Abstract
Une revue scientifique est un produit comme n’importe quel autre. Elle a un certain nombre de caractéristiques tangibles qui lui confèrent une réalité objective, mais elle va essayer d’orienter la perception de la population susceptible de s’y intéresser afin que le positionnement appris par celle-ci puisse s’appuyer sur ses forces et que, sur ces bases, elle puisse apporter des bénéfices à une partie de cette population, appelée cible, afin que celle-ci ait la conviction que ses attentes soient satisfaites au mieux. Même en cas de succès, elle ne peut s’endormir sur ses lauriers car les données de l’environnement à considérer (ici le périmètre de la concurrence, les règles de carrière des chercheurs, les thématiques privilégiées, la vision de ce qui peut être considéré comme scientifique…) l’obligent à se remettre en cause en permanence avec certains moments clefs nécessitant des inflexions impératives. C’est ce que vit à mon sens aujourd’hui Recherche et Applications en Marketing (R.A.M. dans les développements suivants).
R.A.M. est née en 1986 alors que j’étais jeune doctorant. Dans un pays où les revues susceptibles de publier une recherche scientifique de haut niveau en marketing étaient rares, la volonté de ses créateurs, au sein de l’afm, était de s’inspirer des très bonnes revues internationales pour garantir des articles excellents aux plans conceptuel et méthodologique. Un élément structurant sur lequel l’accent a été mis pour atteindre ce but fut sûrement le processus de reviewing : un respect strict du principe d’évaluation en double aveugle et une sensibilisation des collègues mandatés pour cette mission à privilégier des commentaires argumentés et constructifs.
Dès les premiers numéros, R.A.M. a su marquer une différence qualitative avec les supports existants, notamment parce que beaucoup des meilleur(e)s chercheur(se)s francophones de l’époque avaient « amorcé la pompe » en choisissant de publier leurs travaux dans cette nouvelle revue et en encourageant leurs meilleur(e)s doctorant(e)s et jeunes docteur(e)s à faire de même.
Certes, le contexte international de l’époque avait favorisé cette émergence dans la mesure où les communautés nationales étaient plus cloisonnées qu’aujourd’hui et où, en France, les classements C.N.R.S. et F.N.E.G.E. qui orientent les stratégies de publication n’existaient pas. De fait, ou bien on était en mesure d’avoir accès aux dix meilleures revues mondiales – mais cela concernait peu de personnes – ou bien on publiait dans un journal francophone et, parmi ceux-ci, R.A.M. s’est assez rapidement détaché du lot grâce à un cercle vertueux très bien géré.
Pendant 15 ou 20 ans, les critères d’exigence qualitatifs se sont ainsi affinés et accrus, donnant à la revue une réelle image d’excellence, fidèle à la volonté initiale de ses fondateurs. De fait, pour un(e) jeune chercheur(se) français(e), un des premiers objectifs que l’on visait en termes de publication était de parvenir à publier un papier dans R.A.M. Pour beaucoup d’entre eux d’ailleurs – y compris chez certain(e)s qui avaient fait une très bonne thèse – le niveau d’attentes était perçu comme étant tellement élevé qu’il en devenait quasi-inaccessible.
Dans cet article, nous retracerons brièvement l’histoire de la revue R.A.M. pour montrer que, malgré des fondations solides qui ont été construites dès l’origine, elle pourrait se trouver fragilisée par une image perçue sans doute à tort comme trop nationale. Nous verrons ensuite que ses marges de manœuvre en termes d’évolution restent contraintes par les règles actuelles de publication qui ont beaucoup gagné en formalisme au cours des dernières décennies. Nous nous interrogerons alors sur le fait de savoir si un travail de définition ou de redéfinition de certains construits centraux ne pourrait pas constituer une piste intéressante pour augmenter encore la visibilité internationale de la revue.
