Abstract
Les historiens datent la naissance de la psychiatrie de l’époque où les médecins renoncent à utiliser le latin comme langue scientifique internationale. A partir de la fin du XVIIIe siècle ils publient désormais leurs travaux sur la pathologie mentale dans une langue européenne moderne comme l’anglais, le français, l’allemand, l’italien ou l’espagnol. Certains de textes publiés dans une de celles-ci d’entre sont traduits plus ou moins rapidement dans une ou plusieurs autres. Mais des textes importants ne le sont pas ou très tardivement; les nouveaux concepts psychopathologiques introduits restent méconnus des médecins qui ne connaissent pas la langue originale. Ils sont oubliés et les termes qui les désignent sont remplacés dans les classifications récentes des troubles mentaux par de nouvelles dénominations sans référence à une conception théorique du trouble initialement décrit. L’histoire de la psychiatrie doit étudier l’évolution dans le temps de ces termes traditionnels depuis leur premier emploi par un auteur dans une de ces langues modernes jusqu’à leur éventuel abandon actuel pour comprendre si celui-ci est justifié.
La psychiatrie naît au moment où les médecins vont progressivement abandonner le latin, devenu à la Renaissance, après l’arabe, la langue scientifique internationale, pour écrire leurs ouvrages dans des langues modernes.
François Boissier de Sauvages (1706–67) publie en latin sa Nosologia methodica sistens morborum classes, genera et spieces, juxta Sydenhami mentem et botanicorum ordinen (1763) et c’est une traduction en français d’un texte modifié qui paraît à Londres après sa mort en 1771; Samuel-Gottlieb Vogel (1750–1837) forge en allemand le mot paranoia à partir des racines grecques para, à coté, et noos, penser.
Johann-Christian Reil (1759–1813) et Johann-Christian Heinroth (1773–1842), qui écriront ensuite leurs propres œuvres en allemand, forgent eux au début du XIXe siècle, à partir des racines grecques psukhe (âme ou esprit) et iatros (médecin), un mot nouveau, psychateria en latin, pour désigner cette nouvelle branche de la médecine, néologisme repris, avec des variations orthographiques, dans d’autres langues et dont la présente revue écrit en anglais, depuis 25 ans, l’histoire.
L’utilisation du latin permettait une diffusion immédiate des travaux publiés auprès de l’ensemble des savants qui pratiquaient cette langue. Les auteurs latinisaient même leurs noms, comme Jacques Dubois (1478–1555), Jacobus Sylvius, qui a décrit plusieurs formations cérébrales qui portent son nom; les anatomistes conserveront jusqu’à la fin du XXe siècle une nomenclature latine pour dénommer les structures morphologiques décrites.
Penser en latin pour exprimer en cette langue ses idées influence leur formation. Guilielmi Harvei, William Harvey (1578–1657), publie en latin tant son Exercitatio Anatomica de Motu cordis et sanguinis in animalibus (1628) que ses Exercitaciones de generatione animalium (1651).
C’est aussi en latin que Paolo Zacchiae (1584–1659), archiatre des papes Innocent X et Alexandre VII, considéré par les historiens comme le fondateur de la psychiatrie médico-légale (Vallon and Genil-Perrin, 1931), publie de 1621 à 1651 à Rome, puis à Francfort, les 9 recueils de ses Quaestonies medico-legales.
Par contre c’est en castillan que Juan Huarte (de San-Juan) (1529?–80) publie en 1575 la 1ère édition de son Examen de ingenios paras las sciencias livre, qui connait un succès immédiat et qui traduit en français, en italien, en anglais, en hollandais, en allemand et en latin, aura une soixantaine d’éditions lui assurant une large diffusion jusqu’à sa redécouverte au XIXe siècle par l’historien de la médecine José-Maria Guardia qui lui consacre sa thèse de philosophie en français (Garrabé, 2003).
The Anatomy of Melancholy de Democritus Junior (1621) ne sera traduite en français qu’en 2000 mais cette édition (Burton, 2000) comportera l’intégralité des ajouts aux cinq éditions publiées par Thomas Burton (1571–1640) qui cite les auteurs grecs et latins dans leurs langues.
