Abstract
Cet article porte sur une des nouvelles les moins connues de Patrick Modiano : Dieu prend-il soin des bœufs ?, ouvrage de bibliophilie écrit en collaboration avec l’artiste Gérard Garouste. Après un court résumé de l’histoire de ce livre – variation sur le conte pour enfants traditionnel – le texte est situé dans le contexte de l’ensemble des écrits de l’auteur, afin de mettre en évidence les nombreux jeux de miroirs qui se créent. D’une part, sont mis en valeur des éléments du récit qui sont des constantes de l’imaginaire du romancier : les personnages-animaux servant de métaphores ; l’omniprésence de la Seconde guerre mondiale et de l’Holocauste ; le clin d’œil fait à l’Œdipe ; l’importance des images (contribution d’un artiste-illustrateur); les apports intertextuels. D’autre part, la spécificité de ce texte est soulignée : le fait qu’il se termine bien et sans ambiguïté, ce qui nécessite une inversion de plusieurs grands thèmes modianiens habituels. Il y a donc une concordance évidente entre la rareté de ce livre, qui est quasiment inaccessible au grand public, et la (relative) nouveauté de certains aspects de l’histoire qu’il véhicule, aspects également rares au sein de l’œuvre modianienne.
Il est évident que Patrick Modiano est un écrivain pour qui les images comptent beaucoup. Auteur dont la prose a toujours des aspects cinématographiques, et dont plusieurs romans ont été adaptés au cinéma ; scénariste ou coscénariste de films et de téléfilms ; collaborateur de photographes et d’illustrateurs – Modiano a une sensibilité qui, pour un scripteur, est des plus visuelles. Cet article se concentrera sur un seul de ses livres, Dieu prend-il soin des bœufs ?, ouvrage de bibliophilie tiré à seulement cent soixante exemplaires et donc peu connu, 1 qu’il a produit avec l’artiste Gérard Garouste en 2003. Nous nous proposons de démontrer que ce texte est un texte à images à différents niveaux.
Considérons pour commencer le tandem Modiano-Garouste. Nous découvrons tout de suite que les parcours de ces deux créateurs se reflètent, du moins dans une certaine mesure. Tous deux sont nés à Paris, et ils ont à peu près le même âge (Modiano est né le 30 juillet 1945, Garouste le 10 mars 1946). Tous deux ont eu des rapports difficiles avec leur père, et tous deux ont été mis en pension à l’école du Montcel, à Jouy-en-Josas, où ils se sont connus. Ce sont alors des amis de longue date, des amis d’enfance. Ce lien entre l’écrivain et l’artiste se voit également, bien que d’une autre façon, dans le livre qu’ils ont cosigné. L’ouvrage est divisé en deux parties distinctes : la première comprend la nouvelle de Modiano, la deuxième les lithographies de Garouste. Cependant, il y a des interférences. Le texte écrit comporte des lettrines dessinées, tandis que les dessins incorporent de longs extraits textuels. Nous avons donc affaire à une sorte de diptyque, où les deux volets se répondent dans un jeu de miroirs : d’un côté, un texte à illustrations, de l’autre, des illustrations à texte.
En ce qui concerne les lithographies de Garouste, celles-ci sont beaucoup plus que de simples ornements dépendant des mots de Modiano ; elles contribuent pleinement au réseau d’images en tout genre qui se reflète au sein de l’ouvrage. Par exemple, sur la page de titre, on voit les deux personnages principaux qui tiennent chacun à la main un masque, similaire à ceux que portaient les comédiens de l’Antiquité pour se dédoubler et bien jouer leur rôle. Encore mieux, si beaucoup des illustrations intègrent des fragments du texte qui les accompagne, ces fragments sont très stylisés. Les lettres sont toutes des lettres majuscules, alignées sans ponctuation et sans espaces, de sorte que la langue écrite devient partie intégrante du dessin. Ensuite, il y a la façon dont certaines lithographies sont présentées, comme celle qui est pliée pour en cacher une autre à l’intérieur – c’est une technique qui correspond aux mises en abyme qui, comme nous le verrons, caractérisent la composante narrative du livre.
