Abstract
Au moment de la poussée des fascismes européens, les émeutes antiparlementaires de février 1934 ont ébranlé le régime républicain. Cela a correspondu dans l’œuvre de Jacques Prévert avec l’engagement politisé du théâtre ouvrier du Groupe Octobre. Une pièce en particulier, Le Réveillon tragique, présente une puissante satire des circonstances qui ont contribué à asseoir l’extrémisme en France. Il s’agit du scandale financier Stavisky et des manœuvres des ligues de droite. Prévert s’attaque aux corruptions d’affaires et à l’opportunisme nationaliste en subvertissant l’actualité et caricaturant les personnages. Son texte porte témoignage des dangers qui présageaient un nouvel embrasement mondial.
Keywords
L’engagement littéraire de Jacques Prévert à la cause ouvrière coïncide avec les plus sombres années de l’entre-deux-guerres. Plusieurs corruptions d’affaires prolongent la dépression économique de 1929, des menaces contre la démocratie se font jour en Europe – régime mussolinien, montée au pouvoir d’Hitler, visées franquistes – tandis que d’autres attaques secouent un régime parlementaire compromis. En France, depuis 1925 les montages financiers des Hanau, Oustric ou Stavisky ont bénéficié de complicités politiques. Les Cartels des gauches, au pouvoir entre 1924–6 et 1932–4, sont montrés du doigt dans la mauvaise gestion des crises et des corruptions. Le Krach boursier de Wall Street avait eu peu d’incidence sur la stabilité du franc Poincaré, au début. Mais la naïveté de l’isolationnisme français et l’âpreté des spéculateurs eurent raison de la vindicte populaire entretenue par l’opposition de droite. Dans cet article, nous reviendrons sur les circonstances majeures de la crise de février 1934 que furent le scandale Stavisky et la complaisance du préfet de police Chiappe devant la montée d’un extrémisme fascisant. Nous montrerons avec plus d’évidence la critique féroce de Prévert dans la saynète surréaliste Le Réveillon tragique (1935), un texte riche d’éléments contemporains et de ressorts satiriques.
De 1932 à 1936, Prévert a composé des sketches et des chœurs parlés sous l’égide de la troupe de théâtre ouvrier Groupe Octobre, à l’instigation de Lazare Fuchsmann, lui-même membre du groupe Prémices. Sur le modèle du théâtre prolétarien de Vladimir Maïakovski et Vsevolod Meyerhold en URSS, de Erwin Piscator et Bertolt Brecht en Allemagne, Prémices fut la première troupe d’agit-prop (agitation et propagande) à voir le jour en France, en 1929. 1 Des spectacles amateurs, mêlant aux textes propagandistes le mimodrame, l’improvisation et la provocation, sont donnés en usines, en ateliers ou dans la rue, à l’occasion de mouvements revendicatifs. Cette troupe historique se scindera en deux groupes en 1932 : Masses et Groupe de choc Prémices, ce dernier constituant le groupe Octobre, autrement appelé « la bande à Prévert » (Courrière, 2000 : 276). 2 La scission opposait ceux qui voulaient adapter un répertoire réaliste établi – Octave Mirbeau, Prosper Mérimée, Émile Verhaeren – à ceux qui privilégiaient de nouveaux textes d’auteurs (Chardère, 1960 : 71–2). D’autres troupes se constitueront : Blouses Bleues de Bobigny, Combat, Mars (dirigé par Sylvain Iktine qui rejoindra Octobre). Il est clair que la verve littéraire de Prévert devait promouvoir un engagement politisé à gauche, avec le soutien du Parti communiste français. Fuchsmann lui envoya une demande le 7 avril 1932, alors qu’un nouveau Cartel des gauches se profilait : « Léon Moussinac nous a adressés à vous pour l’exécution d’un sketch relatif à la campagne électorale » (Heinrich, 2007 : 11). Vive la presse sera écrit pour l’occasion, représenté le 25 avril, suivi des succès de La Bataille de Fontenoy (1932) et La Famille Tuyau de Poêle (1933).
Deux ans plus tard, de graves manifestations antiparlementaires mettaient à mal les gouvernements du Cartel. Quatre journées d’actions ont égrainé les événements de février 1934 à Paris. Elles ont donné lieu à des commentaires de tous bords : partisans ou informés, à chaud ou en recul historique (Chérau, 1934 ; Bonnevay, 1935 ; Chavardès, 1966 ; Bernstein, 1975 ; Pellissier, 2000 ; Galera, 2003). Au soir du 6 février, suite à la destitution du préfet de police Jean Chiappe, des ligues d’extrême-droite viennent grossir le cortège des organisations d’anciens combattants (UNC, ARAC, Croix-de-Feu 3 ) et engagent de violents assauts pour marcher sur le Palais-Bourbon où siège l’Assemblée. Quinze personnes sont tuées, dont une parmi les forces de l’ordre, et huit blessés décéderont ultérieurement. Le 7, une démonstration des Jeunesses communistes – déjà confusément mêlées au mouvement de la veille – s’adjoint à la pression fascisante des ligues pour pousser le cabinet Daladier à la démission. Trois nouvelles victimes sont dénombrées. 4 Daladier renonce à gouverner. L’ancien président de la République Gaston Doumergue est rappelé du fond de sa retraite pour former un gouvernement de réaction. Le 9, une contre-manifestation communiste est cette fois organisée pour se désolidariser des exactions qui avaient précédé. Le 12 enfin, à l’initiative de la SFIO un grand rassemblement populaire et républicain appelle à la solidarité et à l’éveil d’une conscience nationale. Les communistes convergent avec les socialistes vers une union qui conduira au programme commun du Front Populaire. Le 10 février, au plus fort des journées d’émeutes, Prévert s’était joint aux signataires du tract Appel à la lutte initié par André Breton et les surréalistes.
