Abstract
L’œuvre de Guillaume Dustan a marqué la littérature française contemporaine, la culture queer et l’art politique des deux dernières décennies par ses aspects provocateurs, transgressifs et subversifs. Son caractère polémique tient à l’exploration et à l’exposition qu’il propose de l’identité homosexuelle, à l’usage qu’il fait du genre de l’autofiction qu’il mêle à une pornographie ne faisant pas l’économie de scènes de sexe trash, violentes, vulgaires et dérangeantes, enfin au programme de déconstruction de la littérature officielle qu’il prétend mettre en place au sein même de son écriture. En opérant dans ses romans une réévaluation positive de la culture populaire, l’auteur bâtit dans un style familier une critique de la norme dominante. Si le trash peut être caractérisé comme ce qui n’est pas à sa place et se trouve rejeté et marginalisé, nous pouvons appréhender son œuvre à travers ce prisme pour tenter d’en penser le caractère politique.
Introduction
L’œuvre de Guillaume Dustan a marqué la littérature française contemporaine, la culture gay et la création artistique politique des deux dernières décennies. Trash, ses ouvrages le sont au sens de l’abjection telle que pensée par Julia Kristeva (1980), où l’obscène (l’offense à la pudeur, l’exposition sans atténuation et le cynisme) permet la transgression (en rendant visible des pratiques hors norme), s’articulant à l’ambigüité d’une abjection reléguée hors de la société qui fait retour, continue de menacer et de fasciner, et permet par ce retour la subversion des normes dominantes.
Nous formulons ici l’hypothèse que cette forme de trash, qui n’est pas seulement provocation et agression du lecteur, ni pur acte d’esthétisation complaisante de l’ordure, qui mêle récit et pornographie, sentimentalité et philosophie, recyclage parodique et aspect tragique, performativité et jeu sur les représentations, permet de parler dans le cas de l’œuvre dustanienne de littérature politique.
Selon le dictionnaire Larousse, l’adjectif trash renvoie à ce qui « se dit d’une tendance contemporaine à utiliser une forme de mauvais goût agressif, dans le but de provoquer, de choquer ». Si le trash peut être caractérisé comme ce qui n’est pas à sa place et se trouve rejeté et marginalisé par la culture et la norme dominantes, nous pouvons en effet appréhender l’œuvre de Dustan à travers le prisme de ce concept pour tenter d’en penser le caractère politique, en nous interrogeant sur les rapports de pouvoir qui conduisent à définir une « bonne » ou une « mauvaise » culture.
Une brève biographie de l’auteur est importante pour comprendre son projet littéraire, dans la mesure où ses ouvrages s’articulent étroitement avec sa vie privée, cherchant à brouiller les frontières entre vie intime et vie publique. William Baranès, jeune étudiant brillant, intègre Sciences Po puis l’ENA avant de devenir juge administratif. Il découvre sa séropositivité en 1989 et mène alors une « double vie », entre son activité professionnelle institutionnelle et le monde de la nuit, de la drague, des backrooms et de la drogue. Il rédige son premier roman à Paris en 1994, Dans ma chambre, publié aux éditions POL en 1996, sous le pseudonyme de Guillaume Dustan. Alors qu’il appartient à l’élite bourgeoise, il expose dans ce roman, directement, frontalement, son homosexualité, sa maladie, ses pratiques sexuelles et sa consommation de drogue. En 1997 et 1998, il publie chez le même éditeur Je sors ce soir et Plus fort que moi, et commence à se rendre visible dans les médias à visage découvert. Ces trois œuvres constituent un premier moment de sa carrière littéraire, qu’il nomme sa « trilogie autopornographique » où il aborde tour à tour la sexualité et la culture gays, le monde de la nuit puis le sadomasochisme.
