Abstract

Introduction
« Le digital a changé complétement la gestion de mon temps. » (Naël, attaché commercial)
« Le temps passé sur Internet est un temps perdu. . . » (Clément, étudiant)
« Les applications comme Netflix, Facebook me font perdre beaucoup de temps. C’est un peu paradoxal, car utiliser Internet me permet de déstresser comme avec Netflix. » (Elise, étudiante)
Les verbatim ci-dessus illustrent des rapports au temps remodelés à l’ère du digital mais également pétris de paradoxes. Ils suggèrent que le temps ne .peut se réduire à seulement une dimension physique abstraite et externe, mais qu’il est intensément ressenti et vécu (Woermann et Rokka, 2015). Le temps individuel, souvent désigné par perception, expérience ou styles de temps (Feldman et Hornik, 1981), correspond selon la perspective expérientielle (Hirschman, 1987), à la manière dont chacun représente, interprète et considère le temps en fonction de son propre vécu et de sa propre expérience (Djelassi, 2001 ; Venkatesan et al., 1993). L’étude de l’expérience du temps est fondamentale en marketing car elle agit aussi bien sur les choix et comportements des consommateurs (Bergadaà, 1988 ; 1989 ; Beudaert et Nau, 2020 ; Djelassi et al., 2007) que sur leur bien-être et leur évolution dans une société (Lallement et Gourmelen, 2018 ; Zimbardo et Boyd, 1999). Même si la recherche marketing sur le temps n’a cessé de se développer depuis les travaux de Jacoby et al. (1976), la question des liens entre l’expérience du temps et l’utilisation des technologies digitales demeure peu étudiée. Ceci est d’autant plus surprenant que la démocratisation de l’usage de ces technologies représente une transmutation fondamentale des sociétés modernes. En plus d’imprégner désormais la vie quotidienne des consommateurs et les fonctions marketing, communication et vente des entreprises (Denegri-Knott et Molesworth, 2010 ; Watkins, 2015), les technologies digitales reconfigurent l’expérience individuelle du temps (Aubert, 2018 ; Rosa, 2010). Notre recherche tente donc de combler ce vide dans la littérature marketing en explorant empiriquement la relation complexe entre l’expérience du temps et l’utilisation du digital notamment chez les adultes émergents de 18–29 ans (Arnett, 2014 ; Rogers et al., 2015), grands utilisateurs du digital (Bjornsen, 2018 ; Coyne et al., 2013 ; Feiereisen et al., 2019 ; Hanna et al., 2017). A notre connaissance, aucune recherche marketing n’a abordé cette question pourtant pertinente et importante pour deux raisons principales.
Premièrement, l’émergence de l’âge adulte représente un tournant décisif dans la vie des individus (Schwartz, 2016) configurant ainsi leur profil identitaire en tant que consommateur. Phase de chevauchement entre l’adolescence et l’âge adulte, cette période marque le début de l’indépendance et de l’autonomie (Galland, 1990) reflétés par une liberté de gestion et d’utilisation du temps (Bjornsen, 2018) et se caractérise par un nouveau mode de vie et de nouveaux comportements (Arnett, 2006) notamment de consommation. Elle s’accompagne d’un dérèglement du cadre temporel empreint de stress lié à la gestion de nouvelles tâches auxquelles l’adulte émergent n’est pas forcément habitué (Chevrier, 2019). Outre leur rapport spécifique au temps, les adultes émergents sont de grands utilisateurs du digital et de gourmands consommateurs de contenus numériques (Feiereisen et al., 2019 ; Hanna et al., 2017). Le digital leur offre, en tant que consommateurs, un espace d’expansion de leur ‘soi’ vers un ‘soi-digital’ où ils s’expriment, manifestent leur évolution idéologique, racontent leurs expériences de consommation et échangent autour des produits et des marques (Schembri et Latimer, 2016). En France, les chiffres de Statista (2018–2019) 1 indiquent que les adultes émergents disposent quasiment tous d’un smartphone et sont les plus grands utilisateurs des réseaux sociaux. 62% des 18–24 ans et 36% des 25–39 ans passent plus de 21 heures par semaine sur Internet. En parallèle de ce volume de temps considérable dépensé sur le digital, cette population éprouve un sentiment général et dominant de manquer de temps 2 .
Deuxièmement, la recherche en sociologie (Aubert, 2003 ; 2018 ; Rosa, 2010 ; 2013) insiste sur « l’avènement, avec l’arrivée des nouvelles technologies, d’un nouveau rapport au temps fait d’instantanéité, d’immédiateté et d’urgence, qui ponctue désormais le rythme de la société contemporaine » (Aubert, 2018 : 7). En marketing, la variable temps est centrale dans ‘l’expérience et le parcours de consommation’, parcours de plus en plus opérationnalisé et implémenté sur le digital (Hoyer et al., 2020). Des recherches récentes mettent également en évidence la compression et l’accélération du temps liées à l’utilisation des technologies digitales (Juge et al., 2021 ; Pentzold, 2018). Cependant, la relation complexe entre l’utilisation de ces technologies et le temps ne peut être réduite au seul phénomène d’accélération du temps (Hörning et al., 1999 ; Keightley, 2013). Notre recherche vient donc compléter et enrichir la littérature existante en explorant la relation entre l’expérience du temps telle que vécue et perçue par les adultes émergents et leur utilisation des technologies digitales – comprenant Internet, les réseaux sociaux, les applications mobiles, les plateformes de divertissement et les messageries instantanées.
Pour répondre à cette question, nous avons mobilisé les cadres conceptuels de l’émergence de l’âge adulte (Arnett, 2000 ; 2014) et des paradoxes de la technologie (Mick et Fournier, 1998) afin de saisir les aspects multidimensionnels et parfois conflictuels de la relation complexe entre l’expérience du temps des adultes émergents et leur utilisation des technologies digitales. Nous avons également adopté une approche exploratoire qualitative par entretiens semi-directifs auprès de 22 adultes émergents âgés entre 18 et 29 ans (Arnett, 2014).
Notre recherche offre une triple contribution. Elle enrichit d’abord, la littérature existante sur le temps en se focalisant doublement sur une cible spécifique dont le rapport au temps a été peu étudié, celle des adultes émergents (Arnett, 2000 ; 2014), et sur l’usage prépondérant des technologies digitales dans nos sociétés modernes. Elle complète également la recherche sur les adultes émergents (Bjornsen, 2018 ; Coyne et al., 2013) en examinant l’expérience temporelle sous-jacente à leur utilisation du digital. Enfin, elle contribue à la littérature sur les paradoxes des technologies (Johnson et al., 2008 ; Mick et Fournier, 1998 ; Riegger et al., 2021) en identifiant et en développant les paradoxes spécifiques au temps et à l’utilisation du digital.
La première section aborde l’expérience du temps en marketing, l’adulte émergent à l’épreuve du temps et du digital et la mécanique temporelle du digital. La deuxième section décrit la méthodologie adoptée, suivie d’une troisième section détaillant les principaux résultats obtenus. La quatrième section discute ces résultats et expose leurs contributions théoriques. Enfin, les implications, les limites et les voies de recherche sont développées.
Revue de la littérature
L’expérience du temps en marketing
L’expérience du temps (Hirschman, 1987) est caractérisée par deux dimensions principales : la perspective et la perception du temps (Witowska et al., 2020). Définie comme un processus retraçant le flux continu des expériences et des évènements vécus par une personne, la perspective temporelle mobilise des cadres temporels « qui aident à donner un ordre, une cohérence et un sens à ces événements » (Zimbardo et Boyd, 1999 : 1271). Ce flux, terme employé par Husserl, désigne « le phénomène originaire de la temporalité : production ininterrompue de nouveaux aspects d’une chose perçue » (Picard, 2009 : 12). La perception du temps, quant à elle, représente « le jugement individuel de la durée et du passage subjectif – rapide ou lent – du temps » (Witowska et al., 2020 : 164). En marketing, les travaux pionniers de Jacoby et al. (1976) ont marqué le début d’une série de recherches sur la relation entre l’expérience du temps et le comportement du consommateur. De nombreux auteurs ont discuté théoriquement le potentiel explicatif de l’expérience du temps des comportements du consommateur (Bergadaà, 1988 ; 1989 ; 1990 ; Carlson et al., 2019 ; Graham, 1981 ; Lallement et Gourmelen, 2018 ; Robinson et Nicosia, 1991). D’autres ont montré empiriquement le rôle du temps dans la consommation des produits culturels (Bouder-Pailler, 2007), le comportement exploratoire du consommateur (Urien, 1998), le comportement de magasinage (McDonald, 1994), le choix d’une formule de distribution (Djelassi, 2001), la perception du temps en magasin (Djelassi et al., 2007), l’utilisation des téléphones portables (Valette-Florence et al., 2001) et l’attitude à l’égard des nouvelles technologies (Gourmelen et Lallement, 2016).
