Abstract
« Écrire, c’est rêver. Là-bas, quand on arriverait à Onitsha, tout serait diffèrent, tout serait facile. Il y aurait les grandes plaines d’herbes que Geoffroy avait décrites, les arbres si hauts, et le fleuve si large qu’on pourrait croire la mer, l’horizon se perdant dans les mirages de l’eau et du ciel » (Le Clézio, 1991 : 31). Ces propos extraits de Onitsha du Nobel de Littérature de 2008, inscrivent l’écologie au cœur de l’œuvre de l’auteur. Parallèlement, un autre auteur, Camara Laye, conscient des rapports étroits qui existent entre la nature et la sagesse africaine, ne manqué pas de fournir un autre paradigme du rêve de l’homme africain dans le roman, L’Enfant noir (1966). Au-delà donc des aspects narratifs de ces deux romans, il s’agira dans cet article de chercher à comprendre l’importance de l’interaction des éléments de la nature dans une perspective de la quête de soi et de celle du milieu environnant.
Si L’Enfant noir de Camara Laye occupe une place de choix dans les classiques de la littérature africaine, c’est sans doute parce que l’œuvre fournit un imaginaire qui cadre parfaitement avec les réalités quotidiennes en Afrique. Bien que les critiques sur l’œuvre de Camara Laye soient déjà abondantes, il n’existe pas pour autant en ce moment une étude qui opère une comparaison approfondie entre L’Enfant noir (1966) de Camara Laye et Onitsha (1991) de J. M. G. Le Clézio dans une approche écologique. Aussi, ces deux œuvres présentent de nombreuses similitudes dans leur fond thématique autant que sur les plans esthétiques du point de vue de la métaphore, de la narration et des symboles environnementaux qu’elles présentent.
Camara Laye et Le Clézio, sont deux auteurs qui partagent en commun, la grande place qu’occupe la nature dans leurs œuvres. Bien que la nature soit une réalité matérielle, ces deux auteurs proposent et mettent à la disposition du lecteur une autre grille de lecture du milieu, de l’environnement et de la nature dans toute sa complexité. Ainsi, cet article entend poursuivre l’analyse entamée sur la quête de connaissance de la nature au sujet de laquelle, Camara Laye dans L’Enfant noir et Fintan dans Onitsha sont soumis à des rites initiatiques pour parvenir à l’interprétation et à l’analyse des éléments indissociables de cette nature. L’évocation permanente de l’eau, de la terre, révèle des similarités esthétiques régies par des codes, des tabous et des totems qui sont marquées par des épreuves et des défis. Quelle est la fonction du rite d’initiation dans la compréhension de la nature ? Quelle est la place de la culture dans cette quête de connaissances sur la nature ? Laye et Fintan vivant dans des milieux aux valeurs culturelles et identitaires souvent perçues comme antagonistes, quel rôle joue la nature dans la formation de l’identité de ces deux protagonistes ?
Pour mieux étayer nos propos, les travaux de recherches sur The Poetics of Space (1994) de Gaston Bachelard seront visités, aussi l’analyse de haut niveau de Jean Onimus dans Comment lire Le Clézio (1994), sera également sollicitée.
Camara Laye aussi bien que Le Clézio ont fait de la maison familiale un microcosme existentiel ambiant dans lequel, l’enfant, l’adolescent éprouve non seulement le sentiment de la protection, mais aussi celui de l’amour maternel et un espace de rêve, d’exploration et de conquête d’autres univers contigus que sont le quartier, le village, la forêt, la mer, la ville en un mot, la nature : « La maison de Geoffroy était située sur une butte qui dominait le fleuve, un peu en avant de la ville d’Onitsha comme au cœur d’un immense carrefour des eaux » (Le Clézio, 1991 : 61). Plus loin dans le même registre descriptif, nous lisons : II lui semblait alors qu’il n’y avait rien ailleurs, rien nulle part, qu’il n’y avait jamais eu rien d’autre que le fleuve, les cases aux toits de tôle, cette grande maison vide peuplée de scorpions et de margouillats, et l’immense étendue d’herbes où rodaient les esprits de la nuit. (Le Clézio, 1991 : 80)
Aujourd’hui, cet équilibre de l’écosystème est tout simplement menacé par la présence des grandes multinationales à la recherche de la moindre pépite d’or, de bauxite, de diamant, de zinc et de manganèse parce que ces immenses étendues sont aujourd’hui envahies, fouillées, forées, au rythme incessant des excavateurs, des grues, des pelleteuses et des bulldozers, détruisant par la même occasion la faune, le flore, le sol et le sous-sol. Ce nouveau contexte de pillage systématique des ressources naturelles de ces contrées engendre d’énormes défis en terme de pollution causée par les usages intensifs de produits toxiques et métaux lourds qui constituent une menace réelle pour la survie même des populations locales. En effet dans tous les environs de ces aires exploitées, l’air est pollué, les marigots et les fleuves sont contaminés, la nappe phréatique est infiltrée et dégradée. Les espaces cultivables des paysans sont spoliés, leur économie de subsistance est anéantie. Ces multinationales ne réalisent même qu’au delà de l’or, du bauxite, et du manganèse, ces espaces sont avant tout des lieux d’existence d’hommes, de femmes et d’enfants. Ils considèrent ces espaces comme leurs « maisons » et y vivent depuis des siècles de génération en génération.