Une excellente revue pénalisée à tort par une image perçue nationale
Dans les années quatre-vingt-dix, les échanges entre les chercheurs français et étrangers sont montés en puissance, que ce soit dans le cadre de projets de recherche communs ou de séjours toujours plus nombreux réalisés par les doctorant(e)s dans les universités des autres pays. Cela a conduit, fort naturellement, un certain nombre d’entre eux à s’intéresser à de très bonnes revues anglophones qui ne figuraient pas dans la tête du classement mondial.
Les choses se sont accélérées en 2004 quand la section 37 du C.N.R.S. a publié un classement des revues en économie et en gestion. Celles qui ont intégré cette liste – les élues – ont été réparties en quatre catégories qui marquaient néanmoins une hiérarchie claire entre elles ; les autres, devenues invisibles, devenaient de facto à éviter car elles n’apporteraient plus qu’un élément de reconnaissance très marginal à celui/celle qui y publierait un article. En 2011, la F.N.E.G.E. ajoutait un second classement qui recoupait très largement le premier.
Bien sûr, R.A.M. était valorisée dans ces classements puisque, dès l’origine, elle a été à juste titre intégrée en Rang 2, parmi les excellentes revues figurant juste derrière les quelques revues mondiales les plus prestigieuses. Elle a su, depuis lors, conserver cette position même si, paradoxalement, cette hiérarchie formalisée a accru les difficultés qu’elle rencontre :
Elle a en effet donné de la visibilité à des revues anglophones bien classées et parfois peu connues d’une majorité de chercheurs. Cela a pu conduire certains d’entre eux à des arbitrages opportunistes : face à R.A.M. qui, nous l’avons dit, pouvait décourager de jeunes collègues d’y soumettre un article en raison de son niveau d’exigence perçu comme élevé, certains journaux internationaux de même rang semblaient – à tort ou à raison – plus faciles d’accès ; et, par ailleurs, leur large diffusion garantissait mécaniquement un lectorat et un taux de citation plus élevés (même si la corrélation entre le classement d’une revue et son indice de citation1, 2 est loin d’être parfaite 3 ).
Au fil du temps, certains établissements se sont mis à établir leur propre liste à partir de ces classements nationaux en ne conservant que les deux niveaux les plus élevés (Rang 1 et Rang 2) et en écartant implicitement les revues francophones, quelle que puisse être la qualité intrinsèque de leur contenu.
De fait, le volume des soumissions à R.A.M. fut parfois un peu limité, pendant une dizaine d’années, pour pouvoir nourrir la revue en respectant une périodicité à peu près régulière, critère important pour se maintenir en Rang 2 dans les classements. Je voudrais, pour cela rendre hommage aux rédacteurs-en-chef qui se sont succédés pendant cette période car ils ont réussi à publier chaque numéro en temps et en heure sans jamais sacrifier le moins du monde la valeur scientifique des articles qui y figuraient.
Ma carrière avait commencé avec la revue et elle a grandi avec elle ; celle-ci occupait donc une place importante dans mon panthéon personnel. Quand, en 2010, l’A.F.M. m’a proposé le poste de rédacteur-en-chef, j’ai ressenti un immense honneur mais aussi une lourde responsabilité. Outre la charge de travail que je savais importante, il m’incombait le devoir de m’inscrire dans la continuité de ceux qui s’étaient succédés pendant 24 ans pour amener la revue là où elle était arrivée, malgré un écosystème de plus en plus tendu. Sans compter que cette position pouvait amener à une certaine désacralisation ; comme lecteur je lisais les articles finalisés, comme auteur et membre du comité de lecture je participais au processus d’évaluation de quelques articles, mais tout cela ne me donnait qu’une image partielle de la réalité de R.A.M. Avec la position de rédacteur-en-chef, j’allais avoir une vision globale de toutes ses composantes et du processus de sélection. Là aussi, je dois rendre hommage à mes prédécesseurs qui avaient su organiser la revue de manière extrêmement rigoureuse et intègre, me donnant un cadre de travail idéal pour agir ; mais il me faut aussi rendre hommage à tous les collègues qui, quel qu’ait été leur rôle à un instant donné, l’ont joué dans leur très grande majorité avec professionnalisme et bonne foi. Ceux qui étaient sollicités comme reviewers répondaient souvent présent et rendaient des recommandations permettant une vraie amélioration de l’article ; quant aux auteurs, ils sont rares à avoir contesté la décision que j’avais prise, même lorsqu’elle leur était défavorable (quand les avis des lecteurs convergent la décision est simple mais, si ce n’est pas le cas, il faut alors trancher en justifiant des choix qui sont nécessairement dépendants de sensibilités personnelles mais qui ne doivent pas donner un sentiment d’arbitraire ou d’injustice). Au final, il apparaît que même si les soumissions peuvent être hétérogènes, le processus de co-construction qui combine l’action des auteurs et des évaluateurs permet aux meilleures d’arriver à un niveau d’excellence à même de justifier une publication. En tant que reviewer ad hoc pour d’autres revues bien placées dans les classements C.N.R.S. et F.N.E.G.E. il m’est d’ailleurs arrivé, parfois, de voir certaines décisions favorables que j’aurais difficilement imaginées pour R.A.M.
