Abstract
Résumé
Les 34 jours de conflit israélo-libanais en juillet–août 2006 donnèrent lieu à une explosion de récits de témoignages prenant la forme de courriels, blogs et vidéos offrant au monde une perspective sur le vécu de cette guerre. L’analyse se penchera sur le blog de Mazen Kerbaj, compositeur et bédéiste libanais qui, du 14 juillet au 27 août 2006, publia quotidiennement des vignettes de bande dessinée représentant son expérience personnelle du conflit, dans les trois langues parlées au Liban (arabe, français et anglais). Ce travail s’attachera ainsi à repenser l’écriture de soi et la question du témoignage de guerre en rapport au double médium du blog BD, réflexion qui se fondera sur le travail récent de Philippe Lejeune en matière d’autobiographie et des nouveaux moyens de communication, ainsi que sur la pensée de Renaud Dulong sur l’importance de la transmission des affects dans le témoignage historique.
Le conflit israélo-libanais de 2006, connu au Liban comme la « guerre de juillet », éclate le 12 juillet lorsque le Hezbollah, sous la direction de Hassan Nasrallah, franchit la ligne de démarcation « bleue » mise en place par l’ONU entre le Liban et Israël,
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et capture deux soldats israéliens, en tuant huit autres (trois sur le territoire israélien puis cinq sur le territoire libanais). Nasrallah annonce alors la volonté du Hezbollah d’opérer un échange de ces soldats contre des prisonniers libanais et palestiniens incarcérés dans les geôles israéliennes. L’État hébreu riposte – il s’ensuivit 34 jours de guerre durant lesquels Israël bombarda des infrastructures civiles clés du pays ainsi que des quartiers de Beyrouth et des villages au sud du Liban jugés abriter des membres du Hezbollah. Israël soumet également le Liban à un blocus terrestre, aérien et maritime. Le Hezbollah bombarde, quant à lui, le nord d’Israël aux tirs de roquettes. Le conflit prend fin officiellement le 11 août 2006 avec la promulgation de la résolution 1701 par le Conseil de Sécurité de l’ONU et la trêve des hostilités entre en vigueur le 14 août 2006.
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Les victimes de cette guerre furent avant tout la population civile libanaise, comptant plus de 1000 morts. L’Institut Européen de Recherche sur la Coopération Européenne et Euro-Arabe (MEDEA, 2015) souligne ce fait :
Les réactions internationales sont diverses mais s’accordent pour la plupart sur deux points : elles condamnent unanimement le Hezbollah pour son agression, mais fustigent aussi une réaction israélienne démesurée. De nombreux organismes de protection des Droits de l’Homme soulignent le peu de précautions prises par Tsahal pour éviter des victimes civiles.
Citant Helena Cobban (2006), Frida Berrigan et William D. Hartung (2008 : 243) mettent également en avant les chiffres suivants : « Israel ‘destroyed 15,000 homes, 900 businesses, 77 bridges, and 31 utility plants’ throughout Lebanon ».
Ces 34 jours de conflit donnèrent lieu à une explosion de témoignages de la part des Libanais (mais également, dans une moindre mesure, de non-Libanais ayant connu les bombardements israéliens), récits de témoignage prenant la forme de courriels, blogs et vidéos offrant au monde une perspective sur le vécu de la guerre.
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Parmi les témoignages les plus médiatisés, on compte notamment le blog de l’écrivaine Rasha Salti (2006), des pages de son journal intitulé « Lebanon Siege » ou « Siege Notes » ayant été publiées, entre autres, dans le London Review of Books, le Middle East Report, et l’ouvrage The War on Lebanon : A Reader (Salti, 2008), ou encore le blog de l’écrivaine et artiste Zena El-Khalil (2006a), « Beirut update : war diaries of a 30-year-old woman … with love from Beirut », dont des passages ont paru dans The Guardian en juillet 2006 (El-Khalil, 2006b). À ces témoignages ancrés sur une expérience personnelle s’ajoutent également des blogs à tendance plus journalistique tel que Siege of Lebanon (2006). Sarah Jurkiewicz insiste sur le lien intime entre le développement de la blogosphère libanaise et les événements politiques ayant marqué le pays, notamment la Révolution du Cèdre de 2005 et la « guerre de juillet » 2006 :
The Lebanese blogosphere has increased enormously after former Lebanese Prime Minister Hariri’s assassination in 2005 and the following demonstrations for the independence from Syria, the so-called Cedar Revolution or Independence Intifada … The blogosphere then experienced a second peak in the July War of 2006, during which another hundred new blogs were launched. During the war, it offered alternative news to press and TV coverage. Bloggers wrote pieces of war journalism and personal descriptions of life under siege. After the end of the war, several blogs stopped, others were continued only in time of conflict. (Jurkiewicz, 2011 : 29)
