) puis des trajets TGV (mai 2014) reliant Paris et ces régions. Par ailleurs, pendant toute la durée du terrain, nous avons pu mener des observations librement dans les gares. Deux autres chercheurs spécialisés en ethnographie ont accom-pagné l’auteur de cet article dans la récolte des données au cours de ces parcours. Le rôle de ces chercheurs a permis de multiplier les observations. Surtout, ils ont pu jouer un rôle de contrôle. En plus de leurs notes d’observation, chacun d’eux était présent au même moment que le chercheur principal. Ils ont pu échanger après chaque journée leurs notes d’observation.
Pour les trajets en TER, la sélection des consommateurs s’est déroulée en gare de Rennes et de Lyon. Le but était de recruter des individus qui ne pouvaient nier leur état de personne âgée. Des critères de difficulté physique (démarche entravée) voire cognitive (l’impression de chercher son chemin dans la gare, de regarder souvent les panneaux) ont été adoptés. La personne âgée, après avoir donné son accord, était accompagnée par un chercheur sur son trajet. Les observations ont couplé des trajets longs (plus de 30 minutes de trajet en TER) et courts (moins de 30 minutes) au cours des mois de février et mars 2014 (annexe 1). Au total, 17 parcours en TER ont été observés (avec des entretiens informels et des prises de photographies) (annexe 3). Pour diminuer la spécificité du TER, nous avons également réalisé en mai 2014 trois observations de trajets en TGV (Paris–Lyon et Paris–Nantes) auprès de personnes âgées sélectionnées au préalable. En parallèle, des journées d’observations dans les gares de Lyon et de Montparnasse à Paris ont eu lieu au mois de mai 2014 (22 observations de trajets en gare). Les trois chercheurs ayant participé au terrain ont rempli leurs notes d’observation en respectant toujours le même cadre (déroulement du trajet observé, difficultés rencontrées, solutions pour surmonter la difficulté).
Vingt-deux entretiens semi-directifs ont également été réalisés par les trois chercheurs avec des personnes âgées à leur domicile (annexe 2). Elles ont été choisies selon les mêmes critères que pour les phases d’observation (perception d’une entrave à la mobilité). Des variables sociodémographiques (âge, lieu d’habitation, revenu) ont également été ajoutées. Les personnes sélectionnées pour les entretiens étaient différentes de celles qui avaient été observées. Ces entretiens ont permis de replacer la mobilité dans un contexte plus global (affranchi d’un trajet spécifique). Les entretiens ont suivi un guide. Les questions ont exploré notamment les thématiques de l’évolution de leur mobilité, et de leurs représentations du voyage en train. Puis elles ont porté sur le dernier voyage réalisé, les difficultés rencontrées en reprenant une chronologie de leur voyage (idée de déplacement, réservation, déplacement en gare, installation dans le train, voyage, arrivée).
Les trois chercheurs ayant participé au recueil des données ont alimenté une base de données Evernote en renseignant leurs notes de terrain. Cette base a été enrichie par les retranscriptions des entretiens. A chaque personne observée correspondait une fiche décrivant précisément les notes de terrain (annexe 4). Les données ont été analysées par le chercheur auteur de cet article. Nous avons effectué une analyse en partant des principes qualitatifs de la grounded theory (Strauss et Corbin, 1990). Nous avons d’abord distingué différents types de difficulté et de solution vécues par les personnes âgées. Chacune de ces difficultés a été analysée en fonction de la négociation identitaire (négociation avec soi-même, l’image sociale et autrui, la relation avec les objets). Les résultats trouvés ont été présentés aux chercheurs ayant réalisé le terrain pour éviter le risque de surinterprétation des données. Quatre stratégies de négociation identitaire ont été identifiées et classées. Des verbatim issus des retranscriptions ainsi que des notes d’observation issues des journaux de bord sont présentés à titre illustratif dans les résultats.