Thomas Willis (1622?–75) publie ses travaux d’anatomie cérébrale et de pathologie nerveuse en latin: Pathologia cerebri et nervosi generis specimen (1667) et Affectionum quae dicuntur hystericae et hypochondracae (1670).
Molière (1622–73) se moque de latin médical, fort éloigné du latin classique et destiné, selon lui, à masquer l’ignorance des médecins de son temps, même si ceux-ci commençaient déjà à avoir quelques connaissances scientifiques, au moins pour ceux capables de lire et comprendre ces textes novateurs.
Carl von Linné (1707–78), dont la famille avait pris le nom de Linnaeus, a aussi publié ses œuvres en latin notamment celle exposant son système taxinomique de classification binominale des êtres vivants faisant de l’homme un homo sapiens.
Certains de ces textes font faire l’objet aux siècles suivants, lorsque les médecins seront devenus incapables de les lire en latin, de traductions dans des langues modernes. Bourneville (1840–1909) publie au XIXe siècle la version française (1579) du livre de Jean Wier, Wierus (1515–88), De praestigis daemonium (Wier, 1885).
Jusqu’à la Révolution Française les thèses de médecine étaient soutenues en latin. Philippe Pinel (1745–1826) qui avait appris le latin au séminaire gagnera sa vie lorsqu’il étudiera à Montpellier en écrivant des thèses dans cette langue pour de riches étudiants incapables de le faire, mais il ne put en soutenir une en son nom, les frais de soutenance étant trop élevés pour ses faibles ressources. C’est pour cette même raison qu’il dut faire à pied et en couchant à la belle étoile le voyage de Montpellier à Paris en compagnie d’un étudiant anglais, non identifié, qui lui apprit sa langue pendant ce long trajet. Cette connaissance lui sera très utile par la suite quand, assurant à partir de 1784 la rédaction de la Gazette de Santé, il y publiera des comptes -rendus de la littérature médicale de son temps en latin, en français et en anglais, ce qu’il ne pouvait faire pour celle en allemand, langue qu’il ignorait. En 1785 il publie à Paris sous le titre Institutions de médecine pratique une traduction de la 4ème édition (1784) des First Lines of the Practice of Physic de William Cullen (1710–90), auquel il emprunte la notion de neurosis. Il reprendra dans la 1ère édition (1788) de sa Nosographie philosophique ou méthode de l’analyse appliquée à la médecine, ouvrage qui aura à son tour de nombreuses éditions et traductions. Pinel écrit ce vocable d’étymologie grecque (neuron, nerf) ‘névrose’ en français. Toujours en 1788 il publie à Paris une nouvelle édition corrigée et commentée des Opera omnia medico-practica de l’italien Giorgio Baglivi (1668–1706), membre de la Royal Society.
Au Siècle des Lumières les idées circulaient très rapidement en Europe, pourtant à la veille des bouleversements qu’allait provoquer la Révolution Française.
La fin de l’Ancien Régime a été marquée à Paris par de vives polémiques autour de la théorie du magnétisme animal développée par Franz-Anton Mesmer (1734–1815). Celui-ci avait soutenu à Vienne en 1766 sa thèse Dissertatio physico-medica de planetorium influxu, texte latin resté ignoré jusqu’en 1928 de tous les auteurs qui ont écrit depuis deux siècles sur le ‘mesmérisme’, mot qui apparaît alors pour désigner cette théorie et son application thérapeutique, alors qu’il en est pourtant à l’origine. Sa traduction en français n’a été publiée qu’en 1971 dans un recueil de l’ensemble de ses textes (Mesmer, 1971). Jusqu’à son départ forcé de Vienne Mesmer écrit ses textes en allemand, puis à partir de son arrivée à Paris en 1778, en français; c’est aussi dans cette langue que seront publiés les textes écrits par les partisans et les adversaires du mesmérisme notamment les rapports des deux commissions nommées par Louis XVI pour se prononcer sur son caractère scientifique. Mesmer, qui avait quitté Paris en 1785, écrit en français son ultime ouvrage Mesmerismus, fort mal traduit en allemand par le Dr. Wolfart qui le publie dans cette langue à Berlin en 1814. (Le recueil des œuvres mentionné n’inclut ni la version originale perdue, ni cette traduction fautive.)