Partie intégrante des relations complexes qu’entretient l’individu avec son environnement social (Dapkus, 1985), l’expérience du temps diffère selon les groupes (Beudaert et Nau, 2020 ; Cotte et al., 2004) et les pratiques (Woermann et Rokka, 2015). Ainsi, des travaux antérieurs ont permis une meilleure compréhension des styles de temps et de leurs rapports avec les activités de consommation chez des populations spécifiques telles que les femmes actives (Cotte et al., 2004 ; Thompson, 1996), les personnes âgées (Guiot et Urien, 2012 ; Szmigin et Carrigan, 2001 ; Urien et Guiot, 2007) ou les personnes en situation de handicap (Beudaert et Nau, 2020). Cependant, peu de recherches ont étudié le temps tel qu’il est perçu et vécu par la population jeune, notamment les adultes émergents. Notre recherche tente de combler ce gap d’autant plus qu’il est reconnu que l’expérience du temps est intrinsèquement dynamique, évoluant en fonction de facteurs de contingence internes tels que l’âge (Szmigin et Carrigan, 2001) et externes telles que les technologies (Pentzold, 2018).
L’adulte émergent à l’épreuve du temps et du digital
La période de transition vers l’âge adulte est caractérisée par un changement du rapport au temps. L’allongement des études et le recul de l’insertion professionnelle, le prolongement de la vie chez les parents, le report du mariage et de la naissance du premier enfant, sont autant de facteurs qui ont conduit à « la présence de situations intermédiaires entre la dépendance adolescente et l’indépendance de l’adulte, ou autrement dit de situations qui relèvent à la fois des rôles adolescents et adultes » (Soulie, 2021 : 47) (annexe A1). Ces situations ont été envisagées comme une période d’âge caractérisant une extension de l’adolescence ( Côté, 2014 ; Sawyer et al., 2018) désignée par « late ou post-adolescence » (Galland, 2001 ; Soulie, 2021), ou comme un comportement d’enfantillage/frivolité adulte (adult childlikeness) caractérisant le désir croissant chez les plus jeunes de ne pas devenir adultes, ou encore comme l’apparition d’un « nouveau stade de vie situé entre l’adolescence et l’âge adulte » (Alemany Oliver et Belk, 2021), désigné par des termes comme jeunesse (Galland, 1990 ; 2001), jeune adulte (Chambaz, 2001), adulte émergent (Arnett, 2000) (annexe A1). Plus qu’un concept, Arnett (2004) développe la théorie de l’adulte émergent, devenue une référence dans de nombreux travaux en psychologie (Pasupathi et Hoyt, 2009), sociologie (Schwartz et al., 2005), éducation (Marcotte et al., 2008) et management (Hägg et Kurczewska, 2019). La théorie de l’émergence de l’âge adulte propose un cadre d’analyse de cette période de transition (Arnett, 2000 ; 2006 ; Arnett et Taber, 1994) devenue « plus longue, complexe, diversifiée, incertaine, réversible et dissociée » (Bidart, 2005 : 51).
Pour Côté (2014), la terminologie ‘adulte émergent’ désigne plutôt la phase de transition prolongée vers l’âge adulte (figure n°1). Soulie (2021) considère cette phase comme une approche objective de la late adolescence et souligne la complémentarité entre les marqueurs objectifs (ex. âge) et les marqueurs subjectifs, extrapolés via des échelles de mesure, pour caractériser cette évolution (annexe A1). Bien que le sentiment d’entre-deux configure l’âge subjectif/perçu (Guiot, 2001), l’âge objectif/réel, délimité par une tranche d’âge spécifique, est souvent retenu pour caractériser une population d’adultes émergents. La tranche, 18–25 ans, qui définissait initialement cette phase de transition ne représente plus une référence étant donnée l’évolution des sociétés développées contemporaines (Chevrier, 2019 ; Schwartz, 2016). L’emploi stable, le mariage et la parentalité, des marqueurs de l’entrée dans l’âge adulte, survenant de plus en plus tard (Chevrier, 2019 ; Moulin, 2012 ; Vespa, 2017) 3 , la période de l’âge adulte émergent est étendue jusqu’à 29 ans (Arnett, 2004 ; 2014) voire plus (Weinberger et al., 2017).

Possible configuration de l’émergence de l’âge adulte (Arnett, 2007 : 69).
La liberté éphémère procurée par l’émergence de l’âge adulte se manifeste également par la latitude d’utiliser et de gérer le temps. En plus de l’organisation nécessaire au bon déroulement de ses études universitaires ou de son travail, l’adulte émergent doit gérer autrement son quotidien avec de nouvelles tâches (faire les courses, faire le ménage, cuisiner, etc.) souvent couplées à des contraintes de temps sources de stress (Gourmelen et Rodhain, 2016 ; Sadoun et al., 2016). Les consommateurs adultes émergents se trouvent ainsi dans de nouveaux environnements de consommation (ex. déménagement, passage du lycée à l’université ou de l’université à la vie active, changement d’emploi) exigeant davantage d’ajustements et entraînant des demandes d’adaptation plus importantes (Moschis, 2019).
L’adulte émergent consacre désormais beaucoup de temps aux outils digitaux et aux technologies numériques comme les réseaux sociaux et les plateformes de divertissement (Coyne et al., 2013 ; Feiereisen et al., 2019). Le digital offre des opportunités d’exploration, de sociabilité et de relations recherchées par les adultes émergents (Oyedele et Simpson, 2018). Comparés aux plus âgés, ils semblent utiliser davantage les applications mobiles commerciales, sociales et de transport (ex. les applications de co-voiturage) (Oyedele et Simpson, 2018). Si les technologies digitales contribuent à satisfaire leurs besoins d’autonomie et d’accomplissement et à construire leur identité, elles présentent également des risques psychologiques tels que l’addiction (Bjornsen, 2018 ; Coyne et al., 2013). A ce titre, la littérature a déjà montré que l’usage des technologies, de manière générale, pouvait être paradoxal (Mick et Fournier, 1998). Nous manquons de connaissances quant à la manière dont l’utilisation des technologies digitales et l’expérience du temps de l’adulte émergent sont inter-reliées. Afin d’explorer cette relation, qui peut être paradoxale, nous mobilisons la théorie des paradoxes des technologies. Un paradoxe se caractérise par l’existence simultanée d’hypothèses ou de perspectives opposées, et fait référence à « quelque chose qui est à la fois X et non X » (Mick et Fournier, 1998 : 125). Ces auteurs identifient huit paradoxes de la technologie auxquels s’est ajouté le ‘privacy paradox’ (Barnes, 2006 ; Cloarec, 2020) (tableau n°1) 4 .
Les paradoxes des technologies (adapté de Mick et Fournier (1998: 126) et Cloarec (2020)).
L’utilisation des technologies peut être paradoxale présentant des avantages et des inconvénients et produisant des émotions conflictuelles ou ambivalentes – à la fois positifs et négatifs – pour l’utilisateur (Deng, 2018 ; Grigore et al., 2021 ; Otnes et al., 1997 ; Thompson et al., 1995). Ces sentiments contradictoires résultent généralement d’un conflit entre les attentes internes de l’utilisateur et les réalités externes d’un produit ou d’une expérience d’achat (Johnson et al., 2008). Le recours, par exemple, aux technologies de l’information (Deng, 2018) ou aux objets connectés (Ardelet al., 2017) peut être agréable et désagréable (Johnson et al., 2008) déclenchant des émotions et des croyances positives et négatives. Plus généralement, le digital bouleverse notre rapport avec le temps à travers deux phénomènes particulièrement cités par la recherche : l’accélération et la décélération du temps.