Le deuxième volet de son parcours littéraire commence alors, avec des ouvrages comme Nicolas Pagès (2003 [1999]) et Génie divin (2001), dans lesquels il pousse plus loin encore les expérimentations stylistiques et son ambition formelle iconoclaste, et s’approche du genre de l’essai. Durant cette période, de 1999 à 2001, il fonde une maison d’édition, Balland. Il connaît alors une médiatisation croissante. Enfin, pendant la troisième phase de 2001 à sa mort en 2005, il connaîtra le déclassement et le rejet, avec la publication de LXir, de Dernier roman et de Premier essai, jugés illisibles par les commentateurs de l’époque.
Encensé par certains critiques (l’auteur a reçu le prix de Flore en 1999 et le prix Sade en 2013 à titre posthume), relégué d’emblée dans l’abjection par d’autres – qui emploient alors le terme trash dans le sens de « non conforme », « choquant », « ordurier », « à rejeter », « marginal » – son caractère polémique tient tout d’abord à la définition et à l’exposition que l’auteur propose d’une certaine identité homosexuelle, à travers le récit de sa propre expérience de ce qu’il nomme lui-même le « ghetto », créant ainsi un parallèle entre les expériences de la communauté gay et celles des communautés noires et pauvres aux États-Unis (puis des communautés juives en Europe).
La relégation de l’œuvre de Guillaume Dustan dans le domaine du trash tient également à l’usage que l’auteur fait du genre littéraire de l’autofiction, articulé étroitement et systématiquement à l’exhibition de scènes de sexe pornographiques, précisément voire cliniquement décrites, parfois violentes (le caractère trash de l’œuvre s’approche parfois du gore), souvent vulgaires et dérangeantes au regard de la morale dominante qui trace les frontières entre ce qui peut ou non être montré – frontière qu’il s’agit de déplacer. Dans ses écrits où récit à la première personne et scènes de sexe dialoguent, la part pornographique est dominante, montrant la priorité que l’auteur donne au corps, au sexe et à la sexualité dans sa définition de l’identité et dans sa pensée du monde. Dustan s’inscrit ainsi dans une approche post-pornographique, telle que définie par Marie-Hélène Bourcier (2005a : 378) : L’émergence d’un mouvement et d’une esthétique post-pornographique (post-porn) à la fin du vingtième siècle constitue une critique de la raison pornographique occidentale. Elle peut être analysée comme un « discours en retour », pour reprendre les termes de Foucault, venu des marges et des minoritaires de la pornographie dominante … Le déclic post-porn relève également d’une déconstruction et d’une dénaturalisation de la pornographie moderne comme technologie de production de la « vérité du sexe », des corps et de genres (masculinités, féminités) qui n’auraient pas été possibles sans l’apport des théories féministes, post-féministes pro-sexe et queer.
Enfin, la transgressivité de son œuvre tient également au programme de déconstruction de la littérature officielle que l’auteur compte mettre en place au sein même de ses récits : l’auteur s’érige en critique de la culture dominante et de la littérature officielle, qu’il souhaite, en la performant, déplacer et subvertir, formellement comme dans les thèmes abordés.
Le positionnement de Guillaume Dustan en faveur des pratiques « d’en bas », contre les tenants du pouvoir normatif, permet ainsi une déstabilisation de certains dogmes et défend l’empowerment et la puissance d’agir de populations en marge, que nous analyserons sous l’angle des études de genre, du queer et des porn studies, tout en nous interrogeant sur l’effectivité du caractère politique du genre monologique de l’autofiction. Comme l’insulte « queer » a été retournée, par celles et ceux qu’elle visait, en auto-affirmation, en rejet des assignations identitaires, nous pouvons interroger le terme « trash » dans son retournement en outil d’affirmation politique, dont il faut aussi définir les conditions et les limites.
Dans la présente étude, nous allons nous limiter l’analyse aux trois ouvrages de la première trilogie de l’auteur, et plus particulièrement à son premier roman, Dans ma chambre.