Pinel, qui était très sceptique vis-à-vis du soi-disant magnétisme animal, avait été nommé en Décembre 1794 professeur de pathologie interne à la nouvelle Ecole de Santé créée à Paris pour remplacer l’ancienne faculté royale abolie au début de la révolution. Il publie la première édition de son Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale ou la manie au début de l’An IX de la République (fin 1800 et non 1801 comme on l’a parfois écrit), c’est-à-dire lorsque la Terreur venait juste de se terminer; elle sera traduite en castillan et publiée à Madrid dès 1804 sous le titre Tratado medico-filosofico sobre la enagenacion del alma o mania avec l’autorisation des autorités, ce qui surprend étant donnée la situation politique en Espagne à cette date. Deux ans après parait une traduction en anglais par David Daniel Davis (1777–1841) intitulée A Treatise of Insanity, in which are contained the principles of a new and more practical nosology of maniacal disorders, titre qui montre que le traducteur n’a pas compris que Pinel voulait que l’on abandonne définitivement la notion trop vague de ‘folie’ ou d’ ’insanité’, au profit de celle plus précise d’aliénation mentale, affection qui relève d’un ‘traitement moral’ et non de ceux physiques et barbares jusque là infligés aux fous. On ignore pourquoi c’est cet accoucheur, qui allait mettre au monde en 1819 la future Reine Victoria, qui a été choisi pour traduire un ouvrage de psychiatrie; cette traduction fautive a fait que les médecins de langue anglaise ne semblent pas avoir compris pendant longtemps ce qu’avait de novateur la révolution pinelienne, malgré la visite à Paris pour y rencontrer Pinel de l’écossais d’Andrew Duncan (1744–1828), futur professeur de médecine à Edinbourg et président du Royal Collège of Physicians. Pinel a eu plus de chance avec la traduction allemande faite par Michael Wagner laquelle, publiée dès 1801, suscite l’admiration de Georg Wilhelm Hegel (1770–1831). Ce philosophe fait l’éloge de Pinel pour avoir montré que la folie n’est pas une perte totale de la raison, mais un ‘dérangement’ à l’intérieur de celle-ci permettant, en s’appuyant sur la partie conservée, le traitement moral ou psychique de l’aliéné. Hegel emploie Verrücktheit, terme qui depuis Kant désigne en allemand la folie et évoque l’image d’un cerveau analogue à une horloge détraquée. Parmi les auteurs cités dans le Traité figure Erasmus Darwin (1731–1802), auteur de Zoomania or The Laws of Organic Life (1794), dont le petit-fils Charles (1801–82) citera à son tour dans On the Origin of Species (1859) l’aliéniste Prosper Lucas (1808–85), auteur du Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie (1847–52) – excellent exemple de la transmission des idées à travers les générations et les langues utilisées pour les exprimer.
En 1809 parait un seconde édition refondue et très augmentée, ce qui en fait un ouvrage nouveau, du Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale (Pinel, 2005), dans laquelle Pinel intègre les constatations faites dans le service des femmes de l’hospice de la Salpêtrière avec ses élèves François-Jacob Landré-Beauvais (1772–1840) son successeur – dont les travaux sont de nos jours oubliés alors qu’il a fondé la sémiologie médicale moderne (Garrabé, 2009) – et J.E.D. Esquirol qui est, lui, devenu célèbre.
Il s’engage au début du XIXe siècle entre les auteurs français et allemands qui se répondent d’une rive à l’autre de Rhin par leurs publications respectives un dialogue sur la folie qui ne sera interrompu que par la Grande Guerre.