La mécanique temporelle du digital
Décrites comme « instruments et outils du temps » (May et Thrift, 2001), les technologies digitales – sous forme d’appareils (ex : smartphones, tablettes), de plateformes digitales (ex : réseaux sociaux), d’applications mobiles et de messageries instantanées – sont devenues des agents puissants d’immédiateté et de circulation de l’information en temps réel (Fornäs, 2016 ; Pentzold, 2018). En facilitant la mobilité et la communication (Husemann et Eckhardt, 2019) et en accélérant « la vitesse de vie en augmentant les épisodes d’action et d’expériences par unité de temps » (Rosa, 2013 : 78), ces technologies sont sources d’accélération sociale (Rosa, 2012). Elles réduisent les pauses entre les tâches, accélèrent leur exécution (Juge et al., 2021 ; Keightley, 2013) et favorisent les comportements multi-tâches (Rosa, 2012). Des dispositifs comme les assistants personnalisés (ex : calendrier électronique) et les applications de ‘self-tracking liés au temps’ (ex : suivi de la consommation du temps, les to-do-lists) (Lupton, 2016) aident à organiser le temps et à planifier et réajuster les activités (Wajcman, 2018). Les technologies digitales peuvent ainsi, mécaniquement, augmenter le temps libre et atténuer la « famine temporelle » (Rosa, 2012). Paradoxalement, le rythme de vie accéléré par ces technologies réduit la quantité de temps disponible (Rosa, 2013). Puisqu’elles augmentent nos capacités de collecter et de stocker des données brutes, trier et gérer cette masse d’informations nécessite du temps supplémentaire (Hörning et al., 1999).
Notre ère de temps, qualifiée de ‘liquide’, est donc caractérisée par un rythme de vie accéléré (Aubert, 2018 ; Bardhi et Eckhardt, 2017), source de pression et d’épuisement de la ressource temps (Juge et al., 2021). Certains individus éprouvent dès lors le désir de se déconnecter de ce monde ‘empressé’ et de ralentir leur rythme de vie, préférant contrôler voire abandonner les technologies digitales. Ce phénomène appelé ‘décélération’ (Rosa, 2013), est une expérience temporelle ralentie par la diminution de certaines activités par unité de temps dont l’utilisation de la technologie et du digital (Husemann et Eckhardt, 2019). Les ‘oasis de décélération’ (Rosa, 2013), zones non desservies par le Wi-Fi et dépourvues de technologies, décélèrent le rythme de vie et refaçonnent l’expérience du temps (Bardhi et Eckhardt, 2017) des consommateurs en quête d’un slow-down afin d’échapper à une vie moderne trop rapide et stressante.
Ce phénomène d’accélération-décélération a été observé dans les situations de shopping hybride (Collin-Lachaud et Vanheems, 2016) et de shopping en ligne à domicile (Michaud-Trévinal et Stenger, 2018), où le consommateur semble contrôler le temps pour accélérer ou ralentir l’achat. La navigation entre plusieurs canaux (physiques et virtuels) peut-être mobilisée soit pour accélérer le temps – dans un souci d’efficience (gain de temps, d’argent), de confort ou pour profiter immédiatement du produit – soit, au contraire, pour ralentir ce temps en l’étirant, attendant le moment propice pour réaliser l’achat (Collin-Lachaud et Vanheems, 2016). De même, Michaud-Trévinal et Stenger (2018) mettent en évidence, dans le cas de situation de shopping en ligne à domicile (SHADO), la variété des activités pratiquées simultanément (le multitasking) comme faire le shopping tout en prenant son petit-déjeuner ou son goûter. Cette situation de shopping, caractérisée par la dialectique continuité/discontinuité (interruptions et reprises), accélère ou décélère le rythme du shopping en ligne.
Le digital peut également bouleverser notre rapport au temps à travers la notion de distorsion temporelle comme dimension de l’expérience de flow dans un environnement virtuel. Le flow ou expérience optimale (Csikszentmihalyi, 1990; Hoffman et Novak, 1996) décrit un moment intrinsèquement agréable, où le consommateur est immergé dans l’expérience qu’il réalise et durant laquelle le temps peut sembler s’arrêter. Exploré dans les contextes d’expérience d’achat en ligne (Dandouau, 2001 ; Landers et al., 2015), d’achat sur mobile (Chen et al., 2018) et de jeux en ligne (Hamdi-Kidar et Maubisson, 2012 ; Muratore et Nannipieri, 2016), cet état émotionnel extrêmement agréable influence positivement l’achat en ligne (ex. Zanjani et al., 2016). Les jeux vidéo représentent aussi des contextes expérienciels favorables à une expérience de flow (Kim et Kim, 2022). L’interaction avec les joueurs, les amis, l’observation des performances de jeux bien exécutées et le contexte de l’achat en ligne permettent au consommateur d’être absorbé par l’expérience digitale, d’être déconnecté de son environnement immédiat, lui faisant perdre ses repères temporels (Agarwal et Karahanna, 2000) et la logique des tâches qu’il devrait accomplir (Hamdi-Kidar et Maubisson, 2012 ; Kim et Kim, 2022).
L’ensemble de ces recherches abordent la notion du temps en lien avec le digital de manière indirecte. Le premier groupe de recherches se focalise sur l’accélération-décélération du temps négligeant d’autres facettes de la relation entre les technologies digitales et l’expérience du temps. Le deuxième groupe de recherches portant sur l’expérience en ligne, s’il reconnait la distorsion temporelle dans l’état de flow, ne développe pas davantage cette dimension. Certains travaux font même abstraction de cette facette de flow (ex. Chen et al., 2018). Notre recherche vise à enrichir cette littérature en étudiant plus spécifiquement la relation entre le temps et l’utilisation du digital notamment chez les adultes émergents aux prises à la fois avec le digital et avec une transition temporelle dans leur vie.
Méthodologie
Participants
Compte tenu de la nature exploratoire de notre recherche, nous avons conduit des entretiens semi-directifs (McCracken, 1988) auprès d’adultes émergents recrutés suivant la méthode boule de neige. 22 entretiens semi-directifs ont été retenus, en conformité avec les critères de la profondeur conceptuelle de Nelson (2017), indicateur de la saturation théorique 5 . Conformément à la théorie de l’émergence de l’âge adulte (Arnett, 2014 ; Rogers et al., 2015), nos répondants sont âgés de 18 à 29 ans, en majorité encore étudiants (59% des hommes et 41% des femmes, 32% vivent seuls, 68% n’habitent pas seuls et 41% habitent encore chez leurs parents) ; aucun n’est marié ni parent (annexe A2). En phase avec Juge et al. (2021) et compte tenu de notre contexte de recherche centré sur le digital, la tranche d’âge de nos répondants est conforme à celle de la grande majorité des grands utilisateurs d’Internet des réseaux sociaux.
Design
Notre guide d’entretien (annexe A3) s’articule autour de deux thèmes généraux : « la relation au temps », invoquant des éléments relatifs à la perception et l’utilisation du temps et « la relation avec les technologies digitales (smartphone, réseaux sociaux, applications, etc.) » focalisée sur l’usage et le poids du digital dans le quotidien et la vie des répondants. En dépeignant leur utilisation de leur temps, les participants sont amenés à évoquer le digital. De manière réciproque, ils abordent la notion du temps en décrivant leur rapport au digital et aux réseaux sociaux. Les entretiens se sont déroulés dans le domicile de l’interviewé ou dans un lieu public (café). D’une durée d’entre 60 et 92 minutes, tous les entretiens ont été enregistrés et intégralement retranscrits (234 pages de retranscription).
Analyse des données
Nous avons conduit une analyse de contenu manuelle complétée et enrichie par le logiciel N’Vivo 12. L’analyse manuelle permet au chercheur de jouer pleinement son rôle qui consiste à interpréter les discours, en saisir le caractère subjectif à travers les opinions et les idées, et en déceler certaines subtilités linguistiques, métaphoriques ou de style (Bourdon, 2000 in Wanlin 2007). Le logiciel N’Vivo 12, grâce aux mécanismes d’encodage approfondi sous formes de nœuds (parents et enfants), permet d’explorer quantitativement le discours des répondants et de les illustrer sous forme de nuages de mots, de diagrammes ou de cartes.
Nous avons d’abord mené une analyse verticale (Huberman et Miles, 1991) des 22 entretiens dégageant un ensemble d’observations et de constatations pour chaque interviewé, puis une analyse thématique de contenu (Jolibert et Jourdan, 2011). Pour chaque thème, une lecture horizontale des 22 entretiens a été effectuée, où un codage par unité de sens (correspondant au processus d’encodage sous N’Vivo 12) a permis de trier les données, de les regrouper et de les catégoriser en de nouvelles thématiques (chaque thématique correspondant à un nœud sous N’Vivo 12) (Allard-Poesi, 2003). Une matrice à condensés sous N’Vivo 12 nous a permis de synthétiser ce processus de codage.