Autofiction littéraire, culture homosexuelle et théories queer
Selon Marie-Hélène Bourcier (2005b : 29), « La posture queer consiste à développer des pratiques de re-signification anti-hégémonique, anti-normative, pour définir des espaces de résistance. » Nous pouvons nous demander dans quelle mesure Guillaume Dustan s’inscrit dans ce projet : si ses prises de position ont suscité de vives critiques morales, elles ont été également très critiquées par une large part des théoriciens queer qui lui ont reproché de prôner une identité homosexuelle, alors même que le queer s’attache justement au dépassement de la notion d’identité, en affirmant une nécessaire dés-identification, possible grâce à une démarche déconstructiviste (en distinguant sexe, genre et sexualité, notamment).
Comme l’affirme Thomas Clerc (2013 : 13), « le caractère polémique et dérangeant de ses premiers livres tient à cet implicite majeur, qui ne quittera Dustan que partiellement et progressivement : l’homosexualité [masculine] est une identité spécifique. » En effet, l’auteur reste profondément attaché à la définition d’une identité sexuelle singulière qui fonderait la culture homosexuelle : c’est cette forme d’identité qu’il s’attache à décrire dans ses récits à la première personne, en exhibant de manière crue, directe, la vie quotidienne d’un narrateur homosexuel vivant dans le Paris gay des années 1990.
Exposant la facette la moins admise socialement de sa « double vie », l’auteur travaille à travers ses romans à assumer publiquement une part de son identité. Ainsi réinterroge-t-il sa propre vie, calquée sur le modèle hétérosexuel dominant, à travers la construction d’une nouvelle identité pensée comme négatif de la société – quoiqu’il reste un homme blanc issu d’une couche sociale élevée. Cette approche de l’identité gay passe ici par le récit de soi et par l’intime, le passage du domaine privé à l’espace public. Dès le deuxième paragraphe de son premier roman, Dans ma chambre (2013 : 45), la question de l’intimité, ici violée par un amant intrusif, pose sous forme de paradoxe un élément clé de l’ouvrage : alors que le récit commence par cette colère du narrateur provoquée par l’intrusion de Quentin dans son espace privé, le narrateur va inviter le lecteur, au contraire, à pénétrer dans cette chambre, en voyeur.
Sa dernière trouvaille consistait à entrer dans ma chambre sans prévenir. La première fois j’étais allongé sur le lit en train de me branler en fumant un pétard. La porte s’est ouverte. Il s’est avancé dans ma chambre … J’ai dit Tu frappes avant d’entrer s’il te plaît. Il a dit J’ai frappé. J’ai dit Je n’ai rien entendu … J’ai dit Quentin barre-toi tout de suite. Il a eu l’air étonné. Et puis il est sorti. J’ai mis dix minutes à arriver à me rebranler correctement.
Le postulat de l’auteur consiste à affirmer que l’identité spécifique des homosexuels masculins, fondée sur des pratiques sexuelles, fonde la culture homosexuelle masculine, elle aussi par conséquent de nature sexuelle. À l’instar d’un David Halperin (2015 : 11), qui propose dans son dernier essai L’art d’être gay « d’analyser la culture gay masculine … dans le but de faire ressortir les différences qui la distinguent de la culture environnante – à savoir, hétérosexuelle, bien que celle-ci ne s’affiche pas comme telle », Guillaume Dustan propose de dénoncer l’hétérosexualité comme culture singulière (et non comme norme universelle naturalisée). Il propose ainsi une vision synthétique et quasi sociologique de la culture homosexuelle dans le chapitre 15 de Dans ma chambre (2013 : 81) : Je vis dans un monde merveilleux où tout le monde a couché avec tout le monde. La carte s’en trouve dans des revues communautaires que je lis assidûment. Bars. Boîtes. Restaurants. Saunas. Minitel. Rézo. Lieux de drague … Mais les réseaux ne se superposent pas exactement. Les mecs sont plutôt bars. Plutôt boîtes. Plutôt bars-boîtes. Plutôt sauna. Plutôt rézo. Plutôt minitel. Plutôt bruns. Plutôt blonds. Plutôt musclés. Plutôt hard. Plutôt baise classique. On a le choix. Beaucoup de choix. Et personne ne souhaite fonder une famille. On est un, ou deux, pas plus, dans ce monde, sauf quand il y a pour un temps plus ou moins long un esclave à la maison. Je trouve ça bien toute cette invention.