Le 30 août 1813 l’allemand Bernardus Elkendorf (1789–1846) de Cologne soutient à Paris devant un jury dont fait partie Pinel, sa thèse De psychateria, sive de methodo psychologice curandi, avec des références allant d’Hippocrate, cité en grec, jusqu’à ses contemporains cités eux en français, allemand ou anglais.
Dans son Lehrbuch der ärztlichen Seelenkunde (1845), ouvrage traduit dans plusieurs langues, Ernst von Feuchtersleben (1806–49) utilise ‘psychose’ pour désigner les manifestations psychiques de la maladie mentale, Seelkerankeit, alors qu’il dénommait névrose les altérations du système nerveux qui peuvent dans certains cas les provoquer, d’où son aphorisme: ‘Toute psychose est en même temps une névrose … mais toute névrose n’est pas également une psychose.’ Les médecins allemands créeront à partir de la racine grecque, phrên, esprit, d’autres termes du vocabulaire psychiatrique.
A Paris s’était déclenchée une autre polémique scientifique à la suite de l’arrivée dans cette ville en 1807, sous le Consulat, après une tournée de conférences dans les villes universitaires allemandes pour y exposer sa théorie crânioscopique, de Franz-Joseph Gall (1758–1828), médecin de langue allemande formé à Strasbourg et à Vienne, où il avait soutenu sa thèse en 1785. Gall a donc publié ses premiers travaux en allemand mais ensuite son œuvre majeure Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier avec des observations sur la possibilité de reconnaitre plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l’homme et des animaux par la configuration de leur tête a été écrite en français en collaboration avec son élève Spurzheim, au moins pour les premiers volumes avant leur brouille, et publiée de 1810 à 1819 à Paris. Johann Gaspar Spurzheim (1776–1832) lui après avoir présenté dans cette ville en 1821 sa thèse Encéphalotomie, ou du cerveau du point de vue anatomique, y publiera dans plusieurs autres ouvrages: Observations sur la phraenologie ou la connaissance de l’homme moral et intellectuel fondée sur les fonctions du système nerveux (1818), Essai philosophique sur la nature morale et intellectuelle de l’homme (1820), avant d’aller en Angleterre, où l’on parle désormais de phrenology depuis que qu’Orson Fowler (1809–87) et son frère Lorenzo, emploient ce mot anglais, dans lequel nous retrouvons la racine phrène, à Boston puis à Londres. C’est en anglais que Spurzheim publie à Londres ses Observations on the Deranged Manifestations of Mind or Insanity (1817), A View of the Philosophical Principles of Phrenology (1825) et The Anatomy of the Brain (1826) avant de mourir à Boston au début d’une tournée de conférences aux Etats-Unis. Gall meurt à Montrouge bien après la chute et la mort de son ennemi Napoléon, dont il disait avoir détecté l’instinct carnassier. Il est enterré, sans son crâne prélevé bien sûr par un disciple phrénologue, au Cimetière du Père Lachaise à Paris et sur sa tombe, qui n’est plus guère de nos jours visitée que par nos collègues japonais, a été érigée, par la British Phrenological Society, une colonne. Bien qu’il ait obtenu la nationalité française en 1819 Gall semble oublié de nos compatriotes alors que ceux-ci admirent toujours les travaux de Spurzheim, dont les livres parisiens sont illustrés de très belles gravures, œuvre de sa femme remarquable dessinatrice, préfiguration de l’iconographie moderne de l’anatomie cérébrale.