Ces événements ont trouvé des échos dans l’œuvre naissante de Prévert. En 1929, il avait rompu avec le groupe de Breton. À partir de 1928, il avait commencé à collaborer à des courts-métrages de cinéma, des documentaires et des films. Dès ce moment, son travail créatif a trouvé une véritable expression dans les jeux scéniques et cinématiques. Sa poésie y gagnera une inflexion visuelle et un discours contestataire. Son usage parolier portera au cœur des préoccupations populaires, dans l’évolution patente des formes artistiques étudiée par Claire Blakeway (1990) et Michael Bishop (2002). Son premier texte à succès, le fameux « Dîner de têtes », a été publié en 1931 dans la revue Commerce, appuyé par Saint-John Perse et Valery Larbaud. Prévert avait déjà publié des pamphlets libres et des essais d’actualités dans les revues Transition et Documents, ainsi que l’historiette surréaliste « Souvenirs de famille ou L’Ange garde-chiourme » dans Bifur en 1930 (Prévert, 1992 : xlvi–ii).
Le Réveillon tragique présente une famille en état de sommeil symbolique. Elle se compose de personnages représentant les diverses couches de la société française. Durant la veillée de Noël, l’enfant Antonin est envoyé au lit. Les parents, M. et Mme Portillon, bourgeois du milieu d’affaires, reçoivent du monde. Leurs invités, le Commandant Civière et sa femme, représentent la caste militaire. 5 Le parent pauvre, l’oncle Eusèbe Pied, accompagné d’un invité surprise en la personne d’un clochard nommé Nougat, 6 vient justement mettre les pieds dans le plat. La grand-mère myope et la bonne complètent le tableau. 7 C’est, à n’en pas douter, la France qui se trouve ainsi montrée en état de léthargie, et pour qui le réveil (jeu sur réveillon/réveil) va sûrement être tragique : « Paris, le 7 février, s’est réveillé dans la stupeur », écrit Chavardès (1966 : 277). Le texte fait une allusion à peine voilée à la violente crise lorsqu’au menu du réveillon ne se trouve pas la dinde tant attendue mais « une poularde demi-deuil à cause des morts du 6 février » (Prévert, 2007c : 316). Cette pièce a été représentée le 16 mai 1935 à Paris, à une exposition de l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires (AEAR). Le compte rendu qu’en avait donné Aragon est éloquent quant aux cibles de la satire : « Le coq-à-l’âne érigé en principe traduit dans l’art de Prévert les contradictions de la morale courante et du savoir-vivre bourgeois avec les réalités sociales qu’ils dissimulent » (Aragon, 1935 : 1177). Ainsi que la relation avec les émeutes : « Il a su retrouver le ton même du peuple parisien, cette gouaille devant la garde mobile et le flic qui en février dernier ont fait renaître l’image oubliée du Gavroche de 1832 » (Aragon, 1935 : 1177).
L’imbroglio politico-financier
Stavisky a été perçu comme la cause de l’agitation politique et sociale. D’abord connu sous le nom de Serge Alexandre, Alexandre Stavisky était un escroc qui avait soudoyé des hommes influents à des postes d’administration et de police. Il avait usé de ses antennes pour créer des montages financiers frauduleux. Parmi les personnalités impliquées, on compte le procureur-général Pressard, beau-frère du président du Conseil en exercice, Camille Chautemps ; mais aussi le député-maire de Bayonne, Joseph Garat ; et Albert Mathieu, ministre de l’Intérieur du cabinet Tardieu en 1932 ; ou encore l’inspecteur Pierre Bonny, présenté comme « le premier flic de France » (Kessel, 1974 : 120 n. 2), homme corrompu qui finira collaborateur des Nazis et sera fusillé à la Libération ; enfin, le préfet de police Chiappe qui a laissé dormir les rapports d’instruction dans ses tiroirs. 8 L’affaire qui fera éclater les malversations et les corruptions est celle des bonds de Bayonne. Le principe de cette fraude repose sur le système de Ponzi, dit de « chaîne pyramidale » : les rémunérations promises aux premiers investisseurs sont procurées par les fonds de nouveaux entrants, et par la suite les participants de la chaîne ne sont plus assurés de profiter de gains sans un élargissement du réseau des clients. Quand le montage s’arrête de lui-même les derniers porteurs sont spoliés. Sa révélation débute le 23 décembre 1933 avec l’arrestation du directeur du Crédit municipal de Bayonne, Gustave Tissier. Stavisky est alors en fuite et devient activement recherché. On le retrouvera à Chamonix le 8 janvier 1934, dans un chalet, « suicidé » après l’assaut de la police. Le scandale sur la mort de Stavisky avait des ramifications dans les milieux de droite et des affaires autant que dans la complicité de quelques élus de gauche peu scrupuleux.