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C’est dans ce contexte que Mazen Kerbaj, artiste et musicien libanais, se lance dans la création de son « Kerblog » où, du 14 juillet au 27 août 2006, il publie quotidiennement des dessins, ou vignettes de bande dessinée (le plus souvent isolées, mais dont certaines forment des séquences), qui évoquent son expérience personnelle du conflit (Kerbaj, 2006). Ces dessins seront publiés en France par L’Association en 2007 sous forme d’un album intitulé Beyrouth : juillet–août 2006 (Kerbaj, 2007). Si Kerbaj est connu sur la scène musicale libanaise comme étant un des artistes majeurs de musique improvisée (à noter ici en particulier son morceau, Starry Night, un enregistrement de six minutes et demie d’une improvisation à la trompette, sur son balcon, sur fonds de bombardements israéliens la nuit du 16 juillet 2006), 5 il est également une des figures principales de la scène de la bande dessinée libanaise, et a publié notamment Cette histoire se passe (2011), Lettre à la mère (2013), et Un an : le journal d’une année comme les autres (2014). Dans les dessins mis en ligne sur son « Kerblog », Kerbaj utilise les trois langues parlées au Liban – l’arabe (langue officielle du pays), le français (langue de la puissance mandataire et première langue étrangère en usage au Liban aujourd’hui) et l’anglais. On reviendra un peu plus loin sur le choix des langues dans son travail ; à noter pour l’instant la décision de l’auteur de traduire vers l’anglais tout texte en arabe ou en français figurant dans les vignettes, et ce en marge (à l’extérieur) de ces dernières. Ce choix fait écho à l’usage de l’anglais pour les messages/billets postés sur son blog. À noter également que les messages en question ont été traduits vers le français dans le cadre de la publication de l’album Beyrouth : juillet–août 2006 par L’Association ; il en va de même pour tout texte en arabe ou en anglais figurant dans les vignettes (traductions figurant en bas de page). La publication sur papier du blog de Kerbaj lui aura, en outre, permis de supprimer les titres figurant en en-tête des billets et associés à bon nombre de ses dessins, permettant ainsi de mettre en exergue le contenu même de ces vignettes tout en renforçant l’unité de l’album en termes de composition.
Le travail de Kerbaj pose ainsi la question du rapport de la bande dessinée avec le récit de témoignage. Or celle-ci ne peut être abordée sans prendre en considération le support électronique où l’écriture de soi trouve son expression. En effet, le format du blog exacerbe la valeur performative du témoignage dans sa « transmission d’un vécu à un public » (Dornier et Dulong, 2005 : xviii), invitant par là-même à réfléchir sur le genre autobiographique dans une redéfinition des rapports entre public et privé. 6 Il s’agira ainsi de repenser l’écriture de soi et la question du témoignage de guerre en rapport au double médium du blog BD, réflexion qui se fondera sur le travail récent de Philippe Lejeune (2012) en matière d’autobiographie et des nouveaux moyens de communication, ainsi que sur la pensée de Renaud Dulong (2005) sur l’importance de la transmission des affects dans le témoignage historique. On s’attachera notamment à évaluer dans quelle mesure le genre de la bande dessinée se prête à l’expression d’une subjectivité fondée sur l’expression du vécu dans son immédiateté. La création d’une « BD du réel » ou encore « bande dessinée de l’instant » – pour reprendre deux termes empruntés à Pierre Alban Delannoy (2007b : 113) 7 – par Kerbaj manifeste en outre, comme on l’avancera, un engagement éthique dont l’enjeu est indissociable du passé de guerre civile ayant marqué le Liban de 1975 à 1990.
Blog, bande dessinée et autobiographie
Le blog BD de Kerbaj s’inscrit dans le contexte de développement relativement récent de la bande dessinée autobiographique, et il n’est nullement surprenant que la maison d’édition, L’Association, ait choisi de publier son travail de témoignage, peu de temps après la fin du conflit.
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Comme le souligne Pierre Alban Delannoy (2007a : 7) :
Depuis une trentaine d’années, la bande dessinée s’est effectivement tournée vers l’actualité, l’enquête documentaire, le reportage, mais aussi vers des domaines jusqu’alors inexplorés dans les cases : l’autobiographie, le journal intime, le carnet de voyage, le récit de témoignage.
En France, L’Association fut sans aucun doute pionnière en ce qui concerne la publication d’albums à dimension autobiographique, promouvant ainsi un genre demeuré jusqu’alors minoritaire de ce côté de l’Atlantique. 9 Plus récemment, la prolifération des blogs BD sur internet a permis d’asseoir plus avant l’importance grandissante de l’autobiographie dans le paysage du neuvième art, bien que, comme le soulignent Fabrice Neaud et Jean-Christophe Menu, l’engagement de nombre de ces blogs BD avec un véritable travail autobiographique soit souvent à remettre en cause (cf. Neaud et Menu, 2007).
Dans une conférence originellement donnée en français à l’université de Lyon et publiée pour la première fois dans sa traduction anglaise dans l’ouvrage Online Identities : Constructing the Self Online, Philippe Lejeune (2012 ; 2014) développe une réflexion sur l’évolution de l’écriture autobiographique en fonction de plusieurs facteurs dont, le plus récemment, l’influence d’internet et de la communication électronique.