A Paris les polémiques sur la ‘science des crânes’ vont se poursuivre car longtemps si dans un premier temps les aliénistes qui étaient d’abord favorables à la théorie crânioscopique comme François Lelut (1807–77) ou François Leuret (1797–1851), l’avaient ensuite condamnée en constatant qu’elle n’était pas confirmée chez leurs malades,elle reprit, dans un second temps, de la vigueur avec la fondation en 1831 de la Société de phrénologie dont le secrétaire général, François Broussais (1772–1838), publie en 1836 un ‘cours de phénologie’. Un curieux phrénologiste espagnol Mariano Cubi i Soler (1801–74) réussira à publier en 1858, en la dédiant à Napoléon III, une traduction en français des leçons qu’il avait données à Barcelone; il avait prédit aux membres de la famille impériale, après avoir palpé leurs crânes lors d’une audience privée, un brillant avenir, prédiction que l’effondrement du Second Empire ne confirma pas. Cubi i Soler, dont la famille catalane avait fui à Minorque l’invasion napoléonienne, était parti pour le Nouveau monde où il a enseigné l’espagnol et le français, rédigé un dictionnaire espagnol-anglais, puis ayant rencontré à Boston Orson Fowler, avait entrepris, à son retour en Europe, la rédaction d’une Frenologia por un Catalan, faisant à l’Hôpital Général de Barcelone une série de conférences. Il tente dans La phrénologie régénérée ou véritable système de philosophie de l’homme de réconcilier certains systèmes ‘matérialistes’ condamnés par l’Eglise, comme le magnétisme et la phrénologie, avec la doctrine de celle-ci (Cubi I Soler, 1856). Il était même parvenu à obtenir l’approbation de l’évêque de Barcelone pour son ouvrage! C’est là un pittoresque exemple de ces auteurs polyglottes qui font voyager les idées en les déformant d’une langue à l’autre à travers les continents, même si son système philosophiques sur l’esprit de l’homme nous parait aujourd’hui absurde. Dans sa thèse de philosophie consacrée à l’histoire de la phrénologie, le meilleur ouvrage en français sur le sujet Georges Lantéri-Laura (1930–2004), donne des références à l’abondante littérature internationale sur ce sujet (Lantéri-Laura, 1993). Si plusieurs livres de Lantéri-Laura ont été traduits en espagnol, italien et japonais, aucun ne l’a été en anglais.
Le livre de J.E.D. Esquirol Des maladies mentales (1838) est traduit et publié en anglais dès 1845: Mental maladies. A Treatise on Insanity.
Jacques Moreau (de Tours) (1804–84), élève d’Esquirol à qui celui-ci avait confié la mission d’accompagner un de ses patients pendant un voyage lointain, thérapeutique prescrite au début du XIXe siècle à des malades fortunés, put ainsi faire un long séjour à partir de 1837 au Moyen Orient, où il s’intéressa particulièrement à l’usage du haschich. Lors de l’expédition d’Egypte des médecins s’étaient déjà intéressées à la question d’autant que les soldats avaient pris l’habitude de consommer cette drogue. Dans Du haschich et de l’aliénation mentale. Etudes psychologiques Moreau (de Tours), après des expérimentations effectuées sur des volontaires, dont lui-même, qui ont décrits les fantasias vécues après ingestion de la drogue, conclut non à la simple analogie entre le rêve et la folie mais à son identité (Moreau, 1845), idée déjà exprimée par Cullen d’après A. Ritti. Mais il a aussi préconisé l’emploi du haschich dans le traitement de l’aliénation, tentatives qui ont été critiquées dès son époque notamment par Charles Baudelaire, traducteur d’Edgar Poe, et connaisseur par expérience personnelle des effets destructeur sur l’esprit de l’usage de drogues. Moreau s’étant aussi intéressé aux effets d’autres substances hallucinogènes il est considéré comme un précurseur de la psychopharmacologie. Ayant gardé un goût pour les voyages il entreprit plus tard des tournées d’études en Europe pour visiter des asiles d’aliénés rencontrant notamment en Allemagne les chefs de deux écoles qui se disputaient la psychiatrie allemande: à Siegburg Karl Jacobi (1775–1858) pour les somatiker et à Berlin Karl Ideler (1795–1860) pour les psyquikers
Un autre excellent exemple du rôle de ces traducteurs passeurs d’idées est celui de Bénédict-Augustin Morel (1809–73), à qui sa naissance à Vienne d’une mère inconnue et d’un père fournisseur des armées napoléonienne valut d’acquérir la langue allemande dès l’enfance. Ceci permit à son ami et camarade d’études Claude Bernard de le présenter à Jean-Pierre Falret (1794–1870) qui cherchait justement un traducteur pour ses travaux sur l’école psychologique allemande; il devint ainsi son élève et collabore aux Annales médico-psychologiques dès leur fondation en 1843 en y publiant ses études historiques sur l’aliénation mentale.