La nuit de Noël, qui sert de cadre à la pièce, est un topos de l’anticléricalisme de Prévert et de la Fédération du Théâtre Ouvrier de France (FTOF), dont le groupe Octobre était un surgeon. Prévert avait écrit trois contes, entre 1932 et 1933, dont deux seulement nous sont demeurés : Conte de Noël et L’Emasculée conception, ou Le Vrai Mystère de Bethléem (Guignol) (Heinrich, 2007 : 69–88). 9 De plus, Noël contextualise exactement le début de l’affaire survenue avant le 25 décembre. Les perquisitions du juge d’instruction aux domiciles du couple Stavisky, avérées par des rapports, nous situent assez justement dans le foyer candide et insouciant des Portillon, avec les jouets de l’enfant cachés à la cave ou l’irruption de « visiteurs » imprévus (l’oncle Pied et M. Nougat).
Au Claridge, la police découvrit l’appartement de l’escroc absolument vide. Vides aussi les coffres-forts où Stavisky déposait valeurs et bijoux. Au rez-de-chaussée, dans les bagages en attente : des appareils de sport et un certain nombre de jouets d’enfants. Rue Obligado, l’épouse de l’escroc était domiciliée sous son nom de jeune fille : Arlette Simon. Au coup de sonnette, une femme de chambre se présente. Affolée à la vue des policiers, elle se précipite dans le couloir en criant :
Dans la pièce de Prévert, l’indication scénique donne : « Sonnerie. L’oncle Pied poussant devant lui la bonne effrayée pénètre dans la salle à manger… », suivi de la réplique : « Mais enfin qu’est-ce que vous voulez. Qui êtes-vous Monsieur ? » (Prévert, 2007c : 302). Il reste à noter que la chasse à Alexandre Stavisky – menée de manière rocambolesque du 25 décembre au 8 janvier, jusqu’à sa fin mal élucidée – laisse l’amère impression d’un « vénéneux cadeau de la nouvelle année », écrit Pellissier (2000 : 17). Qui plus est, l’historien use du même rapprochement que Prévert avec « un immense théâtre de Guignol » (Pellissier, 2000 : 9) pour caricaturer les émeutes du 6 février.
Le Réveillon tragique est un texte contre les spéculateurs comme Stavisky, souvent associés aux profiteurs de guerres. La Ligne Maginot, par exemple, dont le chantier s’étendit de 1929 à 1940, y est sous-entendue : avec des crédits exceptionnels consentis aux entrepreneurs peu soucieux du bon usage de l’argent public ; avec les fantassins en paquetage de combat et leurs masques à gaz ; avec les préparatifs de guerre – cette Drôle de guerre 1939–40 – qui sera bientôt d’actualité. Il y a une mention évidente aux marchés fructueux de la Ligne Maginot, dont les fortifications inexpugnables étaient coulées dans le béton :
Ah ! le béton armé… ça rapporte autant que l’acier… n’est-ce pas, Monsieur Portillon. (Prévert, 2007c : 313)
À partir de là, les indices de corruptions d’affaires sont nombreux. Marcel Le Clère cite le cas de l’affaire Hanau, également liée aux commissions militaires : Plus près du « poilu », puisque la première escroquerie du ménage Bloch-Hanau fut réalisée par la vente aux armées d’un « réchaud du soldat » inutilisable, il y eut l’affaire Marthe Hanau, directrice de La Gazette du Franc, où les éminences du régime ne dédaignèrent pas d’écrire. (Le Clère, 1967 : 15)
Le couple Lazare Bloch et Marthe Hanau était passé en justice en 1917 pour avoir vendu à l’armée un frauduleux « réchaud du soldat » fonctionnant avec de l’alcool solidifié, censé réchauffer le poilu dans la tranchée. Un autre passage de la saynète montre mieux l’étendue des attaques de Prévert contre l’affairisme sauvage :
Mon cher Portillon… l’affaire s’annonce bien… tellement bien que c’est à peine croyable… En six mois, nous pouvons gagner des millions mais il faut faire vite… Cette après-midi, je suis allé au Ministère, j’ai vu Bonan-Malan, le bras droit de Debric et Debroc… J’ai donné de l’argent. Les contrats sont signés… Nous pouvons vendre tout ce que nous voulons… Voilà mon projet… (il lit et parle en même temps tout en buvant) Nous avons premièrement :
La concession des égouts avec gondoles de secours… En cas de guerre, l’installation des égouts est très importante… Vu le nombre de rats, les réfugiés seront sûrs de ne pas mourir de faim… Nous avons deuxièmement :
La concession des catacombes avec faculté d’installer des jardins d’hiver, un parc d’attractions… et, bien entendu, une maison de rendez-vous et un grand music-hall.