Au terme des quatre ans de mon mandat, je peux réaffirmer cette fois en connaissance de cause le sentiment diffus que j’avais auparavant, à savoir que Recherche et Applications en Marketing est une excellente revue scientifique qui est guidée par un processus de relecture totalement intègre. Tous les rédacteur(trice)s-en-chef qui se sont succédé(e)s depuis 1986 ont su la lancer avec succès puis mettre en œuvre les actions lui permettant de s’inscrire dans la durée. Pourtant, au fil du temps, sa position pourrait être fragilisée du fait d’une plus grande accessibilité à des revues anglophones qui sont à la fois mieux valorisées par certains établissements et potentiellement porteuses d’une plus grande reconnaissance communautaire pour les chercheur(se)s.
Durant la dernière année de mon mandat, des décisions fortes ont été prises par l’afm pour faire face à ces risques : faire appel à un grand publisher international, SAGE, disposant du savoir-faire et des moyens nécessaires pour favoriser le rayonnement de la revue au-delà de la francophonie, lancement d’une édition anglophone avec un numéro I.S.S.N. propre, et consigne donnée aux auteurs de citer la référence en anglais plutôt qu’en français. Si je les avais initiées, c’est à mes successeurs que revint largement la tâche de mettre en œuvre ces mesures. On voit aujourd’hui que cette politique commence clairement à porter ses fruits comme en témoigne le CiteScore qui, bien qu’encore assez modeste (1,4) est dans une vraie dynamique (il était de 0,9 en 2018, de 0,6 en 2017, de 0,4 en 2016 et n’existait même pas en 2015 4 ) ou le nombre d’articles en anglais téléchargés qui ne cesse de croître et qui, pour la première fois, a dépassé en 2019 le volume en français (22993 contre 21833 5 ).
Malgré cela, les choses évoluent lentement. Et ce que l’on peut craindre à terme, c’est que quand les générations pour qui R.A.M. est une référence incontournable en matière de publications auront pris leur retraite, lorsqu’ils ne seront plus là pour alimenter la revue ou pour stimuler leurs doctorant(e)s à le faire, celle-ci ne finisse par se banaliser et par pâtir des arbitrages qui seront faits. Si on ne parvient pas à poursuivre de manière significative la diffusion des articles initiée depuis quelques années au plan international, il est hautement probable que leur faible visibilité finira par avoir raison de cette excellence ; quand on aura le sentiment d’avoir un output avec un bon potentiel on risquera de favoriser des journaux jugés plus valorisants malgré le fait qu’ils soient parfois moins exigeants. Heureusement, ce n’est pas le cas pour l’instant, puisque le nombre de soumissions est actuellement en augmentation (98 en 2019 contre 88 un an plus tôt), avec un taux toujours plus grand d’articles soumis en anglais.