Tout comme Garouste, Modiano, dans l’histoire qu’il raconte, met visiblement en avant la notion d’image, puisqu’il exploite un genre bien établi : celui du conte de fées. Par conséquent, non seulement nous faisons connaissance avec des personnages principaux qui, comme le très célèbre Chat botté de Charles Perrault, sont des animaux anthropomorphiques, c’est-à-dire des reflets d’êtres humains, mais il y a de surcroît toutes sortes d’échos entre ce récit modianien précis et le modèle générique primaire. La preuve en est que beaucoup des éléments de Dieu prend-il soin des bœufs ? font penser à ceux que Vladimir Propp a mis en valeur dans son étude magistrale du genre littéraire en question, Morphologie du conte (1928). Au début de la nouvelle de Modiano, nous est présenté Blauve, un bœuf qui fait partie d’un troupeau qu’emmènent à l’abattoir trois personnes cruelles : « la sorcière grise au fouet », qu’elle n’hésite pas à utiliser ; le « géant au … bandeau noir sur l’œil gauche », et « le faux gardian au sombrero » (Modiano et Garouste, 2003 : 25, 5, 28). Une rencontre fortuite avec son ancien ami, « le chien noir du chagrin », permet à Blauve de s’évader du troupeau et de partir à la recherche de la vache qu’il aime, Marie, en suivant l’itinéraire présenté dans un livre que possède son nouveau compagnon de route (Modiano et Garouste, 2003 : 15). En chemin, dans « la zone dangereuse » (Modiano et Garouste, 2003 : 23), il retombe sur les méchants, mais le chien le sauve de nouveau, grâce à son regard insoutenable. Enfin, dans un domaine royal lointain, Marie est découverte. Désormais, semble-t-il, tout le monde vivra heureux. Même le chien, « si tourmenté dans sa jeunesse », est « sûr maintenant d’avoir trouvé, avec de tels amis, la paix de l’âme » (Modiano et Garouste, 2003 : 32).
De ce bref résumé l’on voit que, fondamentalement, les personnages de ce récit sont typiques du genre du conte de fées. D’après Propp, tout conte consiste en sept rôles au grand maximum ; notre auteur semble en utiliser au moins quatre : le héros, qui peut être un héros-victime, ou un héros-chercheur (Blauve remplit ces deux fonctions) ; les méchants, qui, typiquement, peuvent être des bandits, ou une sorcière (les gardiens du troupeau) ; la princesse, ou la personne recherchée (Marie) ; et enfin, l’auxiliaire, qui sert de guide et d’assistant (le chien, ce « chien noir du chagrin » qui se présente « impavide, aux pires moments de votre vie, pour vous réconforter et vous rendre service. Et chaque fois, il parv[ient] à vous sortir de situations très délicates » (Modiano et Garouste, 2003 : 7).
À part ses personnages, Modiano aligne également, du moins en partie, plusieurs des trente et une actions, ou « fonctions », discernées par Propp dans le conte de fées traditionnel, ainsi que de nombreuses autres composantes. Notons-en seulement les plus évidentes. Au début, dans le troupeau, Blauve est victime d’un méfait ou d’un dommage causé par les méchants ; sa séparation de Marie représente un manque ; il part en voyage, qui devient quête ; il rencontre le chien par hasard, sur la route ; le livre de celui-ci est un auxiliaire quasi-magique, la clé de la réussite (ce qui fait que le chien joue également le rôle de donateur selon Propp) ; notre héros est emmené par son « assistant » dans un autre royaume, où sa recherche aboutit ; les problèmes initiaux sont résolus, les méchants ayant été vaincus dans un face-à-face, grâce au secours du chien ; et, finalement, Blauve et Marie, les deux amoureux, sont ensemble, même s’ils ne se marient pas formellement. Évidemment, beaucoup de fonctions manquent ici, mais Propp lui-même accepte que cela soit tout à fait normal – tout comme le changement d’ordre de certaines fonctions que nécessite le recours de Modiano à l’analèpse. Alors, en fin de compte, Dieu prend-il soin des bœufs ? peut se résumer facilement d’après la typologie donnée dans Morphologie du conte. C’est un texte qui commence par un méfait ou un manque, et qui passe ensuite par une série de fonctions intermédiaires avant de se terminer par un mariage ou un dénouement équivalent.