Résultats : les stratégies de négociation identitaire des personnes âgées en mobilité
Les personnes âgées sont confrontées à des difficultés en mobilité liées à leur vieillissement. Ces difficultés les obligent à mettre en place des stratégies de négociation identitaire (tableau 1). Ces stratégies varient en fonction de la perception de la difficulté en mobilité (plus ou moins grande). Elles varient également en fonction du rôle joué par leur identité de personne âgée. L’identité peut être considérée comme irréversible. Elle s’envisage alors comme consubstantielle à la personne âgée sans qu’elle ne puisse s’en distancier ou la modifier. A l’inverse, l’identité peut être considérée comme un processus évolutif et modifiable. Le tableau 1 a une vocation didactique de présentation des résultats. Mais ces différentes stratégies ne sont pas cloisonnées. Elles peuvent se cumuler pour un même individu et un même trajet, comme nous le montrons en partie 2.
Les quatre stratégies de négociation identitaire en mobilité des personnes âgées.
Les trois stratégies de fatalisme stoïque, d’acceptation opportuniste et d’appropriation valorisante sont des stratégies de négociation identitaire en mobilité. Nous analysons ces stratégies au travers de la négociation avec soi-même, autrui et les dispositifs socio-matériels. La dernière stratégie, l’adéquation similaire, est une stratégie qui permet d’éviter la négociation identitaire. Nous la présentons succinctement à la fin de nos résultats.
Fatalisme stoïque
Cette première stratégie correspond à une acceptation tacite par les personnes âgées de leurs difficultés croissantes en mobilité. Les personnes âgées « acceptent » l’image sociale de fragilité associée à leur identité. Elles considèrent cette évolution comme naturelle. Elles éprouvent une diminution de leurs capacités lors des déplacements. Ces difficultés valident leur identité de personne âgée fragile. La négociation est surtout dans leur discours et correspond à un abaissement progressif de leurs attentes. Le champ lexical de l’épreuve devient central, comme dans le cas de Denise : « si je prends le train, il faut que je mette mon chien dans le sac. Et maintenant, j’ai du mal à le porter, parce que j’ai une tendinite des deux épaules. Je n’ai pas le droit de le faire marcher. Et puis les trajets sont toujours chaotiques, les sièges ne sont pas rembourrés, c’est difficile » (Denise, 75 ans, Rennes). Les trajets en train sont un révélateur de leur faiblesse et de leur identité de personne âgée.
Les personnes âgées interrogées ont une acceptation stoïque de leur fragilité. Elle leur permet de se déplacer : elles acceptent de « devoir » voyager (pour visiter leurs familles, se rendre chez des amis) au lieu de le « vouloir ».
Elles sont confrontées à leur vieillissement au cours de leur voyage et l’acceptent. La stratégie du fatalisme stoïque consiste à garder son propre rythme et ses routines de voyage en sachant qu’elles affronteront des difficultés à cause de leurs compétences (physiques et cognitives) limitées. Elles se contentent de cet objectif final (continuer à voyager) et arriver à destination sans avoir d’attentes plus fortes.
Dans cette stratégie, les personnes âgées étudiées ne souhaitent pas déranger leurs proches ou les autres personnes présentes au cours de leurs déplacements. Elles constatent leurs difficultés mais ne souhaitent pas être aidées. Elles se savent fragiles, sont conscientes que les autres les perçoivent comme telles, mais elles ne veulent pas profiter de la situation.
Pierrette (tableau 2) a ainsi du mal à accepter qu’un agent vienne la chercher en fauteuil roulant.
La stratégie de fatalisme stoïque.