Et le tout naturellement en béton armé.
Oui… oui… ou en papier mâché… en ce que vous voudrez… l’essentiel est d’avoir toutes les apparences de la solidité. (Prévert, 2007c : 320)
Les bons mots de Prévert (Bonan-Malan, Debric et Debroc) ne sont pas simplement pour l’amusement ; ils montrent un écrivain alerté et engagé. Le premier calembour résonne avec Georges Bonnet, ministre des Finances de janvier 1933 à janvier 1934. Le second joue sur la consonance d’un double nom (bric-broc) ; or, Georges Guiboud-Ribaud était l’avocat de Stavisky et agissait en tant que chargé de mission auprès du précédent (L’Ouest-Éclair, 1934 : 1). Alors tout se tient : au Ministère, j’ai vu Bonnet-Malan, le bras droit de Guiboud-Ribaud.
En 1935, au moment de l’écriture, la menace latente que fait planer la caste incriminée des affairistes, dans le déclenchement d’une guerre d’intérêts en Europe, est aussi alimentée par l’atmosphère de poudrière politique. Bernard Chardère indique que la « pièce fantaisiste de Prévert montre les raisons de ceux qui veulent la guerre (1960 : 78). C’est ainsi que les personnages de la pièce, comme les spectateurs, sont réveillés à la brutale réalité par l’explosion accidentelle de l’immeuble, à la fin. Mais est-ce bien accidentel ? Un autre texte significatif avait précédé ce Réveillon tragique ancré dans les événements de février 1934. Il s’agit de « L’Avènement d’Hitler », des Actualités de 1933, qui avait été lu et joué par le groupe Octobre : « Braves gens vous pouvez dormir sur vos deux oreilles / Dormez braves gens Dormez » (Prévert, 2007b : 129). Il y avait déjà les affairistes derrière les fascistes. Derrière le Krach de Wall Street et la montée au pouvoir des Hitler et consorts, il y avait Ford – comme Citroën dans le texte éponyme, comme Schneider et de Wendel dans La Crosse en l’air. Prévert y désigne le dictateur nazi comme « L’homme de paille pour foutre le feu / Le tueur / Le provocateur » (Prévert, 2007b : 130).
L’imbroglio politico-judiciaire
Les campagnes de presse qui allumèrent la mèche des sentiments antiparlementaires provenaient, comme l’analyse Chavardès, des journaux parisiens de droite et d’extrême-droite, représentant alors 80 pour cent de la presse dans la capitale (Chavardès, 1970 : 17, 109–13). La première création du groupe Octobre, Vive la presse, dénonçait la malhonnêteté de cette presse au service des capitalistes et des puissants. De nombreux journaux régionaux, qui ne versaient pas dans l’antiparlementarisme et l’antirépublicanisme, ne relayèrent pas l’impasse judiciaire tournée en feuilleton politique.
C’est la mise-à-pied du préfet de police qui est à l’origine des manifestations de février – comme celles de janvier étaient plutôt le ras-le-bol des affaires de corruption, portées aux nues par ces mêmes journaux. Il est ironique de constater que l’évolution brutale des mouvements de février, jusqu’alors sans grandes conséquences, a tenu à une confusion de paroles. Dans un entretien téléphonique avec le préfet de police, Daladier aurait entendu la phrase menaçante « Je serai ce soir dans la rue » (incitant à l’émeute), tandis que Chiappe affirme avoir dit « Je serai ce soir à la rue » (démis de ses fonctions) (Journal du Loiret, 1934 : 1). À partir de ce malentendu – si malentendu il y eut – le drame de la crise parlementaire allait se jouer. Le devenir du cabinet Daladier était lié à l’accueil que provoquerait la révocation du préfet.
Prévert a lui-même souvent pratiqué de tels déplacements de sens dans ses poèmes et mini-pièces. Son œuvre montre de nombreux coq-à-l’âne qui participent de l’exégèse tragi-comique des années trente. Les manipulations de mots produisent des situations burlesques mais aussi d’inquiétantes menaces. Comme lorsque donner « des canons aux enfants » (à Noël par exemple) équivaut à donner « des enfants aux canons » [« Tentative de description »] (Prévert, 1992 : 3) ; quand des évêques et des chiens « se regardent en chiens de faïence » [« La crosse en l’air »] (1992 : 72) ; tandis qu’un « hussard de la farce » se travestit en « dindon de la mort » [« Cortège »] (1992 : 148).