Guillaume Dustan défend ainsi la pluralité des choix, la diversité des pratiques et des goûts, l’invention que la communauté homosexuelle, selon lui, permet. Ainsi critique-t-il et déconstruit-il, en négatif, la culture hétérosexuelle – fondée selon lui sur les interdits, les tabous, l’ordre familialiste, la fidélité, le sexisme, l’hypocrisie et le mensonge – reconduite à la marge de cette sous-culture gay devenue ici le centre.
D’un point de vue queer, cette volonté d’exposition subjective nous interroge, confrontée par exemple à cette affirmation de Judith Butler (2009 : 123) pour qui « la tâche qui nous incombe n’est pas de multiplier les positions subjectives au sein du symbolique tel qu’il existe … même si de telles positions sont nécessaires pour occuper les sites permettant d’accéder à une certaine puissance d’agir ». Si Guillaume Dustan s’attèle à occuper ces sites, nous pouvons nous demander si la subjectivité qu’il déploie n’a pas tendance à réassigner les uns et les autres à des désignations fermées.
En effet, l’auteur crée ainsi une dichotomie entre les pratiques culturelles et sexuelles de la communauté gay et celles de la culture dominante hétéronormative, dichotomie fort critiquable d’un point de vue queer car réassignant implicitement, trop souvent, l’Autre hétérosexuel ainsi construit à des identités figées. L’apologie du milieu gay et son association quasi systématique à des valeurs positives est cependant par moments nuancée, comme en témoignent certains passages de l’œuvre Dans ma chambre (2013 : 83) : Je me demande si c’est sinistre ou si c’est bien … Il faudrait ne rien faire. Absolument rien. En attendant que l’espoir revienne … J’ai essayé hier soir. Au lieu de faire du minitel ou d’aller boire un verre dans un bar comme d’habitude, j’ai attendu. Au bout de quelques minutes effectivement, l’espoir est revenu.
Il n’en reste pas moins que Guillaume Dustan reproduit dans une certaine mesure l’opération de répudiation et de relégation dont il se dit victime, en inversant le jeu de la binarité centre/marge plus qu’en le remettant en question ou en le complexifiant. De surcroît, sa description du milieu gay fait de son expérience subjective une nouvelle forme de norme, qui nie parfois la multiplicité réelle de la culture homosexuelle masculine : plus loin dans le roman (2013 : 83), le pronom personnel « je » de l’autofiction se transforme ainsi en « on », qui permet de définir une communauté, voire une force collective, ne désignant ainsi qu’une certaine catégorie d’homosexuels.
On est bien dans le ghetto. Il y a du monde. Il y en a tout le temps plus. Des pédés qui se mettent à baiser tout le temps et à ne plus aller aussi souvent qu’avant dans le monde normal. … Le sexe est la chose centrale. Tout tourne autour : les fringues, les cheveux courts, être bien foutu, le matos, les trucs qu’on prend, l’alcool qu’on boit, les trucs qu’on lit, les trucs qu’on bouffe.
Du point de vue de la question du genre, l’auteur interroge également le problème de la « domination masculine » et des rapports entre hommes et femmes, dans une société où la loi de l’hétérosexualité obligatoire conduit à inférioriser les femmes et à distinguer les hommes entre eux. Selon l’auteur, expérimenter les rapports entre hommes dans la posture passive permettrait de comprendre la condition féminine et de contribuer à la réflexion sur les rapports de genre. Dans chacune de ses apparitions publiques, Dustan arbore ce qu’il nomme « les stigmates » du féminin, une perruque par exemple, à la manière du camp ou des travestis : brouillage des genres et jeu sur les stéréotypes participent pour lui de cette réflexion sur les identités genrées qui s’articulent à celle sur les identités sexuelles.