La stratégie du fatalisme stoïque passe essentiellement par une acceptation discursive de son identité de personne âgée fragile (sans modification de ces pratiques). Elles éprouvent des difficultés d’appropriation des dispositifs socio-matériels à cause de difficultés cognitives ou physiques croissantes. Les dispositifs numé-riques (bornes tactiles, écrans dynamiques) et technologiques (escalators) qu’elles ne parviennent pas à s’approprier ajoutent au sentiment de dépassement ressenti comme pour Michelle et André (tableau 2). Les personnes âgées ne parviennent plus à optimiser les ressources sélectionnées (Baltes et Carstensen, 1996 ; Freund et Baltes, 1998 ; 2002). Elles s’approchent de la figure du solitary survivor (Wells et Gubar, 1966). Cette identité associée à la fragilité n’est pas valorisée, mais une conséquence naturelle des difficultés ressenties.
Un cercle vicieux peut s’installer. Les personnes âgées ont du mal à voyager avec la croissance de difficultés physiques et cognitives ; elles décident de faire face, seules, avec leurs compétences qui s’avèrent insuffisantes, et éprouvent d’autant plus de difficultés lors de leurs trajets, ce qui les pousse à accepter leur identité de personne âgée fragile. Ce cercle vicieux peut les conduire à renoncer progressivement à la mobilité parce qu’elles ne se sentent plus capables de se déplacer (le fatalisme ne suffit plus à accepter les difficultés effectivement vécues). Ainsi Denise ne souhaite plus circuler en voiture de peur de provoquer un accident (tableau 2). Elle s’accepte comme personne âgée solitaire à l’écart de la société.
Acceptation opportuniste
La deuxième stratégie utilise l’image sociale de fragilité associée au vieillissement comme un outil de déplacement. Les personnes âgées négocient leur identité en la surjouant. Elles n’acceptent pas les difficultés de manière stoïque, mais se servent de l’image sociale de la personne âgée en mobilité, comme dans le cas de Colette : « il faut être dans de bonnes conditions quand on voyage. Les gens doivent avoir pitié de vous, vous devez susciter la sympathie » (Colette, 81 ans, Lyon).
La négociation avec elles-mêmes correspond à une acceptation tacite de l’image sociale du vieillissement. Mais elles distinguent les difficultés réellement vécues et le rôle qu’elles endossent à l’égard d’autrui. Elles considèrent la mobilité comme une scène théâtrale dans laquelle elles intériorisent le rôle social qui leur est dévolu (Goffman, 1973).
La négociation avec autrui est un élément clé de cette stratégie. Les personnes âgées s’appuient sur autrui pour voyager comme un réflexe. Elles utilisent l’image sociale du vieillissement à des fins opportunistes. Même s’il n’est pas délégué, le voyage est toujours collectif. Elles résolvent les difficultés rencontrées en s’appuyant sur un réseau de personnes mobilisées au cours de leurs déplacements. Cette stratégie d’acceptation opportuniste se déroule aux différentes étapes du voyage (réservation du billet, accompagnement en gare, trajet, arrivée à destination). Les personnes âgées privilégient des appuis rassurants (proches ou autorités officielles) mais peuvent se laisser guider par des inconnus lorsque leurs difficultés deviennent insurmontables. Leur identité de personne âgée fragile est une ressource qu’elles mobilisent en responsabilisant les passagers. Cette stratégie peut être consciente et délibérée comme dans le cas d’Andrée (tableau 3). En paraissant encore plus vieille qu’elle ne l’est vraiment, Andrée utilise de manière opportuniste ce statut social (tableau 3).
La stratégie d’acceptation opportuniste.
Dans cette stratégie, les personnes âgées transfèrent les difficultés aux autres. Elles compensent leurs difficultés à se déplacer par l’aide d’autrui (Baltes et Carstensen, 1996 ; Freund et Baltes, 1998 ; 2002).
Les interactions avec les dispositifs socio-matériels permettent d’engager les autres passagers. C’est justement lors de ces moments de fragilité que les personnes âgées peuvent susciter la pitié, comme dans le cas de Marthe qui a sollicité l’aide d’autrui à chaque étape de son voyage (tableau 3).