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Il opère tout d’abord une distinction définitoire entre l’autobiographie entendue comme a) récit rétrospectif d’une vie, b) journal personnel, et c) corres-pondance, pour poursuivre ainsi :
Qui ne voit qu’Internet et les blogs redistribuent les cartes, en neutralisant certaines oppositions que nous croyions inscrites dans la nature des choses et qui n’étaient que l’image projetée de passagers outils de communication ? Le blog, par exemple, neutralise l’opposition entre journal et correspondance, mais aussi entre public et privé. (Lejeune, 2012 : 2)
Lejeune insiste ici, dans le rapprochement qu’il effectue entre journal personnel et correspondance, sur le rôle essentiel du destinataire/lecteur dans l’écriture d’un blog. Rappelant brièvement les résultats de deux enquêtes effectuées en 1988 et 1998 sur la pratique du journal personnel et le rôle de l’utilisation d’un ordinateur personnel, enquêtes suivies d’une recherche portant, d’octobre 1999 à mai 2000, puis pendant le mois d’octobre 2000, sur les cyberdiaristes francophones,
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il met en avant l’importance de ce qu’il appelle une « intimité de réseau » ou encore « sociabilité intime » qui a pour effet d’affecter l’écriture : « il y a beaucoup d’autocontrôle, un soin constant apporté à bien se présenter et à séduire, l’obligation d’écrire régulièrement sous peine de perdre son public, le dialogue direct ou indirect avec d’autres journaux, la constitution de petits cercles ou communautés … » (Lejeune, 2012 : 5). On retrouve des idées similaires exprimées dans le domaine des études des médias, qui insistent notamment tout autant sur le rôle du destinataire ou audience dans toute pratique d’écriture de soi en ligne :
In the case of online practices where people are representing themselves through text – and often through multimedia texts – we must carefully consider the processes of mediation inherent in self-representation … our analysis must remain attentive to the self as an effect of representation – the affordances, strategies, techniques, and intended audiences – rather than one’s identity being expressed through online practices. (Poletti et Rak, 2014 : 5)
La conception récusée du sujet comme essence extérieure et antérieure au travail autobiographique, sujet qui, bien au contraire, advient à travers le processus dynamique de l’écriture, est bien ancrée dans le monde des humanités. Ce qui est avant tout d’intérêt dans la citation ci-dessus est l’importance évoquée des « affordances », définies en ces termes :
In the work of the psychologist J. J. Gibson, an affordance is an expression of a relationship between an actor (animal or human) and its environment … Internet affordances help to determine how we will behave online, because they direct us to act in certain ways and even be a certain type of person. … Affordances are therefore an important aspect of studying the ideological aspects of the production of online identities and communities. (Poletti et Rak, 2014 : 6)
Le format même du blog est une affordance qui demande à être prise en compte, et dont l’impact sur le travail de témoignage de Kerbaj sera évalué dans l’analyse de son blog BD qui suit un peu plus loin.
À noter pour l’instant que le « Kerblog » s’inscrit dans le cadre du « pacte autobiographique » tel qu’il a été pensé par Lejeune (1975) – pacte entre l’auteur et le lecteur assurant un lien direct entre le contenu de l’œuvre et l’histoire personnelle de son auteur – le « je » utilisé dans les billets postés renvoyant directement à Kerbaj lui-même. En ce qui concerne les dessins, l’identité de l’auteur extratextuel, du « je » narratif et du personnage est établie à la fois verbalement et visuellement dans un grand nombre de vignettes méta-représentatives, telle celle du 2 août figurant le récitatif « In bed with my notebook » et représentant Kerbaj « bédéiste » à l’œuvre, allongé sur son lit, un carnet et crayon à la main (Kerbaj, 2006 ; 2007 : 2 août). Une des vignettes les plus frappantes demeure néanmoins et sans aucun doute celle représentant Kerbaj « musicien compositeur » à son balcon, une trompette lui faisant figure de nez, le récitatif en arabe donnant à lire : « Nuit du 15 au 16 juillet. Séance d’enregistrement : Mazen Kerbaj (trompette) / contre / l’état d’Israël (bombes) » (Kerbaj, 2006 ; 2007 : 16 juillet – Figure 1). 12 Cette vignette donne en effet à voir les conditions de création du morceau de Kerbaj, Starry Night, célèbre improvisation à la trompette sur fonds de bombardements israéliens, vignette qui permet de sceller très tôt dans l’album le pacte auto-biographique en question.

16 juillet 2006. © 2007, Mazen Kerbaj & L’Association.