Ainsi, Dieu prend-il soin des bœufs ? entre dans un jeu de miroirs avec le genre du conte de fées établi par Vladimir Propp. Mais ce n’est pas tout. Comme l’indiquent aussi certains des éléments que ce texte semble avoir empruntés à son modèle générique – tels le voyage et la quête – il affiche également des composantes qui reflètent d’autres fictions de Modiano, sinon l’œuvre modianienne dans son ensemble. C’est bien le cas pour les décors du conte. Très tôt, Blauve rêve de Marie, qu’il voit en train de paître « dans le parc à l’abandon d’un domaine royal » (Modiano et Garouste, 2003 : 8). Parti à la recherche de sa bien-aimée, lui et le chien prennent « un sentier où pouss[ent] de mauvaises herbes, et qui long[e] des pavillons, des hangars en ruine et parfois de grandes fermes abandonnées », et ils finissent par arriver dans « une grande allée » qui mène à un château, château qui, comme le domaine royal tout entier, a été « oublié par les hommes et par le temps » (Modiano et Garouste, 2003 : 17, 30, 8). Cette topographie du vide fait écho au vide émotionnel de Blauve, qui est séparé de sa Marie, et vice versa, mais le château plus ou moins délabré est aussi un site typiquement modianien, dernier avatar du Valbreuse de Rue des boutiques obscures (1978), entre autres. Dans ce contexte, il est tout à fait approprié que, dans le parc du château de Dieu prend-il soin des bœufs ?, il y ait une pagode chinoise et un labyrinthe ; ces deux décors nous rappellent respectivement Quartier perdu (1984) et, encore une fois, Rue des boutiques obscures.
En outre, quoique Blauve et ses compagnons évoluent dans un paysage champêtre, ils tombent souvent sur des endroits et des bâtiments qui semblent sortir tout droit des décors urbains des autres livres de Modiano. Carrefours, rond point, terrains vagues, zone dangereuse, garage, frontière – c’est comme si on lisait un des textes que le romancier situe à Paris. En effet, la ville-lumière fait acte de présence dans notre nouvelle, par l’intermédiaire du livre que le chien a acheté à un bouquiniste, « sur les quais » (Modiano et Garouste, 2003 : 15). Il en va de même pour deux autres sites-clés de l’œuvre modianienne : Blauve passe par un village situé tout près d’une forêt, Fossombrone, qui nous est familier depuis Chien de printemps (1993), et il y fait une mauvaise rencontre dans l’auberge Robin des Bois, qui était le restaurant de prédilection du père dans Remise de peine (1988).
Les personnages de Dieu prend-il soin des bœufs? donnent, eux aussi, lieu à un sens très fort de déjà vu. La femme au fouet porte une culotte de cheval, et fait donc penser aux autres amazones que Modiano éparpille dans ses écrits. Blauve est un protagoniste typique, un héros en transit, marchant sur les routes et dans les rues. Et comme il se doit chez notre auteur, nos trois personnages ont des noms évocateurs, c’est-à-dire des noms-reflet. Blauve n’est pas loin de Bov, comme dans bovin, ni très éloigné de Blove (love = amour en anglais). Ainsi, le prénom même du protagoniste fait écho à ses deux caractéristiques déterminantes : c’est un bœuf qui est amoureux. L’objet de son amour, pour sa part, s’appelle non seulement Marie, mais plutôt Marie Knudsen. C’est un nom de famille qu’elle partage avec la comédienne Sophie Knudsen de Poupée blonde (1983), ce qui finit par créer un nouveau jeu de miroirs : Poupée blonde est lui aussi un texte à images, dans lequel Sophie (à qui Marie est associée) se trouve dans l’obligation, en tant qu’actrice, de se dédoubler. Enfin, il y a l’ami de Blauve, le chien, qui à un certain moment se dit Colonel marquis Robert de Guise. Guise : c’était le pseudonyme du narrateur de Quartier perdu, et c’est un nom qui convient à merveille à ceux qui ont des troubles identitaires de toutes sortes, comme notre personnage canin, qui choisit cet alias, qui n’a pas de véritable prénom, et dont l’épithète, « le chien noir du chagrin », n’est après tout qu’« un surnom » (Modiano et Garouste, 2003 : 6).