Au-delà de la sphère francophone, R.A.M. souffre malheureusement d’une image peu claire, due principalement à un manque de familiarité avec la revue. Quand on discute en effet avec des collègues étrangers dont le seul lien avec notre communauté est une relation personnelle avec des chercheur(se)s français(es), on s’aperçoit qu’ils ont parfois lu des articles publiés dans l’édition anglaise de R.A.M., qu’ils les ont la plupart du temps appréciés, mais qu’ils n’ont pas prêté attention à la revue où ceux-ci étaient parus. Ils sont alors un peu surpris, quand on évoque Recherche et Applications en Marketing, de ce titre français accueillant de bons articles en anglais.
On pourrait rajouter, mais cette réflexion est le fruit d’un sentiment personnel et non d’éléments objectifs, que l’attribution nationale de la revue est encore alourdie par son caractère totalement généraliste (aussi bien au plan thématique que méthodologique). En effet, si on analyse les journaux qui dominent aujourd’hui la littérature scientifique en marketing, on constate qu’une majorité d’entre eux a choisi un positionnement avec une spécialisation plus ou moins poussée : en privilégiant une partie prenante (Journal of Consumer Research), un secteur économique (Journal of Retailing, Journal of Service Research…), une orientation méthodologique (Journal of Marketing Research), un type de démarche et d’analyse de données (économétrique : Marketing Science ; approches qualitatives : Qualitative Market Research) ou en créant des passerelles avec d’autres disciplines (économie : Quantitative Marketing and Economics ; psychologie : Journal of Consumer Psychology). Implicitement, cela reviendrait à dire que les revues qui acceptent tous les formats d’articles ont des difficultés à accueillir suffisamment de travaux pour nourrir plusieurs numéros annuels et ne sont donc pas très exigeantes sur les contenus, ce qui n’est bien sûr pas du tout le cas de R.A.M. puisqu’elle a mis en place un processus de révision très rigoureux avec trois évaluateurs pour chaque article soumis. De fait, la plupart des revues généralistes sont reléguées en queue de liste dans les classements nationaux, voire même n’y figurent pas. Bien sûr, il y a des exceptions à cette règle – et non des moindres – comme The Journal of the Academy of Marketing Science, International Journal of Research in Marketing, The Journal of Business Research et même Journal of Marketing ; mais ces titres ont acquis leur image et leur notoriété à un moment où le marketing en tant que discipline scientifique était encore en construction et le paysage global des revues académiques en pleine structuration ; depuis lors, les positions se sont stabilisées et les barrières à l’entrée qui en découlent rendraient sans doute beaucoup plus difficile aujourd’hui l’ascension d’une revue généraliste dans la hiérarchie internationale.
Une reconnaissance qui suppose l’acceptation d’un certain « formalisme »
Recherche et Applications en Marketing est apparue dans le paysage académique à un moment où la recherche en marketing a connu une inflexion notable ; comme le rappelle Lehman (2020), la fin de la décennie 70 signe la prééminence de la théorie comme fondement de la démarche scientifique. Selon la typologie de Bass (1995), on remplace le modèle ETET, où l’on collectait des données empiriques pour faire émerger une esquisse de construction intellectuelle et où l’on réitérait l’opération pour l’affiner, par le modèle TETE, où l’on part cette fois d’une théorie et où chaque recueil de données vise à la renforcer ; dans cette vision d’élaboration des connaissances, il faut vraiment que les données heurtent les fondements de la théorie pour que l’on consente à l’abandonner.
Sans nul doute, R.A.M. a toujours eu comme politique de publier des articles relevant de tous les courants épistémologiques, et elle a même été plutôt précurseur en ce qui concerne les recherches compréhensives dans les années 90. Malgré cela, elle n’a pas d’autre alternative que de s’inscrire dans ce formalisme qui domine les publications scientifiques depuis les années quatre-vingt (il n’est d’ailleurs pas spécifique au champ du marketing, ni même aux sciences de gestion ; beaucoup de disciplines se sont ainsi codifiées avec des règles contingentes de leurs spécificités). Et pourtant, comme le souligne Lehman (2020), cela peut être un frein aux « explorations innovantes » car on tend à reprendre en permanence des sujets et/ou des méthodes déjà largement étudiées en s’efforçant d’y adjoindre, même marginalement, une nouveauté. Sans parler des chercheurs qui auront tendance à mettre de côté – consciemment ou non – les données qui sont dissonantes par rapport à la théorie qu’ils veulent mettre en avant ou à ignorer les présupposés alternatifs.