Selon nous, c’est plus par la performativité du masculin et de la virilité que l’auteur travaille réellement la question du genre. Selon Laure Bereni et Mathieu Trachman (2014 : 9), les distinctions ordinaires entre les « vrais » hommes et les autres montrent que les rapports de genre ne distinguent pas seulement des hommes et des femmes, mais hiérarchisent les hommes entre eux. La « masculinité hégémonique » repose en effet sur l’infériorisation sociale et symbolique de certains hommes, parfois par la violence.
Raewyn Connell (2014) distingue en effet, dans son essai Masculinities, quatre formes de masculinités : hégémonique, subordonnée, complice et marginalisée. En articulant dans un chiasme la virilité du passif et la féminité de l’actif, Dustan illustre par exemple, de façon complexe, un conflit entre tenants hégémoniques de la masculinité et représentants de masculinités marginales : d’un point de vue du genre, l’homosexualité est en soi subversive, mais certains homosexuels, appartenant à la forme de la masculinité « subordonnée » ou « complice », valident et confirment la masculinité hégémonique. C’est le cas du personnage de Terrier par exemple, lorsqu’il affirme : « Ouais mais je le trouve trop féminin et j’aime pas ça, moi il me faut un mec plus solide. »
Nous pouvons néanmoins légitimement nous demander si, depuis son point de vue homosexuel masculin blanc, certaines remarques ne tendent pas ainsi à réassigner d’autres catégories de personnes à des identités trop arrêtées et caricaturales : c’est le cas pour les femmes (« Il y a une fille très belle avec un t-shirt rose vif ultra moulant marqué Barbie en argenté. Elle danse hyper bien. Elle est aussi flash qu’un pédé ou qu’un black »), mais également pour d’autres minorités culturelles (« Ça jacasse un peu agressif, c’est la drague beur … Je me dis qu’ils n’auraient pas dû les laisser rentrer, ça ambiance bizarre avec les beurs »), ou encore pour d’autres catégories d’homosexuels (« Je ramène un mec, un petit bcbg totalement nase et antisexe, mais vraiment très beau. Comme prévu je le baise. Comme prévu c’est nul »). La provocation dustanienne semble passer aussi par un regard radical et sans concession sur tout ce qui ne correspond pas à son mode de vie et à ses idées. Comme l’affirme Judith Butler (2009), « l’hétérosexualité n’a pas le monopole des logiques d’exclusion. Celles-ci peuvent caractériser et sous-tendre les positions identitaires gays et lesbiennes qui se constituent à travers la production et la répudiation d’un Autre hétérosexuel ».
Tout en assumant une franche subjectivité, comme pour dénoncer l’illusion de toute objectivité, Dustan décrit et incarne une position elle-même minoritaire, à l’intérieur d’un groupe minoritaire. Pour l’auteur, avant de pouvoir déconstruire sa propre identité et l’idée même d’identité – comme le fait le queer – il faut être capable de la construire et de l’affirmer : en cela, le caractère trash de son œuvre, relatif au contexte culturel dans laquelle elle s’inscrit, vise certes à choquer et à provoquer, à agresser certains lecteurs, mais également à définir comme normale, visible, acceptable, cette identité. Selon cette approche militante, l’élaboration d’une contre-culture est nécessaire pour lutter contre un système hypocrite qui, selon ses mots, est toujours « homophobe, raciste, sexiste, théocratique, moraliste » et a rompu, sous couvert de bien-pensance, avec les idéaux de la libération sexuelle de 1968.