Dans Onitsha, Fintan présente dans une narration émotionnelle, l’univers qui allait être le sien lorsqu’il rejoignît son père Geoffroy, qui s’était exilé dans ce faubourg, au Nigéria. Cette fixation du lieu, la maison en occurrence est très importante, car selon Bachelard, elle représente ce bout de propriété qui ouvre un accès au monde, à l’univers : « For our house is our corner of the world. As has often been said, it is our first universe, a real cosmos in every sense of the world » (Bachelard, 1994 : 4). Cette théorie d’introduction au cosmos par la maison familiale se révèle aussi dans L’Enfant noir de Camara Laye : « Les plus jeunes, ceux qui comme moi n’étaient pas circoncis, dormaient dans la case de ma mère » (1966 : 67). Plus tôt, en début du roman nous lisons : « toute mon attention était captée par un serpent qui rampait autour de la case » (Camara Laye, 1966 : 25). L’intérêt de ces indices alliant lieu d’habitation et le milieu environnemental qui intègre serpents, scorpions, fleuve, est révélateur d’un certain bien être et de sécurité : « We live fixations, fixations of happiness. We comfort ourselves by relieving memories of protection » (Bachelard, 1994 : 6). Pour ces populations, l’espace revêt une autre signification que celle de l’exploitation abusive et mercantile. Pour eux, l’espace procure une quête de soi, de l’autre, d’ici – c’est un prodige. Cette quête de soi est éclairée par Jean Onimus : « Le Clézio nous fait tout le temps voyager de l’autre côté, là où les choses sont ce qu’elles devraient être, jeunes, vivantes, ouvertes au rêve, où les oasis sont des paradis » (1994 : 208).
Le milieu familial va vite se révéler exigu pour nos deux héros Fintan et Laye qui rêvent de nouveaux espaces, aller à la conquête de la nature, pénétrer dans la complexité de la réalité physique, culturelle et spirituelle de la nature. Onimus voit que dans cette quête « Les signes de la nature nous aident à converger sur nous mêmes, en brisant les barreaux de la cage qui nous sépare des espaces du dedans. La nature ne cesse de nous y inciter » (1994 : 133). C’est ainsi que le narrateur dans L’Enfant noir parvient à briser cette cage familiale en racontant dans les moindres détails ses premiers contacts avec les animaux lorsqu’il s’est rendu à Tindican, le village où vivent ses grands-parents maternels : « À mesure que nous avancions sur la route, nous délogions ici un lièvre, là un sanglier, et des oiseaux partaient dans un grand bruit d’ailes » (Camara Laye, 1966 : 47). Cette escapade lui donnait la sensation d’une liberté retrouvée dans laquelle, il pouvait communier avec la nature, lui parler, lui poser des questions et même essayer de la reproduire comme on le voit dans Onitsha: « Fintan faisait des animaux, des chevaux, des éléphants, un crocodile. Bony faisait plutôt des hommes et des femmes debout sur un socle de terre, avec une brindille pour colonne vertébrale » (1991 : 77). Pendant un instant, Fintan comme Laye tente de figer la nature, de l’immobiliser, l’ausculter. Ils s’assignent des rôles pour prendre soin de cette nature qu’Onimus compare à une insurrection (1991 : 18). C’est un comportement qui procure, poursuit-il : « une espérance de pureté, des exemples évidents d’harmonie, la réalisation concrète de nos rêves de transcendance » (1991 : 137). Cette espérance se révèle chez Bachelard comme une