Ces dernières remarques portant sur la notion d’identité – ainsi que les allusions qui ont déjà été faites plus haut au voyage, à la quête et au Temps – démontrent que Dieu prend-il soin des bœufs ? exploite aussi la thématique modianienne habituelle. Et à ces quelques thèmes caractéristiques s’ajoutent quantité d’autres. Premier exemple : l’exotisme. En plus de la pagode chinoise, de l’apparence des trois méchants, et du dépaysement offert par le genre fantastique du conte de fées, le texte fait mention de « ces cow-boys de pacotille qui suivent … les cirques ambulants dans les campagnes » (Modiano et Garouste, 2003 : 28–9). Deuxième exemple : la fuite, car Blauve s’enfuit du troupeau pour éviter le sort qui l’attend à l’abattoir. Troisième exemple, le rêve. Dès le début, Blauve rêve de Marie, qui représente l’idéal, qui à son tour est en conflit avec la dure réalité (Modiano et Garouste, 2003 : 8–9, 10, 11, 14, 15), ou « la vraie vie » (Modiano et Garouste, 2003 : 10, 31). Le lieu d’asile fournit notre quatrième exemple. C’est l’ancienne Galerie des Glaces du château, où notre héros sait qu’il « ne risquer[a] rien. Il [sera] hors d’atteinte du géant au bandeau noir, de la sorcière grise et du grand type au sombrero » (Modiano et Garouste, 2003 : 11). Rappelons ici que cette suite d’oppositions binaires – fuite/quête, réalité/rêve, danger/asile, etc. – est typique de l’œuvre tout entière. Cinquième exemple, la coïncidence. Le livre que possède le chien semble être celui dont Marie avait parlé auparavant (Modiano et Garouste, 2003 : 15). Et enfin, le complexe d’Œdipe. Dans les rêves de Blauve (et notons bien qu’il s’agit de ses rêves), Marie l’attend dans le parc d’un domaine royal où, il y a plusieurs siècles, « on avait tué le roi » (Modiano et Garouste, 2003 : 8). Ces grands échos thématiques s’accompagnent d’allusions beaucoup plus spécifiques à l’œuvre modianienne en général. Le garage de l’Astrobale rappelle celui d’Une jeunesse (1981), parce qu’il a la forme d’« un hangar immense » où se trouvent de « vieux véhicules oubliés depuis longtemps » (Modiano et Garouste, 2003 : 18), ainsi que le Garage de la Comète de Rue des boutiques obscures, à cause de son nom évocateur de l’espace et des étoiles. Le sac en bandoulière du chien reprend le leitmotiv de Vestiaire de l’enfance (1989). La transformation provoquée par ce même « Robert de Guise », sous le regard de qui la dompteuse aux cheveux gris « devenait une toute petite vieille » (Modiano et Garouste, 2003 : 28), est la réplique de celle qu’on trouve dans La Ronde de nuit (1969), où Esmeralda est tantôt jeune fille, tantôt vieille dame, alors que l’insupportable chaleur de canicule sort tout droit de Quartier perdu.