Résultats – entre un temps digitalisé et un digital temporisé
Notre analyse met en évidence deux principaux résultats. Après avoir capturé et organisé les discours des adultes émergents interrogés en relation avec leurs perceptions du temps, en général, et leurs interférences avec le digital en particulier, nous avons pu identifier et représenter leur expérience du temps par une matrice perceptuelle du temps (figure n°2). Elle s’articule autour de deux principaux axes : un premier axe ‘cognitif–affectif’ où la perception du temps est associée à des éléments évoluant de la perspective rationnelle vers l’émotionnel ; un deuxième axe ‘infra-ordinaire–supra-ordinaire’ où la perception du temps est associée à la perspective quotidienne vs. holistique de la vie, allant d’un temps ordinaire avec une vision court-termiste vers un temps plus long à l’échelle de la vie d’un individu. Nous avons détecté dans le discours des répondants une mobilisation de ces quatre configurations pour décrire leurs perceptions du temps. Nous représentons le changement de prisme perceptuel du temps par deux axes ‘virtuels’ dont le croisement fait émerger quatre dimensions perceptuelles du temps : une dimension spirituelle – philosophie du temps, une dimension organisationnelle – gestion du temps, une dimension affective – émotions du temps et une dimension évaluative – mesure du temps. Ces dimensions sont intriquées et interconnectées. Un même adulte émergent peut être par exemple à la fois soucieux de la mesure du temps et de sa gestion au quotidien et être stressé et frustré par son écoulement.

Matrice perceptuelle du temps.
Cette matrice du temps intègre la composante digitale qui intervient principalement au niveau de la temporalité vécue, la mesure, la gestion et les émotions du temps. Il semblerait donc que les interférences digitales soient davantage prégnantes au niveau infra-ordinaire, notamment dans le quotidien des adultes émergents évoluant en permanence voire ‘noyés’ dans l’univers digital, et impliquant à la fois des aspects cognitifs et affectifs. Ainsi, le deuxième résultat important de notre analyse est l’identification de ce que nous appelons ‘expérience digitale du temps’ et que nous définissons comme le temps vécu et perçu dans la sphère digitale en employant les technologies et les services digitaux. Cette expérience spécifique du temps ne peut être dissociée de la manière dont l’individu perçoit et considère le temps (Hirschman, 1987). Elle est caractérisée par trois paradoxes – (dé)consommation du temps, (dé)régulation et ambivalence émotionnelle – faisant écho à une ou plusieurs dimensions digitalisées de la matrice du temps. Dans ce qui suit, nous présentons chaque paradoxe précédé par la présentation des dimensions de l’expérience du temps auxquelles il fait référence de manière dominante et de laquelle (ou desquelles) il ne peut être dissocié (figure n°3).

Les trois paradoxes du digital dans l’expérience du temps chez les adultes émergents.
Digital et temps-ressource
Digitalisation du temps fonctionnel
Le temps fonctionnel fait référence notamment à l’interrelation entre les deux dimensions organisationnelle et évaluative de l’expérience du temps. Le temps ‘organisé’ se décline à une échelle infra-ordinaire reflétant une volonté permanente d’apprivoiser le temps au quotidien. Nos répondants adoptent majoritairement des stratégies proactives de gestion du temps : de repérage dans le temps (95% des répondants), d’optimisation (90%), de planification (77%) et de chronométrage (50%).
Il est cependant intéressant de noter que tous les répondants de genre masculin et ceux qui ne sont pas étudiants – comme Lucas et alex – cherchent systématiquement à optimiser leur temps et à se repérer dans le temps. L’absence d’un repère temporel peut même engendrer chez ces personnes un malaise et un certain inconfort : « Pour moi c’est vraiment important d’avoir une référence temporelle au quotidien car ça me permet de me situer et de pouvoir planifier mes activités au cours de mes journées. . . j’ai conscience du temps, du lever du soleil au coucher du soleil. . . mais j’utilise surtout mon téléphone et ma montre. Si je ne mesure pas le temps, je ne me sentirais pas très bien on va dire, car j’ai besoin de savoir à quel moment de la journée sommes-nous, par exemple, pour pouvoir me baser sur les choses que j’ai à accomplir à telle heure ou à tel moment. » (Lucas) « J’ai conscience du temps avec le soleil. Je ne me réfère pas toujours au soleil. J’utilise mon téléphone et ma montre. . .Je me sentirais un petit peu déboussolé sans un appareil de mesure de temps même si j’aurais toujours la notion du matin, du midi et du soir par rapport au soleil. » (Alex)
A l’instar de Marion, la majorité des étudiants recourent au chronométrage afin de gérer leur temps et anticiper, stratégie faiblement mise en place par les non-étudiants et les adultes émergents qui habitent seuls : « Je considère la mesure du temps comme un outil qui permet de s’organiser pour prévoir. J’utilise ma montre tout le temps et je minute ce que je fais, c’est indispensable. Je minute tout ce que j’ai prévu de faire, je prends mon emploi du temps dès le début de la journée, cela me permet de voir à peu près où est-ce que j’en suis, comme ça je peux m’organiser, je cloisonne tout de façon temporelle. . .j’aime bien organiser ma journée la veille, comme ça je sais à peu près à quelle heure je dois me lever, à quelle heure je dois me coucher pour organiser le temps que j’ai de disponible dans ma journée, et en fonction de ce temps que j’ai, j’essaie de m’accorder des pauses. » (Marion)
Notre analyse indique que les instruments analogiques et digitaux, contribuent à l’implémentation de ces stratégies proactives/réactives de gestion du temps. Les agendas et calendriers électroniques, accessibles sur ordinateur mais surtout sur smartphone, les applications mobiles et les logiciels de gestion, permettent aux répondants de mieux coordonner leurs activités personnelles et professionnelles et ainsi de mieux exploiter leur ressource temps. Reconnus comme étant de gros utilisateurs du digital (Feiereisen et al., 2019 ; Hanna et al., 2017), 90% des adultes émergents interviewés, notamment les femmes (ex. Victoire) et ceux qui habitent seuls (ex. Antoine et Julien), recourent aux outils digitaux pour organiser et planifier leur temps : « J’aime bien que mon temps soit toujours bien cadré même si ce n’est pas toujours évident. J’essaie de définir un temps pour chaque tâche parce que sinon c’est une mauvaise gestion du temps. J’ai pour ça un agenda sur le téléphone, quasiment tout sur le téléphone » (Victoire) « J’utilise Outlook Logiciel qui permet de centraliser les adresses mails. Je peux mettre dans mon agenda, voir les jours déjà pris et ne pas oublier un rendez-vous. » (Antoine) « J’ai un Smartphone qui me permet d’avoir différentes applications pour le sport et aussi pour la gestion du temps avec justement des alarmes, avec un chronomètre pour les séances de sport » (Julien)
L’apparition d’évènements ou de changements imprévus altère une organisation du temps déjà établie. Conscients de l’emprise du temps sur leur quotidien, certains répondants (22%), comme Mathilde, déploient, en complément des stratégies proactives, d’autres stratégies réactives d’adaptation – procrastination et/ou improvisation (Thompson, 1996).
« Face à des imprévus, certaines choses prennent plus de temps que prévu mais quand tu dois reporter ce genre de choses, tu les reportes, tu les fais plus tard, tu te donnes plus de temps, tu travailles plus la nuit ou tu te réveilles plus tôt. »
Le digital dans ces situations imprévisibles peut aussi offrir des pistes de réajustement organisationnel du temps comme pour Marion. Toutefois, l’utilisation d’autres technologies digitales semble compromettre la préservation de cette ressource. C’est ce que nous désignons par paradoxe digital de (dé)consommation du temps.
« J’ai aussi tout ce qui est applications de transport comme la SNCF et. . . parce qu’il y a souvent des retards de train, pour prévoir et s’organiser, c’est important d’avoir ce genre d’applications ». (Marion)
(Dé)consommation du temps
L’utilisation du digital peut être paradoxale dans le sens où elle est source à la fois de gain (déconsommation) et de perte (consommation) du temps (figure n°4). Renvoyant aux dimensions organisationnelle et évaluative de l’expérience du temps, gagner (perdre) du temps est étroitement lié à la mesure et à la gestion de la ressource temps consommée en fonction des activités et des occupations digitales des adultes émergents. Nos résultats soulignent que leur manière de planifier et d’élaborer des stratégies de gestion du temps est liée à l’appropriation des capacités temporelles des dispositifs digitaux (Wajcman, 2018). Une utilisation efficace et productive des technologies digitales favorise une gestion optimale du temps. Pour Naël, usager d’un éventail d’applications mobiles, la technologie numérique peut être exploitée de manière à ‘rentabiliser’ le temps :

Nuage de mots relatif à l’usage du digital.