Un autre témoignage de l’importance des échanges franco-allemands au cours de la seconde moitié du XIXe siècle est la parution en 1865 de la traduction en français de la 2ème édition de Die Pathologie und Therapie der psychischen Krankheiten de Wilhelm Griesinger (1817–68), devenu depuis la parution de la 1ère (1842), titulaire de la chaire de psychiatrie de Zurich et directeur du Burghölzli. Ce traité a été considéré comme témoignant de la victoire dans les pays de langue allemande des somatikers sur les psychikers, par l’affirmation que les maladies mentales sont des ‘maladies du cerveau’ ou Gehrinpathologie, mais on peut constater que Griesinger y reprend nombre des descriptions cliniques faites par les auteurs romantiques français. Cet ouvrage inaugure l’époque des grands traités de pathologie mentale qui vont se succéder en Europe jusqu’à la Première Guerre Mondiale.
Cette traduction est suivie d’un travail de Jules Baillarger (1808–90) qui, après les Annales Médico-psychologiques, avait fondé en 1852 la Société Médico-psychologique où vont être discutées les questions concernant la psychopathologie descriptive de la fin du XIXe siècle. Les travaux de Baillarger n’ont pas été rassemblés en un recueil en France mais ils étaient connus en Angleterre (Berrios, 2014). C’est surtout à propos de sa querelle en 1843 avec J.-P. Falret sur la ‘folie circulaire’ ou ‘à double forme’ que le nom de Baillarger est connu dans l’histoire de la psychiatrie.
Celui de Morel est attaché à sa description clinique de la démence précoce, terme qui va être repris en latin Dementia praecox par les auteurs de langue allemande, Schüle, Pick et Kraepelin qui désigneront toujours ainsi cette entité pathologique, jusqu’à ce qu’ Eugen Bleuler (1857–1939) substitue en 1911 à cette appellation un néologisme ‘schizophrénie’, formé de deux racines grecques pour désigner ce qu’il considère non comme une maladie unique mais comme un groupe de psychoses. Le roi Louis Ier de Wittelsbach (1768–1848) aurait présenté à Morel, venu à Munich pour une expertise, son petit-fils ‘beau comme un Adonis’, le futur Louis II de Bavière (1864–86). L’aliéniste aurait vu dans le regard du prince l’annonce de sa folie future; cette rencontre avec un descendant des dynasties de Wittelsbach et Hohenzollern à la lourde hérédité psychopathologique a-t-elle contribué à l’élaboration de sa théorie du rôle dans l’apparition de la folie de la dégénérescence qui se produit au cours des générations dans certaines familles? Dans son expertise de Louis II Bernhard von Gudden (1826–86) conclura que le roi souffre de paranoïa, terme nous avons-nous, introduit par Vogel. Kraepelin regroupait, on le sait, sous le terme de Dementia praecox trois états auparavant été décrits séparément: la catatonie, l’hébéphrénie, Hébé étant la déesse grecque de la jeunesse, et un forme de délire dit paranoïde. Catatonie, katatonie en allemand, terme utilisé par Karl Kahlbaum (1828–99) vient du grec kata, en dessous, et tonos, tonus.
C’est Benjamin Ball (1833–93), dont le père était anglais, qui est nommé en 1877 professeur à la Chaire de Clinique des Maladies Mentales créée à l’Hôpital Saint-Anne à Paris et défend dans son enseignement l’hébéphrénie à la Kahlbaum. Ball connaissait le rôle donné à la masturbation dans cette folie de la jeunesse par Henry Maudsley (1835–1918) qui avait publié en 1867 The Physiology and Pathology of Mind. Il avait été préféré pour ce poste à un médecin de l’hôpital Valentin Magnan (1835–1916) qui y donnait pourtant des leçons suivies par de nombreux médecins français et étrangers comme Eugen Bleuler. Magnan développera sa conception du délire chronique à évolution systématique, future psychose hallucinatoire chronique, et présidera la Section Psychiatrie lors du Congrès International de médecine de Paris de 1900.