Si ce recours narcissique au « modianisme » semble illustrer que notre auteur n’exploite le genre du conte de fées que pour parler, finalement, aux grandes personnes, cette impression est renforcée par un des éléments principaux de Dieu prend-il soin des bœufs ? : les allusions à la guerre et à l’Occupation. Comme d’habitude chez Modiano, beaucoup de détails dans le texte indiquent que les années noires et l’atmosphère qui régnait à cette époque-là restent très pertinentes. Ce n’est donc aucunement par hasard que Blauve et le chien découvrent « une avenue bordée … de ruines, comme si tout avait été bombardé » ; qu’un des méchants a « une tête de mort » qui nous fait penser à l’insigne des SS ; ou que des soldats font un contrôle d’identité (Modiano et Garouste, 2003 : 14, 26, 21). Et c’est encore moins par hasard que, au début du récit, les bœufs vont être transportés à l’abattoir dans des trains de marchandise – ces bêtes à abattre métaphorisent les Juifs qu’on envoyait aux camps de la mort, et qui étaient effectivement traités comme des sous-êtres, des animaux. Décidément, notre paysage féerique, avec sa « zone dangereuse » où « on n’aime pas beaucoup les bœufs » (Modiano et Garouste, 2003 : 11), est à l’image de la France du début des années quarante.
Encore une fois, les lithographies de Garouste sont entièrement en phase avec la narration de Modiano à ce propos. L’expressionisme de l’artiste rend dans toute sa force l’horreur de ces « années noires », et dans sa palette de couleurs plutôt limitée, ce sont le noir et le rouge – évocateurs de la nuit et du sang – qui dominent. Dans cette optique, il est tout à fait normal que, quand il représente la fin du voyage des bœufs, l’abattoir qu’il dépeint prenne la forme de l’entrée principale d’Auschwitz-Birkenau. Ce qui confirme, si besoin était, que Dieu prend-il soin des bœufs ? n’est pas du tout un livre pour enfants.
Modiano, bien sûr, n’a pas attendu de collaborer avec Garouste pour s’intéresser à la persécution des Juifs ; l’ensemble de son œuvre en parle de façon plus ou moins évidente, ce qui veut dire que certains passages de notre conte pour grandes personnes entrent en résonance avec d’autres textes du romancier. En atteste cette remarque que le chien noir du chagrin adresse à Blauve :
Ils veulent votre mort parce que vous êtes un bœuf, mais ces imbéciles seraient incapables de dire ce qu’est un bœuf exactement … Moi, par exemple… Dans quelle race de chiens peuvent-ils bien me ranger! J’ai quelque chose, paraît-il, du caniche et du braque… Mais si vous me regardez bien, vous trouverez aussi certaines ressemblances avec le jaguar et l’ours… Alors, vous comprenez… Leurs pauvres petites classifications… (Modiano et Garouste, 2003 : 12)
On retrouve la même réflexion sur la catégorisation dans Dora Bruder (Modiano, 1997 : 38).
Le fait d’utiliser des animaux pour figurer les Juifs persécutés pendant la Seconde Guerre mondiale est loin d’être nouveau chez Modiano. Comme beaucoup de critiques l’ont déjà laissé entendre, ce procédé constitue un véritable leitmotiv de son œuvre dans sa totalité. Dès l’entrée en littérature du romancier, dans La Place de l’étoile (1968), les victimes de la Shoah étaient présentées comme six millions de chiens. Un peu plus tard, à partir de Memory Lane (Modiano et Le-Tan, 1981), les chevaux destinés à l’abattoir prenaient le relais. Maintenant, avec Blauve et ses compagnons, malgré la présence d’un chien, c’est au tour des bœufs. Modiano ne cache pas à ses lecteurs fidèles qu’il ne présente ici qu’une variation sur un thème inchangé, en faisant dire au persécuteur qu’est le colosse au bandeau noir : « Les bœufs ? J’en ai liquidé pas mal aux abattoirs depuis trois ans. Avant, je m’occupais des chevaux » (Modiano et Garouste, 2003 : 25).