« J’utilise la messagerie Outlook via l’application parce que ça permet de gagner un temps assez considérable pour utiliser mes mails. J’aime beaucoup aussi l’application de ma banque, qui est assez simple d’utilisation et assez rapide pour vérifier mes comptes de manière régulière. Il y a l’application Google Maps qui me sert énormément quand je vais en déplacement sur des épreuves Rallye stick. Elle me sert de GPS et de planification de trajet, ce qui est assez utile pour gérer le temps dans ma journée. J’utilise aussi des applications de sites marchands comme Zalando ou Sarenza qui me permettent de centraliser pas mal de potentiels vêtements à acheter dans mes favoris et ça me permet de gagner pas mal de temps. »
Le discours de Naël met en évidence la valorisation du digital comme facilitateur et accélérateur de certaines tâches et ainsi vecteur de gain de temps. La perception de ce gain semble être associée de manière prépondérante aux bénéfices utilitaires de l’usage du digital, les bénéfices hédoniques et sociaux étant nettement moins importants, comme l’indiquent les croisements matriciels effectués sur N’Vivo. Les applications mobiles de transport, Waze et X 6 , sont par exemple, très utilisées par les interviewés dans leur stratégie de déplacement optimisé.
A l’inverse, et en dépit des bénéfices utilitaires (ex. information, travail), hédoniques (ex. plaisir) et sociaux (ex. entretenir les liens avec les amis) qu’ils peuvent procurer, les réseaux sociaux et certaines applications mobiles de divertissement sont perçues comme une perte de temps. Les propos de Chloé et Martin en témoignent et illustrent cette perception paradoxale du digital en relation avec la consommation du temps.
« Parce que finalement, le temps que je passe sur les réseaux sociaux je vais considérer que c’est du temps perdu, même si ça me permet de me tenir informée, et de me consacrer aux différentes associations que je suis, ou encore à mes centres d’intérêt. Internet est tellement large, il touche tous les domaines, ce n’est pas possible de dire que le temps passé sur Internet rentre dans une catégorie spécifique. Comme je le disais, je vais l’utiliser aussi pour mon travail, donc finalement, il va m’être très utile, et ce n’est absolument pas du tout perdu. Il va aussi me permettre de faire des achats, ou de garder contact avec ma famille ». (Chloé) « Je pense que le temps passé sur Internet est un temps perdu (rire) ! Bien que nous puissions accéder aux informations très rapidement, nous passons trop de temps sur les réseaux sociaux et ce temps est perdu ». (Martin)
Que l’utilisation du digital soit source de gain ou de perte de temps, en contribuant ou pas à gérer « intelligemment » le temps (Wajcman, 2018), les répondants semblent incapables de s’en séparer, reflétant ainsi le paradoxe digital de (dé)régulation et les dimensions temporelles auxquelles il fait référence.
Digital et temps-flux
Temporalité vécue digitalisée
Notre analyse révèle l’existence, chez nos adultes émergents, d’une dimension spirituelle de l’expérience du temps, convoquant deux aspects : le temps métaphysique et la temporalité vécue. Le premier, en tant qu’entité supérieure, est associé à la vie, dans son niveau supra-ordinaire, par opposition au quotidien, son niveau infra-ordinaire. Il s’agit du temps du « destin » et du « chemin de vie » (Conche, 1992) tel qu’il est exprimé par Kevin :
« Le destin est quelque chose d’inévitable, c’est prévu, c’est acté, on ne peut rien y changer. Si ma destinée est d’être plombier, je ne peux rien y faire. Je ne pense pas forcément être quelqu’un de fataliste, je ne pense pas qu’il y a quelqu’un au-dessus de nous qui décide de ce qu’on fait. Mais je pense qu’à un moment donné les choses sont prévues et on ne peut pas y changer grand-chose. . .il y a une part de destin qui dépend de la chance et une part qui dépend même de la malchance d’autres gens. »
La composante digitale, absente du temps métaphysique, est évoquée par les adultes émergents interviewés au niveau de la temporalité vécue, qui est composée de trois unités ekstatiques (extases) – le futur (“le hors-de-soi”), le présent (“l’être-là”) et le passé (“l’être-été”) (Picard, 2009). Les deux temporalités, ‘futur’ et ‘présent’, apparaissent clairement dans l’expérience du temps de nos interviewés. Le digital permet à l’adulte émergent de se projeter dans le futur grâce à sa dimension organisationnelle, comme en témoigne Chloé :
« J’ai une application Agenda pour mon organisation sur le long terme, ça va me permettre de me projeter ».
La temporalité immédiate – le présent – devient, cependant, le pivot temporel du vécu quotidien, renforcée par l’instantanéité de l’univers digital. Cette priorisation du temps présent s’explique essentiellement par le manque de contrôle perçu aussi bien sur le passage du temps (cas de Julien) que sur les actions passées ou futures (cas de Lucas) : « Le temps est quelque chose qui passe en continu, qui ne s’arrête jamais et qu’on ne peut pas rattraper. . . quelque chose qu’on ne peut pas récupérer, donc vraiment profiter de chaque seconde, le temps est précieux. . . On a une période de vie très restreinte il faut vraiment en profiter parce qu’à partir de 80 ans, pouvoir faire des choses ça ne sera pas aussi évident. . .le temps passe très vite. Ça passe très vite. . .J’essaie vraiment de profiter de l’instant présent. » (Lucas) « Je vis plus dans le présent que dans le passé ou le futur. Je préfère vivre l’instant présent au lieu de revivre les choses du passé qu’elles soient négatives ou positives, et le futur pour moi reste le futur, nous ne saurons jamais de quoi il est fait ». (Julien)
La temporalité vécue ‘présent’ est prégnante dans l’utilisation du digital par nos répondants, notamment des réseaux sociaux et des plateformes et applications de divertissement. Leur utilisation peut être intense au point de leur faire perdre et la notion du temps et le contrôle (du temps et/ou de soi).
(Dé)régulation
Ce paradoxe fait référence aux capacités du digital à réguler le temps et certaines composantes des sphères personnelle et professionnelle ou à l’opposé à développer une perte de contrôle (du temps et/ou de soi). L’utilisation des plateformes digitales de divertissement et des réseaux sociaux peut plonger certains interviewés dans une expérience de flow (Novak et al., 2000) potentiellement addictive. En cohérence avec la temporalité vécue ‘présent’, dominante chez ces adultes émergents, l’expérience digitale peut procurer de telles gratifications immédiates (Ashby et Gonzalez, 2017 ; Lallement et Gourmelen, 2018) essentiellement utilitaires, qu’elle peut leur faire perdre la notion du temps et, par conséquent, le contrôle.
Particulièrement préoccupé par l’idée de contrôle en relation avec le digital, Julien associe à chaque type d’application digitale qu’il utilise, des fonctionnalités de régulation qui lui permettent de contrôler ses sources d’information, ses comptes bancaires, ses trajets quotidiens, sa consommation Internet ses relations. Le contrôle du temps y est explicite ou implicite.
« J’utilise une application pour la banque qui me permet de savoir les différents flux financiers qui passent dans mon compte. J’utilise Waze pour le GPS. . . j’ai aussi l’application X
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parce que lundi et mardi je pars en cours justement en transport donc il faut déjà que je sache s’il y a des travaux ou des lignes modifiées. . .J’ai aussi l’application de ma consommation de mégas chez mon opérateur mobile. . . .
J’utilise Facebook qui me permet de me tenir informé. . . J’arrive à voir comment évoluent mes potes et échanger avec mes amis. . . .On n’a pas forcément le temps d’écrire à tout le monde en même temps, d’envoyer un message à tout le monde. Et rien qu’en regardant une photo sur FB, vous pouvez à peu près savoir dans quelle émotion est la personne actuellement et qu’est-ce qu’elle devient etc. Et sans pour autant lui écrire un long message derrière qui va débouler dans une conversation qui va vous prendre 15–20 minutes, alors qu’avec juste une photo vous pouvez savoir à l’instant T, qu’est-ce qu’elle devient. J’ai aussi WhatsApp, c’est plus parce que mes parents et la plupart de mes proches sont au Burkina . . .J’ai Instagram qui me permet de voir assez vite ce que deviennent les autres à travers leurs photos et leurs vidéos. J’ai aussi Linkedin, qui est plutôt à usage professionnel où là c’est vraiment pour la part de la population qui sait ce qu’elle veut qui n’est pas là pour mettre forcément des conneries, donc Linkedin c’est plus à usage professionnel. . . ».