Dans les limites que nous venons de mentionner, Dustan parvient à remettre en question toute une série de binarités sur lesquelles se fonde l’ordre dominant, qui sont en réalité, selon Muriel Plana (2015 : 11), « historiquement construites et politiquement orientées ». Cela passe chez lui par l’affirmation d’une norme autre, dans une forme – l’autofiction – dont nous pouvons interroger le caractère politique.
Autofiction littéraire et pornographie politique
Voulus avant-gardistes par leur auteur, les ouvrages de Dustan se présentent d’emblée comme anti-romanesques. Le trouble créé par l’aspect trash du récit est doublé d’un trouble dans la forme même de l’écriture. Cette écriture est-elle pour autant réellement politique, ou simplement symptomatique d’une époque, complaisante, à la mode, reconduisant formellement ce contre quoi elle affirme lutter ? Au nom d’un art à la fois « populaire » et « politique », l’auteur s’érige en effet contre la fiction, contre le personnage ou le héros, contre la tradition romanesque, pour privilégier une écriture de soi, une écriture fragmentée, une adresse au lecteur.
Merde à la dictature du Vrai Roman, dans sa version de droite (classique avec un héros jeune et beau) ou de gauche (expérimental avec des chaises). La littérature bourgeoise française est tellement calquée sur les valeurs aristocratiques de distinction qu’elle a le plus grand mal à créer une littérature moderne. (Dustan, 2003 [1999] : 377)
En cherchant à opérer une réévaluation positive d’une culture populaire rejetée par l’élite intellectuelle (la musique électronique, les pratiques sexuelles hors norme, les modes de vie urbains et alternatifs, l’univers des boîtes de nuit, etc.), l’auteur bâtit, dans un style familier, une critique de la norme dominante à travers des actes performatifs. Son écriture autofictionnelle se veut à la fois physique et philosophique, corporelle et intellectuelle, non consensuelle, radicale, renouvelant la littérature gay en profondeur en la libérant des carcans du récit de la maladie ou du psychologisme (s’opposant ainsi à un Hervé Guibert par exemple, dans la lignée duquel il s’inscrit cependant), à travers une écriture directe, phénoménologique.
Dès son premier roman, Dustan explore un style qui fera sa spécificité. La syntaxe est minimale, parfois grammaticalement incorrecte, et le vocabulaire et le registre de langue familiers : son style est à la fois trash (au sens ici de : direct, sans fioritures, concret, non imagé, ordurier) et d’une certaine froideur clinique (précision, concision, exhaustivité), comme dans ce passage de Dans ma chambre (2013 : 86) : J’ai du mal à bander au début vu que ça manque vraiment de préliminaires. Je mate son cul, je rajoute du gel, ça finit par m’exciter, je rentre, pas hyper dur, il est serré, alors je l’ouvre à la cravache, de la main gauche je le tiens par la ceinture des chaps, de la droite je lui cravache doucement les fesses, les cuisses, le bas du dos. Je gonfle dans son cul, il se plaque contre moi, je me retourne, je vois dans le miroir un truc de classe internationale, ça me plaît, ça me rassure, ça me flatte. Je le bourre pendant un moment.
La langue accompagne cette exhibition de l’obscène : vocabulaire populaire, anglicismes, lexique branché, argot, phrases nominales, troncations, répétitions, demandent au lecteur non averti un effort de compréhension. Dans Je sors ce soir, le travail sur la forme littéraire se poursuit plastiquement : de grands passages vides, sans mots, donnent matérialité à des moments où la conscience s’efface dans la drogue, l’alcool et la fête. Une quinzaine de pages entières sont ainsi laissées totalement vierges, entre « Je referme les yeux » et « Au bout d’un moment je me réveille ».