« J’y étais »
La volonté de témoigner est sans aucun doute ce qui a amené Joe Sacco, maître incontesté de la bande dessinée journalistique, à créer sa série de bandes dessinées Palestine (1993), ou encore Footnotes in Gaza (2009). Plus précisément, c’est la volonté de ne pas se limiter aux informations fournies par les médias, et à ce qui est souvent perçue comme la représentation erronée des événements, qui poussa Sacco à se rendre sur place, dans les zones de conflit, pour mener sa propre enquête et ses propres recherches : « The desire to uncover the hidden atrocities behind newspaper headlines, coupled with his shame at being a mere spectator in the first Gulf War … has led Joe Sacco … to investigate combat zones through personal journeys and encounters » (Banita, 2013 : 56). De semblables motivations de témoignage semblent avoir poussé Mazen Kerbaj à commencer et à alimenter son « Kerblog » pendant toute la durée du conflit, comme le donne à lire ce passage tiré d’un billet daté du 18 juillet :
i always said that i regret not being adult during the war to see if you can do something in these situations. now i feel bad to draw or play music while people are burning. i convince myself by saying it is my only way to resist. that i have to witness. that it is very important. but i am not really convinced. i try to be a fucking witness. to show a little bit what’s happening here. in my own way. (Kerbaj, 2006; 2007 : 18 juillet)
Le sentiment d’impuissance face aux événements qui motive la nécessité de témoigner est exprimée clairement dans une vignette datée du 21 juillet (Kerbaj, 2006 ; 2007 : 21 juillet – Figure 2). Celle-ci figure une autoreprésentation de Kerbaj sous les traits d’un chien, accompagnée du récitatif suivant : « les bombes passent et nous aboyons ». Ce dernier consiste en un remaniement du proverbe « les chiens aboient, la caravane passe » – le collectif « nous » renvoyant au peuple libanais bombardé tandis que la « caravane » se trouve remplacée par les « bombes » israéliennes – signifiant ainsi l’inexorabilité du conflit.

21 juillet 2006. © 2007, Mazen Kerbaj & L’Association.
Le rapport aux médias est quant à lui mis en évidence dans une série de six vignettes intitulées « Real News from Beirut », chacune représentant un numéro de journal dont l’objectif est de rendre compte de la réalité des faits dans la capitale libanaise, le titre « Real News » révélant la perception de l’auteur des nouvelles officielles, à savoir leur manque de véracité. Kerbaj dénonce ce fait directement dans le quatrième numéro du journal fictif, publié sur le blog le 23 juillet, dans un encadré qui donne à lire l’affirmation suivante : « And they still lie on TV! CNN » (Kerbaj, 2006 ; 2007 : 23 juillet – Figure 3). Kerbaj s’attribue ainsi le rôle de reporter dans un autoportrait datant du 21 juillet où une analyse de la situation actuelle est développée par « our reporter Mazen Kerbaj » (Kerbaj, 2006 ; 2007 : 21 juillet – Figure 4). Le personnage représenté est doté de quatre bouches auxquelles quatre bulles différentes sont attribuées, soulignant ainsi l’importance de donner voix à une multiplicité de discours, à l’encontre de la perspective unilatérale véhiculée par les médias.

23 juillet 2006. © 2007, Mazen Kerbaj & L’Association.

21 juillet 2006. © 2007, Mazen Kerbaj & L’Association.
Dans son analyse des « Siege Notes » de Rasha Salti, Carol Fadda-Conrey (2010) insiste tout d’abord sur l’importance de faire entendre des voix qui échappent à l’histoire officielle, pour ensuite souligner le caractère crucial du format dans lequel ces témoignages voient le jour : « the impact of such narratives lies in their online dissemination and immediate reception by a wide readership, subsequently reshaping a removed audience’s participation and understanding of the war’s development and its effect on human lives » (Fadda-Conrey, 2010 : 163). La notion d’immédiateté, voire même d’urgence, sous-tend le travail de Kerbaj qui ne cesse, d’une part, d’alimenter son blog avec plusieurs billets par jour mais aussi, d’autre part, d’impliquer son audience dans son entreprise en les encourageant à diffuser son blog et ceux d’autres Libanais autant que possible : « keep forwarding this blog and others to as much people as you can and don’t forget to ask them to send it to as much people as they can, asking them to send it … » (Kerbaj, 2006 ; 2007 : 23 juillet). La remise en cause de l’opposition entre public et privé qui caractérise l’écriture autobiographique du blog et l’« intimité de réseau » dont s’entretient Lejeune est mise en évidence ici par un auteur qui manifeste une conscience aigüe de son lectorat. Outre, pour reprendre les mots de Lejeune cités plus haut, « l’obligation d’écrire régulièrement » et le « dialogue direct ou indirect avec d’autres journaux, la constitution de petits cercles ou communautés … » (Kerbaj encourage à plusieurs reprises ses commentateurs à poster des liens vers d’autres blogs traitant de la guerre), le trait le plus significatif de cette intersection public/privé réside dans l’utilisation des langues. Sarah Jurkiewicz (2011 : 30), dans son analyse de la blogosphère libanaise, insiste sur le grand nombre de blogs écrits en anglais, en comparaison avec les autres blogosphères du Monde Arabe : « the number of blogs written in English is striking ; Arabic is only the second most commonly used language, followed by French ». Sune Haugbolle (2007 : 4) explique la prépondérance de l’anglais en ces termes : « it is worth noting that using English rather than Arabic allows bloggers to communicate with international human rights groups, media, researchers, and, most importantly, a community of other bloggers worldwide ». Il ajoute un peu plus loin : « During July and August 2006, the Lebanese blogosphere established itself as an alternative medium with a large international audience and played an important role in securing aid for Lebanon’s suffering civilian population » (Haugbolle, 2007 : 20). Si Kerbaj utilise les trois langues anglaise, arabe et française dans ses dessins, il s’agit néanmoins de noter une nette évolution dans l’usage de ces langues : tandis que les neuf vignettes qui relatent la première nuit de bombardement sont exclusivement en français, le texte dans un grand nombre de dessins qui suivent est en anglais ou en arabe. Dans un entretien pour le magazine en ligne Du9, il fait la révélation suivante sur son rapport aux langues arabe et française :