forme d’émotion poétique que la nature nous permet de retrouver (1994 : 6). Cette expression poétique trouve aussi son sens dans ce que Michel Node-Langlois a considéré comme une pérégrination : « notre vie est une existence pérégrinante; nous avons à la vivre comme des pèlerins en quête d’un but qui n’est pas encore là, soit comme des êtres nomades qui ne se connaissent aucune installation définitive » (2014 : 210). Là-dessus, Madeleine Borgomano, renchérit en considérant le rêve de Fintan comme relevant du « roman des origines que se forgent tous les enfants » (1993 : 76). Origines qui s’extrapolent pour prendre une dimension plus grande, cosmogonique : « Je regardais, et cette fois avec ravissement, se succéder cimes et précipices, torrents et chutes d’eau, pentes boisées et vallées profondes » (Camara Laye, 1966 : 136). De cette générosité spectaculaire de la nature ravissante, Laye peut de manière similaire partager son expérience avec Fintan : « eau sombre, lourde, descendait en formant des tourbillons, entrainant des branches arrachées aux arbres, des feuilles, de la mousse jaune » (Le Clézio, 1991 : 222). Cependant comme nous l’interpelle Node-Langlois, ces pages paradisiaques que nous donne de contempler la nature dans toute sa splendeur ne sont pas éternelles : Une chose est de réclamer une utilisation sensée du cosmos, c’est-à-dire une utilisation sensée au plan de l’unité du genre humain et de la justice entre les hommes ; et une autre, de se désoler de la part d’usure et de fatigue du cosmos par l’épuisement des ressources premières que comporte sur la terre la croissance de la collectivité humaine dans sa progressive libération technique par rapport aux conditionnements pénibles de la nature. (Node-Langlois, 2014 : 210)
Ainsi, de Onitsha à Conakry, les deux narrateurs sont subjugués par la force de la nature qui captive toute leur attention au point que Bachelard la compare à un monde où l’homme retrouve la quiétude et le repos (1994 : 208). Il existe une certaine affinité entre cette quête de la nature, le retour aux origines et l’expression de la virginité, voire de la nudité, ce qui donne un écho à la nudité originelle, pure, naturelle et inconsciente, celle d’Adam et Ève qu’on trouve dans le récit du jardin d’Éden. Mettant en exergue de manière agressive cette quête de la nudité, Le Clézio et Camara Laye élucident ce désir qui a toujours orienté les enfants vers le monde sauvage. En effet, comme l’explique Onimus : « Le marginal n’est pas né sauvage : il l’est devenu ; il est sorti du système. Il n’est donc pas naturel, c’est un sous –produit, un évadé de la civilisation » (1994 : 131).
Comme on le voit, Laye et Fintan tentent de s’échapper à ce monde dit civilisé. En effet, nous pouvons constater dans L’Enfant noir, l’envie de Laye de se dévêtir de sa jolie tenue kaki d’écolier pour n’enfiler que le caleçon et se conformer au mode d’habillement des enfants du village de Tindican, car disait-il : « J’étais venu pour courir, pour jouer, pour grimper sur des miradors et pour perdre dans les hautes herbes avec les troupeaux » (1966 : 55). Malheureusement sa tenue, son uniforme ne lui permettait pas de se livrer à cette activité d’immersion dans la nature pour se donner du plaisir et même savourer une certaine liberté que sa mère à Kouroussa ne lui aurait pas permis car ayant l’œil permanemment sur lui.