La sauvagerie des années noires n’est pourtant pas le seul sujet grave à être traité dans Dieu prend-il soin des bœufs ? S’il va sans dire que la recherche de Marie représente le besoin de fuir l’Occupation et ses séquelles douloureuses, cette recherche prend parallèlement des allures autrement symboliques, autrement imagées. Dans la mesure où Marie est « une vache couleur sable » (c’est nous qui soulignons), et où, pour la trouver, il faut passer par le carrefour des Sablons, on pourrait dire que le but du voyage est ce sable qui, remontant au moins à Rue des boutiques obscures, est associé aux jeux et aux joies de l’enfance. L’histoire de Blauve serait alors la quête allégorique – et, encore une fois, typiquement modianienne – d’une jeunesse et d’une insouciance tristement perdues au sein de la brutalité du monde adulte, d’autant plus que le Carrefour des Sablons représente la fin de la ville et le début de la zone dangereuse (Modiano et Garouste, 2003 : 14). C’est donc à juste titre que notre vache s’appelle Marie. Elle incarne un état vierge, l’innocence.
Parler ainsi de la Vierge, c’est suggérer que Dieu prend-il soin des bœufs ? s’inspire du moins en partie de la religion – un des grands centres d’intérêt de Gérard Garouste – et c’est indéniablement le cas. Dès son titre, qui est une citation extraite de la Bible (1 Corinthiens, IX, 9), cet aspect du livre s’impose. Plus on avance dans le texte qui suit, plus on se rend compte qu’il permet une lecture religieuse. D’une part, le chien, qui, comme nous l’avons vu, joue le rôle de guide, semble jouer aussi celui d’ange annonciateur. Il s’intéresse à l’astronomie ; il a « la Grande Ourse gravée dans ses pupilles » et, vers la fin du voyage, on le voit « [l]a patte levée vers le ciel » – un ciel qui est « si limpide » – pour « indiqu[er] le nom des étoiles » (Modiano et Garouste, 2003 : 13, 29–30). D’autre part, c’est après être passé par de très dures épreuves, par l’âpre réalité de la vie quotidienne, que Blauve trouve Marie, et les derniers mots du récit semblent en dire long sur la leçon à en tirer : Blauve pourra désormais « paître et courir sous un soleil éternel de septembre, dans les prairies du ciel » (Modiano et Garouste, 2003 : 32). Soleil symbolique ; notion d’éternité ; décor champêtre de paradis retrouvé ; prairies métaphoriquement situées au ciel – la notion de salut est fortement en évidence. Cela est d’autant plus frappant que le paysage traversé ressemble, par certains aspects, à celui qu’a dépeint John Bunyan dans sa célèbre allégorie du dix-septième siècle, Voyage du pèlerin. De la Porte de la Croix Jarry à la route Cavalière de la Solitude, en passant par la Butte des Poternes, l’avenue des Basses-Gâtines, le chemin de la Croix brisée, la route de Malheur et le garage de l’Astrobale (symbole même d’un déplacement aux connotations célestes), l’itinéraire suivi par Blauve et le chien est visiblement d’ordre éthique, voire spirituel (Modiano et Garouste, 2003 : 16, 30).
Ces allusions plus ou moins explicites à la Bible et au Voyage du pèlerin sont, en dernière analyse, des allusions littéraires, et cette intertextualité à base de livres-cible spécifiques (qui est à comparer avec celle, plus générale, qui s’inspire du modèle générique du conte de fée, ou de l’œuvre modianienne dans son ensemble) est à son tour une source de reflets de toutes sortes. Pour n’en citer que deux : le château recherché et l’association sable/enfance (perdue) évoquent inévitablement Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, avec son domaine des Sablonnières ; et la phrase « L’air y était plus léger, et doux l’éclat du soleil » (Modiano et Garouste, 2003 : 30) est on ne peut plus verlainienne, tout d’abord parce qu’elle comprend deux heptasyllabes – vers très prisé par le poète – mais surtout parce qu’elle semble entrer en harmonie avec « Colloque sentimental », où Verlaine (1869) écrit : « Qu’il était bleu, le ciel, et grand l’espoir ! » Alors, tout comme Garouste, qui, dans son art à lui, reconnaît des formes et des genres antérieurs (enluminure des manuscrits, expressionnisme), Modiano – encore une fois typiquement – fait des clins d’œil à ses propres prédécesseurs influents.