À la base, j’écrivais en français. Pour plusieurs raisons, la plus importante étant que j’ai grandi dans la culture de la bande dessinée franco-belge. …Puis, après l’assassinat de Samir Kassir en juin 2005, j’ai publié un carnet-hommage : Une semaine sans la voix de Samir Kassir, en français … et une fois je l’ai donné à un ami de Samir … qui m’a répondu qu’il ne lisait pas le français. Et j’ai eu honte … je me suis donc mis à écrire en arabe (en libanais). (Kerbaj, 2011)
Ayant poursuivi ses études au lycée franco-libanais de Beyrouth et, comme il le souligne dans son entretien avec Voitachewski (Kerbaj, 2011), ayant été sevré à la bande dessinée franco-belge, il n’est pas étonnant que la langue de prédilection de Kerbaj soit initialement (et, symboliquement, pour la dernière vignette du blog/de l’album BD) le français. L’usage progressif de l’anglais, et dans une moindre mesure de l’arabe, dénote ainsi, pour utiliser un terme emprunté aux études des médias, une « affordance » qui révèle le rôle crucial du lecteur (et plus particulièrement du lecteur de blog) de telle sorte que l’écriture autobiographique s’en trouve affectée. Cette idée est renforcée, comme on a pu le noter plus haut au sujet du « Kerblog », par la traduction ajoutée vers l’anglais de tout texte en arabe ou en français figurant dans les vignettes, et par l’usage de l’anglais pour les billets postés.
La distinction entre mémoire privée et mémoire sociale publique s’en trouve ainsi troublée. Dans un billet posté le 20 juillet et adressé « À tous les blogueurs libanais », il est une expression lourde de signification que l’on se doit de relever ici, à savoir celle de « mémoire collective … pour l’avenir » : « keep it going. and encourage everybody you know to start a blog. your mom, dad, friends, family. everybody. we are writing our future’s collective memory » (Kerbaj, 2006 ; 2007 : 20 juillet). S’il semblerait que celle-ci fasse directement référence au nom de l’association libanaise « Mémoire pour l’avenir » – présidée par l’historienne Amal Makarem, et fondée en 2001 pour tenter de lever le silence sur les années de guerre civile qui ont marqué le Liban de 1975 à 1990 et promouvoir un travail de mémoire et une commémoration de la guerre –, il est dans tous les cas indéniable que Kerbaj exprime ici la volonté de prévenir tout potentiel phénomène d’amnésie, tel que celui qui affecta aussi bien la population que l’État libanais au lendemain de la guerre civile, amnésie scellée d’emblée par la loi d’amnistie de 1991. Son travail fait ainsi preuve d’un engagement éthique qui est inséparable du passé traumatique du pays. S’entretenant de l’explosion de la production de courts-métrages pendant le conflit de juillet–août 2006, Kaelen Wilson-Goldie (2007 : 82) en arrive à une conclusion similaire :
What is new about these productions, however, is their speed. If much of the work coming out of Lebanon in the past decade sought to actively engage the memory of the country’s civil war in an era when policies of collective amnesia were the norm, these latest works attempt to stave off that kind of forgetting immediately.
Il s’agira également de voir un peu plus loin comment, dans son « Kerblog », la guerre civile de 1975–90 s’avère en outre être un référent crucial dans la représentation de la guerre de 2006.
L’appel de Kerbaj aux blogueurs libanais à rendre compte des événements en cours à partir d’une perspective du vécu s’inscrit dans le contexte de ce que le sociologue Renaud Dulong définit comme « témoignage oculaire », où le corps et le langage du témoin « présentifient l’événement à partir de l’énoncé ‘J’y étais’. Un tel témoin, toujours premier, factualise ce qui est relaté à partir d’un acte autoréférentiel, acte de langage de nature performative qui intronise l’événement dans l’espace public » (Guilhaumou, 1999 : 138). Or cette certification autobiographique qui engage le témoin met également en avant le rôle crucial du lecteur qui participe à l’institution de l’événement :
[U]n témoignage exprime, souvent explicitement, l’intention de transmettre aux contemporains et aux successeurs la vérité sur un épisode historique que l’auteur a vécu … Pour que l’intention de témoigner aboutisse, il faut d’un côté un public prêt à accueillir le message ; il faut d’un autre côté que le récit favorise cette transmission. (Dornier et Dulong, 2005 : xiv)
Le témoignage se construit dès lors dans un rapport aux autres, comme le manifeste, par exemple, le choix de l’utilisation des langues tel qu’il a été analysé plus haut. Or Dulong poursuit son raisonnement pour considérer comment le témoignage comme acte de langage peut parvenir à mener à bien cette transmission. Il insiste ainsi sur l’insuffisance de la simple factualité du récit de témoignage pour souligner l’importance de la mobilisation de l’affectivité du lecteur : « Certes, il importe que récits et descriptions relatent la factualité perçue, mais la visée intentionnelle du combattant revenant du front ou du rescapé des camps n’est pas seulement d’informer ses destinataires, mais de mobiliser leur affectivité à la mesure de l’épreuve endurée » ; il s’agit alors pour le témoin de « faire écho au trauma de l’événement » (Dulong, 2005 : 242). Or Dulong souligne en particulier la fonction centrale du corps du témoin et sa capacité d’expression, évoquant l’importance de la voix et de la gestuelle dans l’acte de communication qu’est l’acte de témoignage. Il est alors intéressant de noter comment, ayant à la fois affirmé le potentiel de la radio et du télévisuel à transmettre la « force émotive » du corps du témoin et mis en doute (à tort, mais là n’est pas la question) la capacité du livre ou littérature du témoignage à en faire autant, aucune mention n’est faite du médium de la bande dessinée (Dulong, 2005 : 243). On tentera ainsi de remédier à cet oubli en s’attachant à présent à examiner comment le travail de Kerbaj comme acte de témoignage à valeur performative est, dans la lignée des considérations de Dulong, fondé sur une transmission des affects (où la question de la représentation du corps sera considérée, sans pour autant s’y limiter) qui repose sur l’utilisation de procédés de représentation propres à la bande dessinée.