Un nouveau champ s’était ouvert à la psychopathologie lorsqu’en 1878 Jean-Martin Charcot (1825–93) se vit adjoindre à son service de femmes âgées à l’hospice de la Salpêtrière, où ce brillant anatomopathologiste avait décrit la plupart des maladies neurologiques que nous connaissons ce qui avait fait créer pour lui en 1878 la première chaire de clinique des maladies nerveuses, le quartier dit des ‘épileptiques simples’ où étaient hospitalisées de jeunes malades souffrant de crises convulsives, les unes comitiales et les autres dites hystériques. La névrose hystérique n’étant pas considérée comme une aliénation mentale les malades n’étaient pas, à la fin du XIXe siècle, internées dans les asiles d’aliénés mais admises dans des services de médecine. Pierre Briquet (1796–1881), médecin chef d’un tel service à l’ancien Hôpital de La Charité, avait déjà établi dans son Traité clinique et thérapeutique de l’hystérie (1859) que les hommes peuvent aussi souffrir de cette névrose et qu’il faudrait par conséquent abandonner la dénomination inadéquate d’hystérie signifiant une névrose utérine alors qu’il s’agit d’une ‘névrose de la portion de l’encéphale destinée à recevoir les impressions affectives et les sensations’. Ce sont donc un anatomopathologiste et un professeur de pathologie médicale et non des aliéniste qui ont fait passer l’hystérie dans le champ de la psychopathologie. Des auteurs de langue anglaise parleront du Briquet’s Syndrom à propos d’une forme clinique de cette névrose. Freud ne connaîtra le traité de Briquet qu’à travers les citations qu’en a faites Charcot. On sait la surprise de Freud quand venant, fin 1885, étudier la neurologie dans le service de Charcot de découvrir que l’activité y était désormais centrée sur l’exploration par hypnose de ces hystériques.
Charcot, qui avait consacré sa thèse à la goutte, ne s’était guère intéressé jusque là qu’à un seul trouble mental, la ‘folie goutteuse’. Cette ‘manie goutteuse’ était connue de Pinel, Esquirol ou Morel mais c’est la publication en 1859 par AB Garrod de La goutte, sa nature, son traitement et le rhumatisme goutteux, ouvrage traduit en allemand et en français et annoté par Charcot (1859), qui a fait entrer cette folie et le traitement par les sels de lithium dans l’histoire de la psychiatrie à travers des textes publiés dans plusieurs langues (Schioldann, 2009). Le danois Carl Lange (1834–1900), élève et admirateur de Charcot, publie dans sa langue natale sur cette ‘dépression périodique’, texte connu par Kraepelin qui intégrera cet état dans la folie (Irrsein) maniaco-dépressive de son Lehrbuch en allemand; des médecins danois utilisaient déjà alors ces sels pour la traiter. Un siècle plus tard l’australien John Cade (1912–80) découvre, par serendipité a-t-on dit, l’effet antimaniaque des sels de lithium qu’il décrit dans un article ‘Lithium salts in the treatment of psychotic excitement’ publié en 1949 dans le Medical Journal of Australia. Le compte-rendu paru dans La Presse Médicale de cette publication est lu par les participants au Premier Congrès Mondial de Psychiatrie de Paris en 1950, dont des danois qui vont poursuivre la recherche en ce domaine aboutissant à la solution découverte par Mogens Schou (1918–2005), qui publie en anglais et en français le résultat de ses recherches, pour éviter la toxicité de ces sels thymo-régulateurs.