Comme le montre bien Thomas Clerc (2013), l’auteur se pose ainsi en héritier d’une certaine conception moderne de l’écriture plate, d’un « degré zéro de l’écriture » barthésien, d’une « écriture blanche » issue de Maurice Blanchot, mais également d’une esthétique littéraire américaine représentée par des auteurs tels que Bret Easton Ellis ou Dennis Cooper. Il s’inscrit lui-même dans la lignée de Sade, Artaud, Bataille ou Genet : on retrouve chez lui cette expression de l’underground, du populaire, de la marginalité, dans un style pornographique où l’action prime sur le récit, l’acte sur la fiction. Dans une esthétique cinématographique, plus visuelle que discursive, son écriture décrit cliniquement des actes sexuels comme de simples séries de faits, de gestes, dans une langue minimaliste.
Si l’auteur n’est pas seulement cynique, si ses provocations ont d’autres visées qu’elles-mêmes (des visées politiques), il n’en reste pas moins que le genre de l’autofiction conduit à un monologisme qui limite la politicité de l’œuvre : à l’intérieur du texte, aucune vision différente ne vient entrer en dialogue avec celle de l’auteur, aucun discours contradictoire n’est confronté à la thèse subjective de l’auteur, limitant parfois le trash à une simple transgression provocatrice des normes. La politicité réelle de l’œuvre tient plus à son contexte de production et de réception qu’à elle-même, renvoyant le débat ou la question des rapports de pouvoir à un tiers social dominant plus ou moins implicite. C’est sans doute par son approche de la pornographie que l’auteur parvient le mieux à politiser son œuvre.
Le terme « pornographie » désigne souvent l’ordure d’une culture, son déchet. Le terme renvoie souvent en effet à des valeurs négatives, comme l’obscénité des images, le sexisme, la marchandisation des corps, le mercantilisme, l’absence de sentiments. Selon Marie-Anne Paveau (2014a : 23), « ces emplois … ont pour points communs leurs connotations négatives issues d’une représentation stéréotypée de la pornographie, restreinte à l’échange commercial et à l’absence d’affect ». Chez Dustan, l’exposition crue et directe de la vie sexuelle et amoureuse du narrateur est déjà trash du point de vue de la morale, mais elle l’est également et surtout dans le trouble qu’elle jette sur le lecteur en associant aux scènes de sexe une sentimentalité puissante et un sens du tragique, deux éléments que l’on n’attend pas dans ce genre de récit. L’association de la pornographie, de la sentimentalité et du tragique constitue sans doute ce qui permet le plus de parler de réelle subversion, alors que la simple exposition d’un mode de vie alternatif et de pratiques sexuelles hors norme resterait de l’ordre de la transgression ou de la simple provocation.
Dustan alterne en effet récits introspectifs à la première personne, n’excluant pas les affects, et exposition brute de corps et de pratiques sexuelles. La pornographie qu’il propose s’oppose à une tradition de l’érotisme dans la littérature, jugée bourgeoise et surtout hétéronormative et sexiste. La description scrupuleuse et réaliste de sa propre sexualité, homosexuelle et sadomasochiste, est mise au service d’une certaine « vérité » du sexe à visée politique, au sens émancipateur du terme : pour lui, le militantisme politique passe en effet tant par l’exposition de faits que par le développement de concepts.