Une autre inversion, observée dans de nombreuses sciences sociales et qui s’est imposée dans notre discipline, est celle de la dualité « objet/méthode ». On devrait partir d’un problème de terrain et appliquer ensuite une méthode rigoureuse de collecte, de traitement et d’analyse des données pour chercher à le résoudre. Mais, comme l’indique Verstraete (2007 : 95) : « il n’est pas si rare que le terrain, et les questions qu’il se pose, importent moins que la façon dont il a été investi. A vouloir paraître scientifique, ce qui, en soit, est une noble cause, les sciences de gestion se sont parfois trop attachées à la méthode ». C’est d’ailleurs un argument avancé par ceux qui contestent le statut même de science à nos disciplines (Lamy, 2015 : 3) : « les sciences de gestion ont raté quelque chose de la démarche scientifique, c’est une obsession pathologique pour la « méthode scientifique ». La méthodologie s’y transforme en « méthodologisme » ».
Un premier risque lié à cette forme d’assèchement est un éloignement du marketing académique de celui des praticiens. Dans le numéro anniversaire de J.M. en 2011, plusieurs auteurs analysaient déjà cet écart grandissant. Lehman et al. (2011) initiaient ainsi une discussion dialectique entre rigueur (« scientificité » aurait sans doute été plus à-propos) et pertinence, montrant que l’évaluation d’un travail de recherche avait de plus en plus tendance à oublier la contribution attendue pour se focaliser presque exclusivement sur l’orthodoxie en matière de rigueur et de formalisme, faisant une finalité de ce qui aurait dû être un moyen. Jaworski (2011) essayait d’ailleurs de cerner cette notion de pertinence managériale, curieusement peu abordée, pour fixer des pistes de réflexions aux chercheurs. Quant à Lilien (2011), il soulignait que les praticiens sont très peu nombreux à utiliser les modèles de décision issus de la recherche (même si la responsabilité n’en incombe pas seulement aux académiques).
Une autre forme de « dérive » va être la difficulté, dans la communauté scientifique cette fois, à pouvoir s’affranchir du modèle de pensée dominant à un moment donné pour résoudre une tâche spécifique. Depuis l’article brillant de Rossiter en 2002, il était ainsi impossible d’envisager la construction d’une échelle de mesure psychométrique sans évoquer le modèle C-OAR-SE qui considère la validité de contenu comme la seule à être pertinente ; la réflexion théorique qui sous-tend ce modèle semblait rendre obsolète la démarche – dite paradigme – de Churchill (1979), et se contenter de suivre cette dernière devenait un facteur de dévalorisation du travail ; au bout du compte pourtant, elle s’est heurtée à des problèmes opératoires et a donné peu de résultats tangibles (Machleit, 2019 ; Bergkvist, 2020). On pourrait citer également l’analyse des effets de modération ; pendant longtemps, on a appliqué la procédure mise au jour par Baron et Kenny (1986), laquelle a fini par faire l’objet de critiques (Zhao et al., 2010) car elle est bien sûr loin d’être parfaite ; en 2007, Preacher et al. (2007) publient leur travail sur la médiation modérée et, dans la foulée, mettent librement à disposition des chercheurs la macro PROCESS pour effectuer les traitements ; peu à peu, leur procédure se diffuse dans la communauté et il devient impossible d’envisager d’autres démarches pour traiter un problème de modération ou de médiation ; certes, leur approche est puissante et permet un test robuste de relations conceptuelles très difficiles à appréhender auparavant (Borau et al., 2015) mais, dès lors que l’on a simplement à vérifier un effet de modération simple, pourquoi faudrait-il brûler absolument Baron et Kenny ? Un dernier exemple est celui des logiciels d’analyse lexicale ; il est impensable aujourd’hui de soumettre un article dans lequel on aurait analysé manuellement les verbatim collectés dans le cadre d’une étude qualitative et ce même si les résultats qui en découlent sont similaires à ceux obtenus avec un logiciel ad hoc ; le traitement informatique peut pourtant ne pas avoir beaucoup de sens, comme dans le cas d’entretiens réalisés auprès d’enfants car les verbatim y sont souvent trop courts.