Le 27 janvier, déjà 3000 manifestants s’étaient massés sur la place de l’Opéra, se proposant dans leurs chansons de pendre « les députés à la lanterne ». Là encore on peut interpréter le message littéralement ou au sens figuré. Un témoignage citoyen (une lettre de M. André Mèche au préfet) apporte quelque éclairage sur l’implication de Chiappe et l’inaction conciliante des forces de l’ordre vis-à-vis des troublions d’extrême-droite : Samedi dernier, me trouvant au carrefour Richelieu-Drouot, je ne pus retenir mon indignation devant l’apathie de la police et de ses chefs, lesquels s’amusaient à regarder, d’un air guilleret, les bras ballants, brûler deux kiosques à journaux dont les flammes créaient manifestement l’atmosphère d’émeute désirée, voulue par ces messieurs – sinon provoquée… Je fis part de cette attitude au commissaire Marchand, lequel donna immédiatement l’ordre aux agents de m’arrêter. Je montai dans la voiture cellulaire en criant : « Vive la République quand même ! » Conduit au poste de l’Opéra, force fut de me laisser aller. La fiche constatant mon passage au poste est ainsi rédigée : A été arrêté pour avoir manifesté contre les manifestants. (Chavardès, 1966 : 120)
Cette dernière formule à l’emporte-pièce est toute prévertienne. Un commentaire contemporain ajoute : « le bruit court, en cette fin janvier, que des policiers ‘en bourgeois’, peut-être même ‘en Camelots’, coopèrent avec les manifestants. D’où la passivité de leurs collègues en uniforme » (Chavardès, 1970 : 44). 10 Ces soupçons de duplicité contribuèrent à entretenir le succès de masse des émeutes.
Comment ne pas retrouver chez Prévert l’écho d’un tel jeu de dissimulation et de doute sécuritaire, relayé dans les frayeurs du jeune Antonin à la suite du récit affabulateur de la bonne :
J’ai pas sommeil… raconte-moi une histoire… pour me faire peur…
Alors le petit chaperon rouge s’est approché du lit et il a vu sa grand-mère… toute vêtue de noir… mais ce n’était pas sa grand-mère…
Ah… qui était-ce ?
Ce n’était pas sa grand-mère. C’était le grand méchant loup. (Prévert, 2007c : 301)
Antonin, échaudé et à moitié ensommeillé, repensera au grand méchant loup sous des déguisements surréels : « Ce n’était pas sa grand-mère… c’était le grand méchant père Noël avec une crinière en vrai poil de loup aérodynamique » (Prévert, 2007c : 301). Ses visions cauchemardesques prendront aussi la forme d’une prédiction d’embrasement : « Oh ! j’ai peur, qu’est-ce qu’il y a… il y a le feu… On a crié au feu » (Prévert, 2007c : 310).
Le sentiment d’impunité qu’a fait planer le préfet de police Chiappe face aux manifestations et aux déprédations publiques du mois de janvier – toutes menées par les ligues – explique la volonté politique de le destituer. 11 Le député Bonnevay, président de la Commission d’enquête du Parlement, en avait conclu : « Enfin, les troupes incorporées dans les ligues, firent ainsi leur apprentissage de l’émeute ; elles devaient utiliser au maximum au soir du 6 février l’expérience ainsi acquise » (Bonnevay, 1935 : 55). Il ajoutait ensuite au passif des institutions : « Il est équitable de reconnaître que la mollesse du service d’ordre fut dépassée par l’indulgence excessive de la magistrature parisienne qui se montra d’une faiblesse invraisemblable » (Bonnevay, 1935 : 56–7).
Comme dans la réalité historique de février 1934, l’explosion finale dans la saynète est liée aux deux circonstances aggravantes du scandale financier et de ses conséquences politico-policières. D’abord, le Commandant Civière, stimulé par l’attrait d’un gain facile dans un contrat d’État, essaie sur lui un masque à gaz inutilisable (pris sur la panoplie d’enfant pour Noël).
Mais j’ai acheté aux Nouvelles Galeries une panoplie de garde mobile pour le Noël du petit, et ils m’ont donné un masque à gaz en prime, dernier modèle… pour enfant
…
Mais il est très bien ce masque, très bien… tout à fait bien. (Prévert, 2007c : 323)
Il trouve là une nouvelle occasion de faire du profit en vendant de mauvais masques à l’armée. On note, tout au long de la pièce, la progression de l’ébriété des convives et du Commandant qui culmine en cette perte totale de conscience et de responsabilité. Dans l’euphorie, ce dernier place le tuyau du radiateur à gaz dans l’orifice du masque et s’asphyxie. Ensuite la concierge annonce que le cheval à bascule d’Antonin a été jeté sur la tête du préfet de police, qui « était venu réveillonner chez sa petite amie… la petite grue du rez-de-chaussée » (Prévert, 2007c : 327). Et à ce propos (jeté pour démis), il est utile de relever l’appel en 1934 de la ligue d’extrême-droite Solidarité Française : « Alerte ! La patrie est en danger ! On vous jette au visage la tête du préfet de Police Jean Chiappe » (Chavardès, 1966 : 183). Ce second incident ameute la police au moment où le premier va souffler l’immeuble.
La mise-en-scène de Prévert
L’art du poète trouve pleinement à s’exprimer sur la crise de février 1934. Les premiers chœurs parlés imprimés dans La Scène ouvrière, organe mensuel de la FTOF, s’employaient avec un didactisme étroit et leurs messages ressemblaient à des harangues de leaders syndicaux plutôt qu’à des créations d’artistes (La Scène ouvrière, 1931 : 15–6). La liberté de langage chez Prévert apparaît d’une grande nouveauté : ses jeux sur les mots, calembours et autres « cadavres exquis » pratiqués avec les Surréalistes (au demeurant suspects de décadentisme bourgeois pour le PCF) s’en distinguent très nettement. On le voit d’abord à travers la caricature des personnages. Le clochard, qui déteint dans l’intérieur bourgeois, est introduit de la manière la plus burlesque :
NOUGAT… NOU N O U GAT GAT
De Montélimar ?