Appropriation valorisante
La troisième stratégie se caractérise par une revalorisation de l’identité des personnes âgées. Elles ne se considèrent pas comme marginalisées et fragiles. Au contraire, elles souhaitent s’écarter de cette image sociale. Et cette dynamique les pousse à engager des ressources cognitives pour préparer un voyage dans lequel elles ne soient pas en difficulté. Il existe un renforcement entre leur identité de personne âgée dynamique et leur adaptation à la mobilité (leurs adaptations de voyage réussies valorisent leur identité et encouragent en retour leur mobilité), comme dans le cas d’Heidi : « oui, j’ai du mal à marcher. Mais j’ai trouvé la solution : quand je vais chez ma fille, j’ai mon sac à mains, et j’ai un truc qui roule, qui est normalement fait pour les courses, et là-dedans, je mets mes affaires. Ça veut dire je roule, je ne porte pas. C’est plus facile pour moi et je peux continuer à voyager, voir mes petits-enfants et ma fille » (Heidi, 75 ans, Rennes).
Les personnes âgées retirent de ces adaptations une fierté, et se perçoivent comme sages et avisées. Elles valorisent leur identité de personne âgée spécifique sans être fragiles. Elle leur permet de vivre de nouvelles formes de mobilité en adéquation avec leurs capacités. Elles éprouvent une forme de sagesse et de plaisir distancié par rapport à cette société dans laquelle elles trouvent encore leur place, à l’écart. Certaines se transforment en juge de valeurs, « s’étonnant des individus qui passent leur temps sur leur portable sur leur trajet au lieu de profiter du paysage » (entretien Hélène, 75 ans, Lyon).
Les personnes âgées valorisent leur identité en voyageant avec des personnes ayant les mêmes problématiques. Elles peuvent se déplacer en couple, ou avec des amis, et des réseaux de sociabilité peuvent se créer à l’intérieur du train, comme Nicole et Henriette qui discutent ensemble (tableau 4). Les réservations se réalisent souvent via les guichets des agences. Des liens de connivence se nouent avec des vendeurs qui leur proposent les meilleurs tarifs.
La stratégie d’appropriation valorisante.
Les dispositifs socio-matériels leur permettent de tester la valorisation de leur identité. Elles détournent les difficultés rencontrées avec ces objets. Cette activité est source de travail cognitif et de créativité. Elles optimisent leurs ressources (Baltes et Carstensen, 1996 ; Freund et Baltes, 1998 ; 2002), et recherchent des dispositifs socio-matériels qu’elles peuvent s’approprier. Les personnes âgées développent de nouvelles routines de voyage efficaces.
Par exemple, Gisèle récupère un stock de billets qu’elle peut utiliser quand bon lui semble (tableau 4). Elles mettent également en adéquation leurs corps et les contraintes du trajet. Ali (tableau 4) se lève juste avant que le train n’entre en gare pour éviter de tomber. Il connaît le rythme du train et sait quand se lever pour ne pas être gêné par le freinage du conducteur. Gilbert (tableau 4) éprouve une fierté de continuer à pouvoir voyager et voir son amie à Vitré malgré ses difficultés croissantes en voiture. Les personnes âgées essaient d’éviter la foule et le monde qui mettent une pression sur elles par leur différence de rythme. Elles créent un espace-temps propre pour leur mobilité, à l’abri du flux et du tumulte. Elles choisissent des billets aux heures creuses, sur des destinations peu fréquentées. Elles traversent parfois des villages oubliés en bus ou TER comme Léonie (82 ans) qui « apprécie le paysage en TER, lui rappelle des souvenirs d’enfance ». Avec des dispositifs socio-matériels qu’elles maîtrisent, de nouvelles opportunités de consommation et de voyage peuvent naître. En ayant anticipé et organisé leur voyage, les personnes âgées peuvent continuer à voyager par plaisir et envie, comme dans le cas de Gisèle (tableau 4).