Faisant pendant à cette intertextualité à cibles extérieures, et représentant son image inversée, des résonances intratextuelles rythment Dieu prend-il soin des bœufs?, et contribuent elles aussi à en faire un texte-miroir. Un peu comme le faux gardian au sombrero, qui paraît ensuite nu-tête, Blauve perd son chapeau ; ces deux mêmes personnages ont chacun « un mouvement de recul » ; par deux fois, notre héros bovin force un portail ; par deux fois aussi, le chien désarme les méchants, grâce à son regard insoutenable (Modiano et Garouste, 2003 : 25, 21, 7, 25, 18, 30, 28) ; et enfin, plusieurs expressions se répètent ou s’érigent en véritables leitmotiv, dont le très simple « dit le chien », ainsi que les descriptions des méchants, dont « le colosse au bandeau noir ».
Dans cette série de réitérations, il en est une qui mérite une attention toute particulière : le motif de la littérature et de son importance, motif qui se manifeste dans le récit avec insistance, comme le démontrent ces quelques détails. Dans la bibliothèque du château, Marie trouve un livre qu’elle croit incarner « encore un espoir » ; le chien semble posséder le double de ce livre (et donc son image), acheté à un bouquiniste, qui « n’avait pas l’air de se rendre compte de sa valeur » ; et Blauve finit par croire que son compagnon canin « devinait tout, les gens et les secrets du monde, et qu’il avait un don de double vue » (Modiano et Garouste, 2003 : 11, 15), ce qui rappelle de nouveau Dora Bruder, où Modiano suggère que la voyance est le propre des romanciers (Modiano, 1997 : 54). 2 Le chien noir du chagrin devient ainsi une figure auctoriale. Cette mise en valeur de l’univers littéraire – ou cette mise en abyme qui confère au texte un narcissisme flagrant – est significative, et il ne faut surtout pas perdre de vue que c’est grâce à l’itinéraire décrit dans les livres de Marie et du chien que Blauve arrive à destination et trouve le bonheur. Autrement dit, si on peut dire qu’à la fin du récit notre héros est sauvé, c’est qu’il l’a été par la littérature, à l’image de Modiano lui-même.
Cette impression, au dénouement, que les mauvais jours sont passés et que les lendemains vont chanter est chose rare chez Modiano. Parmi ses romans, son dernier, L’Horizon (2010), comme le suggère son titre, est plus optimiste que les précédents, puisque Bosmans est sur le point de reprendre contact avec sa Margaret perdue. Mais nous ne savons pas si les retrouvailles ont effectivement lieu, ni si la réunion éventuelle s’avère heureuse. Dans le texte de 2010, le bonheur reste dans le domaine du possible. Les autres récits où le romancier se sert d’animaux comme héros, par contre, sont incontestablement plus positifs. Dans Une aventure de Choura (Modiano et Zehrfuss, 1986), Choura quitte ses maîtres désagréables et trouve la paix dans la maison de la baronne Orczy. À la fin d’Une fiancée pour Choura (Modiano et Zehrfuss, 1987), ce même personnage va bientôt se marier, et un bel avenir s’ouvre devant lui. Idem pour « Les Chiens de la rue du Soleil » (Modiano, 1994), où il fait toujours beau, où deux mariages sont prévus, et qui se termine par une fête d’anniversaire. Cependant, à la différence de Dieu prend-il soin des bœufs ?, ces trois textes s’adressent principalement aux enfants, et ne visent pas tellement les grandes personnes. Ils sont bien plus simples (du point de vue du récit et des illustrations), moins profonds, et la thématique modianienne traditionnelle est moins visible. Ce qui frappe dans le livre où Modiano collabore avec Garouste, ce qui est unique, c’est à