Comme nous l’indiquions plus haut, cette rencontre avec la nature s’exprime aussi dans la nudité, mais aussi dans l’intimité que l’on retrouve chez Le Clézio, dans Onitsha : « Sous son corps nu, Fintan sentait le drap mouillé. Il rêvait qu’il avait uriné dans le lit, et l’inquiétude le réveillait» (1991 : 27). L’urine pouvant être perçue ici comme une forme imagée du processus de reproduction, cette révélation montre l’importance de l’interaction entre l’homme et la nature qui au lieu que celui-ci se mette à détruire, à surexploiter et à compromettre l’avenir de cette même nature comme on le voit aujourd’hui, il devrait plutôt l’aider à se reproduire, et à la sauvegarder. Comme Laye qui voulait se contenter d’un cache sexe pour gambader dans la nature, Fintan dans Onitsha également va se débarrasser de ses chaussures de protection ramenée d’Europe et parcourir pieds-nus, la campagne en compagnie de son ami Bony. Il ne manquera pas de se faire réprimer lorsqu’il se blessa : « Le Docteur Charon avait insisté auprès de Maou : ‘Vous savez ici, ce n’est pas la France. Il y a des scorpions, des serpents, les épines sont empoisonnées’ » (1991 : 79). Dans tous les cas, l’on perçoit aisément que Fintan et Laye semblent être encombrés par les accessoires matériels – uniforme kaki, chaussures – et veulent à tout prix s’en débarrasser pour être en harmonie avec la beauté et l’énergie que dégage la nature. Dans ce paysage paradisiaque, Laye constate la vitalité de la nature illustrée par les naissances des bêtes dans la ferme (Camara Laye, 1966 : 47). Son bonheur était au comble dans cette nature : « C’était une terre heureuse qui paraissait heureuse. D’innombrables troupeaux paissaient, et les bergers nous saluaient » (1966 : 137). L’on ne manquera pas de noter que ce sentiment de bonheur dans la nature est aussi perceptible dans Onitsha lorsque, Maou découvre qu’elle appartenait désormais à cette ville : « Elle connaissait chaque rue, chaque maison, elle savait reconnaître les arbres et les oiseaux, elle pouvait lire dans le ciel, deviner le vent, entendre chaque détail de la nuit » (1991 : 169).
Nous constatons également que cette nature au-delà des aspects paradisiaques qu’elle revêt et du bonheur qu’elle dispense, représente aussi un espace sacré dans lequel des symboles forts comme l’eau, suscitent un intérêt certain. En effet, Onimus analyse les sentiments qui nous animent quand nous pénétrons dans ces espaces sacrés : « Quand on s’en approche on est intimidé, on a peur de déranger, d’abîmer, de briser un sortilège » (1994 : 134–5). En effet comme le constate Node-Langlois, notre monde est en train de s’abimer. Cet avertissement de Node-Langlois vient corroborer le cri d’alarme que nous lance André Beauchamp qui s’interroge : « L’homme ne risque-t-il pas de se détruire lui-même en portant atteinte à I ‘équilibre de la nature ? » (1980 : 220). Sans détour, il se livre lui-même par l’affirmative, une réponse à sa préoccupation existentielle. « Au sommet de la chaîne alimentaire, il risque de se détruire en portant atteinte à sa base biologique » (1980 : 220). C’est ce que confirme Node-Langlois qui conclue qu’ : « Un tel principe conduisait logiquement à l’idée d’une dégradation générale de l’énergie cosmique, et, a terme, d’une ‘mort thermique’ de l’univers, soit d’une dédifférenciation intégrale mettant fin à son devenir antérieur » (1994 : 212).
Explorant les représentations de l’eau et Les Fleuves dans l’œuvre romanesque de Jean-Marie Gustave Le Clézio, Fredrik Westerlund analyse tout un pan de ces espaces vitaux qui sont entrés dans un cycle de dégénérescence accélérée due à l’action de l’homme. Le thème de l’eau traverse densément les œuvres de Camara Laye et de Le Clézio. Les parallèles entre leurs récits sont abondants et ne laissent pas le lecteur indifférent sur les représentations symboliques qui les lient. Quand Le Clézio, voit « l’horizon se perdant dans les mirages de l’eau et du ciel » (Le Clézio, 1991 : 31), il semble convenir de la réalité de l’unité cosmique englobant entre autres, l’espace, la terre, et l’eau que Westerlund considère : « comme base sémantique commune, l’idée d’un mouvement lent et irrésistible avec des connotations d’une violence sous-jacente » (2011 : 61).
En effet, cette lenteur est observable dans L’Enfant noir avec la description du fleuve Niger : « Le Niger alors coule largement, paresseusement … et les crocodiles qui se tiennent en eau profonde … ne sont pas à craindre » (1966 : 74). Cependant, cette lenteur n’est pas toujours synonyme de tranquillité et de sérénité, car le fleuve peut se révéler être un espace infesté de redoutables prédateurs tels que les crocodiles pourtant inoffensifs à Dama, la mère de Laye, comme le rapporte-t-il : « Enfin elle avait … hérité de mon grand père son totem qui est le crocodile. Ce totem permettait à tous les Daman de puiser impunément l’eau du Niger » (1966 : 74).
L’image de l’eau est centrale aussi bien chez Camara Laye que chez Le Clézio au point que dans Onitsha, l’auteur attribue un rôle spécial à Sabine Rodes l’initiation de Fintan au fleuve. Au début, cette initiation était assurée par Bony son ami qui lui enseignait les rudiments de la spiritualité africaine qui tire son fondement à partir de l’eau (Le Clézio, 1991 : 90).