Oui, dans la Drôme. (Prévert, 2007c : 302)
L’onomatopée sur le nom, « nous gaga », est certes indicatrice de loufoquerie mais peut-être aussi d’un subtil arrière-fond sur la fortune littéraire du terme. Une recherche de l’expression atteste d’un usage fort à propos, s’agissant d’un militantisme monarchiste résurgent, chez Alphonse Daudet et les Frères Goncourt. 12 L’ironie déguisée derrière le « gagatisme » de la classe défavorisée (M. Nougat et l’oncle Pied) met l’accent sur l’aveuglement du peuple dans la déconfiture nationale. Comme le dit le Commandant : « Les gens ne s’aperçoivent de rien, Monsieur Portillon, parce que les gens sont affolés » (Prévert, 2007c : 324).
Dans plusieurs scènes le grotesque des caractères est poussé jusqu’à l’absurde et au ridicule, ce qui préfigure le théâtre de Beckett et de Ionesco.
Non merci, j’ai horreur des enfants, surtout pendant les repas.
Oui, le commandant n’aime pas les enfants de la troupe… c’est curieux n’est-ce pas ?
Très curieux… très…
Très curieux…
Très curieux… (silence). (Prévert, 2007c : 309)
Très curieux… Très curieux… c’est « Bizarre, bizarre… Comme c’est bizarre ! » : la célèbre réplique de Louis Jouvet dans le film de Marcel Carné, Drôle de drame (1937). Tout au long de la saynète, le Commandant Civière a cette fâcheuse habitude d’ânonner bêtement ses mots :
Drôle de monde, drôle de monde.
Qu’est-ce que vous dites mon commandant ?
Je disais : il y a beaucoup de monde, beaucoup de monde. (Prévert, 2007c : 309)
Outre les échos de la crise politico-financière, les thèmes abordés par Prévert dans Le Réveillon tragique se retrouvent dans d’autres œuvres, particulièrement pendant la période d’expérimentation du groupe Octobre. Le film contemporain de Jean Renoir, Le Crime de Monsieur Lange (1935), auquel contribua Prévert avec participation de la troupe, sut garder l’élan social amorcé dans les premières créations d’agit-prop. Renoir a admis avoir dirigé sans changer les inspirations et aspirations du groupe (Durgnat, 1974 : 108–9 ; Renoir, 1979 : 59–60). Plusieurs acteurs et techniciens employés par lui provenaient d’Octobre. 13 Le film a été tourné en vingt-cinq jours, entre septembre et octobre 1935, quelques mois après Le Réveillon tragique. Un commentaire rapproche judicieusement les deux œuvres : « Le Crime de Monsieur Lange makes no direct allusion to the Aéropostale, Marthe Hanau, Albert Oustric or Serge-Alexandre Stavisky affairs, but an audience could not fail to recognize that these and similar scandals lay behind Batala and his swindles » (Faulkner, 2000 : 39 n. 3). Le topos du réveillon de Noël y est également utilisé et tourné en dérision lorsque le concierge (interprété par Marcel Lévesque) – vétéran de l’armée coloniale au Tonkin – entonne le chant « C’est la nuit de Noël », qui se prolonge en chœur jusqu’au meurtre de l’odieux Batala. Certaines idiosyncrasies perçues dans la saynète se retrouvent aussi chez des personnages du film. À la manière du Commandant Civière, Batala (incarné par Jules Berry) fait la réflexion « Quel drôle de monde… quel drôle de monde là-dedans [i.e. l’imaginaire de Lange] ». Sa maison d’édition, offerte à la diffusion commerciale de réclames (les pilules Ranimax, les sels Flaconnet) par le biais d’une pseudo littérature édifiante, est taxée de « filouterie » par les investisseurs spoliés par ses malversations. Lorsque l’imprimerie, abandonnée par Batala fuyant ses créanciers, est reprise en coopérative des ouvriers, Amédée Lange (René Lefèvre) met en œuvre son héros de roman-feuilleton, « Arizona Jim contre Cagoulard » en couverture d’une livraison. C’est une allusion à la société secrète de la Cagoule, créée aux lendemains des émeutes de février 1934 par les déçus de l’Action Française.
Entre des souvenirs d’enfance et les derniers développements politiques et sociaux, Prévert aime à subvertir les images et les mots. Il tire son inspiration des actualités, de la presse et des réclames. Nous présenterons deux exemples dans la dramatisation du Réveillon tragique. D’abord, la mort au gaz du Commandant Civière avait été vécue dans la jeunesse de Prévert (vers cinq ans) lorsqu’il avait vu la couverture du Petit Journal Illustré du 8 janvier 1905. 14 Un mois plus tôt, en effet, le député Gabriel Syveton avait trouvé la mort en se suicidant au gaz dans son appartement. La droite nationaliste et antidreyfusarde de l’époque avait déjà opté pour la théorie d’un complot du gouvernement « maçon et laïcard » des Radicaux, sans parvenir toutefois à enflammer le Parlement. L’affaire Syveton rapprochait la suspicion du faux suicide – comme pour Stavisky – et la déstabilisation parlementaire avec les campagnes de presse qui s’ensuivirent.