Enfin, une dernière stratégie (l’adéquation similaire) concerne les personnes âgées qui parviennent à nier et se détourner de l’identité figée de personne âgée fragile. Elles se considèrent comme n’importe quel voyageur. Cette dernière stratégie est cependant difficilement gérable pour des personnes âgées qui ne peuvent dissimuler longuement leurs limites physiques ou cognitives.
Peu de cas de cette stratégie ont pu être documentés lors de notre terrain d’observation. Des moments ponctuels dans le trajet (réservation, passage sur le quai) peuvent créer une telle situation. Certaines personnes âgées apprécient de pouvoir prendre leurs billets sur Internet. Elles en retirent une fierté, la capacité d’avoir réussi à intégrer la société actuelle moderne « liquide », comme George : « je réserve toujours avec Voyagessncf.com. Comme tout le monde. Puis j’imprime les billets. Ça ne sert à rien d’aller au guichet, les vendeurs sont tous les mêmes, comme des bornes automatiques. Et puis il y a souvent la queue » (George, 79 ans, Lyon). Les personnes âgées peuvent également se sentir intégrées à la société « liquide » comme n’importe quel voyageur lorsqu’elles aident des personnes plus fragiles encore. Eline (72 ans) qui rentre à Saint-Raphaël a plaisir à aider un anglais perdu qui doit remonter le quai (« il doit aller en voiture 13, tout le monde lui dit de remonter le quai, mais je l’emmène jusqu’à sa voiture »). Mais cette stratégie est marginalement utilisée par les personnes âgées.
Processus de réaménagement des différentes stratégies
Un cycle logique semble émerger de ces différentes stratégies : face à l’accroissement des difficultés, les personnes âgées paraissent démunies et acceptent leurs difficultés avec un fatalisme stoïque. Elles peuvent transférer une partie de leurs difficultés sur autrui (acceptation opportuniste) et négocier leur image de personne âgée en s’appropriant les trajets (appropriation valorisante). La quatrième stratégie (adéquation similaire) peut intervenir pour des personnes âgées encore jeunes, mais également en prolongement de la stratégie de l’appropriation valorisante, lorsque les personnes âgées maîtrisent leur trajet et peuvent dissimuler les effets du vieillissement.
Quand de nouvelles difficultés entravent la mobilité des personnes âgées, un nouveau cycle s’enclencherait : elles semblent gérer ces difficultés par le fatalisme stoïque, puis l’acceptation opportuniste ou l’appropriation valorisante. Cette imbrication entre les stratégies se perpétue même quand les difficultés augmentent.
Il apparaît en outre possible pour un même individu d’exploiter les diverses stratégies de manière successive, croisée, superposée, substituable, à des moments, dans des contextes variés. Ainsi, l’identité des personnes âgées évolue au cours d’un même déplacement. Les deux exemples du tableau 5 l’illustrent. Gilbert accepte de ne plus conduire (fatalisme stoïque), mais développe de nouvelles stratégies d’appropriation avec le TER (billets pêle-mêle, repère visuel, attente près de l’écran, choix du départ en fonction du temps). Pour d’autres trajets, il adopte une stratégie d’acceptation opportuniste (trajet vers Paris avec sa fille). Dans le cas de Claudine, différents processus se mêlent également au cours du même trajet (tableau 5).
Exemples de différentes stratégies mobilisées au cours d’un même voyage.
Discussion théorique
Nos résultats proposent des contributions sur le processus de négociation identitaire des personnes âgées.
Premièrement, nos recherches illustrent une dynamique identitaire active des personnes âgées refusant le vieillissement comme un état subi. Ce processus se caractérise notamment pour les stratégies d’acceptation opportuniste et d’appropriation valorisante.