Une observation minutieuse du travail de Westerlund permet de découvrir pourquoi le fleuve constitue-t-il une référence de premier choix symbolisant la nature, c’est-à-dire la vie. En effet, écrit-il : « Le fleuve est le constituant principal de l’espace, voie de communication, source de vie et de purification » (Westerlund, 2011 : 69–70). Par conséquent, il est impossible de concevoir l’Afrique sans se référer à ses fleuves tels que le Nil, le Niger, le Congo, le Zambèze, le Limpopo qui sont considérés comme mythiques et sacrés, auxquels Camara Laye n’hésite pas à en faire la comparaison avec sa mère : « femmes des champs, femmes des rivières, femme du grand fleuve, ô toi, ma mère, je pense à toi » (2011 : 24).
Quand nous analysons aujourd’hui la problématique de l’eau dans le monde, en particulier dans les pays en voie de développement, l’on peut se permettre de se poser légitimement la question de savoir comment expliquer cet amenuisement de la denrée précieuse ou de « l’or bleu », objet d’enjeux économique, politique et stratégique ? En effet, c’est avec émoi et consternation que l’on assiste à l’impunité consécutive aux déforestations massives en millions de mètres cubes de bois coupés chaque année dans le bassin de l’Afrique centrale au Congo, au Gabon, au Cameroun sans se préoccuper des conséquences directes et indirectes qui influent sur le réchauffement climatique avec pour conséquences collatérales l’avancement du désert, l’ensablement des zones cultivables, l’exode rurale, et l’immigration forcée. D’où l’importance d’une prise de conscience des menaces qui pèsent sur le devenir de l’humanité. Cette prise de conscience doit trouver son point d’inclinaison dans la déclaration de Node-Langlois : il ne se produit dans l’univers aucun changement qui ne comporte la dégradation d’une partie de l’énergie en chaleur, dont on sait qu’elle tend d’elle-même – c’est sa nature, eut dit Aristote – à l’équilibre, c’est-à-dire à un état privatif de non-différenciation. (2014 : 211)
Aujourd’hui, il est un constat indéniable que les ressources naturelles – pétrole, charbon, minerais, forêt, terres rares et autres, sont pompées au maximum depuis les entrailles enfouies de la terre guidées par le sens solitaire de l’égocentrisme et de la boulimie du consumérisme. Il ne faut donc pas s’étonner pas de voir les symptômes de la vocifération de la planète fatiguée, fragilisée, et instable qui se manifestent par des calamités que nous avons baptisées Katrina, Fukushima, Sandy, la grande vague-tsunami de 2005, le grand tremblement de terre d’Haïti en 2010, et tout récemment les grandes inondations de Houston, de Florida, et de Porto Rico qui peinent jusqu’aujourd’hui à se remettre totalement debout des catastrophes naturelles. Tout en jouant en persistant dans l’erreur, des décideurs politiques tergiversent jusqu’à ce jour et ne trouvent pas le chemin du consensus pour une politique à l’échelle planétaire pour sauver notre maison commune qu’est la terre. Le cas de l’accord de Paris avec le rétropédalage de ces certaines parties prenantes en constitue une preuve de plus que l’humanité est dans de sales draps.