Avant qu’il ne l’utilise dans le poème « L’accent grave » de Paroles (1946), Prévert a déjà détourné le célèbre soliloque de Hamlet dans Le Réveillon tragique :
complètement saoul, regardant le masque, tragique genre Hamlet): Avoir un masque ou ne pas avoir un masque, Être mort ou ne pas être mort, Voilà la question. (Prévert, 2007c : 324)
Cette fois-ci le héros shakespearien, sous les traits du Commandant, ne se montre pas sous son meilleur jour. La citation shakespearienne peut avoir été inspirée par la presse. La référence à Hamlet, nous rappelle Chavardès, avait également été employée en 1934 par Ben, le caricaturiste du journal Aux écoutes : « Être ou ne pas être, voilà la question ! » Mais Ben applique la formule à Chautemps, qu’il représente sous les apparences de Hamlet, ajoutant à l’adresse des fossoyeurs de son dessin : « Alors, enterrez tout ! » (Chavardès, 1966 : 97)
Comme dans la satire prévertienne, plus que jamais Shakespeare apparaît en filigrane des événements de février. Pellissier rapporte plaisamment que « Shakespeare est décidément à l’honneur » (2000 : 86). En effet, le dimanche 4 février un trotteur prénommé Hamlet IV gagnait le Prix-Riotteau. Or, le recours au héros shakespearien chez Bertolt Brecht (inspiration non négligeable d’agit-prop) informe « the Nazi idea that Hamlet’s heroism corresponds to daring in war » (Montironi, 2012 : 21). Mais surtout, le soir même la pièce Coriolan, montée par Émile Fabre – un autre « démissionné » de Daladier – était jouée à la Comédie-Française. Une pièce dont le personnage principal, héros militaire, confronté aux affres du républicanisme plébéien de la Rome antique, n’avait pas manqué de soulever les inquiétudes du gouvernement et des partis de gauche face à la mobilisation des anciens combattants de l’UNC et des monarchistes de l’Action Française. En outre, Brecht écrira une adaptation théâtrale de Coriolan en 1953.
Dans un registre plus enjoué, entre les interventions du couple Portillon et du Commandant Civière, on peut entendre les airs que fredonne l’oncle Pied. Mais la sombre réalité se cache encore derrière ces apparences de divertissement. Ainsi les démonstrations de rue, en janvier et février 1934, étaient-elles envahies de chants partisans et autres slogans politisés. Chavardès rapporte que les membres de l’UNC entonnent des chants de poilus : « Le Chant du départ succède à La Madelon » (Chavardès, 1966 : 240). Ailleurs, les émeutiers de droite croisent le cortège des Jeunesses communistes et chacun se regroupe derrière son hymne emblématique : « Ici, on chante La Marseillaise, pour la vingtième fois; là, c’est L’Internationale » (Chavardès, 1966 : 247). C’est une cacophonie d’exhortations nostalgiques, patriotiques ou révolutionnaires. Dans sa saynète, Prévert a recréé, de manière subtile et discrète, l’atmosphère des affrontements de foule qu’il replace dans l’intérieur bourgeois des Portillon. L’oncle Pied reprend de même, sans distinction aucune, des refrains populaires (« Rose-Marie »), Minuit chrétien, La Madelon, La Marseillaise, des airs d’opéra (Faust, Carmen) ou d’opérettes. 15
Prévert l’« anartiste » 16
Les nombreux souvenirs de Prévert, rejaillis de l’enfance sous la dictée de l’inconscient (ou de l’impensé), l’associent indubitablement au personnage d’Antonin. Dans un article significatif, Georges Bataille y voit un primitivisme de l’expression (et avant lui, Antonin Artaud dans le « théâtre de la cruauté ») qui rapproche son langage poétique du sacré, quand la poésie sourd instinctivement de l’événement tel un cri : Ce qui, au dernier degré, est le propre de Prévert n’est pas la jeunesse – ce serait peu dire – mais l’enfance, le léger éclat de folie, l’enjouement d’une enfance qui n’a pour la « grande personne » aucun égard. (Bataille, 1946 : 200)
Antonin quitte son innocence (dans les deux sens du terme) en craquant une allumette – ironique « sommeil de l’innocence » dans la bouche de Mme Portillon au début (Prévert, 2007c : 312). Ce faisant, il agit presque en anarchiste, ce que Prévert a plusieurs fois exprimé dans ses textes sans toutefois le lier à un activisme violent.