Si la pornographie comme genre est purement performative, n’a de visée que l’excitation sexuelle du récepteur, celle de Dustan, par sa mise en dialogue avec des scènes non pornographiques (contaminées cependant par l’esthétique pornographique), par l’articulation entre l’obscène et un travail sur les représentations qui l’accompagnent, vise à déconstruire la pensée dominante. En déplaçant le pornographique, en l’articulant à autre chose, Guillaume Dustan créerait un espace de résistance où les représentations dominantes pourraient être subverties. C’est donc à la fabrication d’une pornographie alternative, queer et politique que Dustan souhaite se consacrer, à une re-sexualisation de la société (plutôt que d’invisibiliser le sexe pour des raisons morales, il faut le rendre visible, mais différemment), à l’élaboration d’une pornographie comme lieu d’apprentissage de « techniques sexuelles du corps » (Paveau, 2014b : 14) émancipatrices, en dehors des cadres de l’hétéronormativité. En effet, Guillaume Dustan décrit certaines techniques sexuelles presque pédagogiquement, abordées comme des compétences dans un manuel (2013 : 83) : « Je suis devenu très conscient de mon corps, de son extérieur comme de son intérieur, grâce à ça, je pense. Je travaille. Mes seins, mon cul, mes éjaculations, mes prestations. »
L’exploration de techniques sexuelles lui permet, dit-il, de « penser », de « travailler » : un vocabulaire qui montre comment le corps y est envisagé comme lieu de l’identité mais également du politique et de la philosophie. Selon Marie-Anne Paveau (2014b : 14), « les actes sexuels reposent bien sur des techniques dans la mesure où ils produisent du plaisir, et un certain nombre d’autres effets, d’ordre politique par exemple ». Mathieu Trachman (2013 : 11) s’inscrit dans la même logique en affirmant que la pornographie « implique également des savoirs et savoir-faire qui donnent une certaine maîtrise de la sexualité, et finalement une manière de se définir comme sujet sexuel ». On retrouve cette idée dans des passages des romans de Dustan où il décrit les méthodes du sexe anal (2013: 68) : Si je l’attrape par le dessous des genoux, je peux le baiser bras tendus, plus en profondeur avec le poids du corps dans les reins, c’est top. Je peux aussi le tenir dans le dos au niveau des reins, par en dessous un peu en l’air, par les chevilles les jambes en grenouille ou alors droites jointes sur ma poitrine. Je peux aussi le tenir en croisant les bras autour de ses cuisses ou de ses jambes. Ces sont les meilleures positions, les plus stables, on peut maîtriser la pénétration, en plus, en variant les angles, je sens des parties de bite et de cul chaque fois différentes, plutôt le dessus de la bite et du cul, plutôt le dessus, bien dans l’axe, un peu par en haut, ou par en bas … Après il y a le cambrage. Ça c’est pour faire sentir sa bite au maximum. Plus je me cambre, plus la pénétration est ample et ressentie par le mec. Ca le détend bien. Et puis il y a le poussage. Au bout du mouvement, ne pas oublier d’exercer une pression de plus en plus forte avec le bassin pour ouvrir de plus en plus profond.
Conclusion
Si une esthétique trash, comme le suppose Thomas Clerc (2013 : 14), sous-entend « une complaisance, une stéréotypie et un manque d’humour », l’œuvre de Dustan semble selon lui éviter ces écueils, parce que l’auteur ne répond pas directement aux attentes d’un certain public d’une esthétique trash, dont les œuvres ne penseraient pas et n’auraient pas de valeur morale. Chez Guillaume Dustan, l’exposition trash n’a pas vocation qu’à choquer un public qui attend de l’être, mais bien de penser le monde à travers l’exposition de soi, dans une forme de sérieux, de premier degré, qui constitue une sorte de programme politique de mise en visibilité transgressive de l’étrange et du marginal.
Les thèmes abordés par l’auteur contaminent en effet la forme même de ses ouvrages, que peut-être nous pourrions lire comme une subversion du trash lui-même : si un genre trash existe, Dustan nous y surprend également, troublant le lecteur à certains points de vue, notamment en mêlant sentimentalité et sexualité débridée, en mêlant tragique et humour, en faisant dialoguer essai et récit, subjectivité et scientificité, philosophie et pornographie, dans une remise en cause des binarités. C’est par cette voie, à bien des égards queer, que Dustan performe le trash lui-même, lui conférant une portée politique au-delà de la transgression des normes dominantes par l’exposition d’une identité, de corps et de pratiques relégués habituellement dans l’abjection, malgré les limites du genre monologique de l’autofiction. Provocateur radical, Guillaume Dustan était aussi un penseur.