Dans Onitsha cette œuvre de destruction est représentée par le comportement à la fois brutal, violent et innocent qui caractérisait Fintan. Dans un accès de colère inexpliqué : « Fintan avait attaqué les termitières l’une après l’autre, avec sauvagerie » (Le Clézio, 1991 : 81). Ce qui obligea Bony à lui administrer un cours sur la préservation de l’écosystème et aussi lui révéler la dimension spirituelle que représentaient ces termitières. Il est à souligner avec force comme le supporte Node-Langlois : les pratiques destructrices de « l’environnement » n’ont pas été exclusivement le fait de l’humanité occidentale moderne : c’est ainsi que la désertification de certaines parties du continent africain a résulté de la culture sur brulis, longtemps avant sa colonisation par les Européens. II faut bien reconnaitre que l’inconscience quant aux effets des pratiques culturelles et culturales est indépendante de la puissance des moyens qu’elles mettent en œuvre. (2014 : 218)
En effet, la tendance dialectique sur les enjeux de l’environnement se trouve dans le paroxysme des enchères et des extrêmes qui souvent semblent irrévocables. La dichotomie qui trouve sa ligne médiane entre pollueurs et pollués, Nord et Sud, riches et pauvres, dominants et dominés, exploiteurs et exploités semble prouver ses limites pour la tacler le problème écologique à l’échelle mondiale. À toutes proportions gardées les responsabilités sont partagées. Les pesanteurs socio-culturelles qui sont entre autres, la coupe abusive du bois, les cultures sur brulis comme l’a si bien dit Node-Langlois, sans oublier les méconnaissances liées à la dangerosité des pesticides et autres produits chimiques tel que le mercure qui envahissent les marchés locaux et qui sont manipulés à souhait et rejeter directement dans l’environnement. Ceci, sans aucune mesure de protection et de sauvegarde à l’indifférence totale des autorités politiques de ces pays en voie développement. Ces pratiques ne sont pas de nature à favoriser une synergie de lutte globale pour la protection de l’environnement. Entre la nécessité des pays en voie de développement de trouver des moyens pour leur décollage économique et l’exigence de la protection des patrimoines environnementaux, il y a nécessité de trouver des formules d’équilibre qui ne soient pas préjudiciables à tout point de vue. Si l’on assiste aujourd’hui à des démonstrations de forces pour préserver chacun, ses intérêts dans cette question de l’environnement, c’est parce que comme le dit Ann-Charlotte Stenberg : « The organizational members did not represent a homogenous set of ideas as to how a relationship between environmental concerns and business consideration should be formed » (2007 : 502).
Alors tant que la question de l’environnement ne sera pas débarrassée de l’égo des États et des organisations qui met en priorité les intérêts partisans axés exclusivement sur les profits, il est à parier que l’état actuel de la planète ne se détériore et atteigne un seuil irréversible, c’est à dire la catastrophe inéluctable. Malheureusement comme une préfiguration, Fintan comme Laye, voient le monde s’écrouler sous leurs pieds. Pour Fintan, il aurait souhaité rester à Onitsha : « Il aurait fallu ne jamais s’en aller, rester à Onitsha, à Omerun. Ne jamais quitter des yeux l’arbre solitaire au dessus de la plaine d’herbes, là où son ami l’attendait, là où commençait l’aventure » (Le Clézio, 1991 : 269). Cependant, cette nostalgie de l’arbre solitaire au point de ne pas vouloir quitter Onitsha semble se présenter comme une illusion, comme une volonté de s’agripper à un paradis perdu. C’est peut-être en cela qu’il faut comprendre la réflexion d’André Beauchamp qui présente le monde actuel comme « un musée des horreurs » : Le dossier de la pollution est un véritable musée des horreurs. II faudrait évoquer la masse des déchets domestiques de nos villes … établir le nombre des nuisances dans l’environnement social : air pollué, eau polluée, bruit, agressions, dénaturation de l’homme. (1980 : 220)
Le diagnostique apocalyptique de Beauchamp sur l’état du monde est effrayant et paralysant. Pour tenter de conjurer ce sort, nous voyons que Fintan et Laye sont pris dans une dynamique pour renverser ce compte à rebours apocalyptique en repoussant les frontières du désastre de leur existence locale pour rentrer dans une dimension de l’universalité afin d’acquérir dans les attributs de la nature, les valeurs profondes qui fondent l’essence même de l’humain. Bien qu’ils se sentent isolés, incompris et inadaptés dans leurs milieux d’origine, car perçus comme des éléments exogènes et ballotés entre des valeurs antagonistes, ils deviennent donc comme des étrangers. Pris en tenaille dans une ambiguïté d’un discours qui fait les éloges d’un monde qui se veut écologique, qui est malheureusement dominé et submergé par des mauvaises pratiques écologiques dont le seul leitmotiv est guidé par la croissance des facteurs économiques tels que le produit intérieur brut, la balance des paiements, les excédents commerciaux, les matières premières, NYS Exchange, NASDAQ, EURONEXT, SP 500, London Stock Exchange, etc.
En effet dans ce discours ambiant de profit et de croissance, Fintan et Laye deviennent comme ce que Onimus a appelé « sauvage » : « Le sauvage fascine » (1994 : 129), en opposition du « sédentaire civilisé, domestiqué … brutal, cruel, inculte » (1994 : 129). La question de l’écologie précède celle de l’économie et de tous les systèmes d’exploitation, car la survie de l’humanité dépend strictement de cette hiérarchisation qui privilégie des politiques responsables d’exploitations rationnelles des ressources planétaires.