Bien que représentant des expériences récréatives immersives, des plateformes comme Netflix, YouTube ou de streaming contribuent au développement des pratiques de binge-watching (Granow et al., 2018) qui, comme la navigation sur les réseaux sociaux (Fox et Moreland, 2015), peuvent déformer la perception de l’écoulement du temps et peuvent être fortement chronophages. C’est ce qu’explique Alex :
« J’utilise les applications smartphone : Vinted, Netflix, Shazam, YouTube, Napster, Booking.com. . . Je les utilise dans le but de me divertir. Mais, cela peut être vite de la perte de temps. On peut prendre cela pour une pause mais on peut vite s’y perdre et y passer des heures. . . Quand on utilise ces applications pour un but précis c’est sympa, mais sur le divertissement on peut vite s’égarer et perdre énormément de temps. »
Cette dilution du passage du temps lors de l’usage de certaines applications et de certains services digitaux peut expliquer la dépendance développée à leur égard. Même s’ils considèrent le temps passé sur les réseaux sociaux comme perdu, certains interviewés n’hésitent pas à admettre leur dépendance à ces réseaux, comme le suggère Elise : « J’utilise internet tous les jours, la plupart du temps avec les réseaux sociaux, Facebook, Instagram. . . Je suis un peu accro et je les utilise beaucoup, beaucoup, beaucoup. . . j’essaie de moins perdre mon temps en regardant des séries, mais. . . ».
Certains interviewés, principalement masculins, étudiants et habitant seuls, développent le syndrome FOMO (Fear Of Missing Out) – peur de rater ou de manquer des informations sociales importantes à leurs yeux (Przybylski et al., 2013) ou d’être oubliés s’ils ne se connectent pas. Les bénéfices sociaux, associés à l’utilisation des réseaux sociaux, interviennent dans la dérégulation à travers à la fois la dépendance sociale créée par ces réseaux et l’envie de contrôler les flux d’information relatifs aux proches et amis. Les réseaux sociaux sont ainsi devenus pour Lucas comme « une drogue » et le FOMO l’empêche de les quitter :
« Je m’en sers du Facebook pour l’actualité, voir ce qui se passe dans le monde ; Snapchat pour discuter avec des amis ou voir ce qu’ils font dans la journée et Instagram aussi. J’aurais aimé vivre sans réseaux sociaux mais malheureusement c’est la génération qui fait ça, on n’y peut presque rien. . . Je pourrais quitter les réseaux sociaux mais ça serait dur, c’est comme une sorte de drogue, parce que j’aime savoir ce que font mes proches, mes amis ; du coup, je traine un peu sur les réseaux sociaux pour être au courant de ce qu’ils font et discuter avec eux. »
D’autres répondants comme Armand et Martin ont même mis en place une sorte de rituel : « Déjà le matin je regarde les notifications, les trucs qui se sont passés la veille. Par exemple les informations. Après, je fais un petit tour sur Facebook pour voir si c’est l’anniversaire de quelqu’un et le lui souhaiter sinon j’oublie. » (Armand)
« Souvent je vais les (réseaux sociaux) consulter durant mes pauses afin de savoir ce qu’il s’est passé durant le week-end (événement), pouvoir me tenir informé. Oui mon premier réflexe en me levant est de regarder mon téléphone parce que mon réveil est dessus mais généralement je me repose et je vaque à mes occupations. » (Martin)
Pour lutter contre cette dépendance et afin de réguler leur ressource temporelle et contrôler leur usage du digital, certains interviewés, comme Chloé, n’hésitent pas à installer des applications mobiles afin de bloquer leurs smartphones :
« . . .J’utilise notamment une application qui bloque mon téléphone. Je vais notamment lui faire bloquer les applications des réseaux sociaux, histoire de m’empêcher d’avoir le réflexe de prendre mon téléphone pour me connecter sur les réseaux et m’obliger à travailler tout simplement. C’est quelque chose qui va me permettre d’être plus productive. »
De même, Julien, gros utilisateur des réseaux sociaux et des applications digitales, procède à une actualisation systématique et très tôt dans la journée des informations de la nuit. Conscient cependant de l’aspect obsessionnel de ce ‘rituel’ et du temps qu’il peut prendre, il prône la mise en place d’un système de régulation du temps via une application digitale de contrôle :
« . . .c’est plus le matin de 6h30 à à peu près 7h 7h10 où là justement je suis sur les réseaux sociaux je m’actualise à ce qui s’est passé pendant la nuit et je regarde aussi un peu ce que mes potes ont fait etc. . . Mais c’est vrai qu’il y en a d’autres, ils sont submergés dès qu’ils se réveillent tant qu’ils n’ont pas actualisé tout que ce soit Instagram, Facebook, Snapchat, ils ne quittent pas le lit. Ils sont vraiment obnubilés par ça et à répondre à tout le monde etc. C’est vrai que pour certains ça prend énormément de temps il faut savoir justement comment dirai-je. . . il y a des applications qui servent à vous dire combien de temps vous passez et même à réduire ce temps. Donc monsieur, ça fait 20 minutes que vous êtes sur Instagram, bon il est temps que vous passiez à autre chose. »
Les deux paradoxes, (dé)régulation et (dé)consommation du temps, sont sources d’émotions à la fois positives et négatives éprouvées à l’égard du temps dépensé sur le digital.
Digital et temps-émotions
Hypertrophie digitale du temps anxiogène
La notion du temps provoque chez certains répondants (notamment 85% de celles et ceux qui habitent seuls et 70% des femmes) une palette d’émotions négatives – « stress », « peur », « angoisse », « panique », « frustration ». Cette tension et cet inconfort psychologique ont trois sources principales : l’impuissance face au temps, la privation du temps et la contrainte digitale.
Face à l’inexorable écoulement du temps, saillant au niveau de la dimension spirituelle, Antoine, « traumatisé », a le sentiment de déployer des efforts en vain pour essayer de gérer sa ressource temporelle et d’éviter son gaspillage, mobilisant ainsi les dimensions évaluative et organisationnelle du temps :
« Le temps est la seule ressource que l’on ne contrôle pas. C’est la seule ressource qui est nécessaire et que pourtant on ne peut pas stocker. . . Le temps qui passe se trouve assez meurtrier. Il fuit. . . Je suis quelqu’un de traumatisé par le temps. J’ai horreur d’arriver en retard par exemple, je regarde toujours l’heure et arrive souvent à arriver en retard. Quand tu es très occupé, tu as l’impression qu’il te file entre les doigts. »
Antoine exprime ici une impression généralisée d’accélération du temps (Rosa, 2013). Qu’ils soient étudiants ou non, insérés professionnellement ou sans emploi, tous nos adultes émergents semblent avoir un emploi du temps bien rempli et chargé, ce qui leur donne l’impression que le temps passe plus vite (Rosa, 2010) et augmente leur sentiment d’en manquer. Cette famine temporelle (Rosa, 2012) ressentie conduit à une privation temporelle définie comme « la perception d’avoir été empêché de consacrer suffisamment de temps à des activités choisies » (Gross et Ackerman, 2003 : 290). Les interviewés, comme Chloé, affirment manquer de temps de loisir – un temps libre de toute contrainte ou obligation quelle que soit sa nature (économique, familiale, légale, etc.) – source de frustration, comme pour Marion : « Je manque cruellement de temps libre. C’est le moment où on n’est pas obligé de se consacrer à nos obligations scolaires, professionnelles. . . C’est vraiment avoir du temps pour soi, et où il n’y a personne pour nous ramener à nos obligations. Même, par exemple en vacances, on n’a pas forcément de temps libre, parce qu’on peut avoir des obligations familiales. C’est vraiment le moment où on va se poser, et où on va avoir le temps de faire plaisir à soi-même. . . Mais j’en manque cruellement ». (Chloé) « . . .je trouve donc que je n’ai pas le temps de profiter de tout, c’est assez frustrant. » (Marion)
Les alertes digitales (ex. Valentin : « j’ai beaucoup de notifications, cela me stresse. ») et les ‘obligations’ inhérentes à l’utilisation de certaines technologies digitales (ex. Julien), mettent l’adulte émergent sous une pression permanente augmentant son stress et sa frustration, provoquant ainsi des ambivalences émotionnelles.