Nos travaux prolongent les résultats de Barnhart et Peñaloza (2013) qui avaient précisé cette dynamique. Leur recherche avait souligné un processus collectif de négociation identitaire (ECE). En plus d’être une dynamique socialement partagée entre plusieurs personnes conforme à l’ECE, nos résultats illustrent que la négociation identitaire correspond à une recomposition dans le temps. Ce processus dynamique se réaménage en permanence. Il n’est pas linéaire, mais constitué d’allers-retours entre acceptation fataliste du vieillissement et réaménagement de cette identité. C’est même une tension dialectique (repousser une incapacité croissante, notamment pour la stratégie d’appropriation valorisante) qui peut constituer le moteur de négociation identitaire. Ainsi, contrairement aux recherches caractérisant une fermeture identitaire des personnes âgées (Caradec, 2004), nos résultats constatent qu’une dynamique identitaire active peut s’enclencher pour les personnes âgées. Malgré les difficultés physiques croissantes (Giffard et al., 2001 ; Guiot, 2006), il existe en permanence un processus de négociation dynamique de leur identité.
Par ailleurs, nos recherches mettent en avant le rôle des dispositifs socio-matériels dans la dynamique de négociation identitaire des personnes âgées. Ils les renvoient doublement à leurs difficultés (parce qu’elles parvenaient à les maîtriser auparavant, et parce qu’ils sont conçus pour le plus grand nombre). Les personnes âgées prennent alors conscience de leurs limites et de leur marginalisation. Nos résultats confirment que les dispositifs socio-matériels peuvent rendre concrète l’identité (Paring et al., 2017). Mais les objets sont également le socle de leur réaménagement identitaire (stratégie d’adéquation valorisante). Elles parviennent à s’adapter à ces objets et trouvent des solutions qui leur correspondent. Alors que les recherches tendent à noter une certaine fatalité pour les personnes handicapées dans leur offre de consommation (elles ne peuvent accéder aux offres standard, et les offres spéciales les stigmatisent) (Nau et al., 2016) nos résultats montrent, via le cas des personnes âgées, qu’elles peuvent trouver des solutions en adéquation avec leur situation sans être stigmatisées. Elles parviennent à détourner pour leurs besoins des offres qui n’étaient pas conçues pour elles. Elles en éprouvent de la fierté.
Deuxièmement, nos résultats permettent de prolonger le modèle SOC (Baltes et Carstensen, 1996 ; Freund et Baltes, 1998 ; 2002 ; Guiot, 2006). Ce modèle est utilisé pour comprendre la gestion des difficultés par les personnes âgées. Dans notre recherche, nous illustrons la dynamique de ces mécanismes. Les personnes âgées éprouvent des difficultés à réaliser les objectifs qu’elles se sont fixées. Elles mettent en place des mécanismes pour s’en sortir conformément au modèle SOC. Mais ce modèle est essentiellement construit dans une perspective de résolution de difficultés pratiques à une échelle individuelle. Il ne prend pas en compte la dimension sociale et identitaire du vieillissement. Nos résultats illustrent que la gestion de l’image sociale du vieillissement (par exemple dans la stratégie d’acceptation opportuniste) permet de maintenir sa mobilité. La dynamique individuelle et pratique de SOC est intégrée dans une dynamique de négociation identitaire plus globale qui articule solutions pratiques et gestion de l’identité de personne âgée.
Troisièmement, nos résultats interrogent la logique du bien-vieillir. Pour des seniors sans contraintes physiques, il s’apparente à une logique de responsabilisation. A l’inverse, le bien-vieillir apparaît comme une injonction pour des personnes âgées fragilisées par cette norme sociale (Gron, 2016 ; Lamb, 2014).