Témoignage de guerre(s)
Le témoignage de Kerbaj est fondé avant tout sur le quotidien de l’auteur, donnant à voir comment sa vie est bouleversée par la « guerre de juillet » et les bombardements. Ses préoccupations sont ainsi principalement personnelles et familiales, son travail n’adressant qu’un nombre limité d’événements majeurs du conflit (comme la conférence de Rome du 26 juillet, ou encore le massacre de Cana du 30 juillet qui sera analysé un plus loin, pour ne citer que quelques exemples). Les scènes représentées sont ainsi essentiellement soit domestiques, soit centrées autour des activités et déplacements de l’auteur. On compte ainsi nombre de vignettes représentant la télévision et la place centrale qu’elle a immédiatement occupée comme fenêtre sur le monde et plus généralement dans le quotidien de l’auteur (voir par exemple Kerbaj, 2006 ; 2007 : 14 juillet et 11 août – Figures 5 et 6), ou encore les trajets de ce dernier pour aller rendre visite à son fils et à son ex-femme réfugiés à la montagne (voir par exemple Kerbaj, 2006 ; 2007 : 16 et 17 juillet). La question de l’évacuation est également abordée à plusieurs reprises à partir de la situation personnelle de Kerbaj, son ex-femme les ayant « inscrits tous les trois [avec leur fils] sur la liste des ressortissants français qui veulent quitter le pays » (Kerbaj, 2006 ; 2007 : 17 juillet). À noter enfin le grand nombre de vignettes évoquant des scènes au café « Torino Express » où l’auteur se rend régulièrement.

14 juillet 2006. © 2007, Mazen Kerbaj & L’Association.

11 août 2006. © 2007, Mazen Kerbaj & L’Association.
Le travail de Kerbaj permet de rendre compte de la réalité de la guerre en usant du pouvoir de la bande dessinée d’exprimer ce que Todd Schack décrit comme relevant de l’« immédiateté émotionnelle » (ma traduction) (« emotional immediacy »), phénomène essentiellement basé sur le visuel :
it is this visual immediacy, the way in which the reader is … « thrown into » a situation, [which] has the potential to provide an « emotional immediacy » … by virtue of not allowing the reader an escape from the visual into a purely intellectual response. (Schack, 2014 : 111)
L’analyse de Schack porte sur l’œuvre de Joe Sacco et souligne comment le lecteur est instantanément transporté, « jeté », dans les rues de Bosnie ou de Palestine. Un phénomène semblable se produit chez Kerbaj en ce que le lecteur est confronté dès les premières vignettes aux bombardements et tirs de l’aviation israélienne. L’insistance sur le quotidien permet néanmoins une expression quelque peu plus pernicieuse, et par là-même plus saisissante, de ce concept d’« immédiateté émotionnelle ». En effet, la perspective autobiographique et l’importance accordée à l’évocation d’éléments de la vie quotidienne permettent au lecteur de se projeter aisément dans les scènes représentées, projection qui en passe avant tout par le visuel. Ce dernier se trouve alors pris dans cette expérience aux apparences souvent anodines, mais à la teneur profondément tragique. Tel est le cas, par exemple, de la vignette datant du 14 juillet et représentant un poste de télévision donnant à voir Beyrouth en feu (Kerbaj, 2006 ; 2007 : 14 juillet – Figure 5). L’angoisse liée aux bombardements et au silence concomitant est exprimée à travers la mise en abyme visuelle du mot « silence » qui figure à la fois sur l’écran du poste de télévision et en dehors de l’espace pictural, dans le présent narratif de l’auteur. Cet écho visuel, qui en passe par la familiarité du lecteur à se trouver dans une position de téléspectateur, le plonge ainsi immédiatement dans la réalité de la guerre du narrateur.