la fois la présence de tant de grands thèmes « sérieux » de l’écrivain et, surtout, leur inversion, pour assurer un dénouement positif, sans équivoque. Ainsi, dans les dernières pages, tout indique que l’amour et l’amitié – normalement éphémères – vont maintenant durer éternellement. Qui plus est, le lieu d’asile qu’est le domaine royal s’annonce comme un vrai refuge, un endroit où l’on peut rester, protégé à jamais de tous les dangers et de toutes les menaces. Les persécuteurs ont été confrontés et mis hors d’état de nuire par le chien ; la mémoire de l’Occupation, du passé des humains, a été balayée pour de bon (Modiano et Garouste, 2003 : 7, 21, 28–9). Et tout cela s’explique, enfin, par l’inédite fusion du quotidien et de l’idéal – le fait que Blauve aura désormais à ses côtés sa Marie bien aimée démontre, au final, comme l’avait prédit le chien, que « le rêve [est devenu] réalité » (Modiano et Garouste, 2003 : 15).
Évidemment, ce « happy end » – comme ceux qui caractérisent les deux Choura et « Les Chiens de la rue du Soleil » – est exigé par le modèle générique exploité, le conte pour enfants. Ailleurs dans sa fiction, Modiano n’hésite cependant pas à subvertir les genres littéraires dont il s’inspire (notamment celui du roman policier). C’est pour cela que la fin de Dieu prend-il soin des bœufs ? semble significative, et que son importance semblerait liée à la création d’une certaine consonance. Véhiculant des détails qui sont rares (mais pas entièrement nouveaux) au sein de l’œuvre modianienne dans sa totalité, ce dénouement convient parfaitement à un livre inaccessible au grand public, et qui donc lui aussi est marqué par la rareté. Autrement dit, comme toujours chez Modiano, forme et fond se répondent – mais cette fois d’une manière originale.
En conclusion, il est clair que Dieu prend-il soin des bœufs ? est un livre à images, non seulement parce qu’il comporte des illustrations, mais pour beaucoup d’autres raisons encore. Patrick Modiano et Gérard Garouste ont de nombreuses choses en commun, tout comme le romancier et certains de ses personnages (bien qu’animaux). Texte et dessins s’entremêlent et se confondent. Il y a des clins d’œil au genre du conte de fées, ainsi qu’aux autres écrits modianiens. Une intertextualité plus étendue remonte jusqu’à la Bible, en passant par Alain-Fournier, Paul Verlaine et John Bunyan. Le récit lui-même est narcissique à souhait. Et à la rareté du dénouement correspond la rareté de l’ouvrage dans son ensemble. Tout compte fait, le livre s’apparente à cette Galerie des Glaces du château, où les reflets se multiplient et se succèdent à l’infini : il est parsemé de jeux de miroirs. Bref, cette nouvelle est un texte à images, certes, mais un texte à images qui se compose, en grande partie, d’images de textes.
Couverture du livre de Modiano et de Garouste
©Gérard Garouste. Livre réalisé pour l’association La Source au profit de laquelle il est vendu. La Source, 3 rue de La Poultière, 27160 La Guéroulde, France.
Disposition des images de Garouste (exemples)
©Gérard Garouste. Livre réalisé pour l’association La Source au profit de laquelle il est vendu. La Source, 3 rue de La Poultière, 27160 La Guéroulde, France.
Le chien sort le livre de son sac
©Gérard Garouste. Livre réalisé pour l’association La Source au profit de laquelle il est vendu. La Source, 3 rue de La Poultière, 27160 La Guéroulde, France.
Footnotes
Remerciements
Je tiens à remercier The Carnegie Trust for the Universities of Scotland pour son soutien. Sans l’aide de cet organisme, cet article n’aurait jamais vu le jour.