Durant sa participation au groupe Octobre, Prévert continua de composer des poèmes que ses compagnons recopiaient pour les préserver de l’oubli, avant d’être réunis en recueils après-guerre (Paroles, 1946 ; Spectacle, 1951 ; La Pluie et le Beau Temps, 1955 ; Histoires et autres histoires, 1946–63). « À la belle étoile » (Prévert, 1992 : 853–4) a été mis en chanson par Joseph Kosma et interprété par Florelle dans Le Crime de Monsieur Lange (1935). « Le Paysage changeur » (Prévert, 1992 : 59–61) est également contemporain de 1936. Il débute par le calembour : « De deux choses lune / L’autre c’est le soleil. » Se poursuit avec une évocation misérable de la condition ouvrière : les pauvres les travailleurs ne voient pas ces choses leur soleil c’est la soif la poussière la sueur le goudron et s’ils travaillent en plein soleil le travail leur cache le soleil
Pour finir sur un message d’espoir : ils feront beaucoup de choses avec le soleil et même ils changeront l’hiver en printemps.
D’aucuns ont voulu y déceler l’appel à une future révolution prolétarienne. « Chanson dans le sang » (Prévert, 1992 : 67–8) est un autre de ces textes emblématiques de la contestation sociale.
Il y a de grandes flaques de sang sur le monde où s’en va-t-il tout ce sang répandu est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
Peut-être écrit en 1938 (en pleine course à l’abîme militariste) le poème sera refusé à la publication par la censure de la NRF sous l’Occupation nazie. Un dernier exemple est « Étranges étrangers » (Prévert, 1992 : 454–6). Écrit plus tard après la guerre, c’est un camouflé contre la colonisation (la guerre d’Indochine y est présente) et les injustices faites aux peuples.
Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel Hommes des pays lointains Cobayes des colonies
Il est dédié à l’activiste franco-algérien Saïl Mohamed (1894–1953). À propos de celui-ci, il y eut « l’affaire Saïl Mohamed » aux lendemains des événements de février 1934, quand il fut arrêté à Saint-Ouen pour délit de port d’arme prohibée.
Toujours est-il que la gravité de la situation en 1934 appelait une réaction. Mais la responsabilité de l’embrasement est seule portée par la classe bourgeoise dirigeante. Le gaz ouvert malencontreusement (ou tant soit peu criminellement) par le Commandant Civière se répand dans l’appartement. Par trois fois, on entend la remarque faite par tout le monde, la concierge, et le docteur : « Ça sent le gaz » (Prévert, 2007c : 326–7). Mais personne ne semble prévenir le danger imminent. Ainsi en fut-il des sanglantes émeutes.
Eh bien, puisqu’on ne veut pas me donner mon cheval mécanique, je vais jouer avec les allumettes. (Prévert, 2007c : 328)
L’attitude d’Antonin est plus ambiguë qu’elle n’y paraît : il devient le produit d’une société qui le change en ce qu’il ne voulait sans doute pas devenir. Comme souvent, Prévert renversera la formule de l’enfant à l’adulte, pour montrer les dangers du conformisme social. À partir de quoi il pourra affirmer : Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes. 17 Antonin réchappera de la déflagration finale avec sa grand-mère. 18 Mais la guerre qui s’annonce n’est-elle pas l’ultime déflagration ? 19 Si nous hasardons un dernier coq-à-l’âne, avec la grand-mère myope qui cherche son binocle dans les décombres, nous obtenons un autre message critique contre les puissants et les privilégiés : son « face-à-main » se change en « masse a faim ». En 1935, la masse populaire avait faim de justice sociale.
À la scission du groupe Prémices, fondatrice en 1932, répondit la dissolution de 1936. C’est la politique qui rattrapa le groupe Octobre et qui préluda à sa séparation. Prévert l’avait anticipé après les accords Laval-Staline (1935), pacte franco-soviétique de rapprochement en vue de ménager la grande industrie et le prolétariat. Désormais, La Marseillaise côtoyait L’Internationale dans les défilés ouvriers. Octobre, exemplaire d’un réel esprit communautaire sans l’attitude partisane du Parti communiste, se dissout à l’avènement du Front Populaire, refusant de s’accoquiner avec la Realpolitik des forces traditionalistes, patriotiques et industrielles. Si la crise de la République entraîna la victoire électorale du Front, c’est la proximité de la Guerre d’Espagne qui l’amena à se rompre. La politique des Krupp et des Renault, pourvoyeurs européens de canons et de chars d’assaut, resterait inchangée.
Attention, Camarades ! Attention ! Mourir pour la patrie, c’est mourir pour Renault ! Pour Renault ! Pour le Pape ! Pour Chiappe ! (Prévert, 2007a : 43)
Ces contradictions politiciennes marquent aussi la pièce. D’une crise à l’autre, l’explosion au gaz sera-t-elle la dernière menace ? Le Réveillon tragique n’est pas un texte aussi étudié que les grands succès de Vive la Presse ou La Bataille de Fontenoy. Cependant, c’est une représentation lucide et militante des soubresauts de la République en février 1934, qui sera proposée à la réflexion assagie des acteurs et des spectateurs du drame, plusieurs mois après les événements. C’est un bel exemple de théâtre total qui se voulait aussi théâtre social. Prévert nous y laisse amusés et surtout circonspects face à l’appréhension de phénomènes confirmés par l’Histoire.