Nos recherches illustrent des mécanismes de détournement par rapport à cette norme sociale (notamment via la stratégie d’acceptation opportuniste). Les personnes âgées, au lieu d’assumer la responsabilité de leur bien-vieillir, peuvent au contraire assumer leur fragilité et responsabiliser les autres. Le processus de bien vieillir semble orienté vers l’épanouissement personnel (Tornstam, 1997 ; 2005 ; Guiot, 2006 ; Reed et Carstensen, 2012 ; Senges et al., 2014). La stratégie d’acceptation opportuniste met en lumière un bien-vieillir des personnes âgées centré sur leur propre déresponsabilisation. Selon cette stratégie, le bien-vieillir ne serait pas une adéquation avec les codes d’une société du jeunisme, mais une gestion assumée de sa fragilité. Contrairement à des personnes âgées passives qui n’auraient plus d’autre choix que de se laisser prendre en charge, elles choisissent d’endosser cette image sociale.
De plus, alors que les recherches tendent à montrer une lutte pour maintenir son intégration sociale en étant en adéquation avec les codes de la société (Greenberg et al., 1986 ; Solomon et al., 1991 ; Urien et Guiot, 2007; Barnhart et Peñaloza, 2013), nos recherches montrent que les personnes âgées interrogées dans un contexte de mobilité peuvent assumer cette intégration différemment. Elles détournent et recomposent la norme du bien-vieillir, qui n’est pas évalué selon les critères normatifs de responsabilisation similaires à la population non âgée. Elles se définissent comme intégrées à la société (se confrontent aux mêmes situations), mais soulignent leurs particularités. Elles mettent en avant la sagacité et la capacité d’adaptation propres aux personnes âgées (comme dans la stratégie d’adéquation valorisante).
Conclusion : implications managériales, limites et voies de recherche
Cette recherche propose des pistes managériales pour les politiques marketing à destination des personnes âgées. Des limites et des prolongements de recherche sur le processus de négociation identitaire sont également identifiés.
Implications managériales
Si les consommateurs seniors jeunes ne souhaitent pas être assimilés trop tôt à des personnes âgées (et donc ne souhaitent pas bénéficier d’avantages spécifiques), la situation est plus contrastée pour les personnes âgées. Concernant la mobilité, la SNCF propose des cartes ciblées pour les seniors (en axant leur offre marketing sur les seniors et le bien-vieillir) ou des offres pour les personnes très âgées qui peuvent être assimilées à des Personnes à Mobilité Réduite (PMR). Ces offres correspondent à des catégories établies (seniors en forme ou à l’inverse personnes âgées totalement déresponsabilisées) et ne prennent pas en compte les tensions vécues par les personnes âgées en situation de mobilité.
Notre recherche, en montrant les négociations identitaires se déroulant pendant le voyage, illustrent le risque de stigmatisation pour des offres ciblant trop sommairement les personnes âgées comme fragiles. Deux dispositifs peuvent être gérés par les organismes de transport : le personnel de contact et les moyens de transport. Le personnel de contact est un élément rassurant pour les personnes âgées (notamment dans l’acceptation opportuniste). Cette présence humaine peut être sollicitée au cours du voyage selon leurs souhaits. Dans un train, les personnes âgées apprécient la présence visible du chef de bord au cours des trajets qui peut répondre à leurs questions. Cette présence humaine, essentielle, n’est pas imposée. Ce sont elles qui l’activent et elles peuvent s’en détourner facilement (à l’inverse, les services d’assistance en avion sont proposés avant le départ sur commande, mais les personnes âgées sont tributaires du planning des accompagnateurs).
Par ailleurs, l’offre de moyen de transport peut être pensée pour les personnes âgées. Les propriétés socio-matérielles de certains modes de transport s’adaptent plus facilement aux personnes âgées. Les TER avec leur vitesse et leur taille réduite, leur accessibilité renforcée (pas de réservation, places près des entrées) et leurs nombreux arrêts dans les zones péri-urbaines et rurales sont des modes de transport favorisant une appropriation (par rapport à des TGV plus intimidants). Des offres spécifiquement dédiées à ces modes de transport (forfaits, promotions, destinations mises en avant) pourraient être développées pour encourager le déplacement des personnes âgées. Des systèmes d’abonnement multiples intermodaux (car, TER, TGV, covoiturage) pourraient également accompagner la flexibilité de la négociation identitaire.