Ambivalence émotionnelle
Le digital peut être source à la fois d’émotions positives et négatives. Les applications de création et de partage de contenu créatif (ex : YouTube), de communication et de messagerie (ex : WhatsApp), les réseaux sociaux (ex : Instagram), sont autant de dispositifs digitaux favorisant le divertissement, l’interaction sociale et l’expression de soi (Ito et al., 2010 ; Stenger et Coutant, 2013) : « J’utilise des réseaux sociaux notamment Instagram et Pinterest que j’apprécie beaucoup parce que je les trouve comme une source d’idées et d’originalité. Les réseaux sociaux me permettent également de communiquer avec mes proches et mes amis éparpillés dans les quatre coins de la planète. » (Sarah) « C’est bénéfique mais en même temps, c’est un poison pour les plus jeunes qui n’arrivent pas à se détacher de ça » (Julien) « Je passe du temps sur quelques réseaux sociaux, des jeux en ligne. . . les réseaux sociaux sont devenus très toxiques surtout pour la jeunesse » (Rémy)
Le plaisir associé aux bénéfices hédoniques et/ou sociaux en utilisant les services digitaux ne semble pas compenser une certaine culpabilité déclenchée a posteriori. Sarah, Mathilde et Olivia ne ressentent pas cette ambivalence émotionnelle puisqu’elles valorisent à la fois les aspects utilitaires et hédoniques du digital qu’elles ne considèrent pas comme une perte de temps.
Souffrant déjà d’impuissance face à l’écoulement du temps et/ou de privation de temps (hypertrophie digitale du temps anxiogène), certains adultes émergents conscients a posteriori du temps passé sur les réseaux sociaux ou les plateformes de divertissement, éprouvent de la culpabilité de n’avoir pas su ou pu exploiter ce temps plus utilement et efficacement. En imaginant d’autres manières plus utilitaires de dépenser la même quantité de temps, ils peuvent ressentir du regret, résultat d’un raisonnement contrefactuel (‘what if’) – « processus psychologique consistant à comparer le résultat obtenu avec d’autres résultats possibles » (Zeelenberg et al., 1998: 118). C’est ce qu’exprime Elise :
« Les applications comme Netflix, Facebook me font perdre beaucoup de temps. C’est un peu paradoxal, car utiliser Internet, me permet de déstresser comme avec Netflix. Mais une fois que je vois le temps passé dessus, ça me fait culpabiliser, je me dis que j’aurais pu faire autre chose : réviser, voir certaines personnes. . . le temps passé sur les réseaux sociaux est énorme par rapport au temps où on devrait profiter dans la vie réelle !»
Discussion et contributions théoriques
Cette recherche visait à comprendre les liens entre la manière dont les adultes émergents vivent et perçoivent le temps et leur utilisation des technologies digitales. Notre recherche contribue à la fois à la littérature existante sur le temps et celle sur les paradoxes des technologies (annexe A4).
Bien que la littérature existante sur le temps intègre explicitement l’expérience du temps et la considère comme cadre de référence global de l’activité humaine (Bergadaà, 1990 ; Lallement et Gourmelen, 2018), elle a négligé les facteurs (excepté la culture (Graham, 1981 ; Hall, 1984 ; Saunders et al., 2004)) susceptibles de façonner cette expérience du temps. Notre recherche enrichit cette littérature en s’intéressant à un autre facteur, le digital, important dans les sociétés actuelles et omniprésent dans la vie des consommateurs. Elle met en évidence une relation complexe entre le digital et le temps où tous les deux co-agissent pour former ce que nous avons appelé « expérience digitale du temps », une expérience multidimensionnelle et chargée de paradoxes.
Notre recherche prolonge également la littérature sur le temps qui a privilégié d’autres catégories d’âge, particulièrement les séniors (Guiot et Urien, 2012 ; Szmigin et Carrigan, 2001 ; Urien et Guiot, 2007) et a omis les adultes émergents. Nous identifions quatre dimensions perceptuelles de l’expérience du temps chez cette catégorie : organisationnelle, évaluative, spirituelle et affective. Elles sont empiriquement interdépendantes et non mutuellement exclusives. Nos résultats montrent la prédominance chez nos adultes émergents d’une ‘marchandisation de temps’ avec une focalisation sur un temps–ressource mobilisant principalement les niveaux perceptuels cognitif et infra-ordinaire. A l’inverse des séniors qui ont une utilisation plutôt flexible du temps (Szmigin et Carrigan, 2001), nos adultes émergents ont le souci de la mesure et de la gestion du temps, suivant des stratégies proactives et réactives rigoureuses. Etant d’importants utilisateurs du digital (Coyne et al., 2013 ; Feiereisen et al., 2019), ils en mobilisent les outils pour planifier leurs activités et optimiser leur ressource temps. Comparés aux séniors, nos adultes émergents ressentent une pression temporelle chronique plutôt subie (Gourmelen et al., 2016 ; Lallement et Machat, 2011) liée aux demandes conflictuelles de temps (Hirschman, 1987) auxquelles ils sont assujettis en tant qu’étudiants ou travailleurs. Cette pression de temps, couplée à une famine temporelle, et accentuée chez certains répondants par l’utilisation intensive du digital, devient source de stress et de frustration (Gourmelen et Rodhain, 2016 ; Sadoun et al., 2016).
Notre recherche met aussi en lumière trois nouveaux paradoxes technologiques qui caractérisent l’expérience digitale du temps chez les adultes émergents, grands consommateurs d’outils et de contenus digitaux (Bjornsen, 2018 ; Coyne et al., 2013 ; Feiereisen et al., 2019 ; Hanna et al., 2017) – (dé)consommation du temps, (dé)régulation et ambivalence émotionnelle. Ces trois paradoxes émergent suite au recours au digital par les adultes émergents dans leur expérience du temps représentée par la matrice perceptuelle du temps et mobilisant les quatre dimensions – spirituelle, organisationnelle, évaluative et affective. Nous prolongeons ainsi les recherches sur les paradoxes technologiques (Deng, 2018 ; Johnson et al., 2008 ; Mick et Fournier, 1998) et celles en sociologie (Aubert, 2018 ; Rosa, 2010) et en marketing (Juge et al., 2021) abordant l’accélération et la décélération du temps liées au digital.
En dépit de ses apports fonctionnels et hédoniques, l’utilisation du digital demeure paradoxale puisqu’elle peut être chronophage, frustrante et addictive. Les technologies digitales aident à gérer et à gagner du temps – dimension organisationnelle – (Pentzold, 2018 ; Stenger et Coutant, 2013) à travers les applications et services digitaux de monitoring et d’assistance (Fornäs, 2016) de type « time-saving » (Wajcman, 2018). Cependant, du statut de solution aux problèmes de gestion et d’optimisation du temps, le digital peut vite devenir source de perte de temps, notamment sur les réseaux sociaux et certaines plateformes de divertissement. Le paradoxe de (dé)consommation du temps, étroitement lié aux dimensions organisationnelle et évaluative du temps, enrichit ainsi celui de « efficacité vs. inefficacité » identifié dans la littérature (Mick et Fournier, 1998) en désignant, qu’outre le temps et l’effort nécessaires pour la réalisation d’une tâche ((in)efficacité), le digital présente un paradoxe de « gain vs. perte du temps ». Nos interviewés sont des ‘pionniers du temps’ (Hörning et al., 1995 in Pentzold, 2018) qui exploitent les dispositifs digitaux innovants pour réaliser des tâches plus rapidement et élaborent des stratégies de gestion du temps en fonction de leur appropriation des capacités temporelles des dispositifs digitaux (Wajcman, 2018).