Henri F. Ellenberger (1905–93), médecin d’origine suisse, né en Rhodésie, formé en France où il a exercé jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale, psychanalysé en Suisse, émigré aux Etats-Unis et terminant sa carrière comme professeur à l’Allan Memorial Institute de Montréal a dans The Discovery of the Unconscious. The History and Evolution of Dynamic Psychiatry (Ellenberger, 1970) décrit de façon exhaustive cette découverte, ou redécouverte, de l’inconscient, son polyglottisme lui permettant de vérifier les textes originaux des auteurs cités, parfois traduits de manière erronée et dans ce cas de proposer sa propre traduction en anglais; quant cet ouvrage sera traduit en français et en espagnol Ellenberger veillera à ce que ces retraductions soient fidèles.
L’histoire des traductions des œuvres de Charcot, Freud, Pierre Janet, E. Bleuler et C.G. Jung, pour nous en tenir à ce quintette auquel Ellenberger donne une place éminente dans l’évolution de la psychiatrie dynamique, dans d’autres langues que celles où elles ont été écrites est particulièrement embrouillée. Freud a traduit en allemand Hyppolite Bernheim (1840–1919) et Charcot; ses œuvres psychanalytiques complètes ont été traduites en espagnol dès 1926, puis en anglais mais tardivement en français; celles de Janet n’ont pas été traduites dans leur totalité; la traduction du chapitre ‘Dementia praecox oder Gruppe der Schizophrenien’ écrit par Bleuler pour le Handbuch der Psychiatrie d’Aschaffenburg en anglais et en français est tardive et l’on peut se demander si beaucoup de ceux qui ont parlé de la conception bleulérienne de la schizophrénie ont lu ce texte en allemand; Bleuler qui l’a lui-même présentée en français en 1927 lors du Congrès de psychiatrie de langue française à Genève-Lausanne, a indiqué que s’il avait connu la dénomination de ‘folie discordante’ proposée par Chaslin il l’aurait empruntée. Philippe Chaslin (1857–1923) qui réprouvait l’emploi de néologismes et qui se demandait si la psychiatrie était une langue bien faite a introduit la notion de ‘discordance psychique’ dans ses Eléments de séméiologie et de clinique mentales parus en 1912, œuvre qui vient d’être traduite en espagnol un siècle plus tard!
Janet parlant d’analyse psychologique, Freud de psycho-analyse et Jung de psychologie analytique, leurs vocabulaires respectifs peuvent être source de confusion. En appliquant la psychanalyse à la Dementia praecox Bleuler introduit dans la pensée psychiatrique deux notions nouvelles: celle d’autisme et celle de Spaltung scission qui justifie la racine schizein de la nouvelle désignation.
Dans leur Vocabulaire de la psychanalyse (1967) Jean Laplanche (1924–2013) et Jean-B. Pontalis (1924–2012) définissent en français les termes en indiquant la traduction du mot correspondant en allemand, anglais, espagnol et italien; on y retrouve auto-érotisme, schizophrénie et bien entendu psychose et névrose ainsi que d’autres termes qui procèdent de la psychiatrie.
Mais il s’est produit avant la fondation de cette revue un double phénomène dont témoigne le succès international du DSM-III. D’une part, l’anglais va devenir la langue pratiquement exclusive des publications scientifiques en psychiatrie. D’autre part, les dénominations psychopathologique traditionnelles vont être abandonnées au profit d’autres plus modernes visant à être comprise d’un large public et a permettre des études comparatives sur l’efficacité des nouvelles molécules proposées pour traiter les troubles mentaux par l’industrie pharmaceutique internationale. Ceci apparaît clairement quand on analyse le contenu des Congrès Mondiaux de Psychiatrie: si dans le Premier (Paris 1950), organisé par Henri Ey (1900–70) et présidé par Jean Delay (1907–87), des symposiums sont consacrés à la psychopathologie, dès le second pourtant organisé à Zurich par Manfred Bleuler (1903–94) avec pour thème la schizophrénie la plupart des communications portent sur la psychopharmacologie. Les œuvres des derniers grands psychopathologues européens du XXe siècle n’ayant pas été traduites en anglais disparaissent de la littérature que internationale et sont ignorées des psychiatres du XXIe siècle qui ne parlent plus que cette langue. Il paraît difficile de répondre au vœu de Madame Nancy Andreansen de restaurer la psychopathologie phénoménologique européenne.