De la nécessité de penser ou de repenser certains construits fondamentaux
Pour maintenir durablement son Rang 2 dans les classements nationaux – et accéder à d’autres classements – R.A.M. doit solidifier son socle d’attractivité dans la communauté francophone et acquérir une visibilité et une attractivité encore plus fortes dans les autres pays. Cela implique : de continuer à être très exigeant sur le processus d’évaluation, d’exister aux yeux des chercheurs étrangers et de publier des articles dont le contenu soit valorisé. La première condition est sans doute, à court terme, la plus à même d’être de remplie car elle dépend essentiellement de nous tous sous l’impulsion des futurs rédacteurs-en-chef ; on peut penser que le processus de sélection mis en place par l’afm pour désigner le rédacteur-en-chef continuera à garantir que celles et ceux qui seront choisi(e)s auront les qualités nécessaires pour relever le défi ; quant aux collègues francophones, il est probable qu’ils continueront, notamment les meilleurs, à se tourner vers la revue tant qu’ils y trouveront un intérêt scientifique et personnel. La deuxième est bien sûr contingente de la troisième, car si les articles publiés ne sont pas perçus comme intéressants et utiles par les chercheur(se)s étrangèr(e)s, ils les délaisseront – sur ce plan, la diffusion de cahiers thématiques virtuels regroupant des articles en anglais est très utile car elle leur donne une visibilité auprès de publics qui ne consulteraient pas spontanément la revue – ; mais elle dépend également du prestige international des auteurs figurant au sommaire ; de ce point de vue, on ne peut que saluer les expériences qui ont été initiées pour amener des noms prestigieux à y signer une contribution ou pour les convier à être rédacteur-en-chef invité (Arnould et Dion, 2018 ; Babin et Krey, 2020 ; Gatignon, 2019 ; Touzani et Hirschman, 2019).
En matière de contenu, il est évident que R.A.M. ne peut rester à l’écart des grands débats qui animent la communauté scientifique : consommation socialement responsable, réseaux sociaux, objets connectés, multi-canalité et distribution, réflexions éthiques et pratiques marketing… Mais si oublier ces problèmes serait sans doute rédhibitoire, les aborder ne peut suffire à garantir une attractivité car toutes les revues, bonnes ou moins bonnes, le font également sous un angle ou sous un autre. C’est sans doute en stimulant les articles conceptuels que l’on pourra créer de la valeur ajoutée ; comme le rappelle MacInnis (2011), ces avancées sont essentielles à la vitalité d’une discipline et pourtant elles tendent à ralentir en marketing. Et, parmi la diversité de ces contributions (MacInnis, 2011 ; Jaakkola, 2020), la plus prometteuse est probablement celle qui consiste à définir des construits susceptibles de nourrir des cadres conceptuels et des modèles (complétés ensuite par une éventuelle échelle de mesure).