Outre l’insistance sur le quotidien de guerre, un des événements les plus poignants du conflit dont rend compte Kerbaj est le massacre de Cana, survenu le 30 juillet, et représenté l’espace d’une série de vignettes. Le village de Cana, au Sud-Liban, fut ce jour-là l’objet de bombardements des forces aériennes israéliennes, bombardements qui causèrent la mort de 28 civils, dont 16 enfants. Ce massacre fut d’autant plus douloureux pour les Libanais qu’il faisait écho à ce qui fut alors baptisé « le premier massacre de Cana », où dix ans auparavant, le 18 avril 1996, les forces israéliennes bombardèrent ce même village, causant la mort de 106 civils libanais réfugiés dans un camp de Casques bleus des Nations Unies. Phyllis Bennis écrit à ce sujet :
For Lebanese, and so many others throughout the Arab world, the 1996 Qana attack came to signify the price civilians would continue to pay for Israeli occupation and domination … So when Israel hit Qana again during the 2006 war against Hizballah and Lebanon, the anger and global outrage were even higher than the anger that inevitably would have answered the wanton killing of anywhere between 28 and 54 civilians, at least 16 of whom were children. (Bennis, 2008 : 227)
L’imbrication du récitatif dans l’espace pictural est un procédé récurrent chez Kerbaj, qui favorise l’expression de la subjectivité de l’auteur en mettant en avant sa voix narrative. La teneur émotionnelle de la première vignette liée à cet événement tragique (Kerbaj, 2006 ; 2007 : 30 juillet – Figure 7) réside néanmoins principalement dans l’image elle-même, représentant deux yeux en pleurs, que le récitatif permet d’identifier comme étant ceux de l’auteur : « Après 19 jours, j’ai commencé à pleurer ». Ce procédé métonymique constitue une rupture par rapport au reste de l’album où un grand nombre d’autoportraits donne à voir soit le visage de Kerbaj en son entier, soit son corps lui-même. À travers ce choix de focalisation sur des yeux qui, à première vue, semblent moins en pleurs qu’ensanglantés, Kerbaj parvient dès lors à exprimer avant tout la douleur personnelle ressentie à l’annonce du massacre de Cana, mais également celle, collective, des Libanais. Les ressources visuelles et verbales de la bande dessinée permettent ainsi de mettre en avant le rôle crucial de l’indicialité énonciative et d’exprimer la « force émotive » du corps identifiée par Dulong comme étant centrale dans l’acte de témoignage. Qui plus est, la densité affective de la vignette en question est d’autant plus marquée que la factualité de l’événement n’est évoquée que dans les trois vignettes suivantes qui font alors directement référence à Cana, à l’aviation israélienne, et au massacre des enfants. La primauté accordée par Kerbaj dans cette vignette à l’expérience, au vécu, en fait ainsi une manifestation exacerbée de ce que Pierre Alban Delannoy (2007b : 113) définit comme une « bande dessinée de l’instant » où sont privilégiées « les émotions du moment », et met en exergue la dimension performative du médium de la bande dessinée dans la transmission des affects. Il est également intéressant de noter comment la série de vignettes représentant le massacre de Cana et la réaction de Kerbaj à son annonce est marquée par une fragmentation qui, si elle caractérise tout l’album et se trouve accentuée par le format même du blog/journal, est ici particulièrement sensible. Cette fragmentation illustre en effet la fragmentation du système architectural de la bande dessinée telle qu’elle a été soulignée par Delannoy en rapport à la « BD du réel » ou « bande dessinée de l’instant » : « Le système architectural de la bande dessinée s’en est trouvé subverti : les planches se sont écrites sur le mode du montage, de la juxtaposition et de la ‘syncope de fragments disjoints et discontinus’ » (Delannoy, 2007b : 113).

30 juillet 2006. © 2007, Mazen Kerbaj & L’Association.
Une dimension fondamentale du témoignage de guerre de Kerbaj demeure – dernier point de cette analyse – l’évocation de la guerre civile de 1975–90 qui s’avère être un référent central et récurrent dans la représentation de la guerre de 2006. Outre, telle qu’elle a été soulignée plus haut, la nécessité urgente et éthique de témoigner émanant de la volonté d’éviter toute reproduction du phénomène d’amnésie ayant frappé le Liban vis-à-vis de la guerre civile, un des traits caractéristiques du « Kerblog » est l’expression du trauma de l’auteur à l’égard de ce conflit qu’il a connu alors qu’il n’était qu’enfant. Le 20 juillet 2006, près d’une semaine après le début de la « guerre de juillet », Elias Khoury, écrivain et intellectuel libanais, publie un article dans le London Review of Books intitulé « Do I see or do I remember ? ». Le titre de l’article est élucidé dans les derniers paragraphes où Khoury confie, sur le ton de la désolation : « Before me I see the same images of death that I witnessed 24 years ago. The pictures themselves, the noise of invading aircraft in the skies of Beirut and all over Lebanon, are the same. Do I see or do I remember? » (Khoury, 2006). L’auteur fait ici référence à l’invasion du Sud-Liban par l’armée israélienne, ou opération « Paix en Galilée », du 6 juin 1982, et à la résonance de cette page de l’histoire du pays du Cèdre dans l’esprit des Libanais au cours de l’été 2006. Cette résonance donne plus précisément lieu, dans le cadre du travail de Kerbaj, à l’émergence et tentative de narrativisation de sa mémoire traumatique liée à la guerre civile, résonance qui permet, en retour, au lecteur de saisir l’impact des événements de 2006 sur l’auteur. Cathy Caruth souligne la qualité latente de tout événement traumatique, événement qui échappe à la possession de l’individu concerné et à son assimilation par l’entendement au moment de son avènement :