Le tableau 6 précise en fonction des différentes stratégies identifiées des propositions marketing correspondantes. La logique marketing ne se pense plus seulement en fonction de caractéristiques déterminées du vieillissement (notamment physiologiques) mais d’une situation vécue par le passager. Cette situation évolue pour un même passager (qui peut passer d’une stratégie à une autre en fonction des trajets, voire au cours d’un même trajet).
Offre marketing en fonction des stratégies de négociation identitaire en mobilité.
Limites et voies de recherche
Cette recherche phénoménologique met en lumière les mécanismes de négociation identitaire auprès d’un public peu étudié par les recherches sur la consommation : les plus de 75 ans. Elle se heurte à plusieurs limites : elle se réduit à un contexte (la mobilité) pour caractériser les difficultés éprouvées par les personnes âgées et leur négociation identitaire. D’autre part, elle se focalise sur l’observation de ces publics sans prendre en compte la perception d’autres acteurs partie prenante de leur mobilité (accompagnants, organismes de transport).
Cette recherche pourrait être doublée de dispositifs quantitatifs permettant de mesurer les stratégies de négociation identitaire utilisées dans des contextes de consommation plus génériques (alimentaires, de loisir, de santé, circuits de distribution…) des personnes âgées. Par ailleurs, des recherches futures pourraient s’intéresser à la séquentialité des stratégies identitaires pour préciser la notion de cycle évoquée dans cette recherche. Des protocoles basés sur l’observation verbalisée pourraient identifier les points de basculement entre les stratégies. Elles pourraient également analyser l’articulation entre ces différentes stratégies en fonction des difficultés rencontrées (cognitives, physiques) et des ressources à disposition (sociales, matérielles). Des combinaisons type privilégiées pourraient être identifiées. Plus généralement, ces recherches pourraient analyser les interactions entre les stratégies de négociation identitaire et les offres marketing des sociétés de transport. Par exemple, nos résultats soulignent le rôle de la présence humaine pour les personnes âgées (notamment dans l’acceptation opportuniste). Or, de nombreuses entreprises, par exemple dans le domaine de transport, renvoient l’information sur des plateformes et des applications mobiles. Des recherches pourraient étudier les mécanismes d’adaptation des personnes âgées à ces contraintes. Les substituent-elles à la présence humaine ? Favorisent-elles une meilleure appropriation du trajet ? Diminuent-elles au contraire la mobilité ? Comment ?
Nos résultats illustrent également le rôle des dispositifs socio-matériels dans l’environnement des personnes âgées. Ils peuvent faciliter leur acceptation identitaire. Mais leurs conditions d’appropriation par les personnes âgées restent encore inexplorées. Des recherches futures pourraient s’intéresser aux outils facilitant ce rôle de la consommation. Leur conception et leur ergonomie peuvent modeler les problématiques identitaires et accompagner la fin de vie. A l’instar des objets transitionnels permettant la construction de l’enfant, ils ouvrent des perspectives intéressantes pour permettre à des personnes âgées de gérer leur fin de vie.
Enfin, cette recherche sur les personnes âgées ouvre également des pistes de recherche intéressantes sur la fin de la consommation. La stratégie « d’acceptation opportuniste » est un moyen de quitter progressivement la logique de responsabilisation en déléguant sur autrui sa capacité de consommation. Progressivement, ces stratégies délaissent les moyens de consommation pour ne se tourner que vers la finalité (être transporté). Il pourrait être intéressant d’étudier les mécanismes de sortie progressive de la société de consommation. Ces pistes de recherche peuvent s’appliquer aux personnes en fin de vie, âgées, en situation de handicap, ou plus généralement en décalage avec la société de consommation. En transférant à d’autres la responsabilité de sa propre consommation, elles engagent lors de ces interactions d’autres consommateurs et suscitent de nouvelles formes de négociation.