Le paradoxe de (dé)régulation, associé notamment à la temporalité vécue ‘présent’ dominante chez nos répondants, permet de rendre compte du dilemme que peut produire le digital en rapport avec le temps. Nos adultes émergents ont tendance à s’immerger naturellement dans l’univers digital, vivant inconsciemment un ‘timeflow’ prompt à une dilution du temps, source de regret de culpabilité (Grant et Waite, 2003). En ligne avec les paradoxes technologiques de Mick et Fournier (1998) et de Johnson et al. (2008), la (dé)régulation vient enrichir le paradoxe technologique “liberté vs. asservissement”, souvent lié à l’(in)dépendance, par exemple à l’égard des autres, facilitée par les technologies. Mais, au nom d’une quête de plaisir divertissant ou socialement gratifiant, en phase avec leur temporalité focalisée sur le présent, nos adultes émergents peuvent devenir dépendants de certaines activités digitales. Nous retrouvons ainsi une forme « d’addiction à la distraction » (Pang, 2013), selon laquelle les utilisateurs sont tellement tentés et submergés par les flux d’informations, d’échanges, de contenus digitaux (ex : vidéos, séries, photos, etc.) qu’ils ont du mal à s’en déconnecter ou à s’en séparer. Leur disponibilité multi-interfaces et multi-appareils (PC, smartphone et tablette), offre une accessibilité permanente, augmente les tentations de connexion (Fox et Moreland, 2015) et favorise la ritualisation pouvant basculer vers des tendances addictives (Masur et al., 2014). Nos résultats mettent en évidence l’existence de micro-rituels intrinsèquement digitaux (Lardellier, 2013) et ayant une structure temporelle (Eglem, 2022) (rituel du réveil et rituel des notifications). Comme l’illustre le paradoxe de (dé)régulation, un rituel, par son caractère répétitif qui le distingue de la simple habitude, peut se transformer graduellement en une dépendance puis une addiction comportementale à Internet (Griffiths et al., 2016). Cette ritualisation est associée à une perte de contrôle qui est souvent ressentie négativement (Fourquet-Courbet Courbet, 2017).
Les deux paradoxes de (dé)consommation du temps et de (dé)régulation sont ainsi sources d’ambivalences émotionnelles. Les adultes émergents éprouvent à la fois du plaisir et de la culpabilité en passant du temps sur les réseaux sociaux, les applications et les plateformes divertissantes. Notre recherche confirme le paradoxe « contrôle vs. chaos » de (Johnson et al. (2008)). Si l’utilisation du digital peut être vecteur de contrôle, d’optimisation, d’ordre au niveau de la dimension organisationnelle du temps, elle peut en revanche créer une sorte de ‘chaos’ lié, non seulement aux performances et aux erreurs d’utilisation des technologies, mais aussi au risque de dilution du temps dépensé sur le digital et aux émotions négatives qui en découlent.
La théorie des paradoxes nous permet de rendre compte de la circularité, et ainsi de la complexité, des liens entre le digital et le temps. Le souci du temps, la pression temporelle et le stress, subis et éprouvés par les adultes émergents, favorisent le recours aux technologies digitales permettant relativement de surveiller le temps (c.f. digitalisation du temps fonctionnel) et de se divertir (c.f. temporalité vécue digitalisée). Ces mêmes technologies peuvent cependant faire perdre du temps (c.f. (dé)consommation du temps), augmenter la soumission au temps (c.f. (dé)régulation) et provoquer des sentiments de culpabilité (c.f. ambivalences émotionnelles). Il s’avère, d’une part, que l’utilisation du digital est transformée par les contraintes et conflits temporels imposés variablement par les quatre dimensions du temps. Le digital, d’autre part, bouleverse le rapport au temps à travers les paradoxes de l’expérience du temps.
Enfin, si nous retrouvons l’idée de famine temporelle (manque de temps ressenti par certains adultes émergents qui souhaitent avoir des journées plus longues, nous n’avons pas repéré dans leurs discours l’idée de ‘décélération digitale’ qui pourrait potentiellement apparaître chez d’autres catégories d’adultes plus âgés qui, par effet mécanique d’apprentissage et d’expérience de la vie (professionnelle et personnelle), prennent du recul par rapport aux usages digitaux amplifiés par la crise épidémique (télétravail, enseignement à distance etc.) et prônent de plus en plus une slow life. Par ailleurs, le flow digital n’est pas explicitement abordé mais évoqué à travers l’idée de perte de temps conséquente à l’usage digital (réseaux sociaux) et au paradoxe de (dé)régulation à travers d’une part la perte de contrôle pour certains usages digitaux et d’autre part la mise en place d’un système de contrôle du temps grâce à d’autres usages digitaux, notamment les applications mobiles de contrôle.
Implications, limites et voies de recherche
Notre recherche met en évidence une expérience digitale du temps des adultes émergents chargée de paradoxes et d’émotions négatives (stress, frustration, culpabilité, etc.). Les marques et les plateformes digitales doivent en conséquence œuvrer à atténuer le stress temporel qu’elles peuvent imposer à leurs clients adultes émergents. Elles doivent éviter d’exercer sur eux une pression temporelle telle qu’adoptée par exemple dans certains messages d’urgentisation dont le but étant d’accélérer la prise de décision (ex. « demain il sera trop tard », « plus que 2 places disponibles », « 30% de réduction à utiliser dans les 24h »).
L’ambivalence émotionnelle et le paradoxe (dé)régulation identifiés devraient interpeller les professionnels mais aussi les pouvoirs publics sur l’intérêt de mener des actions de sensibilisation afin de lutter contre les addictions associées au digital. Des plateformes de divertissement telles que Netflix ou Amazon Prime Videos sont accusées d’encourager la dépendance excessive au binge-watching. En avril 2017, Reed Hastings, le PDG de Netflix, a déclaré par exemple que « le plus grand concurrent de Netflix est le sommeil » et en janvier 2020, la plateforme a réduit de deux fois moins le temps de passage à l’épisode suivant d’une série. Pour contourner l’addiction aux outils (ex. le smartphone) et aux contenus (ex. les séries, les jeux) digitaux et éviter les conséquences négatives qui en découlent (manque de sommeil, culpabilité, etc.), les pouvoirs publics devraient responsabiliser les entreprises mais aussi conduire des campagnes de sensibilisation à destination des adultes émergents à l’instar de ce qui se fait pour lutter contre d’autres types d’addiction tels que l’alcoolisme ou le tabagisme. Les adultes émergents pourraient utiliser certaines applications mobiles d’autocontrôle telles que Flipd (blocage des applications des réseaux sociaux au bout d’une certaine durée et pour une durée prédéfinie) ou de minutage telles que iOS Screen Time ou « temps d’écran » sur les iPhone et les iPad (information en temps réel du temps passé sur les smartphones ou réseaux sociaux et blocage de ces usages au-delà d’un seuil de temps prédéfini).
Enfin, étant donnée l’importance de la ressource temps pour nos adultes émergents, les entreprises ont tout intérêt à valoriser et à promouvoir cette ressource temporelle aussi bien dans leur offre que dans leurs échanges avec les consommateurs, et ce en élargissant la palette de technologies digitales disponibles d’optimisation du temps (ex. applications mobiles de livraison multi-catégories telles que Glovo) et d’autonomisation (ex. applications de Do-it-Yourself telles que Tangi de Google). Les plateformes digitales de divertissement, les réseaux sociaux et les marques ont également tout intérêt à promouvoir la temporalité vécue ‘présent’ en valorisant ‘l’instant’, ‘le moment’ que représente l’expérience de consommation des adultes émergents.
Ce travail présente certaines limites qui ouvrent des perspectives de recherche. De futures recherches pourraient d’une part, mener une comparaison des expériences digitales du temps des adultes émergents et des séniors et d’autre part, examiner l’évolution de cette expérience en période de crise sanitaire notamment dans les contextes spécifiques de confinement et de couvre-feu. Par ailleurs, notre analyse a été réalisée à un niveau individuel et monoculturel (les adultes émergents en France). Il serait intéressant de prendre en considération l’interdépendance des temps sociaux (individuel, institutionnel et culturel) (prolonger le travail de Beudaert et Nau, 2020) et de conduire une comparaison interculturelle auprès d’adultes émergents provenant d’autres cultures.
Sur un plan méthodologique, nous avons adopté une approche qualitative par entretiens semi-directifs. Ce travail peut être complété en utilisant les récits de vie (Özçağlar-Toulouse, 2009 ; Wacheux, 1996) afin de fouiller une expérience digitale du temps bien spécifique telle qu’une expérience de divertissement sur Netflix. Aussi, nous avons mobilisé essentiellement des marqueurs objectifs (âge entre 18–29 ans, célibataires sans enfants) pour sélectionner notre échantillon. Il serait intéressant de les compléter par les marqueurs subjectifs en utilisant par exemple l’échelle de mesure développée par Soulie (2021) pour caractériser cette population. Enfin, si notre étude met en relief les paradoxes de l’expérience digitale du temps, elle ne permet pas d’identifier les facteurs déterminants de ces paradoxes (ex. degré d’expertise digitale). Une étude quantitative complémentaire permettrait ainsi de modéliser la formation de l’expérience digitale du temps.
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