it is th[e] inherent latency of the event that paradoxically explains the peculiar, temporal structure, the belatedness, of historical experience : since the traumatic event is not experienced as it occurs, it is fully evident only in connection with another place and in another time … trauma is not a simple or single experience of events but … events, insofar as they are traumatic, assume their force precisely in their temporal delay. (Caruth, 1995 : 8)
Le témoignage de guerre de Kerbaj en devient ainsi un témoignage de guerre(s) pluriel, un témoi-gnage double où l’effort de rendre compte du conflit de 2006 en passe par une transmission des affects qui favorise l’émergence du trauma de la guerre civile et sa mise en forme narrative à travers le médium de la bande dessinée. La définition suivante de la mémoire traumatique, telle qu’elle a été formulée par Bessel van der Kolk et Onno van der Hart, est utile ici pour analyser une des premières vignettes de l’album à aborder le thème de la guerre civile : « unassimilated scraps of overwhelming experiences which need to be integrated with existing mental schemes, and be transformed into narrative language » (1995 : 176). La fragmentation de la mémoire traumatique mise en avant par ces deux auteurs se donne clairement à voir dans la vignette datant du 23 juillet, « One war leads to another », où Kerbaj établit un parallèle, si ce n’est une progression, entre les deux conflits (Kerbaj, 2006 ; 2007 : 23 juillet – Figure 8).

23 juillet 2006. © 2007, Mazen Kerbaj & L’Association.
La majorité de l’espace y est consacrée à l’expression de la mémoire de la guerre civile sous la forme de bulles isolées représentant des éléments disparates ayant marqué l’enfance de guerre de l’auteur. La perspective qui y est développée est assurément une perspective enfantine qui insiste sur des aspects du quotidien – les occupations des parents/adultes autour du narrateur-enfant (« A lot of whiskey », « A lot of cigarettes », « No work » etc.), les occupations de la famille (« A lot of TV »), et un certain degré d’ignorance (« A lot of sounds », « A lot of questions ») – la bulle figurant le manque d’interdictions rencontrées et la liberté dont les enfants pouvaient jouir (« No ‘noes’ ») étant sans doute une des plus révélatrices de cette vision enfantine. Cette dernière, qui aurait pu laisser croire à une enfance idyllique, est contrebalancée par la bulle soulignant le sentiment d’emprisonnement de l’enfant (« No escape »). Ces fragments de mémoire sont intégrés tant bien que mal dans un schéma narratif assuré par un récitatif principal et deux récitatifs mineurs, qui dénotent de la vision du narrateur adulte : « One war leads to another. The Lebanese wars chronicles » / « What we knew from the Civil War (1975–1990) » / « What is new in this ‘new’ war? ». Ce qu’il est intéressant de noter ici est alors la tension qui subsiste entre l’effort de narrativisation et la persistance de la fragmentation (à l’échelle de la vignette-même, et non du système architectural de la bande dessinée à grande échelle, telle qu’elle a été soulignée plus haut), les deux récitatifs mineurs figurant chacun dans une bulle similaire à celles utilisées pour évoquer les bribes de mémoire. Cette tension, qui révèle la difficulté de mise en expression du trauma, met ainsi en exergue la dimension performative de la bande dessinée en ce qu’elle met en scène le processus de tentative d’assimilation de la mémoire traumatique à travers un usage des ressources verbales et picturales du genre.
Si le travail autobiographique de Mazen Kerbaj, exploitant à la fois la dualité visuelle et verbale du médium de la bande dessinée et le support électronique du blog, parvient à remplir son engagement éthique de témoignage – sous-tendu par l’urgence de faire part d’un vécu, dans une remise en cause de toute distinction entre mémoire privée et mémoire sociale publique –, il problématise en même temps la question de la transmission de cette mémoire et sa portée. Dans sa conférence citée plus haut, Philippe Lejeune reprend la distinction opérée par Régis Debray (2000) dans son Introduction à la médiologie entre les deux concepts de « communication » et de « transmission » :
Le blog … neutralise l’opposition entre journal et correspondance, mais aussi entre public et privé. En revanche il accentue l’opposition entre l’instantané et le long terme, entre la communication et la transmission, selon la distinction de Régis Debray. (Lejeune, 2012 : 2)
L’opposition des deux temporalités en rapport aux deux modes de « communication » et de « transmission » de la mémoire autobiographique, mais aussi plus largement culturelle, que soulève le format d’expression du blog, est particulièrement sensible dans le cas du Liban au vu de son histoire d’amnésie vis-à-vis de tout référent de la guerre civile. Il semblerait que Kerbaj, de par sa décision de publier son témoignage sous forme d’un album de bande dessinée chez L’Association, ait été conscient de la fonction et portée distinctes des diverses formes et pratiques de transmission sociale, culturelle et historique en temps de guerre et d’après-guerre, la pérennité de l’archivage permettant à tout témoignage de remplir sa fonction d’avertissement.