Concevoir un construit ad hoc peut être intéressant pour ses auteurs s’ils ont besoin de mesurer une variable pour tester un modèle plus global. Mais beaucoup concernent des éléments très spécifiques qui ont peu de chance d’être réutilisés par la suite et qui apporteront donc peu à la revue. Il faut donc, dans les champs de recherche émergents, identifier ce qui sera l’équivalent de ce qu’ont pu être l’implication, la confiance ou l’attitude envers l’annonce dans des domaines plus traditionnels ; il faut savoir trouver les variables qui y seront incontournables pour que les chercheur(se)s qui s’en préoccupent citent systématiquement l’article originel dans leurs publications. Parce que ses articles en français ne sont pas connus des collègues étrangers, certaines publications plus anciennes de R.A.M. ont pu répondre à ces conditions mais sont malheureusement restées dans le cercle confidentiel francophone. Le travail de Lacœuilhe (2000) sur l’attachement à la marque, par exemple, avait toutes les qualités scientifiques pour devenir incontournable, notamment dans les recherches sur la fidélité ; mais quand on regarde les bibliographies – autres que françaises – des travaux de référence ultérieurs sur le sujet (par exemple : Malär et al., 2011 ; Park et al., 2006 ; Park et al., 2010), il n’est que trop peu cité. On pourrait faire le même constat sur la clarification conceptuelle de l’innovativité avec l’article de Roehrich (1995) ; heureusement, sa publication en 2004 dans J.B.R. (Roehrich, 2004) a permis de donner une reconnaissance plus légitime à sa contribution. Il faut réussir à susciter des futurs travaux de même envergure en trouvant, cette fois-ci, le moyen de les valoriser davantage.
A côté des construits qui deviendront des points de passage obligés dans les nouveaux champs de recherche, il en est d’autres qui ont été définis il y a longtemps déjà mais qui, compte tenu de certaines évolutions, mériteraient sans doute de faire l’objet d’une réactualisation pour coller davantage aux nouvelles réalités de la consommation. Un des exemples les plus illustratifs est sans doute le matérialisme ; lorsqu’ils l’ont défini, Richins et Dawson (1992) l’ont vu comme un trait de personnalité où les acquisitions et les possessions répondent à des buts personnels, des valeurs, qui conditionnent leur style de vie (centralité de l’acquisition dans la vie de l’individu, possessions comme éléments de définition du succès, et acquisitions comme références de la poursuite du bonheur). Alors même que la notion de bien-être prend aujourd’hui une place toujours plus grande pour les consommateurs et que la jouissance tend à rééquilibrer de plus en plus l’impact de la possession dans leurs préoccupations au sein de ce que l’on qualifie d’économie du partage et/ou de consommation collaborative, ceux qui ont introduit le matérialisme dans ces champs de recherche en pleine effervescence depuis dix ans ont continué à s’appuyer sur la définition de Richins et Dawson (par exemple : Akbar et al., 2016 ; Davidson et al., 2018 ; Lee et Ahn, 2016 ; Lindbloma et al., 2018 ; Sirgy et al., 2019) et à retenir leur échelle pour l’opérationnaliser. La plupart des construits représentant nécessairement une relation des individus avec un système d’objets à un moment donné dans un contexte donné – c’est le propre des sciences sociales – il y a de vraies réflexions à initier dans les années à venir pour qu’un certain nombre d’entre eux continuent à conserver la pertinence et la validité de contenu qui étaient les leurs jusqu’alors.
Conclusion
Je partage totalement l’opinion de Lehman (2020 : 41) quand il déclare « qu’il serait utile de considérer la recherche comme une activité « amusante » visant à la découverte, pas un travail visant à la publication ». Malheureusement, la place que les publications ont prise dans la carrière des chercheurs a conduit à ce que le support prenne souvent le pas sur la contribution effective ; il est important de « passer » un article dans les journaux les plus prestigieux, c’est-à-dire – si l’on veut caricaturer – ceux où les auteurs les plus brillants réussissent les meilleurs exercices de style. Passer du statut d’excellente revue nationale à celui de revue internationale reconnue nécessite que R.A.M. accepte les règles d’un jeu où la scientificité règne en maître ; mais il faut que cela puisse se combiner avec des impératifs de centralité des contenus et, pour cela, il me semble qu’elle devrait favoriser la définition la plus pertinente et la plus précise possible (et donc ensuite la mesure la plus valide), dans un contexte donné, des construits fondamentaux qui structurent un champ de recherche.

